Si donc mon noble maître voulait

Combler mes plus hauts souhaits,

Il ombragerait mes rives de hauts arbres,

Et de jolis buissons épandus.

Alors, avec un double plaisir, my lord,

Vous errerez sur mes rives,

Et écouterez maint oiseau reconnaissant

Vous dire des chansons de gratitude.

La grise alouette, gazouillant follement,

S'élèvera vers les cieux;

Le chardonneret, le plus gai des enfants de la musique,

Se joindra doucement au choeur,

Au merle fort, à la grive claire,

Au mauvis doux et moelleux;

Le rouge-gorge égayera l'Automne pensif

Sous sa chevelure jaune.

Ceci aussi leur assurera un abri,

Pour les protéger contre l'orage;

Et le timide lièvre dormira en sûreté,

Aplati dans son gîte herbeux;

Ici le berger viendra s'asseoir,

Pour tresser sa couronne de fleurs,

Ou trouver une retraite, un abri sûr

Contre les averses vite descendues.

Et ici, se glissant doucement, tendrement,

Le couple amoureux se rejoindra,

Méprisant les mondes avec toute leur richesse,

Comme un soin vide et vain.

Les fleurs donneront à l'envi leurs charmes,

Pour embellir l'heure céleste,

Et les bouleaux étendront leurs bras embaumés,

Pour cacher les tendres embrassements.

Peut-être ici aussi, au printemps, à l'aurore,

Un barde pensif pourra errer,

Et voir l'herbe fumante, humide de rosée,

Et la montagne grise de brouillard;

Ou bien, vers la moisson, sous les rayons nocturnes

Doucement parsemés dans les arbres,

Délirer en face de mon flot sombre et rapide,

Dont la voix rauque s'enfle avec la brise.

Que les hauts sapins, les frênes frais,

Recouvrent mes bords plus bas,

Et voient, penchés sur les bassins,

Leur ombre dans un lit humide;

Que les bouleaux parfumés, parés de chèvrefeuilles,

Ornent mes hauteurs rocheuses,

Et que, pour le nid du petit chanteur,

L'épine offre un abri bien fermé[792]!

[Note 792: _The humble Petition of Bruar Water to the noble

Duke of Athole._]

[Note 793: _Recollections of a Tour made in Scotland_, by

Dorothy Wordsworth, p. 201.]

Le duc d'Athole fit droit à la pétition présentée par Burns et couvrit

la montagne de plantations. Elles commençaient à grandir quand

Wordsworth visita les chutes. «Nous marchâmes en remontant au moins

pendant trois quarts d'heure, sous un soleil ardent, avec le ruisseau

à notre droite, dont les deux bords sont plantés de sapins et de

mélèzes mélangés--fils de la chanson du pauvre Burns[793].» Après un

siècle, ces arbres étaient devenus une véritable forêt qui cachait la

montagne et abritait le torrent. Par un singulier hasard, il nous a

été donné de voir ce site tel qu'il avait apparu à Burns. Un

formidable ouragan avait dévasté l'Écosse de part en part, abattant

sur son passage des forêts comme des champs de blé; il avait d'un coup

renversé tous ces bois et dénudé la montagne qui reparaissait dans son

ancienne âpreté.

Ce que Burns a écrit pendant ce voyage qui se rapproche le plus du

caractère du site est le fragment sur les fameuses chutes de Foyers,

près d'Inverness. C'est encore, remarquons-le, une vue particulière et

dramatique. Cette cataracte de Foyers est d'une grandeur redoutable,

elle se précipite perpendiculairement, d'une hauteur de deux cents

pieds, dans un bassin de rochers énormes, avec un grondement d'orage,

en envoyant en l'air une telle colonne de buée et de poussière d'eau

qu'on l'a appelée la «chute de la fumée».

Parmi des collines vêtues de bruyères et d'âpres bois,

La rugissante Foyers verse ses flots aux bords moussus;

Jusqu'à ce qu'elle se lance sur les amas de rocs,

Où, à travers une brèche informe, son cours retentit.

Haut en l'air, forçant leur chemin, les torrents tombent,

En bas, se creusant d'une profondeur égale, une houle écume,

La nappe blanchissante descend rapide sur le roc,

Et déchire l'oreille étonnée de l'Écho invisible.

