vous êtes malheureuse, même quand votre chagrin n'est pas décrit
dans votre pathétique élégance de langage, sans être misérable?
Clarinda, puis-je supporter de m'entendre dire par vous que «vous
ne voulez pas me voir demain soir--que vous désirez que notre
heure de séparation soit venue?» Ne nous en laissons pas imposer
par des mots. Si, dans un moment de chère amitié et de tendre
jeu, j'ai peut-être franchi _la lettre_ de la loi du décorum,
j'en appelle à vous-même, ai-je jamais péché, au moindre degré,
contre l'esprit de ses statuts les plus stricts? Mais pourquoi,
mon amour, me parler en termes si durs, dont chaque mot me perce
jusqu'au fond de l'âme? Vous savez qu'une allusion, la plus
légère expression de vos souhaits, est pour moi un commandement
sacré.
Réconciliez-vous, mon ange, avec votre Dieu, avec vous-même et
avec moi, et j'engage l'honneur de Sylvander--serment, j'ose le
dire, auquel vous vous fierez sans réserve--que vous n'aurez
jamais plus raison de vous plaindre de sa conduite. Maintenant,
mon amour, ne blessez pas notre prochaine entrevue par des
regards détournés ou des caresses restreintes. J'ai marqué la
ligne de conduite--une ligne, je le sais, exactement à votre
goût--et je l'observerai inviolablement. Mais ne montrez pas la
moindre inclination à fixer des bornes. Une méfiance apparente là
où vous savez que vous pouvez avoir confiance est un cruel péché
contre la sensibilité....
Ô Amour et Sensibilité, vous avez conspiré contre ma Paix! J'aime
jusqu'à la folie et je ressens jusqu'à la torture! Clarinda,
comment puis-je me pardonner d'avoir touché de chagrin une seule
corde de votre coeur! Ai-je pu le faire volontairement? Aucune
considération, aucun bonheur pourraient-ils me le faire faire?
Oh, si vous aimiez comme moi, vous ne voudriez pas, vous ne
pourriez pas refuser ou reculer une rencontre avec l'homme qui
vous adore--qui mourrait mille morts avant de vous porter tort;
et qui doit bientôt vous dire un long adieu!
Que j'aie de vos nouvelles, cette après-midi, au nom de la Pitié!
Car jusqu'à ce que j'en aie, je serai misérable. Ô Clarinda, le
lien qui me lie à toi est tissé, ne fait qu'un avec les plus
chers fils de ma vie[863].
[Note 863: _To Clarinda._ Jan. 25th 1788.]
Tout ce fracas de serments est bien extérieur et bien vide. Ce sont des
banalités fouettées d'exclamations. Ce qu'il y a de plus sincère là
dedans, ce qui y tremble, c'est un des mauvais éléments de Burns; ce
n'est pas autre chose que son ombrageuse susceptibilité, sa jalousie
folle de tout ce qui ressemble à un reproche, à un blâme ou à une
précaution vis-à-vis de lui. Ce qu'il éprouve est bien plus près de la
colère que de la compassion. On dirait que la méfiance de la pauvre
femme, qui s'adresse à elle-même autant qu'à lui et contient un aveu
autant qu'une défense, est une insulte. Ce qu'il appelait sa dignité,
dont il faisait un peu parade et qui était vraiment du courage et de la
force en certaines circonstances, était, par moments, puéril et déplacé.
Dans cette correspondance, où il y aurait eu si souvent lieu à de la
bonté, à des paroles cordiales, c'est elle seule qui donne à ses lettres
un peu de sincérité. Il s'en trouve plusieurs parmi elles dont on voit
qu'elles ont pu jeter du trouble dans l'esprit de Clarinda, pas une qui
ait pu lui amener de l'adoucissement. Qu'on relise avec soin celle qui
vient d'être citée, on n'y découvrira pas un mot de réconfort; il n'y a
qu'une revendication égoïste pour lui-même, âpre, impérieuse et presque
courroucée.
On comprend cependant que cette violence, dont les racines profondes
n'étaient pas dans les parties désintéressées du coeur, aient fait
illusion à Clarinda, et qu'elle l'ait attribuée au sentiment dont elle
était agitée elle-même. Que pouvaient ses hésitations et ses scrupules
contre ces promesses solennelles et ces insistances passionnées, et
aussi contre la voix qui, plus bas mais constamment, plaidait la même
cause en elle-même?
