feuille précédente, j'y ajouterai un morceau de dévotion,
communément connu dans le Carrick sous le titre de «les grâces du
Tisserand».
D'aucuns disent que nous sommes voleurs, et tels sommes-nous!
D'aucuns disent que nous mentons et ainsi faisons-nous!
Dieu nous pardonne, et ainsi fera-t-il j'espère!
Debout et à nos métiers, mes gars[810].
[Note 810: _To Miss Chalmers_, 21st Nov. 1787.]
La misanthropie que nous avons vue éclater à Mauchline et qui semblait
s'être dissipée un peu aux agitations du voyage, l'a repris et lui
murmure de nouveau des choses amères. Quelques jours avant cette
lettre, il citait deux vers qu'on croirait écrits par Swift.
«Mes affaires me ressemblent, elles ne sont pas ce qu'elles
devraient être, cependant elles sont meilleures que ce qu'elles
paraissent être.
Que le Souverain du ciel épargne à tous les êtres, sauf à Lui-même,
Ce spectacle hideux, un coeur humain à nu[811].
[Note 811: _To Miss Chalmers_, 6th Nov. 1787.]
On voit comme ces moments d'amertume commencent à faire une chaîne
continue sous les dehors de la vie. Il est probable qu'il cherchait à
s'étourdir, par les mêmes moyens que nous l'avons déjà vu employer.
«Si j'étais hors de cette scène d'affairement et de dissipation,
écrit-il à un ami, je me promets le plaisir de renouveler une
correspondance si longtemps interrompue. À présent je n'ai de temps
pour rien. La dissipation et les affaires absorbent tous mes
moments[812].» Ces anxiétés, ces excès, agissaient sur sa santé et sur
son humeur. On le sent irritable, sombre, brusque, jusqu'au point de
heurter parfois ses meilleurs amis. Ce mélange triste apparaît dans un
billet qu'il écrivait à Robert Ainslie, le jeune homme en compagnie de
qui il avait commencé son tour des Borders. La seconde partie de ce
billet contient une allusion à quelque rudesse de manières, pour
laquelle il s'excuse.
[Note 812: _To James Candlish_, Nov. 1787.]
Je vous prie, cher Monsieur, de ne faire aucun arrangement pour
que nous allions chez Mr Ainslie (un parent du jeune homme) ce
soir. En examinant mes engagements, ma constitution, le présent
état de ma santé, quelques menus chagrins d'âme, etc., je trouve
que je ne puis souper en ville ce soir.
Vous penserez peut-être romanesque que je vous dise que je trouve
l'idée de votre amitié presque indispensable à mon existence.
Vous prenez la longueur de figure qu'il convient, dans mes heures
de papillons noirs; et vous riez juste autant que je puis le
souhaiter, à mes bons mots. Je ne sais pas, après tout, si vous
êtes un des premiers dans le monde de Dieu, mais vous l'êtes pour
moi. Je vous dis ceci, en ce moment, dans la conviction que
quelques inégalités dans mon caractère et mes manières peuvent
quelquefois vous faire soupçonner que je ne suis pas aussi
chaudement votre ami que je dois l'être[813].
[Note 813: _To Robert Ainslie_, Nov. 25th, 1787.]
On voit dans quel triste état d'esprit il se trouvait et combien peu
ce séjour ressemblait à celui de l'année dernière. L'enthousiasme qui
l'avait attendu et les espérances qu'il avait apportées étaient choses
du passé.
* * * * *
Ce fut au moment même où il pensait quitter Édimbourg qu'il se trouva,
pour la première fois, avec celle qui allait devenir célèbre sous le
nom de Clarinda. Cette jeune femme s'appelait Agnes Craig. Elle était
d'une famille cultivée. Son père, Andrew Craig, était un chirurgien
estimé à Glascow; son oncle, le Rev. William Craig, était un des
ministres et des prédicateurs de la même ville. Sa descendance était
plus intellectuelle encore du côté de sa mère, qui était fille du Rev.
John Mac Laurin, «un homme d'éloquence et de piété», et nièce de Colin
Mac Laurin, le célèbre mathématicien, et l'ami de Newton[814].
[Note 814: Les détails biographiques sur Clarinda sont
empruntés au _Memoir of Mrs Mac Lehose_, publié, avec la
correspondance entre Burns et Clarinda, par son petit-fils,
W.-C. Mac Lehose, en 1843.]
