En réalité et en regardant de plus près, on sent, au-dessous d'une

sentimentalité un peu factice entretenue par des lectures, on sent une

femme fort raisonnable, fort pratique, à qui il n'a manqué qu'un foyer

pour être une excellente épouse, faite pour une vie régulière et un

bonheur tranquille. Elle était née pour être heureuse et rendre

heureux, si elle avait été placée dans des conditions normales. Mais

quand certains sentiments capitaux ne reçoivent pas un minimum de

satisfaction, ils s'exaspèrent; ils deviennent des révoltés. Cette

disette les pousse plus loin qu'ils n'auraient jamais rêvé d'aller, et

des natures qu'un peu de contentement eût gardées paisibles,

deviennent capables de violence. La moitié des excès de passion est

produite par le manque d'un peu de bonheur, à l'heure voulue.

* * * * *

Au moment où nous la rencontrons, elle vivait à Édimbourg dans une

situation assez délicate et assez difficile. Sa jeunesse et sa beauté

rendaient plus dangereuse cette vie de femme isolée. Elle était pauvre

en même temps. Ses faibles revenus ne lui suffisaient pas pour élever

ses enfants. Elle avait reçu, pendant quelque temps, huit livres de la

corporation des chirurgiens de Glasgow, probablement en souvenir de

son père, et dix livres de celle des gens de loi, à laquelle avait

appartenu son mari. Mais ces secours lui avaient été retirés parce que

Mr Mac Lehose, prospérant à la Jamaïque, était en état d'élever ses

enfants. Mr Mac Lehose n'y songeait guère et sa femme se trouvait au

bord de la gêne. Heureusement elle avait un ami dévoué. Son cousin

Craig, avocat, homme instruit et distingué, un des collaborateurs de

Mackenzie au _Miroir_, lui venait en aide, avec une délicatesse

presque touchante. Il en était silencieusement épris, il continua à

l'aimer et à veiller sur elle toute sa vie, sans être aimé en retour.

Ce fut l'ami dévoué et sacrifié qui se trouve dans la vie de tant de

femmes. Il passe, dans un coin de cette histoire, comme une figure

sympathique.

En même temps, elle traversait, depuis longtemps déjà, une crise

intérieure, d'ailleurs inévitable. À la suite de sa séparation, la

nouveauté du malheur, le besoin de repos qui suit des scènes cruelles,

les difficultés matérielles de l'existence l'avaient d'abord absorbée.

Mais elle avait vingt-quatre ans. La vivacité de ses sentiments

s'était réveillée peu à peu. Son coeur avait senti un vide, une

tristesse. Bien qu'elle ne fût pas d'une nature très poétique, elle

s'était tournée vers la poésie. Elle essayait de se tromper avec des

vers, comme on le fait avec la musique qui, devenue plus riche, plus

expressive et plus précise, a pris, de nos jours, pour beaucoup d'âmes

souffrantes, la placé de la poésie. Ce besoin d'aimer ne trouvant pas

d'issue, était retombé en mélancolie. Le désoeuvrement de son coeur

laissait place à des rêveries. Elle se disait, dans ses promenades

écartées, qu'il est cruel de ne pas aimer, ce qui est bien près de se

dire qu'il est doux d'aimer. «Sa première composition, était «des

paroles à un merle» qu'elle avait entendu chanter, sur un arbre, près

de l'endroit où le couvent de Ste-Marguerite a été depuis établi. Les

vers, qui ont une douceur plaintive, disent assez quelles étaient ses

pensées.

Continue, doux oiseau, et berce mes soucis,

Tes notes joyeuses apaiseront ma désespérance,

Tes harmonieux gazouillements, innocents,

Résonnent doucement dans mon coeur souffrant.

Choisis ta compagne et aime tendrement,

Éprouve tous les transports charmants,

Goûte toutes ces douces émotions;

Qu'aimer et chanter emploient toutes tes heures;

Tandis que moi, exilée de l'amour, délaissée, je vis

Sans donner ni recevoir de bonheur.

Chante encore, doux oiseau, et berce mes soucis,

Tes notes joyeuses apaiseront ma désespérance[833].