Les entrevues se firent plus fréquentes, se pressèrent, devinrent
presque quotidiennes. Ce qu'elles étaient, se laisse deviner dans les
lettres de Burns, écrites quand leur trouble n'était pas encore
apaisé: des soirées enivrantes et dangereuses, passées dans un
compromis, sur une sorte de terrain débattu qui devenait chaque jour
plus étroit et plus resserré.
Parfois, il semble que la frontière ait été franchie ou bien près de
l'être. À la suite d'une de ces entrevues, Burns écrit:
«Je souffrirais le fouet de la misère pendant onze mois de
l'année, si le douzième était composé d'heures comme hier soir.
Vous êtes l'âme de ma joie; tout le reste est de la matière dont
sont faites les souches et les pierres.[864]»
[Note 864: _To Clarinda_, Jan. 26th 1788.]
Et Clarinda, avec un babillage féminin, plus prolixe, un peu naïf, par
moments, et cependant aimable, lui écrit de son côté, à propos de la
même entrevue:
«Sylvander, quand je pense à vous, comme à mon ami le plus
attaché, je suis heureuse; mais quand vous vous présentez à mon
esprit comme _amant_, quelque chose en moi me donne un
_aiguillon_ qui ressemble à celui de la culpabilité. Dites-moi
comment cela se fait? Cela doit venir de l'idée que j'appartiens
à un autre. Quoi! La femme d'un autre! Ô cruel destin! Je suis en
vérité, enchaînée dans une «chaîne de fer». Pardonnez-moi, si je
vous fais de la peine. Vous savez qu'il faut (j'ai dit: _il
faut_) que je vous dise mes sentiments vrais ou que je me taise.
Hier soir, nous fûmes heureux, au delà de ce que la masse du
genre humain peut concevoir! Peut-être la «ligne» que vous aviez
marquée a-t-elle été _un peu_ outrepassée--vraiment, elle l'a
été; mais, bien que je le _désapprouve_, je n'en ai pas été
_malheureuse_. Je ne suis pas moins convaincue de votre
_discernement_ que de votre _désir_ de rendre Clarinda heureuse.
Je vous sais _sincère_ quand vous professez l'horreur à l'idée de
ce qui la rendrait misérable à jamais. Mais il faut nous garder
d'aller au _bord_ du danger. Ah! mon ami, grand besoin
aurions-nous de «veiller et de prier!» Puissent ces esprits
bienveillants, dont l'office est de «prévenir la chute de la
vertu luttant sur le bord du vice», être toujours présents pour
nous protéger et nous guider dans les droits sentiers......
Sylvander, je voudrais que vos tendres sentiments fussent plus
modérés. Pourquoi vouloir fixer son coeur sur des
_impossibilités_? Prenez-moi simplement comme votre amie (hélas!
c'est tout ce que je dois être) croyez-moi, vous me trouverez
très raisonnable. Si vous vouliez chérir «l'intelligence mentale»
comme vous faites le corps, en vérité, Sylvander, vous feriez de
moi un philosophe».
Et plus loin:
«Ah! Sylvander! il faut que mon repos souffre; le vôtre ne le
peut pas. Vous pensez que vous avez raison d'aimer Clarinda;
toute l'éloquence de Sylvander ne peut me persuader qu'il en est
ainsi. Si seulement j'étais libre..., oh! comme je
m'abandonnerais à tous les délices de l'amour _innocent_. Il est,
je le crains, trop tard pour parler ainsi, après nous être
tellement abandonnés, mais si Sylvander voulait abriter son amour
sous le costume permis de l'amitié, Clarinda serait beaucoup plus
heureuse!
Demain, as-tu dit? Le temps est court, _désormais_; n'est-ce pas
trop souvent? Est-ce que les douceurs les plus délicates ne
lassent pas le plus vite[865]?»
[Note 865: _To Sylvander_, 27th Jan. 1788.]
À lire ces singuliers aveux, exprimés avec une naïveté qui n'est ni
sans grâce, ni sans innocence, et qui touchent en faisant un peu
sourire, on est tenté d'aller trop rapidement à une conclusion qui
paraît inévitable. Mais il y a dans des lettres postérieures des
passages qui précisent et limitent la portée qu'il convient d'y
attacher et surtout qui mitigent les conséquences qu'on pourrait
témérairement en tirer.
