pareille matière, vous n'êtes responsable que devant votre Dieu.
Qui a donné à un de vos semblables, (un de vos semblables,
incapable d'être votre juge, parce qu'il n'est pas votre égal) le
droit de vous catéchiser, de vous admonester, de vous ravaler, de
vous outrager, de vous insulter ainsi, avec cette insouciance et
cette cruauté? Je ne désire pas, non, je ne _désire_ pas même
vous tromper, Madame. Celui qui voit les coeurs m'est témoin
combien vous m'êtes chère; mais même s'il était possible que vous
me fussiez plus chère encore, je ne consentirais pas à baiser
votre main aux dépens de votre conscience. Pas de déclamation!
Appelons-en à la barre du sens commun. Ce n'est pas en pérorant
avec emphase des choses sacrées, ce n'est pas avec de vagues
assertions déclamatoires, ce n'est pas en prenant, en prenant
hautainement et insolemment le langage dictatorial d'un pontife
romain, qu'on dissoudra une union comme la nôtre. Dites-moi,
Madame, y a-t-il pour vous la plus légère ombre d'obligation à
accorder votre amour, votre tendresse, vos caresses, vos
affections, votre coeur et votre âme à Mr. Mac Lehose, l'homme
qui a continuellement, habituellement, barbarement passé à
travers les liens du devoir, de la nature ou de là reconnaissance
envers vous? Il est vrai, les lois de votre pays, pour les plus
utiles raisons de politique et de sain gouvernement, ont rendu
votre personne inviolable; mais est-ce que votre coeur et vos
affections sont liées à un homme qui ne vous paie de retour ni
pour les unes, ni pour l'autre?
Vous ne pouvez pas faire cela; il n'est pas dans la nature des
choses que vous soyez obligée à le faire; les sentiments les plus
communs de l'humanité l'interdisent. Est-il donc vrai que vous
possédiez un coeur, des affections, sur lesquels aucun homme n'a
de droit? Cela est vrai, alors dites-moi, au nom du sens commun,
peut-il être, est-il compatible avec les plus simples notions du
bien et du mal de supposer qu'il soit blâmable d'accorder à un
autre ce coeur et ces affections, quand, en les accordant, vous
ne blessez à aucun degré votre devoir envers Dieu, envers vos
enfants, envers vous-même, envers la société, en général?[878]
[Note 878: _To Clarinda_, Feb. 18th 1788.]
S'il était entré, dans la conduite de Burns envers Clarinda, un peu
d'affection vraie et de désintéressement, cette complication eut dû le
faire réfléchir, par dessus toutes choses. Il pouvait porter aux
intérêts matériels de cette femme une atteinte sensible, diminuer son
bien-être et celui de ses enfants, et la ramener vers le dénûment, en
la privant des amitiés auxquelles elle devait l'aisance. N'était-ce
pas là une responsabilité faite pour troubler un honnête homme?
Fallait-il risquer l'avenir de cette existence? De si aventureux coups
de résolution peuvent s'excuser, quand on donne vie pour vie, et que
chacun paie de tout soi les sacrifices que l'autre fait. Était-ce le
cas pour lui? N'y avait-il pas lieu d'hésiter, de s'arrêter?
N'était-ce pas son devoir de penser, lui qui n'exposait rien, de
penser avant tout à cette femme qui allait perdre beaucoup pour lui?
N'était-ce pas à lui qu'il revenait de prendre une décision de
prudence et de donner tendrement un amer avis de sagesse? N'y
devait-il pas songer, tout au moins? Il n'y songea pas un instant. Il
ne semble même pas avoir eu la notion qu'il y avait autre chose en
cause que l'intérêt passager de ce qu'il appelait sa passion et les
susceptibilités irascibles de son orgueil. Il n'avait trouvé qu'un
sophisme, enlevé dans une colère presque éloquente par sa violence.
Mais ce n'est là qu'un côté de la situation. Quand on s'est emporté
contre les jaloux ou les intrus qui nous gênent de leurs soupçons ou
de leur zèle, on n'a pas fini. On demeure avec une responsabilité.
