Il est clair qu'une correspondance, engagée sur ce ton, doit conduire

à des entrevues. Aussitôt que Burns fut capable de sortir dans une

chaise à porteurs, il alla rendre visite à Clarinda. Il raconta sa

vie, ses fautes et ses folies, avec son éloquence enflammée et des

élans de regret. On imagine ce que pouvait être sur ses lèvres le

tableau de son enfance, des sombres jours de son père, sauvé de la

prison par la mort «le dernier et souvent le meilleur ami du

pauvre[848]», et la flamme qui devait sortir du récit de ses propres

passions. On voit la pauvre Clarinda, éblouie par ces regards

éclatants, suspendue à cette navrante histoire, prise du désir de

guérir ces regrets. Le lendemain, pour compléter ce qu'il avait dit la

veille, il lui envoya sa lettre au Dr Moore. Elle la lut, et, avec un

vrai instinct féminin, elle s'appliqua la scène éternelle où la pitié

fait naître l'amour. Elle songea aussitôt à Desdemona troublée du

récit des souffrances et des dangers d'Othello. Elle y songea parce

que son coeur lui disait les mêmes choses qui sont exprimées dans ce

passage d'une humanité si profonde. Et la ressemblance n'était pas

déjà si lointaine. Il y avait quelque chose de la rudesse, de

l'origine vulgaire et presque de l'aspect du maure, dans cet homme au

teint brun et aux yeux noirs flamboyants, qui répandait son récit

d'épreuves et d'aventures. C'est le prix de ceux qui les ont

traversées qui fait le prix de ces péripéties. Les exploits du

guerrier noir ne sont après tout que le fait de maint soldat, mais la

fille du sénateur eut raison d'en être éblouie. La vie de Burns sembla

justement, à celle qui l'écoutait ainsi, douloureuse et presque

également héroïque: à coup sûr elle avait eu une endurance et une

vaillance égales. Clarinda avait senti juste en allant droit à cette

scène. Elle avait touché ce que les sentiments ont de commun, sous les

diversités de situations, de langage et de ciel. Sa tendre compassion

était bien soeur de celle de Desdemona. C'est sûrement un des points

curieux et touchants de cette correspondance.

[Note 848: _To Robert Graham of Fintry._ Jan. 1788.]

Deux fois, je l'ai lue avec une grande attention. Quelques

parties m'ont «dérobé mes larmes.» Avec Desdemona j'ai ressenti

que «c'était pitoyable, que c'était merveilleusement pitoyable».

Quand j'arrivai au paragraphe où il est question de lord

Glencairn, j'éclatai en larmes. C'était ce délicieux trop plein

du coeur, qui sort d'une combinaison des sentiments les plus

doux. Rien ne lie davantage un esprit généreux que de lui

témoigner de la confiance. Je l'ai toujours éprouvé. Vous semblez

avoir eu l'intuition de ce trait de mon caractère, et c'est

pourquoi vous m'avez confié vos fautes et vos folies. La

description de votre première scène d'amour m'a ravie. Elle m'a

rappelé l'idée de quelques circonstances tendres qui m'arrivèrent

à la même période de la vie. Seulement, les miennes n'allèrent

pas si loin. Peut-être, en retour, vous raconterai-je les détails

quand nous nous verrons. Ah! mon ami, les premières émotions

d'amour sont assurément les plus exquises. Dans les années plus

mûres, nous pouvons acquérir plus de connaissances, de sentiment;

mais rien de ceci ne peut donner les mêmes ravissements que les

chères illusions de la jeunesse qui font battre le coeur. Comme

la vôtre, la mienne était une scène rurale, ce qui ajoute encore

à la tendre rencontre. Mais assez de ces souvenirs[849].

[Note 849: _To Sylvander._ Jan. 7th 1788.]

Pendant qu'elle suivait la vie antérieure de l'homme qui pénétrait

dans la sienne, elle était aux prises avec une préoccupation intime où

est la preuve qu'elle était sincère dans son rêve d'une amitié

paisible. Elle se demandait s'il en était capable, et elle s'alarmait

de n'en pas trouver de traces ou de germe, dans cette existence, où

tant de sentiments avaient pris place. Cette inquiétude lui donnait

une perspicacité très aiguë, comme lorsqu'un intérêt majeur avive

l'esprit, l'aiguise sur un point unique. Elle avait mis le doigt sur

l'incapacité, où sont des natures comme Burns, d'éprouver vis-à-vis

d'une femme un sentiment désintéressé. Elle devinait la fragilité de

son rêve.