«Hier j'étais heureux d'un bonheur «que le monde ne saurait
donner». Ce souvenir m'embrase, mais c'est une flamme que
«l'Innocence contemple avec un sourire,» tandis que l'Honneur se
tient à côté comme une sentinelle sacrée. Votre coeur, vos désirs
les plus chers, vos souhaits les plus tendres, tout cela vous
appartient, vous pouvez en disposer: votre personne est
inapprochable, par les lois de votre pays, et il ne vous aime pas
comme je le fais, celui qui vous rendrait malheureuse.
Vous êtes un ange, Clarinda, vous n'êtes assurément pas un être
mortel «que la terre possède». Embrasser votre main, vivre de
votre sourire, est pour moi un bonheur plus exquis que les
faveurs les plus chères que les plus belles du sexe, vous
exceptée, peuvent accorder[866]».
[Note 866: _To Clarinda_, Feb. 3rd 1788.]
Ce n'est pas là sûrement, le langage d'un amant à sa maîtresse.
Quelque difficile qu'ait été la lutte, Clarinda en sortit donc, pour
le moment, victorieuse. Elle fut capable du douloureux effort de
résister à une des paroles les plus éloquentes qui aient jamais
assailli le coeur féminin, et de l'énergie plus profonde encore de
faire taire en elle-même des désirs complices. Elle fit davantage.
Elle parvint, jusqu'à un certain degré et pendant un certain temps, à
amener Burns à cette façon d'amour platonique, bien qu'il protestât de
toutes ses forces qu'il était anti-platonique, et il l'était.
* * * * *
Cette situation ne pouvait durer. Il est imprudent de vivre dans le
vertige, toujours au bord du précipice, à deux doigts de la chute. Un
rien suffit pour que la tête tourne ou que le pied glisse. Clarinda, à
qui le bon sens ne manquait pas, s'en rendait compte. Constamment,
elle revient sur le même sujet, essayant de ramener des transports
qu'elle avait à réprimer aux allures de l'amitié qui se modèrent
d'elles-mêmes, comme si on pouvait arrêter dans sa marche une passion
qu'on n'a pas su anéantir à son début. Les forces pour la combattre
ont diminué de toutes celles qu'elle a prises; lorsqu'on s'aperçoit
qu'elle est devenue dangereuse, on est devenu impuissant. Il semble
que Clarinda fut lentement gagnée, lentement vaincue, par cette
insensible et irrésistible faiblesse. Vers la fin de la
correspondance, ses objections, qui restent les mêmes, sont faites
d'une voix moins ferme, sur un ton qui devient soumis et comme
plaintif. La pauvre et vaillante femme parle comme ces personnes de
qui la force se retire, et qui répètent avec douceur ce qu'elles
disaient tout à l'heure avec énergie.
Il n'y a pas un sentiment dans votre chère dernière lettre qui ne
doive rencontrer l'approbation de tous les esprits justes, sauf
un seul, «que je peux disposer de mon coeur, de mes plus tendres
désirs». Il est vrai qu'ils ne sont pas, qu'ils ne sauraient être
placés sur celui qui aurait dû les posséder, mais dont la
conduite (je n'ose pas en dire davantage contre lui) les lui a
justement fait perdre. Mais n'est-ce pas être trop près
d'enfreindre les obligations sacrées du mariage que d'accorder
son coeur, ses souhaits et ses pensées à un autre? Quelque chose,
dans mon âme, me murmure que cela approche du crime. J'obéis à
cette voix. Laissez-moi mettre tous les sentiments affectueux
dans le lien permis de l'Amitié. S'ils sont accompagnés d'une
ombre de sentiment plus tendre, qu'ils soient versés dans le sein
d'un Dieu miséricordieux! Si l'aveu de mon amitié la plus
ardente, la plus sincère, ne vous satisfait pas, le devoir défend
à Clarinda de faire davantage! Sylvander, je ne m'attends pas à
être jamais heureuse ici-bas! Pourquoi ai-je été formée si
susceptible d'émotions auxquelles je n'ose pas céder?[867]
[Note 867: _To Sylvander_, Feb. 6th, 1788.]