C'est fort bien de chasser d'auprès d'une femme les amitiés qui
l'entouraient, pourvu qu'on les remplace par une affection aussi
efficace qu'elles l'étaient, et aussi durable qu'elles promettaient de
l'être. Il faut que la protection qu'on lui apporte vaille celle dont
on la prive. Mais si on la laisse désertée par ses relations, perdue
dans le délaissement et la froideur qu'elle a encourus pour nous, on
se ménage le remords qu'on mérite chaque fois qu'on a sacrifié à un
caprice le repos d'une créature humaine. Et Burns le sentait bien! Le
lendemain de cette lettre toute de revendication, il en écrit une
autre qui est bien plus près de la vérité; celle-ci, toute de
contrition, toute de repentir, et portant dans chacune de ses lignes,
le sens et le chagrin du tort fait à la pauvre femme dont il était
aimé.
Votre lettre, Clarinda, m'a causé de la peine. Mon âme s'est
réveillée à cette triste lecture: j'ai eu peur d'avoir mal agi.
Si je vous ai privée d'un ami, que Dieu me le pardonne! Mais
consolez-vous, Clarinda; élevons le ton de nos sentiments un peu
plus haut, un peu plus hardiment. Celui de nos semblables qui
nous abandonne, qui nous méprise, sans juste motif,--qu'un peu
d'orgueil honnête nous soutienne!--laissons-le partir! Comment
vous consolerai-je, moi qui vous ai causé ce tort? Puis-je
souhaiter de ne vous avoir jamais vue? ne jamais vous avoir
rencontrée? Non, jamais! Mais vous ai-je donc réduite à être sans
amis? La folie est presque dans cette pensée. Père des
miséricordes! contre toi, j'ai souvent péché; par ta grâce,
j'essayerai de ne plus le faire. Quant à celle qui, tu le sais,
m'est plus chère que moi-même, verse dans ses blessures passées,
le baume de la paix, entoure-la, protège-la de ton soin spécial,
dans tous ses jours, dans toutes ses nuits futures. Fortifie son
tendre, son noble esprit, afin qu'elle souffre avec fermeté et
endure avec grandeur. Rends-moi digne de cette amitié, de cet
amour dont elle m'honore. Que mon attachement pour elle soit pur
comme le dévouement, et durable comme la vie immortelle. Ô bonté
toute puissante! Écoute-moi! sois-lui, à tous les instants et
surtout à l'heure de l'angoisse et de l'épreuve, un ami cher, un
consolateur, un guide et un gardien.
Que tes serviteurs sont bénis, ô Dieu,
Que leur défense est sûre!
Ils ont pour guide la sagesse éternelle,
Pour appui, la Puissance infinie.
Pardonnez-moi, Clarinda, le tort que je vous ai fait. Ce soir, je
vous verrai, car je n'aurai pas de repos, avant de vous
voir[879].
[Note 879: _To Clarinda,_ 14th Feb. 1788.]
Mais peut-on rester sur ces aveux d'imprudence et sur ces demandes de
pardon? Tout naturellement, il vient au coeur et aux lèvres des
promesses de réparation, des serments de fidélité éternelle, des
engagements de compenser tout ce qu'on a fait perdre. On veut effacer
le dommage qu'on a causé. On croit soi-même qu'on ne faillira pas à le
faire. C'est ce que fait Burns.
Je viens de recevoir votre première lettre d'hier, par suite de
la négligence de la poste. Clarinda, les choses sont devenues
très sérieuses pour nous. Écoutez-moi donc sérieusement, et
écoute-moi, ô Ciel!
Je vous ai rencontrée, ma chère Clarinda, de beaucoup la première
des femmes, du moins pour moi. Je vous estimai, je vous aimai à
première vue; et vous m'avez fait l'honneur de me rendre ces deux
attachements. Plus je vous connais, plus je découvre en vous de
charme inné et de mérite. Vous avez souffert une perte, je le
confesse, à cause de moi; mais si l'amitié la plus ferme, la plus
sûre, la plus ardente; si tous les efforts pour être digne de la
vôtre; si un amour fort comme les liens de la nature et saint
comme les devoirs de la religion; si toutes ces choses peuvent
ressembler de loin à une compensation pour le mal que je vous ai
occasionné; si elles sont dignes d'être acceptées par vous ou
peuvent au moindre degré ajouter à vos joies--puissiez-vous,
pouvoirs célestes, secourir Sylvander à son heure de détresse
comme il offre tout cela prodiguement à Clarinda!
Je vous estime, je vous aime comme amie; je vous admire, je vous
aime comme femme, au-delà d'aucune autre dans le cercle de la
création. Je sais que je continuerai à vous estimer, à vous
aimer, à prier pour vous, que dis-je? à prier pour moi-même par
amour pour vous[879].