[Note 833: _To a Blackbird Singing on a Tree._]

«Ces vers, dit-elle, ont été écrits pour apaiser un coeur endolori. Je

souffrais alors d'une cruelle angoisse d'âme que je ne puis vous

dire[834].» Elle avait des moments amers, surtout quand des jours de

fête, le commencement de l'année, lui faisaient sentir davantage son

isolement, «En cette saison quand les autres sont joyeux, je suis tout

l'opposé. Je n'ai pas de _proches_ parents et tandis que les autres

sont avec les leurs, je suis assise seule, pensant à plusieurs des

miens avec qui j'avais l'habitude d'être, maintenant partis pour la

terre de l'oubli[835].» Ces heures glaciales devaient être affreuses

pour elle. Peu à peu, par cette ascension insensible qui mène toute

chose à la vie, ces songeries du passé, ces regrets, étaient devenus

des rêves tournés vers l'avenir, de vagues espérances, pas assez

précises pour l'effrayer et assez séduisantes pour la charmer.

L'insinuante et dangereuse cajolerie de ces chimères la gagnait. Elle

souhaitait innocemment un ami dont la présence remplirait sa vie.

«Pendant bien des années, j'ai cherché un ami, doué de sentiments

comme les vôtres; un ami capable de m'aimer avec une tendresse pure

d'égoïsme, capable d'être mon ami, mon compagnon, mon protecteur, et

qui serait mort plutôt que de me faire tort. J'ai cherché, mais j'ai

cherché en vain[836].» Souhait si humain, si légitime après tout! Elle

l'avait près d'elle, le véritable ami de sa situation. Mais elle ne

l'aimait pas. Elle poursuivait ce rêve, par lequel commence le roman

de presque toutes les femmes, ce rêve d'affection désintéressée et

pourtant ardente d'un ami ému comme un amant. Elle se laissait aller à

cette aspiration d'avoir toutes les douceurs, les troubles mêmes de la

passion et la sécurité de la conscience. Elle ne s'apercevait pas

qu'il est irréalisable, et que l'amitié est un vase que l'amour fait

éclater. Mais elle flattait de cette fantaisie ses heures oisives et

inquiètes. Elle était arrivée à ce moment où une femme est toute prête

à se laisser aimer parce qu'elle est toute prête à aimer.

[Note 834: _To Sylvander_, 19th Jan. 1788.]

[Note 835: _To Sylvander_, 3rd Jan. 1788.]

[Note 836: _To Sylvander_, 19th Jan. 1788.]

Quant à Burns, il était aussi dans un singulier état d'esprit, mais en

sens inverse. Il traversait lui-même une crise non d'aspiration mais

de décroissement. Il était venu à un point où un homme tel que lui

commence à sentir décroître le pouvoir qu'il a eu sur les femmes.

Quelque chose l'a averti que l'assurance et l'entreprenante

familiarité de la jeunesse ne lui siéent plus, parce qu'il n'a plus la

gaîté et la souplesse qui les rachètent si elles échouent. Ce qu'il

dit a maintenant trop de poids, ne se prend plus en jeu. Il s'aperçoit

vaguement qu'un intervalle s'est établi entre lui et la beauté riante,

et qu'il lui semble grave. Il en conçoit une sorte de timidité, de

défiance de soi-même et de dépit, qui mènent à l'ironie. Tout cela est

bien avoué dans ce qu'il disait de lui-même:

Ma rhétorique semble avoir tout à fait perdu son effet sur

l'aimable moitié du genre humain. J'ai connu le temps où... mais

cela est une «histoire du temps jadis». En conscience, je crois

que mon coeur a été si souvent en feu qu'il est absolument

vitrifié. Je contemple le sexe, avec quelque chose qui ressemble

à l'admiration avec laquelle je regarde le ciel étoilé par une

glaciale nuit de Décembre. J'admire la beauté de l'oeuvre du

Créateur; je suis séduit par l'étrange et gracieuse excentricité

de leurs mouvements et--je leur souhaite bonne nuit. Je parle

ainsi par rapport à _une certaine passion dont j'ai eu l'honneur

d'être un misérable esclave_[837].

[Note 837: _To Miss Chalmers_, Oct. 26th, 1787. Les mots en

italique sont en français.]

Il avait abusé de son coeur et avait usé certaines façons d'aimer.