Plus loin, dans un passage singulier, qui n'est pas sans une sorte de
beauté ni sans force et sincérité de sentiment, quoique un peu
artificiel de forme, elle s'écrie:
«Sylvander, je crois que notre amitié sera durable; sa base a été
la vertu, une similitude de goûts, d'émotions et de sentiments.
Hélas! l'idée de cent milles d'éloignement me fait trembler. À
peine m'écrirez-vous une fois par mois, et d'autres objets
affaibliront votre affection pour Clarinda! Cependant je ne puis
le croire. Oh! que les scènes de la nature vous rappellent
Clarinda! En hiver, rappelez-vous les ombres noires de sa
destinée; en été, l'ardeur, la cordiale ardeur de son amitié; en
automne, ses riches désirs que tous aient l'abondance; et que le
printemps vous mette dans l'esprit l'espérance que votre amie
puisse vivre assez pour traverser les rafales froides de la vie
et revivre pour goûter un renouveau de bonheur! Après tout,
Sylvander, les orages de la vie «passeront rapidement et un
printemps sans fin enveloppera tout.» Là, Sylvander, je crois que
nous nous retrouverons. L'amour _là_ n'est pas un crime. Je vous
y donne rendez-vous. Ô Dieu!--je ne puis plus tenir ma
plume[867].»
Ainsi, peu à peu, Clarinda avait mis davantage de sa vie dans cette
aventure. Elle s'était laissé gagner par cette troublante parole. Il
se peut qu'elle ait commencé par de la coquetterie, de l'attrait
superficiel, de la curiosité, peut-être même par la vanité d'être
distinguée par un poète. Mais c'était un jeu périlleux dans l'état
d'âme où elle était. Ce besoin d'aimer, qu'elle portait en elle vague
et inappliqué, a pris corps; il a envahi les profondeurs de son être.
Et maintenant la malheureuse femme en est arrivée à la vraie tendresse
et à la vraie affliction. Elle est déchirée en elle-même, entre
l'appel que l'amour fait à toute sa nature et les admonestations de sa
conscience. Et aussi, elle souffre de la suprême détresse des coeurs
qui nourrissent la pensée de la séparation. À mesure que le jour en
approche, l'inévitable jour, le jour haï, elle sent qu'il lui enlèvera
davantage. Elle en détourne les yeux. Elle connaît maintenant la
souffrance de voir s'écouler, sans pouvoir les retenir, les dernières
minutes qui vident notre bonheur. «Est-ce que vendredi sera notre
dernier jour? Je voudrais, Sylvander, que vous partiez à la
dérobée,--je ne puis supporter l'adieu! Je puis à peine chérir la
pensée de nous revoir--car cette pensée[868]...!» Même dans ces
extrémités d'amertumes, elle murmure encore la recommandation dans
laquelle elle a placé tout le repos de sa vie et qui a été son soutien
pendant cette crise. «Ô Sylvander, si vous désirez ma paix, que
_l'Amitié_ soit le seul mot entre nous: plus me fait trembler. «Ne
parlez pas d'Amour[868].» À quoi bon? Les mots ne changent rien aux
sentiments. Et d'ailleurs c'est à elle-même que cette recommandation
devrait s'appliquer, car c'est elle seule qui aime d'amour.
[Note 868: _To Sylvander_, Feb. 6th, 1788.]
* * * * *
Ces chagrins intimes n'étaient pas le seul dommage que la rencontre de
Burns devait porter dans la vie de Clarinda. Ces imprudences de
sentiments ont fréquemment leur contre-coup extérieur.
Autour d'une jeune femme, veuve ou séparée, il rôde presque toujours
quelques amitiés masculines, toutes disposées à prendre un autre nom.