Et le lendemain il écrivait en termes aussi forts et aussi engageants:
Je suis à vous, Clarinda, pour la vie. Que tout ceci ne vous
décourage pas. Regardez en avant; dans quelques semaines je
serai, dans un endroit ou dans un autre, hors de la possibilité
de vous voir: jusque-là je vous écrirai souvent mais j'irai
rarement vous faire visite. Votre renommée, votre bien-être,
votre bonheur me sont plus chers que toutes les joies.
Consolez-vous, mon aimée! le moment présent est le plus dur; la
bienfaisante main du temps est occupée, chaque jour, chaque
heure, soit à alléger le fardeau, soit à nous rendre insensibles
à son poids. Aucun de ces amis, je veux dire Mr ---- et les
autres messieurs, ne peut nuire à vos ressources; et quant à leur
amitié, peu de temps vous apprendra à être tranquille et, peu
après, à être heureuse sans elle. De décents moyens de vivre dans
le monde, un Dieu qui vous approuve, une conscience en paix et
un ami ferme et fidèle--est-ce qu'on peut dire que celui qui
possède ces choses est malheureux? Vous les possédez[880].
[Note 880: _To Clarinda_, 15th Feb. 1788.]
Peu à peu, la rumeur publique l'avait désigné comme l'inconnu qui
troublait la tranquillité de la vie de Clarinda, car il ajoutait:
«Cependant si quelqu'un de ces intempestifs amis vous questionnait à
mon propos et vous demandait si je suis _Lui_, je ne pense pas qu'ils
aient droit à une réponse. Quant à leur jalousie et à leur espionnage,
je les méprise[880].»
C'est dans ces pénibles circonstances qu'eut lieu, le samedi 16
février 1788, la dernière rencontre des deux amants, avant le départ
de Burns. À la tristesse de la séparation, s'ajoutaient, pour
Clarinda, l'anxiété des jours précédents, peut-être la lassitude de
scènes de reproches, l'inquiétude de sa réputation compromise, le
regret d'avoir blessé son bienfaiteur et le déchirement que cause une
amitié qui se détache. Et c'était au moment où les affections
éprouvées l'abandonnaient, que le nouvel amour qui les éloignait s'en
allait aussi. Elle devait être brisée. Avec un mélange de tendresse et
de dévotion, elle fit promettre à Burns que, tous les dimanches à huit
heures, au service du soir, à l'église, il penserait à elle. Elle se
rappelait peut-être les vers adorables de Shakspeare où une amante se
propose d'engager son amant à la rencontrer dans son oraison, à la
sixième heure du jour, à midi et à minuit, parce qu'alors «elle est au
ciel pour lui[881].» Leur liaison, si littéraire, s'achevait sur un
souvenir de _Cymbeline_ comme elle avait commencé par une citation
d'_Othello_. Enfantillages bienfaisants qui distraient l'amertume des
dernières entrevues et conduisent peu à peu de la crise de la
séparation à l'habitude de l'absence! La pauvre Clarinda s'y
rattachait dans sa solitude. Sans doute, Burns lui fit des adieux
éloquents et répandit des promesses solennelles. Sans doute encore, il
était sincère, et quand il lui prodiguait des serments dont le ton se
devine à celui de ses lettres, que pouvait-elle faire, sinon le
croire, laisser, comme un baume, cette parole tomber sur tant de
chagrins. Mais quand il ne fut plus là, dans quel délaissement elle
dut se sentir! Quelques jours après son cousin vint la voir. Comme
elle le remerciait de sa visite, il lui répondit que «c'était
seulement pour cacher au monde, le changement survenu dans son
amitié.» Elle eut peine à se retenir de pleurer. «J'ai fait mon choix,
écrivait-elle à Burns en lui racontant cette scène, et vous seul
pourrez m'en faire repentir. Cependant, tant que je vivrai, je
regretterai d'avoir perdu l'amitié d'un tel homme[882].»
[Note 881: Shakspeare, _Cymbeline_, act. I, scène 5.]
[Note 882: _To Sylvander_, 19th Feb. 1788.]
* * * * *
En Burns, ce roman se déroulait sur une détresse de coeur dont les
fluctuations se mêlent avec lui. Elles se combinent avec les
mouvements de sa passion pour s'en exaspérer ou pour s'y amortir. On
pense à ces coups de vent qui courent sur une mer agitée: tantôt la
rafale coïncide avec la houle et la soulève encore davantage et
tantôt, quand leurs ondes se contrarient, la rabat et la ralentit.
