sentimentalité un peu factice entretenue par des lectures, on sent une
femme fort raisonnable, fort pratique, à qui il n'a manqué qu'un foyer
pour être une excellente épouse, faite pour une vie régulière et un
bonheur tranquille. Elle était née pour être heureuse et rendre
heureux, si elle avait été placée dans des conditions normales. Mais
quand certains sentiments capitaux ne reçoivent pas un minimum de
satisfaction, ils s'exaspèrent; ils deviennent des révoltés. Cette
disette les pousse plus loin qu'ils n'auraient jamais rêvé d'aller, et
des natures qu'un peu de contentement eût gardées paisibles,
deviennent capables de violence. La moitié des excès de passion est
produite par le manque d'un peu de bonheur, à l'heure voulue.
* * * * *
Au moment où nous la rencontrons, elle vivait à Édimbourg dans une
situation assez délicate et assez difficile. Sa jeunesse et sa beauté
rendaient plus dangereuse cette vie de femme isolée. Elle était pauvre
en même temps. Ses faibles revenus ne lui suffisaient pas pour élever
ses enfants. Elle avait reçu, pendant quelque temps, huit livres de la
corporation des chirurgiens de Glasgow, probablement en souvenir de
son père, et dix livres de celle des gens de loi, à laquelle avait
appartenu son mari. Mais ces secours lui avaient été retirés parce que
Mr Mac Lehose, prospérant à la Jamaïque, était en état d'élever ses
enfants. Mr Mac Lehose n'y songeait guère et sa femme se trouvait au
bord de la gêne. Heureusement elle avait un ami dévoué. Son cousin
Craig, avocat, homme instruit et distingué, un des collaborateurs de
Mackenzie au _Miroir_, lui venait en aide, avec une délicatesse
presque touchante. Il en était silencieusement épris, il continua à
l'aimer et à veiller sur elle toute sa vie, sans être aimé en retour.
Ce fut l'ami dévoué et sacrifié qui se trouve dans la vie de tant de
femmes. Il passe, dans un coin de cette histoire, comme une figure
sympathique.
En même temps, elle traversait, depuis longtemps déjà, une crise
intérieure, d'ailleurs inévitable. À la suite de sa séparation, la
nouveauté du malheur, le besoin de repos qui suit des scènes cruelles,
les difficultés matérielles de l'existence l'avaient d'abord absorbée.
Mais elle avait vingt-quatre ans. La vivacité de ses sentiments
s'était réveillée peu à peu. Son coeur avait senti un vide, une
tristesse. Bien qu'elle ne fût pas d'une nature très poétique, elle
s'était tournée vers la poésie. Elle essayait de se tromper avec des
vers, comme on le fait avec la musique qui, devenue plus riche, plus
expressive et plus précise, a pris, de nos jours, pour beaucoup d'âmes
souffrantes, la placé de la poésie. Ce besoin d'aimer ne trouvant pas
d'issue, était retombé en mélancolie. Le désoeuvrement de son coeur
laissait place à des rêveries. Elle se disait, dans ses promenades
écartées, qu'il est cruel de ne pas aimer, ce qui est bien près de se
dire qu'il est doux d'aimer. «Sa première composition, était «des
paroles à un merle» qu'elle avait entendu chanter, sur un arbre, près
de l'endroit où le couvent de Ste-Marguerite a été depuis établi. Les
vers, qui ont une douceur plaintive, disent assez quelles étaient ses
pensées.
Continue, doux oiseau, et berce mes soucis,
Tes notes joyeuses apaiseront ma désespérance,
Tes harmonieux gazouillements, innocents,
Résonnent doucement dans mon coeur souffrant.
Choisis ta compagne et aime tendrement,
Éprouve tous les transports charmants,
Goûte toutes ces douces émotions;
Qu'aimer et chanter emploient toutes tes heures;
Tandis que moi, exilée de l'amour, délaissée, je vis
Sans donner ni recevoir de bonheur.
Chante encore, doux oiseau, et berce mes soucis,
Tes notes joyeuses apaiseront ma désespérance[833].