Cela était arrivé pour Clarinda. On a vu qu'elle avait auprès d'elle
un de ses cousins, Lord Craig, qui lui était véritablement dévoué. Il
semble avoir été un homme délicat et bon[869]. Il avait été son
principal protecteur, lorsque, seule et malheureuse, elle était
arrivée à Édimbourg; il l'avait soutenue dans ses épreuves et l'aidait
dans sa gêne actuelle. Il avait conçu pour elle une de ces affections
silencieuses, qui se résignent à ne rien obtenir, et vivent de la
pensée qu'aucune autre ne leur est préférée. Clarinda avait failli
l'aimer; un rien, à un moment décisif, avait sans doute arrêté la
cristallisation, pour employer le mot de Stendhal. Elle n'avait
conservé pour lui que de l'estime et de la reconnaissance. Elle se
trouvait partagée entre le scrupule de le tromper en lui dissimulant
son sentiment nouveau, et la crainte de l'affliger en le lui révélant.
Elle-même, gentiment et d'une touche légère, esquisse ce timide
commencement de roman et met Burns au courant de ses incertitudes:
[Note 869: Voir la notice sur lui dans le _Biographical
Dictionary of Eminent Scotsmen_.]
«Je vous ai parlé de cet ami particulier; il a été, pendant
quatre ans, celui à qui je me suis confiée. Il est très digne et
répond exactement à votre description dans «l'épître à J.
S.[870]» Alors que j'avais à peine un ami qui se souciât de moi à
Édimbourg, il m'accueillit. Je vis, trop tôt, que c'était chez
lui un sentiment plus ardent; peut-être une légère contagion en
fut-elle le résultat naturel. Je vous ai raconté la circonstance
qui contribua à effacer en moi cette tendre impression; mais je
m'aperçois (bien qu'il ne m'en parle jamais) je vois à toute
occasion que, de son côté, sa faiblesse persiste encore. Je
l'estime comme un ami fidèle; mais je ne saurais ressentir
davantage pour lui. Je crains qu'il n'en soit pas convaincu. Il
ne voit aucun autre homme qui soit à moitié aussi souvent avec
moi que lui-même, et en tout cas il croit que je n'ai de
partialité pour personne. Je ne puis supporter de tromper
quelqu'un sur un point si délicat, et je suis chagrinée qu'il
donne asile à un attachement que je ne pourrai jamais payer de
retour. J'ai la pensée de lui avouer mon intimité avec Sylvander;
mais mille choses m'en empêchent. Je serais poursuivie par la
jalousie «ce monstre aux yeux verts», et je crains en outre que
cela ne blesse son repos. C'est une affaire délicate. Ô
Sylvander, je ne puis supporter de faire de la peine à qui que ce
soit, encore moins à un homme qui m'entoure des attentions d'un
frère[871].»
[Note 870: _L'Épître à James Smith._]
[Note 871: _To Sylvander_, Feb. 6th, 1788.]
Peut-être y avait-il dans ces hésitations un peu plus qu'elle ne se
l'avouait à elle-même: un peu de cette subtilité et duplicité dont les
femmes n'ont pas conscience, un peu de cette répugnance qu'elles ont à
détruire leur pensée, même dans des coeurs qui leur sont indifférents;
elles n'aiment pas à casser les miroirs où leur image se reflète.
Quant à Lord Craig, il semble avoir été un parfait galant homme. À
côté de lui, on aperçoit un personnage, assez ordinaire en pareil cas,
un directeur spirituel, un Révérend Kemp, ministre de la chapelle de
la Prison d'Édimbourg, homme de façons graves, de piété notable et de
quelque éloquence ecclésiastique. Clarinda avait en lui beaucoup de
confiance. Quand elle a le coeur trop chargé du secret récemment entré
dans sa vie, elle l'appelle et, tout en larmes, lui confie qu'elle
aime quelqu'un et lui demande si c'est pour elle un devoir d'en
informer son cousin. Il l'en dissuade, regrette qu'elle ait donné son
coeur, il aurait voulu qu'elle s'en tînt à l'amitié et lui parle comme
un parent anxieux de son bonheur[872]. D'autres jours, il vient la
visiter le soir et «tremble pour sa paix[873].» Il semble que ce
révérend ait été une espèce de Tartufe puritain, car, après avoir été
marié trois fois, il fut, plus tard, poursuivi en adultère par l'homme
dont la fille avait épousé son fils[874].
[Note 872: _To Sylvander_, 27th Jan. 1788.]
[Note 873: _To Sylvander_, 28th Jan.]
[Note 874: Scott Douglas donne des renseignements sur le
Rev. Kemp, tom. V, p. 86-87.]