«Il y a une chose qui m'effraie, c'est qu'il n'y a pas de trace

d'amitié envers une femme; or, dans le cas de Clarinda, c'est la

seule «chose à souhaiter avec ferveur».... Vous m'avez dit que

vous n'avez jamais rencontré une femme capable d'aimer aussi

ardemment que vous-même. Je le crois, et je vous conseillerais de

ne pas vous lier jusqu'à ce que vous en rencontriez une. Hélas!

vous en trouverez beaucoup qui ne le _peuvent_ pas, et

quelques-unes qui ne le _doivent_ pas; mais être unie à une des

premières vous rendrait misérable. Je crois que vous auriez

presque raison de ne pas penser an mariage, car, à moins qu'une

femme ne puisse être un compagnon, un ami et une maîtresse, elle

ne pourrait vous aller. Cette dernière pourrait gagner Sylvander,

mais les deux autres seules pourraient le conserver[850].

[Note 850: _To Sylvander._ Jan. 7th, 1788.]

Quant à Burns, tout entier à lui-même, comme presque toujours lorsque

ses habitudes de coeur étaient en jeu, ayant moins souci de connaître

que d'entraîner, il semble n'avoir rapporté de cette entrevue que la

satisfaction de quelques instants aimables.

Certains jours, certaines nuits, que dis-je, certaines heures

comme «les dix justes de Sodome» sauvent le reste des insipides,

ennuyeux et misérables mois et ans de la vie. C'est une de ces

heures que ma chère Clarinda m'a accordée hier soir.

Une heure bien passée

En de si tendres circonstances, pour des amis

Vaut mieux qu'un siècle de temps commun.»

La remarque qui précède s'étend à toute la correspondance. Il y a bien

plus de fines et pénétrantes observations de Clarinda sur lui, que de

lui sur elle. Elle lui a dit des choses qui, pour la justesse, et la

pénétration n'ont été égalées, sur certains points, par aucun autre

témoignage. On pourrait à peu près recomposer le caractère de Burns

avec les traits qu'elle a soulignés. Par lui, on ne sait rien d'elle.

C'est qu'elle s'occupait de lui et l'étudiait anxieusement, et que lui

ne s'occupait que d'aimer.

Les lettres de Burns qui suivirent cette première entrevue sont de

grandes déclamations à froid, pleines d'apostrophes, de déclarations

voilées. Clarinda, qui ne manque pas de finesse, le raille un peu sur

la durée de ses désespoirs. «Conservez bon espoir, Sylvander;

l'éternité de vos souffrances d'amour sera terminée avant six

semaines. Ce sont là des parjures «que les dieux permettent en

souriant[851].» Elle lui parle avec beaucoup de sagesse et de raison.

«Une partie de l'intérêt que vous prenez à moi est due à la pure

nouveauté. Vous serez fatigué de notre correspondance avant de quitter

la ville et vous ne prendrez pas la peine de m'écrire de la campagne.

Sylvander, je voudrais que vous soyez marié heureusement, vous ne

pouvez être heureux sans un tendre attachement. Le ciel vous

dirige![852]» Ce sont là de sages paroles et de bons conseils. Et

comme les allusions de Sylvander ont été trop vives et trop claires,

elle le rappelle à l'ordre d'un ton presque sec: «Je ne puis et

peut-être je ne devrais pas comprendre vos extravagances d'hier soir

et vos remarques ambiguës à leur propos. Je suis votre amie,

Sylvander, prenez garde que la vertu ne réclame le sacrifice même de

l'amitié. Vous n'avez pas besoin de maudire le lien des lois humaines,

quel est le bonheur que Clarinda goûterait à en être libérée?[853]» Il

est clair que le trouble qui commence en son coeur n'a pas encore

gagné la tête, et qu'elle reste encore la personne ferme et sensée

qu'elle semble avoir été.

[Note 851: _To Sylvander._ Jan. 9th, 1788.]

[Note 852: _To Sylvander._ Jan. 10th, 1788.]