Mais il ne les avait pas épuisées toutes. Il devait renoncer à l'amour

qui a la grâce des années légères. Il était trop triste désormais pour

le goûter, et trop inquiétant pour l'inspirer. Mais il pouvait

connaître celui des âmes endolories et expérimentées, qui se

recherchent pour panser réciproquement leurs souffrances; l'amour sans

allégresse, qui souffre de la perspicacité que lui a apprise la vie,

mais qui connaît l'âpre orgueil ou la joie très douce de vaincre ou de

guérir le passé, dans un coeur où le passé a laissé des trophées ou

des blessures. Il faut, pour posséder tout le triomphe ou toute la

mansuétude de cette forme tardive de l'amour, une âme d'une

combativité impérieuse qui touche à la dureté, ou d'une noble

indulgence qui va presque à la sagesse. Il est peu probable que l'une

ou l'autre se rencontrent chez Burns, mais il est intéressant de voir

comment il traversera cette phase de passion, qui forcément devait se

trouver sur son chemin.

Ces amours commencent volontiers par des impressions intellectuelles

et ils en vivent en partie, car ils appartiennent à une période où le

corps n'a plus toute sa beauté et où, par contre, l'esprit a toute sa

force. Il y avait donc bien des affinités entre Burns et Mrs Mac

Lehose. Il trouvait en elle une femme plus instruite, plus distinguée,

plus dame, que celles qu'il avait connues. Il était inévitable qu'elle

serait attirée par son génie. Ce fait même qu'elle n'avait pas une

très haute distinction la rendait plus accessible. Elle n'avait pas

autour d'elle ces délicatesses excessives et factices qu'eût froissées

ce qu'il y avait nécessairement de fruste et de rude en lui. Elle

touchait directement sa force et son intelligence. Il n'y avait pas

même entre eux ce léger grillage de raffinements de manières qui

parfois se dresse entre un homme supérieur et une femme très élégante.

Elle s'était enthousiasmée pour le poète et, depuis quelque temps,

elle pressait une de ses amies, vieille fille, Miss Nimmo, liée avec

Miss Chalmers, de le lui faire connaître. Vers les premiers jours de

décembre, Miss Nimmo cédant à ses sollicitations, l'invita à passer

une soirée avec Burns. Elle fut sans doute éblouie et charmée par sa

parole. L'entrevue se termina par une invitation à venir prendre le

thé chez elle, le jeudi suivant, qui était le 6 décembre. Quelque

chose survint qui fit remettre la réunion au samedi. Burns avait alors

l'intention de s'éloigner d'Édimbourg, la semaine suivante, comme il

résulte de la lettre qu'il écrivit pour accepter le changement de

jour:

Madame, j'attachais beaucoup de prix au thé de ce soir, et je

n'ai pas été souvent aussi désappointé. Samedi soir, je saisirai

l'occasion avec le plus grand plaisir. Je quitte cette ville

aujourd'hui en huit, et probablement pour une couple d'années. Je

regretterai toujours d'avoir fait si tard la connaissance d'une

personne que j'estimerai toujours hautement et au bonheur de

laquelle je m'intéresserai toujours chaudement[838].

[Note 838: _To Mrs Mac Lehose_, Dec. 6th, 1787.]

Si les choses s'étaient passées ainsi, cette rencontre ne se fût pas

distinguée de tant d'autres. C'eût été une soirée d'admiration de

plus. Ce fut un accident matériel qui, en retenant Burns à Édimbourg

plus longtemps qu'il ne le pensait, donna à ces relations le temps de

se développer et d'entamer leurs deux vies.

Le lendemain de cette lettre, la veille même du jour attendu, une

voiture, dans laquelle il se trouvait, fut renversée par la faute du

cocher ivre. Il fut rapporté chez lui, avec un genou fortement

contusionné, qui devait le garder à la chambre pendant six semaines.

Sans cet accident, il est probable que ses rapports avec Mrs Mac

Lehose auraient été coupés court, par son départ prochain. Il lui

écrivit, pour s'excuser, une lettre dans laquelle il y a déjà une

pointe de ferveur:

«Je puis dire avec vérité, Madame, que je n'ai jamais rencontré

dans ma vie de personne que j'aie plus anxieusement souhaité de

revoir que vous. C'est ce soir que j'allais avoir ce très grand

plaisir dont la pensée me grisait; mais une malheureuse chute de

voiture m'a tellement contusionné au genou que je ne puis bouger

la jambe du coussin. Ainsi, si je ne vous revois plus, je ne

reposerai pas dans mon tombeau, de chagrin. J'étais vexé jusqu'à

l'âme de ne pas vous avoir rencontrée plus tôt. J'avais pris la

résolution de cultiver votre amitié, avec l'enthousiasme de la

religion; mais c'est ainsi que la Fortune m'a toujours servi. Je

ne puis supporter l'idée de quitter Édimbourg sans vous voir. Je

ne sais pas comment expliquer cela: je m'éprends étrangement de

certaines personnes et je me trompe rarement.