Mais sous ces vicissitudes superficielles, on voit un abîme de
trouble. Au commencement de Décembre, aussitôt après sa chute et avant
que ses relations avec Clarinda fussent vraiment engagées, il écrivait
à Miss Chalmers:
«Je suis ici, aux soins d'un chirurgien, avec un membre meurtri
étendu sur un coussin; les teintes de mon esprit rivalisent avec
la livide horreur qui précède un orage de minuit. Un cocher ivre
est la cause du premier de ces deux maux et du plus léger
incomparablement; le malheur, ma constitution physique, l'enfer
et moi-même avons formé une «quadruple alliance» pour assurer le
second...
Je donnerais ma meilleure chanson à mon pire ennemi, je veux dire
le mérite de l'avoir faite, pour vous avoir, vous et Charlotte,
auprès de moi. Vous êtes d'angéliques créatures et vous verseriez
l'huile et le vin dans mon âme blessée[883].
[Note 883: _To Miss Chalmers_, Dec. 12th, 1787.]
On comprend que cet accident, avec tous les inconvénients matériels
qu'il entraînait et peut-être des souffrances, lui ait arraché des
plaintes. Mais il ne suffit pas à les expliquer toutes. Dans une
lettre du 19 Décembre adressée encore à Miss Chalmers, au moment où il
en était à ses déclarations à Clarinda et appartenait tout entier à ce
commencement d'intrigue, elles reparaissent sous une légère éclaircie.
«Il y a, dit La Rochefoucauld, une première fleur d'agrément et de
vivacité dans l'amour qui passe insensiblement comme celle des
fruits[884].» Burns était en train de jouer avec cette fleur et la
passagère ivresse de ce parfum affranchissait, pendant quelques
instants, son esprit de ses préoccupations.
[Note 884: La Rochefoucauld. _Maximes._]
L'atmosphère de mon âme est beaucoup plus claire que lorsque je
vous ai écrit la dernière fois. Pour la première fois, hier, j'ai
traversé ma chambre sur des béquilles. Cela vous aurait réjoui le
coeur de voir ma barderie, non sur des échasses poétiques, mais
sur des échasses de chêne; lançant ma bonne jambe avec une
fierté! et avec autant de joyeuseté dans ma démarche et mon air,
qu'une grenouille en mai, qui saute à travers le sillon
nouvellement hersé, et goûte la senteur de la terre rafraîchie
après l'averse longtemps attendue[885].
[Note 885: _To Miss Chalmers_, Dec. 19th, 1787.]
Mais les dessous restaient bouleversés et l'horizon assombri. Dans
cette même lettre il en marquait les causes, presque irrémédiables.
L'une était extérieure; c'était toujours l'appréhension de l'avenir:
Je ne puis dire que je sois tout à fait à mon aise quand
j'aperçois n'importe où, sur mon chemin, ce spectre maigre,
squalide, à face de famine, la Pauvreté, accompagnée comme elle
l'est toujours, par l'Oppression au poing de fer et le Mépris
ricaneur, mais j'ai obstinément résisté à leurs attaques pendant
bien des jours de dur labeur et toujours ma devise est «_je
défie_».[886]
[Note 886: _To Miss Chalmers_, Dec. 19th, 1787.]
L'autre cause était plus intime et peut-être plus loin de tout remède
ou de toute chance heureuse. C'était la conscience de son incapacité à
se diriger, qui, en s'unissant à sa situation difficile, lui donnait
un âpre mécontentement de son sort.
Mon pire ennemi est _moi-même_[887]. Je suis si misérablement
ouvert aux attaques et aux incursions d'une troupe de bandits
malfaisants, armés à la légère et bien montés, sous les bannières
de l'Imagination, de la Fantaisie et du Caprice; et les vétérans
réguliers, lourdement armés, de la Sagesse, de la Prudence et de
la Prévoyance, se meuvent si lentement, si lentement, que je suis
dans un état de guerre presque perpétuelle et, hélas! de défaite
fréquente. Il y a juste deux créatures que j'envierais: un cheval
sauvage traversant les forêts d'Asie, ou une huître sur quelque
grève déserte de l'Europe. Le premier n'a pas un désir sans sa
jouissance; la seconde n'a ni désir ni crainte.
[Note 887: En français.]