Obscurément aperçue, à travers un brouillard qui monte et d'incessantes averses,

La hideuse caverne assombrit son vaste cercle;

Et toujours, à travers la brèche, la rivière peine douloureusement,

Et toujours, au-dessous, bouillonne le chaudron horrible...

Bien qu'il y ait une certaine énergie descriptive dans ces vers, elle

ne rend pas la formidable puissance de cette cataracte. Il est vrai

que rien n'est plus impossible à peindre que ces déluges. Ils se

composent de tant de choses de vision et de bruit, et si rapides; ils

consistent si essentiellement en une succession vertigineuse

d'éclairs, de lueurs et de tonnerres simultanés, que le tableau, s'il

veut être exact, est trop étendu et est trop lent. Il ne représente

que des fragments et des instants séparés d'un ensemble dont la force

est d'être un amalgame, un tourbillon, aussitôt disparu, de tout cela.

Même la prose n'y suffit pas. Les descriptions des grandes chutes

d'eau par les plus robustes maîtres, celle du Niagara par

Chateaubriand[794], celles de la chute du Rhin par Ruskin ou Victor

Hugo[795], sont inefficaces. Les mots ne peuvent exprimer cette

stupeur qui intimide la pensée et retient toute la vie en une sorte

d'épouvante immobile.

[Note 794: Chateaubriand. _Atala._]

[Note 795: Ruskin. _Modern Painters I_, part. II, sect. 5,

chap. II.--Victor Hugo. _Le Rhin._]

À tout prendre, on peut affirmer que Burns n'a pas été ému par le

spectacle de cette nature comme on aurait pu s'y attendre, et que ses

impressions de paysage ont été bien inférieures à ses impressions

historiques. C'est l'avis de ceux qui ont voyagé avec lui. Le Dr

Adair, qui eut l'occasion de faire, peu de semaines après, un tour de

quelques jours avec lui, dit: «Pendant une résidence d'environ dix

jours à Harvieston, nous fîmes des excursions pour visiter différentes

parties du paysage environnant, qui n'est inférieur à aucun autre en

Écosse, en beauté, en sublimité et en intérêt romanesque,

particulièrement le château de Campbell, ancienne résidence de la

famille Argyle, la fameuse cataracte du Devon, appelée le bassin du

Chaudron, et le Pont grondant, une seule arche large, jetée par le

diable, si on en croit la tradition, à travers la rivière à environ

cent pieds au-dessus de son lit. Je suis surpris qu'aucune de ces

scènes n'ait évoqué un effort de la muse de Burns. Mais je doute qu'il

ait eu un grand goût pour le pittoresque. Je me rappelle bien que les

dames d'Harvieston, qui nous accompagnèrent dans cette promenade,

montrèrent leur désappointement de ce qu'il n'ait pas exprimé en

langage plus ardent et plus brillant ses impressions de la scène du

bassin du Chaudron qui certainement est hautement sublime et presque

terrible[796].» On peut à la vérité, opposer à cette déposition un

passage de Walker qui a l'air de le contredire. «J'avais souvent,

comme d'autres, éprouvé les plaisirs qui naissent d'un paysage sublime

ou élégant, mais je n'avais jamais vu ces sentiments aussi intenses

que chez Burns. Quand nous atteignîmes une hutte rustique sur la

rivière de la Tilt, là où celle-ci est surplombée par un escarpement

boisé d'où tombe une belle cascade, il se jeta sur un talus de bruyère

et s'abandonna à un enthousiasme d'imagination tendre, perdu et

voluptueux. Je ne puis m'empêcher de penser que c'est là peut-être

qu'il a conçu l'idée des lignes suivantes, qu'il plaça plus tard dans

son poème sur les _Chutes de Bruar_, lorsqu'il imaginait une

combinaison d'objets semblable à celle qu'il avait maintenant sous les

yeux.

[Note 796: Currie. _Life of Burns_, p. 40.]

Où, vers la moisson, sous les rayons nocturnes

Doucement parsemés à travers les arbres,

Il viendra délirer devant mon flot sombre et rapide

Dont le cri rauque s'enfle avec la brise.