Vous m'êtes une étrangère, mais je suis un être singulier. Des

sentiments encore innommés, des choses qui ne sont pas des

principes, mais qui sont mieux que des fantaisies, me portent

plus avant que la raison tant vantée n'a jamais conduit un

philosophe.--Adieu! tous bonheurs soient vôtres[839].

[Note 839: _To Mrs Mac Lehose_, Dec. 8th, 1787.]

À cette lettre un peu bien expansive, Clarinda fit une réponse du même

ton. Quelque accoutumée qu'elle soit aux déceptions, elle n'en a

jamais ressenti une de même nature à laquelle elle ait été plus

sensible, que dit-elle? à moitié aussi sensible qu'à celle-ci.

L'accident cruel qui l'a causée augmente ses regrets. Si sa sympathie,

son amitié étaient capables de le soulager dans sa peine, il pouvait

être assuré qu'il les possédait. Elle se laissait aller à parler de

ces sentiments vagues que Burns avait habilement mis en avant, à user

ces mots doux et d'air innocent, les préludes de la flûte séductrice,

qui ne disent rien, mais qui préparent à écouter et auxquels les

femmes devraient fermer leurs oreilles, car ils sont perfides. «Nous

sommes, en vérité, _étrangers_ en un sens, mais nous avons une proche

parenté à beaucoup d'égards: ces _sentiments innommés_ je les

comprends parfaitement, quoique la plume d'un Locke n'ait pu les

définir. Peut-être le mot _instincts_ approche-t-il plus de leur

définition que _Principes_ ou _Caprices_. Pensez-vous, ajoutait-elle,

en lui citant avec un peu de flatterie un de ses vers, qu'ils aient

quelque rapport avec _cette lumière céleste qui nous égare_?[840] Je

sais une chose, c'est qu'ils ont un puissant effet sur moi et qu'ils

sont délicieux lorsqu'ils demeurent sous le contrôle de la _raison_ et

de la _religion_[841]». Il y a bien un peu de coquetterie et

d'attirance dans ces mots. Cependant elle touchait, dès le premier

jour, le point sur lequel allait porter la lutte entre elle et Burns.

Comme toute femme qui marche vers une faute par des perspectives

honnêtes, elle voudra rester dans les limites marquées par ces deux

mots; et lui essayera de l'entraîner au-delà, au moyen de tous les

sophismes et les déclamations que nous murmure le Méphistophélès

invisible, plein de conseils et d'habiletés, qui assiste caché

derrière le buisson, au débat de tout homme et de toute femme. Burns

avait un allié, dans ces premiers moments, c'était son accident: «Si

j'étais votre soeur j'irais vous voir, mais ce monde est plein de

censure[841].»

[Note 840: C'est un vers de la _Vision_.]

[Note 841: _To Robert Burns_, Dec. 8th, 1787.]

Burns était trop expert joueur pour ne pas saisir cet avantage et ne

pas pousser plus avant. Il fit aussitôt le mouvement qui amenait les

relations sur le terrain de l'amour, et il le faisait d'une façon très

habile, sans se compromettre, par un regret vague, un soupir arraché

comme malgré lui. «Votre amitié, madame! Par les cieux, je n'avais

jamais connu ce que c'est que l'orgueil!» et il ajoute que de son côté

c'est une amitié «qui, si j'avais eu le bonheur de vous rencontrer _à

temps_, aurait pu me conduire... le dieu de l'amour seul sait

jusqu'où[842]». Sous cette forme de prétérition, la chose est

insinuée, le mot est glissé. On ne peut se défendre d'un étonnement

presque pénible à voir ce qu'il y avait de finesse et de rouerie en

lui. Toute cette nouvelle aventure, qui n'a en soi rien

d'extraordinaire, est curieuse pourtant parce qu'elle nous le montre à

l'oeuvre de près et permet de juger jusqu'où il était capable d'aller

dans un certain sens. Elle est curieuse aussi parce qu'elle présente,

avec une singulière clarté et dans ses degrés successifs, l'éternel

conflit des désirs d'un homme et des scrupules d'une femme, avec son

éternelle issue.