Vers la fin de Janvier, dans les jours qui précèdent sa quatrième
entrevue avec Clarinda, une véritable explosion d'amertume éclate en
lui. Ni Chateaubriand, ni Byron, n'ont exprimé la lassitude et le
dégoût de vivre avec plus d'énergie. Henri Heine lui-même n'a pas
trouvé d'image plus cruelle, plus nette, plus incisive, pour rendre le
souhait d'être délivré de cette fatigue, que celle qui semble avoir
pris possession de son esprit, car elle revient dans des lettres à des
personnes différentes:
Après une réclusion de six semaines, je commence à marcher dans
ma chambre. Ce furent six horribles semaines; l'angoisse et le
découragement me rendaient impropre à lire, à écrire ou penser.
J'ai cent fois souhaité qu'on pût résigner sa vie, comme un
officier résigne sa commission, car je ne voudrais pas duper un
pauvre malheureux ignorant en la lui revendant. Naguère, j'étais
un simple soldat à douze sous de paie et, Dieu le sait, un soldat
assez misérable; maintenant je vais entrer en campagne comme un
cadet meurt-de-faim,--dont la pénurie est un peu plus manifeste.
J'ai honte de tout ceci; car bien que je ne manque pas de
bravoure dans le combat de la vie, je voudrais, comme tant
d'autres soldats, avoir assez de force d'âme pour simuler le
courage ou de ruse pour cacher ma lâcheté[888].
[Note 888: _To Mrs Dunlop_; 21st Jan. 1788.]
Cette lettre est du 21 Janvier. Le 22 il en écrivait une autre à Miss
Chalmers plus découragée et plus inquiétante encore.
Maintenant parlons de cet être imprudent, infortuné, _moi-même_.
Dieu ait pitié de moi! pauvre sot maudit, étourdi, dupé,
malheureux! le jeu, la misérable victime d'un orgueil révolté,
d'une imagination hypocondriaque, d'une sensibilité torturée et
de passions dignes de Bedlam!
«Je voudrais être mort, mais il est peu probable que je meure.»
Je viens récemment «d'échapper de l'épaisseur d'un cheveu sur la
brèche mortelle et dangereuse[889]» de l'amour. Grâce à mon
étoile, j'en suis sorti le coeur entier «avec plus de peur que de
mal[890].»
[Note 889: Shakspeare. _Othello_, acte I, sc. 3.]
[Note 890: _To Miss Chalmers_, 22nd Jan. 1788.]
Il est nécessaire de remarquer que cette allusion, qui ne peut se
rapporter qu'à Clarinda, est écrite avant ses plus chaleureuses et ses
plus solennelles protestations envers elle. En sorte qu'il est
manifeste qu'il avait conscience du peu de racines que cette prétendue
passion avait en lui, au moment même où il en affirmait
l'indestructible puissance. Cette lettre était tout à coup interrompue
sur ces derniers mots par des nouvelles qui devaient être terribles,
car elle reprenait, toute bouleversée, dans une agitation de
désespoir.
Je viens juste à l'instant d'être informé... je redoute d'être à
peu près... ruiné; mais j'espère pour le mieux. Viens, Orgueil
obstiné et inflexible Résolution, accompagne-moi à travers ce
monde, pour moi un misérable monde! Il ne faut pas que vous
m'abandonniez. Je pense que je puis compter sur votre amitié,
alors même que je daterais mes lettres d'un régiment de ligne.
Dans ma jeunesse et pendant toute ma vie, j'ai considéré le
tambour du recrutement comme mon dernier enjeu. Sérieusement, la
vie ne me présente qu'un sentier mélancolique: mais... ma jambe
sera bientôt guérie et je lutterai encore[890].
Qu'était-ce donc que la mystérieuse nouvelle qui lui apportait un tel
émoi? Quelle menace soudaine de sa destinée le réduisait à cette
ressource de partir soldat, la dernière avant le suicide, qu'il
n'avait envisagée qu'aux instants les plus désespérés de sa jeunesse?
Hélas! c'étaient les mauvais jours, c'était la mauvaise action de
Mauchline qui le rejoignait. Il avait cru la laisser derrière lui,
l'avait oubliée peut-être. Mais elle avait obstinément cheminé sur ses
traces, marchant, malgré tout, plus vite que sa vie. Et voici qu'elle
venait d'entrer chez lui, qu'elle était là, qu'elle lui réclamait les
lourds intérêts d'une heure coupable. Et dans quel moment apparaissait
la redoutable créancière? Juste quand il s'engageait dans une nouvelle
folie et peut-être une nouvelle faute. Et telle était son impuissance
à résister aux amorces du moment, que cette apparition ne l'arrêtait
point et qu'il continuait, comme un fou incorrigible, à se préparer
d'autres difficultés, d'autres regrets, d'autres remords.