Elle avait perdu de bonne heure sa mère et avait été élevée, mais
jusqu'à treize ans seulement, par une soeur aînée. Elle avait été
précocement formée et jolie; à l'âge de quinze ans elle était connue
comme une des beautés de Glascow et avait inspiré une passion à un
jeune homme de quelques années son aîné, nommé M. Mac Lehose. Il était
fortement épris d'elle et la façon dont il lui avait parlé est assez
romanesque. Il avait retenu toutes les places de la diligence par
laquelle elle devait aller de Glascow à Édimbourg, afin de se trouver
une journée avec elle. Deux ans plus tard, à l'âge de dix-sept ans,
elle l'avait épousé. Mais ce mariage d'amour avait tristement tourné.
C'est l'histoire de tant de mariages mal assortis, où des esprits
encore enfants et des caractères qui ne sont pas formés s'engagent en
un serment irréparable. M. Mac Lehose était un homme agréable,
insinuant de manières, beau parleur, phraseur[815]. Ce qu'on a de ses
lettres est emphatique, plein de protestations et de belles promesses.
Mais autant en emportait le vent. Il était faux, égoïste, brutal, et
d'une grande frivolité d'esprit. De son côté, elle qui était encore
une enfant, fut sans doute un peu légère, étourdie, avide de société,
d'attentions, de petits triomphes mondains, qui déplaisaient à son
mari. Presque aussitôt la différence, le désaccord des caractères
s'étaient montrés, et peu à peu avait agi ce terrible éloignement muet
qui écarte, sans que rien en paraisse d'abord, deux êtres liés
ensemble. Alors commença la vie terrible des ménages qui s'aigrissent,
se désunissent, se disloquent, se détachent. D'un côté, ces blessures,
ces froissements, ces défiances, ces premiers doutes rapides et
affreux sur la valeur morale de l'homme auquel on appartient, cette
inquiétude qui devient l'épouvantable détresse de se sentir liée à qui
on n'aime plus. De l'autre côté, avec l'éloignement perçu, étaient nés
les soupçons, la jalousie qui torture ce qui reste d'amour et
l'empêche de mourir tout à fait, et, avec eux, la brutalité, la
dureté, l'inconvenance. Ils avaient connu le poids de la vie commune,
les jours boudeurs, sombrement muets, les querelles, et ce moment où
des paroles irréparables éclatent et mettent soudainement à nu le
travail des ulcères cachés. Terrible vie! renouée de temps en temps
par des réconciliations amères, où l'on ne goûte plus que l'image
déformée du bonheur d'autrefois, pauvre imitation rendue plus pénible
parce qu'elle réveille des souvenirs meilleurs qu'elle! Tout ce drame
intime, qui désole tant et tant d'existences féminines, qui se déroule
à travers tant et tant de semaines de désespérance, est contenu dans
ces quelques lignes: «Un temps très court s'écoula seulement avant que
je m'aperçusse avec un inexprimable regret que nos dispositions, nos
caractères et nos sentiments étaient si entièrement différents que
tout espoir de bonheur était banni. Nos différends en vinrent à un tel
degré et la façon dont mon mari me traita fut si dure que mes amis
considérèrent comme prudent qu'une séparation intervînt[816]». Comme
ces histoires dû coeur se ressemblent au fond! Ce sont, presque dans
les mêmes mots, les mêmes phases douloureuses de désabusement que
raconte une femme qui en souffrit et en a noté les crises avec
franchise. Depuis la première parole inquiète: «il est bien dommage
que sur certaines choses, mon mari et moi nous pensions si
différemment[817]», jusqu'au dernier cri: «toute illusion est
détruite, le bandeau est déchiré[818]» ce sont les angoisses que
traversa Mme d'Épinay. Il est probable que les deux époux eurent des
torts, comme il arrive généralement. Mais les fautes d'Agnes Craig
provenaient d'un manque d'expérience, et celles de son mari d'un
défaut de nature. Lui-même semble avoir reconnu qu'il avait été
coupable; il lui écrivait plus tard: «je regrette sincèrement ces
incidents de ma conduite envers vous qui ont causé notre séparation.
S'il était possible de les effacer, ils ne se renouvelleraient
jamais[819]».
[Note 815: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 16.]
[Note 816: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 17-18.]