Quand ces deux hommes eurent connaissance que Clarinda avait une
intrigue, ils intervinrent. Ils firent des représentations; l'un, sans
doute, avec des conseils graves et des exhortations; l'autre,
cruellement blessé, alla peut-être aux reproches et aux
récriminations. L'un d'eux même lui en écrivit durement[875]. Il y a
lieu de croire qu'ils eurent des soupçons sur Burns, sans avoir de
certitude. Tremblante de voir irritées les seules amitiés qu'elle eût,
et consternée à l'idée qu'elles pourraient l'abandonner, affligée
d'avoir blessé et peut-être éloigné un dévoûment éprouvé, elle raconta
ses troubles à celui qui en était le motif et lui envoya les lettres
qu'elle avait reçues à ce sujet. On a perdu les lettres qu'elle
écrivit à Burns; mais il semble qu'elle lui demandait de renoncer à
elle, en lui faisant voir les dangers auxquels elle était exposée.
[Note 875: Chambers, tom. II, p. 222.--Scott Douglas, tom.
V, p. 79.]
Ce fut simplement, pour lui, comme un coup de fouet. Sa nature
ombrageuse se cabra. Quelque chose de sa vieille colère contre les
faiseurs de morale le ressaisit. Quand on lui apporta ces nouvelles,
il allait dîner; il écrit sur-le-champ quelques lignes furieuses qui
partent comme une invective et vont presque jusqu'aux gros mots:
Ma toujours très chère Clarinda, je fais attendre pour dîner une
nombreuse compagnie, pendant que je lis votre lettre et que
j'écris ceci. Ne me demandez pas de cesser de vous aimer, de vous
adorer, dans mon âme; cela m'est impossible: votre repos et votre
bonheur me sont plus chers que mon âme. Fixez les conditions
selon lesquelles vous désirez que je vous voie; que je
corresponde avec vous, et vous les avez. Je ne puis m'empêcher de
vous aimer, de m'affliger, de pleurer, de vous adorer en secret:
vous ne devez pas me refuser cela. Vous me serez toujours
Chère comme la lumière qui visite ces yeux attristés,
Chère comme les gouttes pourpres qui échauffent mon coeur[876].
[Note 876: Cité imparfaitement de _Julius Cæsar_, de
Shakspeare, act. II, scène I.]
Je n'ai pas la patience de lire ce griffonnage de puritain.
Maudite sophisterie! Vous, Cieux, toi, Dieu de la nature, toi,
Sauveur du genre humain, vous contemplez d'en haut, avec des yeux
approbateurs, une passion inspirée par la flamme la plus pure,
surveillée par la délicatesse et l'honneur; mais l'âme, haute
d'un demi-pouce, d'un pitoyable bigot, presbytérien misérable et
froid, ne peut rien pardonner qui soit au-dessus de son coeur de
basse fosse et de son cerveau ténébreux.
Adieu, je serai avec vous, demain soir! que votre esprit se
tranquillise. Je vous appartiendrai de la façon qui vous semblera
la meilleure pour votre bonheur. Je n'ose pas continuer. Je vous
aime et je vous aimerai, et, plein d'une confiance joyeuse, je
m'approcherai du trône du Juge Tout Puissant des hommes,
dédaignant l'écume de la sentimentalité et le brouillard de la
sophisterie[877].
[Note 877: _To Clarinda_, Feb. 13th, 1788.]
On devine ce que put être pour lui le dîner qui l'attendait, pendant
qu'il traçait ces lignes courroucées. En rentrant à minuit, il écrit
de nouveau, essayant, cette fois, de convaincre Clarinda de la
légitimité de leurs relations. La lettre, qui commence avec une sorte
de solennité, se poursuit sous une forme de raisonnement assez
singulière en ce cas, mais pressante et vive, et qui monte vers
l'éloquence. Elle est malheureusement incomplète. Ce dut être une des
plus intéressantes et des plus sincères de cette correspondance.
Madame, après une journée misérable, je me prépare à une nuit
d'insomnie. Je vais m'adresser au Témoin tout puissant de mes
actions, qui sera un jour, peut-être bientôt, mon Tout-puissant
Juge. Je ne serai pas l'avocat de la passion. Sois mon
inspirateur et mon témoin, ô Dieu, tandis que je plaide la cause
de la vérité.