* * * * *

Une seconde entrevue plus longue eut lieu le samedi 12 janvier. Cette

fois-ci, ce fut Clarinda qui, à son tour, raconta son histoire et

dévoila son caractère. Elle semble avoir fait l'aveu d'erreurs et de

défauts. «Sylvander, vous avez vu, hier soir, Clarinda derrière la

scène! Maintenant vous êtes convaincu qu'elle a des défauts. Si elle

se connaît bien, son intention est toujours bonne, mais elle est

souvent la victime de sa sensibilité et c'est pourquoi elle est

rarement contente d'elle-même[853]». Sans doute, Burns ému, comme il

est si aisé de l'être, par le récit d'infortunes pareilles, l'écouta

avec une sympathie recueillie et avec réserve. Il se montra ce que

Clarinda espérait qu'il serait toujours. «Oh! mon ami, je souhaite

ardemment conserver votre estime. Notre dernière entrevue vous a élevé

très haut dans la mienne. J'ai en vérité rencontré peu de personnes de

votre sexe capables de comprendre la délicatesse en pareilles

circonstances; et cependant c'est elle seule qui donne leur saveur à

des rapports si heureux[854].» Néanmoins il lui venait de confuses

inquiétudes sur ce qu'elle faisait. Même dans la joie d'une entrevue

innocente propre à la rassurer, apparaissaient des remords encore

faibles et pâles, qui n'avaient pas d'acte auquel ils pussent se

prendre, mais éveillés par un état général.

[Note 853: _To Sylvander._ Jan. 13th, 1788.]

[Note 854: _To Sylvander._ Jan. 15th, 1788.]

Je ne nierai pas, Sylvander, que la soirée d'hier ait été une des

plus délicieuses que j'aie jamais connues. Peu d'instants

pareils tombent en lot aux mortels. Peu de ceux-ci, extrêmement

peu, sont faits pour goûter un plaisir si raffiné. Mais, bien que

notre plaisir ne nous ait pas conduits au-delà des limites de la

vertu, mes réflexions d'aujourd'hui n'ont pas été sans un mélange

de regret. L'idée de la peine que cette entrevue, si elle était

connue, aurait causée à un ami auquel je suis liée par les liens

sacrés de la reconnaissance (d'elle seule); l'opinion que

Sylvander a pu se former de mon manque de réserve; et, par dessus

tout, quelques craintes que le ciel peut ne pas m'approuver dans

la situation où je suis... tout cela m'a causé une nuit sans

sommeil; et bien que j'aie été à l'église, je ne suis nullement

bien.

C'étaient ces premiers scrupules qui, à l'origine d'une erreur,

flottent dans les âmes, à peine discernés de la manière d'être,

semblables à ces organismes amorphes, transparents, confondus avec

l'eau, et qui plus tard feront place à des monstres compliqués, armés

de tout ce qui déchire et torture. Ces remords en formation sont un

indice qu'un travail intérieur se poursuivait en elle, et qu'elle

avait plus lieu de s'alarmer qu'il n'apparaissait au dehors. Il y a,

dans ces histoires de coeur qui avancent par mines et secrets couloirs

de taupes, des mouvements inattendus qui révèlent la marche

souterraine.

Quant à Burns il essayait de rassurer Clarinda de la façon suivante,

un peu trop simple:

«Que vous ayez des défauts, ma Clarinda, je n'en ai jamais douté;

mais je ne connaissais pas l'endroit où ils existent, et, depuis

samedi soir, je suis plus dans les ténèbres que jamais. Ô

Clarinda! pourquoi blesser mon âme en supposant que «la soirée

dernière doit avoir diminué mon opinion de vous.» Il est vrai,

j'étais «derrière la scène avec vous», mais qu'y ai-je vu? Un

coeur brillant d'honneur et de bienveillance, un esprit ennobli

par le génie, instruit et raffiné par l'éducation et la

réflexion, élevé par une religion native, sincère comme dans les

climats du ciel, un coeur formé pour les glorieux

attendrissements de l'amitié, de l'amour et de la pitié. Voilà ce

que j'ai vu. J'ai vu la plus noble âme immortelle que la création

m'ait jamais montrée[855].

[Note 855: _To Clarinda._ Jan. 15th, 1788.]

S'il suffit de frapper fort pour toucher juste, voilà qui devait

réussir.