[Note 817: _Mémoires de Mme d'Épinay_, t. I, p. 66.]
[Note 818: _Id._, t. I, p. 91.]
[Note 819: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 20.]
La séparation était venue avec ses émotions, ses anxiétés, ses
lenteurs et ces scènes cruelles, ces tentatives du mari qui, par
instants, est mordu du regret d'un bonheur gaspillé, se retourne vers
des souvenirs chers, voit ce qu'il a perdu et, sous les colères et les
emportements, est ressaisi par des liens profonds, des joies, des
impressions, qui ne veulent pas mourir. Ce sont alors des
supplications pour obtenir une entrevue qui doit être la dernière et
dont on espère qu'elle en amènera d'autres. «Demain matin, je quitte
ce pays pour toujours, c'est pourquoi, je souhaite beaucoup être un
quart d'heure avec vous, ma très chère Nancy, c'est la dernière soirée
probablement où vous aurez jamais une occasion de me voir dans ce
monde[819].» Ce sont ces appels à la pitié dans la forme tragique
qu'ils prennent volontiers, et le retour de ces appellations
caressantes et familières qui veulent faire plaider le passé. Et ce
sont encore les refus de la femme, émue malgré tout par cette
évocation des premières tendresses et des jours où elle crut être
heureuse, prise de compassion, troublée par ces cris qui peuvent être
sincères, hésitante. «Je consultai mes amis; ils me déconseillèrent de
le voir, et comme je pensais qu'il n'en pouvait sortir aucun bien, je
déclinai cette entrevue[819].» Le plus poignant épisode peut-être des
séparations, la lutte pour les enfants, n'avait pas fait défaut. M.
Mac Lehose, croyant ainsi réduire leur mère, les lui avait enlevés; il
comptait que pour les ravoir elle céderait et reviendrait à lui. Elle
avait tenu bon. Et lui, vaincu sur ce point et incapable de les
élever, les lui avait rendus. Mais qui peut dire les transes et les
déchirements de pareilles épreuves? Après la séparation, qui avait eu
lieu à la fin de 1780, M. Mac Lehose était resté en Écosse pour cette
bataille désespérée. Il en était parti en 1782 pour Londres où, après
avoir vécu dans toute sorte de désordre, il avait fini par être mis en
prison pour dettes. Les siens ne l'en avaient retiré qu'à la condition
qu'il s'expatrierait. Il était parti en 1784 pour la Jamaïque, où l'on
disait qu'il était en train de prospérer; il s'était établi comme
homme de loi et y faisait fortune. Quant à Mrs Mac Lehose, elle
s'était établie à Édimbourg depuis 1782.
On ne peut s'empêcher de vouloir reconstituer la figure de la plus
célèbre peut-être des héroïnes de Burns. Les renseignements ne sont ni
très précis ni très abondants. Tout ce qu'on possède sont quelques
détails de biographie ou de caractère, clairsemés dans le mémoire que
son petit-fils écrivit sur elle en 1843, lorsqu'il rendit publique sa
correspondance avec Burns, quelques aveux et quelques jugements sur
elle-même contenus dans ces lettres, et un portrait singulier tracé
d'elle par R. Chambers qui l'avait connue. Le voici: «D'un style de
beauté quelque peu voluptueux, de façons vives et aisées et d'une
construction d'esprit poétique, avec quelque esprit et un degré de
raffinement et de délicatesse qui n'était pas excessif, Mrs Mac Lehose
était exactement le genre de femme qui devait fasciner Burns. On peut,
en vérité, la décrire en disant qu'elle était, dame et élevée à la
ville, l'analogue des jeunes filles de campagne qui avaient exercé le
plus grand pouvoir sur lui dans ses jeunes années[820].» On ne peut
pas dire que ce soit là un portrait délicatement touché. Le bon R.
Chambers n'était point peintre de pastels féminins. Ce n'était point
là son fait. Il semble pourtant qu'avec les détails qu'on a sur elle,
il ne soit pas impossible de se faire une idée plus précise de ce
qu'elle était, et même de l'état moral où elle se trouvait, quand
cette crise éclata dans sa vie.
[Note 820: R. Chambers, t. II, p. 174.]