[Note 842: _To Mrs Mac Lehose_, Dec. 12th, 1787.]

Voyez avec quelle rapidité les choses prennent forme et avec quelle

précision la question se pose dès le début. Un peu alarmée par cette

lettre, Mrs Mac Lehose veut le ramener à leur point d'entente. Ses

paroles ne manquent ni de justesse ni de dignité. Mais elle ne

s'aperçoit pas que cette défense ne fait que donner plus de passion à

l'attaque, et qu'il y a des cas où le seul moyen est de ne pas

comprendre. Combien de femmes ont écrit ceci, ou à peu près, et de

bonne foi!

Quand je vous verrai, il faudra que je vous gronde pour m'écrire

d'une façon romanesque. Vous souvenez-vous que celle à qui vous

parlez est une femme mariée, ou bien--comme Jacob,--voudriez-vous

attendre sept années et, peut-être alors même, être déçu comme

lui? Non! J'ai meilleure opinion de vous: vous avez trop de cette

impétuosité qui accompagne généralement les nobles esprits. Pour

parler sérieusement, on croirait, d'après votre style, que vous

écrivez à quelque femme vaine et sotte, pour vous moquer

d'elle--ou pis encore. J'ai trop de vanité pour l'attribuer au

premier motif, et trop de charité pour admettre la pensée du

second. Je le considère comme l'effusion d'un coeur bienveillant

qui en rencontre un autre pareil à lui; je vous ai promis mon

amitié: ce sera votre faute si jamais j'ai à la retirer[843].

[Note 843: _To Robert Burns_, Dec. 16th, 1787.]

Il faut entendre avec quelle indignation Burns se défend! Il est resté

immobile et stupéfait, comme les amis de Job quand ils l'aperçurent!

Quoi! «s'adresser à une femme mariée!» Il a tressailli comme s'il

avait vu le spectre de celui qu'il aurait offensé. Il se rappelle ses

expressions. Quelques-unes, il est vrai, sont discutables, mais c'est

par habitude et bien malgré lui. Son coeur, s'il a péché, c'est bien

peu.

«Je ne saurais pas vous dire, Madame, si mon coeur n'a pas pu

s'égarer un peu; mais je puis déclarer, sur l'honneur d'un poète,

que le vagabond a fait l'école buissonnière à mon insu. J'ai, à

mon compte, une assez belle troupe de défauts; comme ceux de la

plupart des gens, ce sont des gredins indisciplinés, mais les

infortunés coquins ont en eux un peu d'honneur et ils ne

voudraient pas faire une chose malhonnête.... Un homme rencontre

une femme malheureuse, aimable et jeune, abandonnée et délaissée

par ceux qui étaient tenus, par tous les liens du devoir, de la

nature et de la gratitude à la protéger, à la consoler et à la

chérir; cette femme unit la beauté du corps à la noblesse de

l'esprit--d'un esprit qui va à votre goût comme les joies du ciel

à un saint; si une pauvre petite idée, fille naturelle de

l'imagination, vient pensivement regarder par-dessus la

palissade,--supposez mon amie que vous ayiez à la juger et que

cette pauvre petite brebis errante, toute tremblante, toute

contrite, les yeux innocents, pleins de larmes, de regrets et

implorant son juge du regard, soit amenée devant vous,

pouvez-vous la condamner impitoyablement[844].

[Note 844: _To Mrs Mac Lehose_, Dec. 20th, 1787.]

Le plaidoyer est habile, avec ce qu'il faut de bonne humeur pour

diminuer ce qu'on a dit, avec ce qu'il faut d'aveu pour le maintenir,

et ce qu'il faut de flatterie pour en faire entendre davantage.

Mrs Mac Lehose fut-elle facilement dupe de ces belles protestations?

Sans doute quelque chose en elle voulait être persuadé. Elle envoya à

Burns quelques vers assez bien tournés qu'elle signa, selon le goût du

temps pour les noms supposés, du nom de Clarinda. Désormais Burns,

pour se mettre à l'unisson, lui écrivit sous celui de Sylvander, et à

partir de ce moment ils ne s'appellent plus autrement dans la suite de

cette correspondance.

L'indignation de Burns n'était, on le suppose bien, qu'un feu de

paille. À quelques jours de là, il écrit une longue lettre où toutes

les déclamations, les sympathies, infaillibles en pareil cas, sont

mises en jeu. Pourquoi est-elle malheureuse? Pourquoi l'a-t-il connue

si tard?