[Note 833: _To a Blackbird Singing on a Tree._]
«Ces vers, dit-elle, ont été écrits pour apaiser un coeur endolori. Je
souffrais alors d'une cruelle angoisse d'âme que je ne puis vous
dire[834].» Elle avait des moments amers, surtout quand des jours de
fête, le commencement de l'année, lui faisaient sentir davantage son
isolement, «En cette saison quand les autres sont joyeux, je suis tout
l'opposé. Je n'ai pas de _proches_ parents et tandis que les autres
sont avec les leurs, je suis assise seule, pensant à plusieurs des
miens avec qui j'avais l'habitude d'être, maintenant partis pour la
terre de l'oubli[835].» Ces heures glaciales devaient être affreuses
pour elle. Peu à peu, par cette ascension insensible qui mène toute
chose à la vie, ces songeries du passé, ces regrets, étaient devenus
des rêves tournés vers l'avenir, de vagues espérances, pas assez
précises pour l'effrayer et assez séduisantes pour la charmer.
L'insinuante et dangereuse cajolerie de ces chimères la gagnait. Elle
souhaitait innocemment un ami dont la présence remplirait sa vie.
«Pendant bien des années, j'ai cherché un ami, doué de sentiments
comme les vôtres; un ami capable de m'aimer avec une tendresse pure
d'égoïsme, capable d'être mon ami, mon compagnon, mon protecteur, et
qui serait mort plutôt que de me faire tort. J'ai cherché, mais j'ai
cherché en vain[836].» Souhait si humain, si légitime après tout! Elle
l'avait près d'elle, le véritable ami de sa situation. Mais elle ne
l'aimait pas. Elle poursuivait ce rêve, par lequel commence le roman
de presque toutes les femmes, ce rêve d'affection désintéressée et
pourtant ardente d'un ami ému comme un amant. Elle se laissait aller à
cette aspiration d'avoir toutes les douceurs, les troubles mêmes de la
passion et la sécurité de la conscience. Elle ne s'apercevait pas
qu'il est irréalisable, et que l'amitié est un vase que l'amour fait
éclater. Mais elle flattait de cette fantaisie ses heures oisives et
inquiètes. Elle était arrivée à ce moment où une femme est toute prête
à se laisser aimer parce qu'elle est toute prête à aimer.
[Note 834: _To Sylvander_, 19th Jan. 1788.]
[Note 835: _To Sylvander_, 3rd Jan. 1788.]
[Note 836: _To Sylvander_, 19th Jan. 1788.]
Quant à Burns, il était aussi dans un singulier état d'esprit, mais en
sens inverse. Il traversait lui-même une crise non d'aspiration mais
de décroissement. Il était venu à un point où un homme tel que lui
commence à sentir décroître le pouvoir qu'il a eu sur les femmes.
Quelque chose l'a averti que l'assurance et l'entreprenante
familiarité de la jeunesse ne lui siéent plus, parce qu'il n'a plus la
gaîté et la souplesse qui les rachètent si elles échouent. Ce qu'il
dit a maintenant trop de poids, ne se prend plus en jeu. Il s'aperçoit
vaguement qu'un intervalle s'est établi entre lui et la beauté riante,
et qu'il lui semble grave. Il en conçoit une sorte de timidité, de
défiance de soi-même et de dépit, qui mènent à l'ironie. Tout cela est
bien avoué dans ce qu'il disait de lui-même:
Ma rhétorique semble avoir tout à fait perdu son effet sur
l'aimable moitié du genre humain. J'ai connu le temps où... mais
cela est une «histoire du temps jadis». En conscience, je crois
que mon coeur a été si souvent en feu qu'il est absolument
vitrifié. Je contemple le sexe, avec quelque chose qui ressemble
à l'admiration avec laquelle je regarde le ciel étoilé par une
glaciale nuit de Décembre. J'admire la beauté de l'oeuvre du
Créateur; je suis séduit par l'étrange et gracieuse excentricité
de leurs mouvements et--je leur souhaite bonne nuit. Je parle
ainsi par rapport à _une certaine passion dont j'ai eu l'honneur
d'être un misérable esclave_[837].
[Note 837: _To Miss Chalmers_, Oct. 26th, 1787. Les mots en
italique sont en français.]
Il avait abusé de son coeur et avait usé certaines façons d'aimer.