* * * * *

Une troisième entrevue eut lieu, le vendredi 18, pour laquelle elle

lui recommande de venir à pied, quitte à s'en retourner en chaise à

porteurs, parce que celles-ci sont si rares dans le voisinage que

l'une d'elles exciterait l'attention, tandis que vers dix heures du

soir tout le voisinage est endormi et qu'elle peut venir sans

inconvénient[856]. C'est un coin de petite ville. Il semble que cette

entrevue ait été celle des aveux. Les deux précédentes, avec quelques

douceurs buissonnières, n'avaient été, pour l'un et pour l'autre des

deux amants, qu'un voyage à travers le passé. Ils s'étaient raconté

réciproquement leur histoire. C'étaient des heures rétrospectives,

mêlées à des regrets de ne s'être pas rencontrés plus tôt. Ils

arrivaient maintenant au présent, qui les réunissait gagnés l'un à

l'autre par ce qu'ils avaient trouvé de commun dans leurs destinées

antérieures. Clarinda lui a confié son long rêve d'une amitié

masculine, faite de tendresse et de réserve. Elle a imprudemment

peut-être ouvert son coeur. «Si elle osait en disposer--la soirée

d'hier ne peut vous laisser embarrassé de deviner quel est l'homme à

qui elle le donnerait[857].» Le lendemain, elle craint d'avoir été

trop loin, d'avoir trop clairement parlé. «Je ne puis me rappeler

quelques-unes des choses que j'ai dites sans un peu de peine[857].»

Elle se sent isolée, elle voudrait voir de la société, elle est

stupide, son coeur est endolori. Elle essaye de bannir ce malaise en

se lançant dans de longues dissertations religieuses. On dirait

qu'elle a besoin de sentir que son refuge et son soutien n'est pas

loin et qu'elle veuille, en en parlant, le sentir plus près d'elle.

[Note 856: _To Sylvander._ Jan. 15th, 1788.]

[Note 857: _To Sylvander._ 19th Jan. 1788.]

Il écrivait, de son côté, une lettre qui donne l'idée de la

déclamation insipide et de l'orgueil puéril de certaines parties de

cette correspondance.

Samedi soir, 10 heures 1/2.

«Quelle délicatesse de bonheur je savourais hier à ce moment-ci!

Ma toujours très chère Clarinda, vous avez dérobé mon âme; mais

vous l'avez affinée et élevée: vous lui avez donné un sens plus

fort de la vertu et un goût plus fort pour la piété. Clarinda,

première de votre sexe, si jamais votre aimable image s'efface de

mon âme,

Puisse-je être perdu sans un oeil pour pleurer,

Et ne pas trouver de terre vile assez pour m'ensevelir.

Quelle sotte bagatelle est la tendresse enfantine des vulgaires

enfants du monde! C'est le jeu insignifiant des jeunes animaux

des champs et des forêts; mais quand le sentiment et

l'imagination unissent leurs douceurs, quand le goût et la

délicatesse les raffinent, quand l'esprit ajoute le bouquet et

que le bon sens donne la force et du courage à l'ensemble, quel

breuvage délicieux est l'heure de la tendre affection! La Beauté

et la Grâce, dans les bras de la Vérité et de l'Honneur, dans

toute la splendeur de l'amour mutuel!... Clarinda, quand un poète

et une poétesse créés par la nature, deux des plus nobles

productions de la nature, quand ils boivent ensemble à la même

coupe de l'amour et du bonheur, n'essayez pas, vous, matériaux

plus grossiers de la nature humaine, de mesurer, en le profanant,

un bonheur que vous ne pouvez jamais connaître[858].

[Note 858: _To Clarinda._ 20th Jan. 1788.]

Toute cette partie de leur correspondance ne se lit qu'avec un

sentiment pénible, qui tient de la pitié et de l'irritation, tant on

est incertain de savoir si l'homme qui l'a écrite était sincère ou

impudent dans ses déclamations. C'est un mélange écoeurant de

protestations de fidélité et d'apostrophes à la Divinité, qui

affectent la forme de prières. On dirait que, volontairement, Burns a

choisi cette phraséologie d'église pour endormir les scrupules

religieux de Clarinda et donner à ses déclarations un air de dévotion.

Clarinda, puis-je compter sur votre amitié pour la vie? Je pense

que je le puis! Toi, Sauveur tout puissant des hommes! J'ai

jusqu'à présent trop négligé ton amitié; me l'assurer sera mon

souci constant, pendant tous les jours et les nuits futurs de ma

vie. L'idée de ma Clarinda s'ensuit:

Cache-la, mon coeur, dans ce vêtement secret,

Où, mêlée à celle de Dieu, sa chère pensée repose.

Mais je redoute l'inconstance, imperfection qui résulte de la

faiblesse humaine. Rencontrerai-je une amitié qui défie les

années d'absence, et les chances, et les changements de la

fortune? Peut-être «ces choses-là existent-elles». Il y a un seul

honnête homme, de qui j'espérerais une telle chose; mais qui,

excepté un écrivain de romans, pourrait croire à un amour qui

promettrait pour toute la vie, en dépit de la distance, de

l'absence, des chances, des changements, et cela, avec de frêles

espérances de possession?