* * * * *
Il faut remarquer que presque toutes les confidences de Burns, dès ce
moment, sont faites à des femmes, jeunes ou vieilles. Les amitiés
féminines ont imperceptiblement remplacé dans sa vie les amitiés
mâles. C'est un fait grave, en ce qu'il indique un mouvement important
de vie intérieure. Il est l'indice d'un isolement qui provient, soit
de l'orgueil, soit d'une fatigue des plus hautes énergies. Quand chez
un homme le coeur est devenu trop endolori pour souffrir, ou trop
altier pour supporter des avis fermes, il se détourne des amitiés
viriles. Les causes en sont apparentes. D'homme à homme on est deux:
aussi inférieur que soit l'ami, s'il est véritablement un homme, on
est avec un pair et avec un juge; une confidence est un effort
quelquefois courageux qui suppose la résolution d'accepter un blâme ou
un conseil. D'homme à femme on n'est que soi; aussi intelligente que
soit l'amie, elle n'est le plus souvent qu'une admiratrice; si elle
est véritablement femme, elle juge peu, et, lorsqu'elle désapprouve
c'est plutôt un chagrin silencieux pour elle qu'un blâme exprimé. Il y
a dans ces relations une acceptation plus docile, une sorte de
réceptivité passive, qui fait d'une confession un soulagement. Aussi
les âmes blessées et celles qui, par orgueil excessif, s'écartent du
commerce des autres hommes, se portent insensiblement vers celui des
femmes. N'est-il pas remarquable que Rousseau, dont le coeur
présomptueux et ulcéré est le type de ces isolements et dont la vie
entière fut faite de cette maladie, n'eut jamais que des intimités
féminines? Il y avait, vers cette époque-ci, chez Burns, quelque chose
de semblable. Aucune de ses confidences profondes ne va à un ami, ni
aux anciens comme Gavin Hamilton, Aiken, Smith ou Richmond, ni aux
nouveaux comme Nicol ou Ainslie. On dira peut-être que ce n'était pas
entièrement de sa faute, qu'il lui était peut-être impossible de
trouver, au rang intellectuel où il était parvenu, un véritable ami;
que les gens de valeur, avocats, médecins ou professeurs, avec
lesquels il eût pu se lier, différaient trop de lui; qu'enfermés dans
leurs principes de morale et dans leur régularité sociale, ils ne le
comprenaient point; qu'il ne pouvait en réalité avoir d'autres amis
que ses anciens camarades de Mauchline comme Smith et Richmond, mais
que de ce côté l'intervalle s'était établi en sens inverse, que sa
renommée leur en imposait, qu'ils avaient perdu la familiarité
nécessaire; on dira enfin que, si des hommes comme Gavin Hamilton et
Aiken pouvaient recevoir ses confidences, il était naturel qu'il
hésitât à leur avouer que leurs espoirs pour lui avaient abouti à ces
lamentables révélations. Mais ce ne sont là que de vaines excuses. La
vérité est que son esprit, toujours susceptible, était devenu si
morbidement ombrageux qu'il ne pouvait supporter la plus légère
censure, même d'une femme. «Si vos vers, écrivait-il à Clarinda, comme
vous semblez l'indiquer, contiennent une critique, ne les envoyez pas,
à moins que vous ne cherchiez une occasion de rompre avec moi. J'ai
une légère infirmité dans ma nature, c'est que, là où j'aime
tendrement et où j'estime hautement, je ne puis supporter de
reproche[891].» On pense s'il les supportait davantage là où il
n'avait ni amour ni estime. S'il parlait de la sorte à une pauvre
femme qu'il prétendait aimer et à propos d'une réserve timide, on
peut juger dans quel état l'eût mis le blâme plus rude d'un homme. Et
là est la vraie raison de ces confidences féminines. Ce fut grand
dommage pour lui. L'esprit d'un ami sûr et indulgent est le seul vase
de bronze où verser ses faiblesses et ses remords. Lui seul a
l'austérité qui convient à certains secrets; il ressemble davantage à
ces urnes où l'on met ce qui est mort ou ce qu'on croit mort. Et
encore, il rend, quand on l'interroge, un son plus grave, plus sévère
et de lui sortent parfois des oracles virils. C'est un malheur pour un
homme quand ces graves dépositaires disparaissent de sa vie, et qu'il
choisit de répandre son coeur dans de fragiles porcelaines.
[Note 891: _To Clarinda_, Jan. 24th, 1788.]
* * * * *