Mais il ne les avait pas épuisées toutes. Il devait renoncer à l'amour
qui a la grâce des années légères. Il était trop triste désormais pour
le goûter, et trop inquiétant pour l'inspirer. Mais il pouvait
connaître celui des âmes endolories et expérimentées, qui se
recherchent pour panser réciproquement leurs souffrances; l'amour sans
allégresse, qui souffre de la perspicacité que lui a apprise la vie,
mais qui connaît l'âpre orgueil ou la joie très douce de vaincre ou de
guérir le passé, dans un coeur où le passé a laissé des trophées ou
des blessures. Il faut, pour posséder tout le triomphe ou toute la
mansuétude de cette forme tardive de l'amour, une âme d'une
combativité impérieuse qui touche à la dureté, ou d'une noble
indulgence qui va presque à la sagesse. Il est peu probable que l'une
ou l'autre se rencontrent chez Burns, mais il est intéressant de voir
comment il traversera cette phase de passion, qui forcément devait se
trouver sur son chemin.
Ces amours commencent volontiers par des impressions intellectuelles
et ils en vivent en partie, car ils appartiennent à une période où le
corps n'a plus toute sa beauté et où, par contre, l'esprit a toute sa
force. Il y avait donc bien des affinités entre Burns et Mrs Mac
Lehose. Il trouvait en elle une femme plus instruite, plus distinguée,
plus dame, que celles qu'il avait connues. Il était inévitable qu'elle
serait attirée par son génie. Ce fait même qu'elle n'avait pas une
très haute distinction la rendait plus accessible. Elle n'avait pas
autour d'elle ces délicatesses excessives et factices qu'eût froissées
ce qu'il y avait nécessairement de fruste et de rude en lui. Elle
touchait directement sa force et son intelligence. Il n'y avait pas
même entre eux ce léger grillage de raffinements de manières qui
parfois se dresse entre un homme supérieur et une femme très élégante.
Elle s'était enthousiasmée pour le poète et, depuis quelque temps,
elle pressait une de ses amies, vieille fille, Miss Nimmo, liée avec
Miss Chalmers, de le lui faire connaître. Vers les premiers jours de
décembre, Miss Nimmo cédant à ses sollicitations, l'invita à passer
une soirée avec Burns. Elle fut sans doute éblouie et charmée par sa
parole. L'entrevue se termina par une invitation à venir prendre le
thé chez elle, le jeudi suivant, qui était le 6 décembre. Quelque
chose survint qui fit remettre la réunion au samedi. Burns avait alors
l'intention de s'éloigner d'Édimbourg, la semaine suivante, comme il
résulte de la lettre qu'il écrivit pour accepter le changement de
jour:
Madame, j'attachais beaucoup de prix au thé de ce soir, et je
n'ai pas été souvent aussi désappointé. Samedi soir, je saisirai
l'occasion avec le plus grand plaisir. Je quitte cette ville
aujourd'hui en huit, et probablement pour une couple d'années. Je
regretterai toujours d'avoir fait si tard la connaissance d'une
personne que j'estimerai toujours hautement et au bonheur de
laquelle je m'intéresserai toujours chaudement[838].
[Note 838: _To Mrs Mac Lehose_, Dec. 6th, 1787.]
Si les choses s'étaient passées ainsi, cette rencontre ne se fût pas
distinguée de tant d'autres. C'eût été une soirée d'admiration de
plus. Ce fut un accident matériel qui, en retenant Burns à Édimbourg
plus longtemps qu'il ne le pensait, donna à ces relations le temps de
se développer et d'entamer leurs deux vies.
Le lendemain de cette lettre, la veille même du jour attendu, une
voiture, dans laquelle il se trouvait, fut renversée par la faute du
cocher ivre. Il fut rapporté chez lui, avec un genou fortement
contusionné, qui devait le garder à la chambre pendant six semaines.
Sans cet accident, il est probable que ses rapports avec Mrs Mac
Lehose auraient été coupés court, par son départ prochain. Il lui
écrivit, pour s'excuser, une lettre dans laquelle il y a déjà une
pointe de ferveur:
«Je puis dire avec vérité, Madame, que je n'ai jamais rencontré
dans ma vie de personne que j'aie plus anxieusement souhaité de
revoir que vous. C'est ce soir que j'allais avoir ce très grand
plaisir dont la pensée me grisait; mais une malheureuse chute de
voiture m'a tellement contusionné au genou que je ne puis bouger
la jambe du coussin. Ainsi, si je ne vous revois plus, je ne
reposerai pas dans mon tombeau, de chagrin. J'étais vexé jusqu'à
l'âme de ne pas vous avoir rencontrée plus tôt. J'avais pris la
résolution de cultiver votre amitié, avec l'enthousiasme de la
religion; mais c'est ainsi que la Fortune m'a toujours servi. Je
ne puis supporter l'idée de quitter Édimbourg sans vous voir. Je
ne sais pas comment expliquer cela: je m'éprends étrangement de
certaines personnes et je me trompe rarement.