C'était, de l'aveu de tous, une femme remarquablement intelligente, non
pas d'une intelligence de haut vol ou de très rare qualité, mais vive,
facile, ouverte et avide. Elle avait de l'imagination, mais probablement
de l'imagination de lecture et sortie de la mémoire. Elle avait un goût
qui semble avoir été sincère pour les choses de l'esprit et le désir
d'accroître sa culture intellectuelle. Elle avait reçu l'éducation de la
plupart des jeunes filles de son temps, laquelle était ordinaire. «Elle
comprit plus tard pleinement les désavantages d'une pareille éducation
et y porta partiellement remède, à une époque de la vie où beaucoup de
femmes négligent ce qu'elles ont appris et où bien peu persévèrent dans
l'acquisition de nouvelles connaissances[821].» Elle lisait beaucoup.
Saint-Simon fait cet éloge d'une dame: «qu'elle avait de la mémoire et
le jugement de n'en pas montrer.» Mrs Mac Lehose avait de la mémoire
mais sans ce jugement-là. Elle aimait à faire montre de ses lectures.
«Elle améliora son goût par la lecture des meilleurs auteurs anglais.
Douée d'une mémoire très rétentive, elle citait souvent à propos ces
auteurs, à la fois dans sa conversation et dans sa correspondance[822].»
Elle se piquait de bien écrire et s'y appliquait. Il y avait bien un peu
de pédantisme dans son cas. Elle avait une conversation qu'on regardait
comme brillante, et dont la qualité était probablement l'assurance et la
facilité de parole, qui souvent suffisent pour une réputation de ce
genre. Il ne semble pas, d'après ses lettres, que cette causerie
courante et décidée dépassât beaucoup les lieux communs, les réflexions
générales. Il se peut qu'elle tombât quelquefois sur des rencontres de
mots qui ont plus de succès qu'elles ne valent. Ce devait être
l'exception. On ne trouve guère dans sa correspondance aucune de ces
saillies, de ces tours imprévus, de ces aperçus personnels, même sur de
menus points, qui marquent l'originalité d'un esprit. Ses lettres ont
plutôt une tendance au développement noble, un peu déclamatoire et
étalé. On y chercherait inutilement ce léger clapotis d'idées, fût-il
même un peu brouillon, ces sauts soudains d'un sujet à un autre,
l'aisance familière, la grâce abandonnée de certaines correspondances
féminines. La sienne a quelque chose d'un peu trop littéraire. C'était,
d'ailleurs, le ton de l'époque et de l'endroit. Avec cela elle avait du
bon sens, de la pénétration, un coup d'oeil ferme en soi et dans les
autres, de la justesse et de la solidité. Elle avait un fonds d'esprit
plutôt sérieux, auquel son imagination et sa ferveur intellectuelle, et
peut-être aussi une imitation littéraire, donnaient un certain mouvement
général.
[Note 821: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 14.]
[Note 822: _Memoir of Mrs Mac Lehose_, p. 24.]
Elle était peut-être plus vive de coeur, lequel demeure plus personnel
que l'esprit. Elle était de premier mouvement: «Vous vous trompez
beaucoup quand vous énumérez la force d'âme parmi mes qualités. Je
n'en ai même pas une part ordinaire; chaque passion fait de moi ce
qu'elle veut et toute ma vie j'ai été guidée par l'impulsion du
moment, mobile et faible[823].» Elle était portée à se donner tout
entière et ardemment à ce qui l'occupait, apportant dans ses
préférences une sorte de fougue. «Comme vous-même, je suis un peu
enthousiaste. En religion et en amitié je suis tout à fait
fanatique--peut-être pourrais-je l'être aussi en amour, n'était que
tout ce qui m'est cher dans le ciel et sur terre me l'interdit[824].»
Elle était très susceptible, prompte à ressentir très fortement et
pour longtemps les intentions bonnes ou mauvaises. «Mes ressentiments
sont vifs comme tous mes autres sentiments. Je sens très vivement la
bonté et le mauvais vouloir. Le premier me lie à jamais. Mais je n'ai
rien de l'épagneul dans ma nature; et le second me guérirait bientôt
lors même que j'aimerais jusqu'à la folie[825].» Cela tenait sans
doute à beaucoup d'amour-propre.
[Note 823: _To Sylvander_, 24th Jan. 1788.]
[Note 824: _To Sylvander_, 28th Dec. 1787.]
[Note 825: _To Sylvander_, 9th Jan. 1788.]