Pour ma part, je puis me répondre moi-même à ces deux exigences:

«Tu es cet homme-là.» J'ose, avec une froide résolution, j'ose

déclarer que je suis cet ami et cet amant. Si le sexe féminin est

capable de telles choses, Clarinda l'est. Je croîs qu'elle l'est,

et je sens que je serai misérable, si elle ne l'est pas. Il n'y a

pas une des vertus qui donnent de la valeur, ou des sentiments

qui font honneur au sexe, qu'elle ne possède à un degré supérieur

à toutes les femmes que j'ai jamais vues: son esprit exalté, aidé

un peu peut-être par la situation où elle se trouve, est, je le

pense, capable de cet enthousiasme d'amour noblement romanesque.

Puis-je vous revoir mercredi soir? Le mercredi, qui viendra

ensuite, sera, je le prévois, un jour haï de nous deux.... Trois

soirées, trois soirées au vol rapide, avec des ailes de duvet,

sont tout le passé; je n'ose pas calculer le futur....

La quatrième de ces soirées aux ailes rapides, celle du mercredi 23

janvier, fut un pas de plus dans ce sentier que Shakspeare appelle:

«the primrose way to the everlasting bonfire[859]». Si la précédente

avait été l'entrevue des aveux, celle-ci semble avoir été celle des

caresses. On devine qu'elle fut plus ardente de la part de Burns et

pour Clarinda plus périlleuse. Chambers, qui suit cette histoire de

passion avec dignité et convenance et en note les phases avec une

ponctualité grave, le constate dans son langage: «Dans cette

rencontre, il semblerait que les communications des deux amants furent

d'une nature plus fervente et moins réservée que jusqu'alors, à ce

point de vue qu'elles laissèrent dans le sein de Clarinda, des

réflexions où elle s'accusait elle-même[860].»

[Note 859: Shakspeare. _Macbeth_, act. II, sc. 3.]

[Note 860: R. Chambers, tom. II, p. 206.]

Le lendemain matin, les deux amants s'écrivirent chacun une lettre

dans laquelle s'exprime l'état d'âme où ils se trouvaient. Celle de

Burns est une fantaisie travaillée, sans beaucoup d'esprit et sans

l'ombre de passion. Il prend un thème sur lequel il brode quelques

variations. Ce n'est qu'une interminable et froide conjecture, où il

imagine que la Fortune, qui a joué tant de mauvais tours à un pauvre

poète écervelé, s'est avisée de lui donner le plus magnifique présent

qu'elle ait jamais eu en sa possession, uniquement «afin de voir

comment sa sotte tête et son sot coeur y résisteraient». Ou bien elle

s'est dit peut-être qu'elle a fait un chef-d'oeuvre et elle le lui a

amené «pour lui donner cette immortalité qu'aucune femme d'aucun temps

ne mérita davantage et que peu de rumeurs de ce temps-ci sont plus

capables de conférer[861]». C'est insipide! Pas un mot qui ait un peu

d'accent, pas un reflet de flamme.

La lettre, incompréhensible, était complétée par un post-scriptum

singulier qui l'explique peut-être et qui révèle certains côtés de la

vie de Burns, à cette époque. Rentrant le soir, gris, après les

potations qui avaient suivi le dîner, lequel commençait alors à trois

heures, il ajoutait ces paroles comme excuse:

«Me voici... absolument impropre à finir ma lettre, tout jovial

après un bol qu'on a fait circuler constamment depuis le dîner

jusqu'à présent. Je n'ai pas d'idées distinctes de rien, sinon

que j'ai bu deux fois votre santé, ce soir, et que vous êtes tout

ce que mon âme estime de cher en ce monde[861].»

[Note 861: _To Clarinda._ Jan. 24th 1788.]

Dans la même matinée où il écrivait cette lettre ingénieuse et

recherchée, Clarinda lui en adressait une, d'un sentiment plus réel et

touchante. Le début sent encore la prétention d'une correspondance

littéraire, l'effort et l'arrangement; c'est une longue allégorie où

Clarinda comparaît à la barre de la Raison, devant la Religion et la

Réputation, et où elle est défendue par l'Amour revêtu d'un voile

emprunté à l'Amitié. Mais aussitôt après la simplicité revient, les

accents sincères se font jour; bientôt arrivent et sortent les paroles

vraies, le cri d'alarme et d'amour, poussé par tant d'âmes

faiblissantes, partagées entre la crainte et l'attrait de la faute.