Vous m'êtes une étrangère, mais je suis un être singulier. Des
sentiments encore innommés, des choses qui ne sont pas des
principes, mais qui sont mieux que des fantaisies, me portent
plus avant que la raison tant vantée n'a jamais conduit un
philosophe.--Adieu! tous bonheurs soient vôtres[839].
[Note 839: _To Mrs Mac Lehose_, Dec. 8th, 1787.]
À cette lettre un peu bien expansive, Clarinda fit une réponse du même
ton. Quelque accoutumée qu'elle soit aux déceptions, elle n'en a
jamais ressenti une de même nature à laquelle elle ait été plus
sensible, que dit-elle? à moitié aussi sensible qu'à celle-ci.
L'accident cruel qui l'a causée augmente ses regrets. Si sa sympathie,
son amitié étaient capables de le soulager dans sa peine, il pouvait
être assuré qu'il les possédait. Elle se laissait aller à parler de
ces sentiments vagues que Burns avait habilement mis en avant, à user
ces mots doux et d'air innocent, les préludes de la flûte séductrice,
qui ne disent rien, mais qui préparent à écouter et auxquels les
femmes devraient fermer leurs oreilles, car ils sont perfides. «Nous
sommes, en vérité, _étrangers_ en un sens, mais nous avons une proche
parenté à beaucoup d'égards: ces _sentiments innommés_ je les
comprends parfaitement, quoique la plume d'un Locke n'ait pu les
définir. Peut-être le mot _instincts_ approche-t-il plus de leur
définition que _Principes_ ou _Caprices_. Pensez-vous, ajoutait-elle,
en lui citant avec un peu de flatterie un de ses vers, qu'ils aient
quelque rapport avec _cette lumière céleste qui nous égare_?[840] Je
sais une chose, c'est qu'ils ont un puissant effet sur moi et qu'ils
sont délicieux lorsqu'ils demeurent sous le contrôle de la _raison_ et
de la _religion_[841]». Il y a bien un peu de coquetterie et
d'attirance dans ces mots. Cependant elle touchait, dès le premier
jour, le point sur lequel allait porter la lutte entre elle et Burns.
Comme toute femme qui marche vers une faute par des perspectives
honnêtes, elle voudra rester dans les limites marquées par ces deux
mots; et lui essayera de l'entraîner au-delà, au moyen de tous les
sophismes et les déclamations que nous murmure le Méphistophélès
invisible, plein de conseils et d'habiletés, qui assiste caché
derrière le buisson, au débat de tout homme et de toute femme. Burns
avait un allié, dans ces premiers moments, c'était son accident: «Si
j'étais votre soeur j'irais vous voir, mais ce monde est plein de
censure[841].»
[Note 840: C'est un vers de la _Vision_.]
[Note 841: _To Robert Burns_, Dec. 8th, 1787.]
Burns était trop expert joueur pour ne pas saisir cet avantage et ne
pas pousser plus avant. Il fit aussitôt le mouvement qui amenait les
relations sur le terrain de l'amour, et il le faisait d'une façon très
habile, sans se compromettre, par un regret vague, un soupir arraché
comme malgré lui. «Votre amitié, madame! Par les cieux, je n'avais
jamais connu ce que c'est que l'orgueil!» et il ajoute que de son côté
c'est une amitié «qui, si j'avais eu le bonheur de vous rencontrer _à
temps_, aurait pu me conduire... le dieu de l'amour seul sait
jusqu'où[842]». Sous cette forme de prétérition, la chose est
insinuée, le mot est glissé. On ne peut se défendre d'un étonnement
presque pénible à voir ce qu'il y avait de finesse et de rouerie en
lui. Toute cette nouvelle aventure, qui n'a en soi rien
d'extraordinaire, est curieuse pourtant parce qu'elle nous le montre à
l'oeuvre de près et permet de juger jusqu'où il était capable d'aller
dans un certain sens. Elle est curieuse aussi parce qu'elle présente,
avec une singulière clarté et dans ses degrés successifs, l'éternel
conflit des désirs d'un homme et des scrupules d'une femme, avec son
éternelle issue.