Elle était franche et assez pour avouer que cette franchise venait
d'un manque de contrôle sur ses impressions. Par là, elle disait avec
raison qu'elle ressemblait à Burns. «Si j'avais été homme, j'aurais
été comme vous. Je ne suis pas assez vaine pour me croire votre égale
en capacités; mais je suis formée avec une vivacité d'imagination et
une force de passion peu inférieures.... Tous deux nous sommes
incapables de tromperie parce que nous manquons de sang-froid et de
pouvoir sur nos sentiments. La dissimulation est ce que je n'ai jamais
pu atteindre, même dans des situations où il eût été prudent d'en
avoir un peu[826].» Cependant ses malheurs, l'observance d'une vie
surveillée par mille regards et nécessairement timide, avaient
refoulé, et pour les points importants, ce naturel impétueux. «Les
situations et les circonstances ont, cependant, eu sur chacun de nous
les effets qu'on pouvait attendre. L'infortune a merveilleusement
contribué à maîtriser la vivacité de mes passions, tandis que le
succès et l'adulation ont servi à nourrir et à enflammer les
vôtres[826].» Cependant cette imprudence de nature se décelait en
certains petits traits de conduite. Il y avait désaccord entre son
esprit qui était juste et son tempérament toujours disposé à partir
droit devant lui. Il en résultait de petites incartades de manières ou
de paroles. Elle manquait un peu du don de propriété; elle allait à
l'étourdie. «La nature a été indulgente envers moi à plusieurs égards;
mais elle m'a refusé absolument une chose essentielle: c'est cette
perception instantanée de ce qui est convenable ou qui ne l'est pas,
qui est si utile dans la conduite de la vie. Personne ne peut
discerner, avec plus de justesse, _après_, que Clarinda. Mais quand
son coeur est épanoui sous l'influence de la bonté, elle perd tout
pouvoir sur lui et souvent elle souffre durement au souvenir de son
imprudence[827].» On sent là un manque de mesure, de réserve, une
familiarité un peu excessive ou trop prompte de manières et de
langage, qu'elle sauvait sans doute par de la bonne humeur. Cela
devait se traduire parfois par une certaine hardiesse et une certaine
désinvolture de langage. C'est à quoi sans doute fait allusion
Chambers lorsqu'il dit qu'elle avait «un degré de raffinement et de
délicatesse qui n'était pas excessif.» Cette liberté de mots, qui
offensait dans un milieu calviniste, aurait pu être ailleurs de la
verve et de la verdeur. On voit que cette disposition à l'excitabilité
s'emportait parfois, surtout quand elle était aiguillonnée par un peu
de vanité ou de bruit. «En lisant ce que vous me dites de votre
penchant pour les plaisirs de la société, j'ai souri de sa
ressemblance avec le mien. Si vous m'aperceviez dans une réunion de
plaisir, vous penseriez que je ne suis rien qu'une fanatique
d'amusement; mais maintenant j'évite les réunions. Mes esprits
s'affaissent ensuite pendant des journées et, ce qui est pire, il y a
parfois des esprits stupides ou malveillants, qui me blâment bien haut
pour ce que leurs natures pesantes ne peuvent comprendre. Si j'avais
une fortune indépendante, je dédaignerais leurs pitoyables remarques;
mais dans ma position tout me rend la prudence nécessaire[828].» Cette
disposition n'avait pas été sans lui attirer quelques critiques et
quelques attaques. On voit aussi, à la réaction qui la suivait, que sa
gaîté, quand elle était excessive, était factice, comme il arrive aux
personnes dont l'esprit est sérieux. Peut-être aussi y avait-il, dans
ces accès de gaîté, un peu de désir de s'étourdir, cette sorte
d'ivresse qui laisse, comme l'autre, son abattement.
[Note 826: _To Sylvander_, 1st Jan. 1788.]
[Note 827: _To Sylvander_, 19th Jan. 1788.]
[Note 828: _To Sylvander_, 9th Jan. 1788.]