«Vous avez une main bienveillante et disposée à donner; pourquoi

ce bonheur vous fut-il refusé? Vous avez un coeur formé,

noblement formé, pour les joies les plus raffinées de l'amour;

pourquoi ce coeur fut-il jamais meurtri?... Pourquoi suis-je né

pour voir un malheur que je ne puis secourir, et rencontrer des

amis dont je ne puis jouir? Je regarde en arrière, avec la

détresse d'un regret inutile, en voyant ma perte de ne pas vous

avoir connue plus tôt, tout l'hiver dernier, ces trois mois-ci

passés! quel commerce heureux n'ai-je pas perdu! Peut-être

cependant cela vaut-il mieux pour ma paix.[845]»

[Note 845: _To Clarinda_, Dec. 28th, 1787.]

On voit avec quelle habileté et quel enthousiasme apparent, peut-être

avec quelle inconscience, le séducteur poursuit son chemin. Il y a un

passage bien perfide, mais bien joli et bien séduisant:

Je crois qu'il n'est pas possible de maintenir des rapports ou

d'entretenir une correspondance avec une femme aimable, encore

moins avec une _femme merveilleusement aimable et belle_, sans

quelque mélange de cette délicieuse passion dont j'ai eu plus

d'une fois l'honneur d'être l'esclave très dévoué. Mais pourquoi

s'en sentir blessée? Est-ce qu'un honnête homme ne peut pas avoir

une faiblesse pour une femme charmante, sans courir tête baissée

dans une intrigue? Prenez un peu de la tendre sorcellerie de

l'amour, ajoutez-la aux généreux et honorables sentiments d'une

amitié virile, et je ne connais qu'un _seul_ mets qui soit plus

délicieux, et que peu, très peu d'êtres, à quelque rang qu'ils

appartiennent, goûtent jamais. Un pareil mélange est comme

d'ajouter de la crème à des fraises; non seulement elle donne aux

fruits une richesse plus délicate, mais encore elle est

délicieuse elle-même[846].

[Note 846: _To Clarinda._ Dec. 28th, 1787.]

La chose est dite, mais de quelle façon légère et caressante. Cette

dernière phrase est, dans le texte, d'un coloris et d'une saveur tout

à fait exquis. La première tentation ne se servit pas avec plus de

sophisme et de sensualité du parfum d'un fruit. Cela devient presque

de la poésie.

La pauvre Clarinda a beau faire, elle a beau roidir sa réponse, y

mettre des raisonnements, rectifier les mots, marquer des bornes, se

faire raisonnable et raisonneuse, elle est gagnée.

«Vous dites «qu'il n'est pas possible de correspondre avec une

femme aimable sans un mélange de la tendre passion.» Je crois

qu'il n'y a pas d'amitié entre des personnes sensibles de sexe

différent, sans un peu de _douceur_; mais lorsqu'elle est

maintenue dans des limites convenables, elle ne fait que donner

une plus haute saveur à ce commerce. L'amour et l'amitié sont des

mots qui se trouvent sur les lèvres de tous, mais peu,

extrêmement peu, en comprennent la signification. L'amour (ou

l'affection) ne peut pas être sincère, s'il hésite un moment à

sacrifier toutes ses satisfactions égoïstes au bonheur de son

objet. Au contraire, si on veut acheter les _premières_ aux

dépens du _second_, il mérite d'être appelé, non plus amour, mais

d'un nom trop grossier pour être mentionné. C'est pourquoi je

soutiens qu'un honnête homme peut avoir une faiblesse amicale

pour une femme, qui dans son âme abhorrerait l'idée d'une

intrigue avec elle. Voilà mes sentiments sur ce sujet: j'espère

qu'ils correspondent aux vôtres[847].»

[Note 847: _To Sylvander_, January 1st, 1788.]

En dépit d'elle, le poison a pénétré ses précautions, ses

restrictions, sa froideur même. Il y a dans ces lignes qui veulent

être rigides, un consentement. Le premier pas est fait dans le sentier

périlleux; la première, l'imperceptible concession qui en contient

tant d'autres; l'initiale minute de faiblesse d'où sortira un avenir

chargé de souffrances, par cette sorte de logique et de déduction

effrayante des choses dont George Eliot a si vigoureusement marqué la

marche, les exigences et la cruauté.

* * * * *

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 38 / 67 段