[Note 842: _To Mrs Mac Lehose_, Dec. 12th, 1787.]
Voyez avec quelle rapidité les choses prennent forme et avec quelle
précision la question se pose dès le début. Un peu alarmée par cette
lettre, Mrs Mac Lehose veut le ramener à leur point d'entente. Ses
paroles ne manquent ni de justesse ni de dignité. Mais elle ne
s'aperçoit pas que cette défense ne fait que donner plus de passion à
l'attaque, et qu'il y a des cas où le seul moyen est de ne pas
comprendre. Combien de femmes ont écrit ceci, ou à peu près, et de
bonne foi!
Quand je vous verrai, il faudra que je vous gronde pour m'écrire
d'une façon romanesque. Vous souvenez-vous que celle à qui vous
parlez est une femme mariée, ou bien--comme Jacob,--voudriez-vous
attendre sept années et, peut-être alors même, être déçu comme
lui? Non! J'ai meilleure opinion de vous: vous avez trop de cette
impétuosité qui accompagne généralement les nobles esprits. Pour
parler sérieusement, on croirait, d'après votre style, que vous
écrivez à quelque femme vaine et sotte, pour vous moquer
d'elle--ou pis encore. J'ai trop de vanité pour l'attribuer au
premier motif, et trop de charité pour admettre la pensée du
second. Je le considère comme l'effusion d'un coeur bienveillant
qui en rencontre un autre pareil à lui; je vous ai promis mon
amitié: ce sera votre faute si jamais j'ai à la retirer[843].
[Note 843: _To Robert Burns_, Dec. 16th, 1787.]
Il faut entendre avec quelle indignation Burns se défend! Il est resté
immobile et stupéfait, comme les amis de Job quand ils l'aperçurent!
Quoi! «s'adresser à une femme mariée!» Il a tressailli comme s'il
avait vu le spectre de celui qu'il aurait offensé. Il se rappelle ses
expressions. Quelques-unes, il est vrai, sont discutables, mais c'est
par habitude et bien malgré lui. Son coeur, s'il a péché, c'est bien
peu.
«Je ne saurais pas vous dire, Madame, si mon coeur n'a pas pu
s'égarer un peu; mais je puis déclarer, sur l'honneur d'un poète,
que le vagabond a fait l'école buissonnière à mon insu. J'ai, à
mon compte, une assez belle troupe de défauts; comme ceux de la
plupart des gens, ce sont des gredins indisciplinés, mais les
infortunés coquins ont en eux un peu d'honneur et ils ne
voudraient pas faire une chose malhonnête.... Un homme rencontre
une femme malheureuse, aimable et jeune, abandonnée et délaissée
par ceux qui étaient tenus, par tous les liens du devoir, de la
nature et de la gratitude à la protéger, à la consoler et à la
chérir; cette femme unit la beauté du corps à la noblesse de
l'esprit--d'un esprit qui va à votre goût comme les joies du ciel
à un saint; si une pauvre petite idée, fille naturelle de
l'imagination, vient pensivement regarder par-dessus la
palissade,--supposez mon amie que vous ayiez à la juger et que
cette pauvre petite brebis errante, toute tremblante, toute
contrite, les yeux innocents, pleins de larmes, de regrets et
implorant son juge du regard, soit amenée devant vous,
pouvez-vous la condamner impitoyablement[844].
[Note 844: _To Mrs Mac Lehose_, Dec. 20th, 1787.]
Le plaidoyer est habile, avec ce qu'il faut de bonne humeur pour
diminuer ce qu'on a dit, avec ce qu'il faut d'aveu pour le maintenir,
et ce qu'il faut de flatterie pour en faire entendre davantage.
Mrs Mac Lehose fut-elle facilement dupe de ces belles protestations?
Sans doute quelque chose en elle voulait être persuadé. Elle envoya à
Burns quelques vers assez bien tournés qu'elle signa, selon le goût du
temps pour les noms supposés, du nom de Clarinda. Désormais Burns,
pour se mettre à l'unisson, lui écrivit sous celui de Sylvander, et à
partir de ce moment ils ne s'appellent plus autrement dans la suite de
cette correspondance.
L'indignation de Burns n'était, on le suppose bien, qu'un feu de
paille. À quelques jours de là, il écrit une longue lettre où toutes
les déclamations, les sympathies, infaillibles en pareil cas, sont
mises en jeu. Pourquoi est-elle malheureuse? Pourquoi l'a-t-il connue
si tard?