Avec cela, Agnes Craig avait de sérieuses qualités de caractère et de
coeur. Elle avait, ce qui est une grande marque de santé d'esprit, une
sorte d'optimisme, une disposition à être contente de son sort et à
voir les choses par leur bon côté. «Je ne suis pas, comme vous le
supposez, malheureuse. J'ai de beaux enfants, de l'aisance, une bonne
renommée, des amis bons et attentifs, quel monstre d'ingratitude je
serais aux yeux du ciel si je me disais malheureuse. Il est vrai, j'ai
rencontré des scènes horribles à se rappeler même à six années de
distance; mais l'adversité, mon ami, est reconnue comme l'école de la
vertu. Elle confère souvent cette douceur soumise qui est inconnue
parmi les favoris de la fortune[829].» Et ailleurs elle revient sur la
même idée que ses malheurs ont été pour elle une heureuse leçon, avec
une simplicité et une franchise qui ne sont pas vulgaires. «Aucun
démon malveillant n'a eu la permission «de verser du chagrin dans ma
coupe» comme vous le supposez; c'était la bonté d'un père sage et
tendre qui prévoyait que j'avais besoin d'être châtiée pour être
ramenée à lui. Ah, mon ami, la Religion convertit en bénédictions nos
plus lourdes infortunes! Je sens que c'est ainsi. Ces passions
naturellement trop violentes pour ma paix ont été brisées et modérées
par l'adversité; et, si l'adversité même n'a pas suffi à vaincre ma
vivacité, jusqu'où n'aurais-je pas été si j'avais été libre de glisser
plus loin, dans le plein soleil de la prospérité. J'aurais oublié ma
destinée future et fixé mon bonheur sur les ombres fuyantes
d'ici-bas[830].» Ce ne sont ni les pensées ni les paroles d'une âme
commune. Elle était bonne: «Ma main n'a pas obtenu la joie de donner,
mais le ciel accepte mon désir de donner»; elle était mère excellente;
elle avait un fonds solide de religion et d'honnêteté qui fut
longtemps son soutien dans la crise qu'elle allait traverser. Elle
était, quand il le fallait, décidée et vaillante.
[Note 829: _To Sylvander_, 28th Dec. 1787.]
[Note 830: _To Sylvander_, 1st Jan. 1788.]
Tout cela formait, en somme, une nature assez riche et assez bien
équilibrée, une physionomie aimable de petite bourgeoise intelligente,
animée, capable de passion plutôt que passionnée, sans très haute
distinction, avec plus de vivacité que de profondeur et plus d'attrait
que de charme. Il lui manquait la séduction suprême, je ne sais quelle
suavité victorieuse par dessus tout. Elle le savait et elle l'avouait
avec la franchise et la justesse qui étaient de ses qualités et
avaient leur bonne grâce. En parlant d'une petite pièce de vers
qu'elle avait faite, elle disait: «Elle n'a pas de mérite poétique,
mais elle donne des indices d'une délicate âme féminine, une âme comme
je voudrais que la mienne fût; mais ma vivacité me prive de cette
douceur qui est, dans mon opinion, le premier ornement d'une
femme[831]». Cet arôme subtil, la fleur parfumée qui rend certaines
vies suaves ou troublantes, lui faisait défaut. La sienne appartenait
à la famille des plantes brillantes et sans parfum. C'était une nature
facile, bien douée, avec un certain éclat, mais sans cette marque de
personnalité qui, placée ici ou là, met un être à part. Elle avait
cependant quelque chose d'attachant, car elle conserva un cercle
d'amis très fidèles qui ne la quittèrent, les uns après les autres,
que lorsque la mort les appela.
[Note 831: _To Sylvander_, 19th Jan.]
Ce qu'on sait de son apparence physique concorde bien avec cette
physionomie morale. C'était une femme de petite taille, bien prise,
avec plus de vivacité, de mouvement que de véritable grâce, comme il
arrive aux personnes un peu courtes et destinées à prendre de
l'embonpoint. Quelqu'un qui la vit, dix ans après cette époque, lui
appliquait les mots de Byron «fair, fat and forty[832]». Ses
extrémités étaient petites, ce qui va presque toujours avec une
démarche alerte. Il reste d'elle une de ces silhouettes noires
découpées qui étaient alors à la mode; le profil sans être très
distingué est agréable, le front droit et bien assis, le nez
retroussé, la bouche assez forte et ferme; une physionomie pas très
raffinée mais plaisante et drue. C'est probablement ce qui a fait dire
à Chambers qui manquait de nuances: «Elle était d'un genre de beauté
un peu voluptueux.»
[Note 832: Scott Douglas, tom. V, p. 111.]