Cette lettre est vraiment, par endroits, touchante. On y sent le

remords des faiblesses accomplies, la terreur de celles qui restent à

commettre, ce mouvement naturel et toujours déçu de la femme qui, se

trouvant épuisée de résistance, implore d'être épargnée et ne pose

plus d'espoir que dans celui même qu'elle redoute, enfin, cet aveu de

lassitude qui est presque un abandonnement. Au-dessus de ce tumulte,

règne un sentiment d'honnêteté et de devoir qui s'exprime, non sans

éloquence. Ce n'est pas la seule fois où Clarinda a l'avantage sur

Sylvander.

«Sylvander, laissons tomber ma métaphore. Je ne suis ni bien, ni

heureuse aujourd'hui; mon coeur me fait des reproches d'hier

soir; si vous désirez que Clarinda recouvre son repos, repoussez

tout ce qui n'est pas permis par la plus stricte délicatesse.

Je ne vous blâme pas, mais moi-même. Je ne dois pas vous revoir

samedi, à moins que je ne trouve que je puis me fier à moi-même,

pour agir autrement. C'est la Délicatesse, vous le savez, qui m'a

attirée vers vous subitement: prenez garde de relâcher ce lien le

plus cher et le plus sacré qui nous unit. Souvenez-vous que le

bonheur présent et éternel de Clarinda dépend de sa fidélité

étroite à la vertu. Heureux Sylvander! qui peut rester attaché au

ciel et à Clarinda en même temps. Hélas! je sens que je ne puis

servir deux maîtres! Que Dieu ait pitié de moi!

Jeudi soir.

Pourquoi n'ai-je pas eu de vos nouvelles, Sylvander? Tout, dans

la nature, me paraît aujourd'hui porter une teinte sombre. Ah!

Sylvander!

Le coeur est ce qui, toujours,

Nous rend heureux ou malheureux!

Avec quelle force ces vers me sont revenus à la pensée! Ne vous

ai-je pas dit quelle misérable l'amour a fait de moi? Je suis

capable d'affection au plus haut point pour un homme du mérite de

Sylvander, si elle ne devait pas me mener à des folies et à des

faiblesses que mon coeur condamne absolument. Je suis convaincue

que, sans l'approbation du ciel et de ma propre conscience,

l'existence me serait une lourde malédiction. Sylvander, pourquoi

les légèretés trop répétées de votre Clarinda ne vous ont-elles

pas guéri de la tendresse trop passionnée que vous exprimez pour

elle? Peut-être ont-elles diminué votre estime pour elle? Mais je

n'ose pas toucher cette corde; cela remplirait la coupe de ma

misère présente. Ô Sylvander! Puisse l'amitié de Dieu, que vous

et moi avons trop négligée, être, à partir d'aujourd'hui, notre

principale étude, notre délice! Je ne puis vivre sans la

conscience de cette faveur. J'ai ressenti, tout aujourd'hui,

quelque chose de cet état épouvantable. Que dis-je? Quand j'ai

approché Dieu avec mes lèvres, mon coeur n'y était pas vraiment!

.... Ne soyez pas fâché, si je vous dis que je désire que notre

séparation soit passée. À distance, nous conserverons la même

affection de coeur, le même intérêt dans la vie l'un de l'autre;

mais l'absence adoucira et restreindra ces violentes agitations

du coeur qui, si elles continuaient longtemps encore,

retireraient mon âme de ses gonds et me rendraient impropre aux

devoirs de la vie.

Vous et moi, nous sommes capables de cette ardeur d'amour pour

laquelle la vaste création n'offre pas d'objet suffisant.

Cherchons à la reposer dans le sein de notre Dieu. Donnons

ensuite une place à ceux qui sont les plus chers sur la terre,

aux tendres affections de parents, de soeurs, d'enfants!... Je

vous dis: «au revoir», avec cette courte prière de Thomson:

«Père de Lumière et de vie, toi bien suprême,

Ô enseigne-nous ce qui est bon, enseigne-nous ce que tu es toi-même,

Sauve-nous de la folie, de la vanité et du vice[862].»

[Note 862: _To Sylvander._ Jan. 24th 1788.]

À ces confidences, dont le chagrin et la franchise auraient pu le

toucher, Burns répondait par des protestations emportées bien plus que

sincères. Elles n'ont pas d'émotion, mais une certaine fureur de

promesses qui éblouit plutôt qu'elle ne rassure.

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 39 / 67 段