«Vous avez une main bienveillante et disposée à donner; pourquoi
ce bonheur vous fut-il refusé? Vous avez un coeur formé,
noblement formé, pour les joies les plus raffinées de l'amour;
pourquoi ce coeur fut-il jamais meurtri?... Pourquoi suis-je né
pour voir un malheur que je ne puis secourir, et rencontrer des
amis dont je ne puis jouir? Je regarde en arrière, avec la
détresse d'un regret inutile, en voyant ma perte de ne pas vous
avoir connue plus tôt, tout l'hiver dernier, ces trois mois-ci
passés! quel commerce heureux n'ai-je pas perdu! Peut-être
cependant cela vaut-il mieux pour ma paix.[845]»
[Note 845: _To Clarinda_, Dec. 28th, 1787.]
On voit avec quelle habileté et quel enthousiasme apparent, peut-être
avec quelle inconscience, le séducteur poursuit son chemin. Il y a un
passage bien perfide, mais bien joli et bien séduisant:
Je crois qu'il n'est pas possible de maintenir des rapports ou
d'entretenir une correspondance avec une femme aimable, encore
moins avec une _femme merveilleusement aimable et belle_, sans
quelque mélange de cette délicieuse passion dont j'ai eu plus
d'une fois l'honneur d'être l'esclave très dévoué. Mais pourquoi
s'en sentir blessée? Est-ce qu'un honnête homme ne peut pas avoir
une faiblesse pour une femme charmante, sans courir tête baissée
dans une intrigue? Prenez un peu de la tendre sorcellerie de
l'amour, ajoutez-la aux généreux et honorables sentiments d'une
amitié virile, et je ne connais qu'un _seul_ mets qui soit plus
délicieux, et que peu, très peu d'êtres, à quelque rang qu'ils
appartiennent, goûtent jamais. Un pareil mélange est comme
d'ajouter de la crème à des fraises; non seulement elle donne aux
fruits une richesse plus délicate, mais encore elle est
délicieuse elle-même[846].
[Note 846: _To Clarinda._ Dec. 28th, 1787.]
La chose est dite, mais de quelle façon légère et caressante. Cette
dernière phrase est, dans le texte, d'un coloris et d'une saveur tout
à fait exquis. La première tentation ne se servit pas avec plus de
sophisme et de sensualité du parfum d'un fruit. Cela devient presque
de la poésie.
La pauvre Clarinda a beau faire, elle a beau roidir sa réponse, y
mettre des raisonnements, rectifier les mots, marquer des bornes, se
faire raisonnable et raisonneuse, elle est gagnée.
«Vous dites «qu'il n'est pas possible de correspondre avec une
femme aimable sans un mélange de la tendre passion.» Je crois
qu'il n'y a pas d'amitié entre des personnes sensibles de sexe
différent, sans un peu de _douceur_; mais lorsqu'elle est
maintenue dans des limites convenables, elle ne fait que donner
une plus haute saveur à ce commerce. L'amour et l'amitié sont des
mots qui se trouvent sur les lèvres de tous, mais peu,
extrêmement peu, en comprennent la signification. L'amour (ou
l'affection) ne peut pas être sincère, s'il hésite un moment à
sacrifier toutes ses satisfactions égoïstes au bonheur de son
objet. Au contraire, si on veut acheter les _premières_ aux
dépens du _second_, il mérite d'être appelé, non plus amour, mais
d'un nom trop grossier pour être mentionné. C'est pourquoi je
soutiens qu'un honnête homme peut avoir une faiblesse amicale
pour une femme, qui dans son âme abhorrerait l'idée d'une
intrigue avec elle. Voilà mes sentiments sur ce sujet: j'espère
qu'ils correspondent aux vôtres[847].»
[Note 847: _To Sylvander_, January 1st, 1788.]
En dépit d'elle, le poison a pénétré ses précautions, ses
restrictions, sa froideur même. Il y a dans ces lignes qui veulent
être rigides, un consentement. Le premier pas est fait dans le sentier
périlleux; la première, l'imperceptible concession qui en contient
tant d'autres; l'initiale minute de faiblesse d'où sortira un avenir
chargé de souffrances, par cette sorte de logique et de déduction
effrayante des choses dont George Eliot a si vigoureusement marqué la
marche, les exigences et la cruauté.
* * * * *