C'est avec peine que je parvins à lui faire quitter cet endroit et à

l'emmener en temps pour le souper[797].» Mais si l'on se rappelle que

les vers cités sont parmi les plus expressifs de la pièce sur la chute

de Bruar, on n'a pas de peine à constater que l'enthousiasme de Burns,

excité peut-être par le paysage, ne s'appliquait pas au paysage

lui-même et poursuivait quelque sentiment particulier. Ce n'est pas à

dire qu'il ne ressentait pas la nature. On a pu voir le contraire. Il

ne ressentait pas la nature gigantesque, qui écrase l'homme; son âme

toujours en passion humaine ne s'ouvrait pas à ces vastes impressions;

il ne pouvait que choisir, dans cet ensemble qu'il était incapable

d'embrasser, un détail dans lequel il mettait une anecdote. Son âme

n'était pas faite pour la majestueuse épopée des montagnes. Si l'on

veut voir avec quelles aptitudes diverses des âmes différentes

abordent les mêmes objets, on n'a qu'à lire, après le journal de

Burns, celui que Keats a écrit pendant un court voyage dans les

Hautes-Terres. Ce fut chez lui, du premier coup d'oeil, une

merveilleuse intelligence de ce que cette contrée a de plus haute

poésie.

[Note 797: Currie. _Life of Burns_, p. 42. Extrait d'une

lettre de Walker à Currie.]

Il faut dire cependant que ce voyage de Burns fut fait dans les

conditions les plus défavorables. Ce n'est pas une façon de visiter

les Highlands que de les traverser au galop, enfermé, en compagnie de

Nicol, dans une chaise de poste, qui ne laisse voir qu'un carré de

paysage toujours fuyant. Si Burns avait parcouru le pays à pied ou sur

Jenny Geddes, s'il avait eu la tête en plein paysage, le regard libre,

et ces arrêts faciles qu'on fait en s'appuyant sur son bâton, ou en

retenant la bride de son cheval, s'il avait eu de ces journées

entières où il semble qu'en marchant on emporte avec soi des horizons,

l'influence morale d'un paysage, qui souvent commence par une

sensation physique d'air frais ou de lumière, serait peut-être entrée

en lui. Mais il voyagea dans une boîte avec un butor.

* * * * *

Ce fâcheux compagnon lui fut une entrave de plus d'une manière. La

réception de Burns pendant ce tour ne ressemblait en rien à celle

qu'il avait eue pendant son tour des Borders. Dans ces pays incultes,

on ne rencontrait plus la classe de gros fermiers qui habite les

Basses-Terres. Il n'y avait, surtout alors, que des seigneurs et des

paysans, des châteaux et de pauvres chaumières[798]. Burns fut

accueilli comme un personnage célèbre dans toutes ces grandes

demeures; dès qu'il arrivait on l'invitait. Nicol, trop bourru pour se

montrer, restait à l'auberge et rageait. À Blair Athole, où Burns fut

reçu par le duc d'Athole, Walker fit prendre patience au malotru en

lui donnant des cannes à pêche et en l'envoyant pêcher à la ligne. À

la suite de cette visite, on désirait garder le poète un peu plus

longtemps, mais Nicol dépité voulut partir absolument. Les dames

envoyèrent un domestique à l'auberge pour corrompre le postillon et

lui faire enlever un fer à un des chevaux. Ce postillon se trouva

incorruptible. Il fallut se remettre en route[799]. Ce fut peut-être

un malheur pour Burns; on attendait comme hôte M. Dundas, dont le

patronage était tout puissant et qui était le grand distributeur de

faveurs pour l'Écosse. Cette rencontre aurait pu changer l'avenir de

Burns. Cette scène se renouvela plus loin. Il fut invité au château de

Gordon par le duc et la duchesse que nous avons vue reine de la

société d'Édimbourg. Comme on le pressait de rester il s'en défendit

en disant qu'il avait un compagnon, «son hôte offrit d'envoyer un

domestique pour ramener M. Nicol au château; Burns voulut s'acquitter

lui-même de cette commission. Toutefois, un gentleman, ami particulier

du duc, l'accompagna, qui transmit l'invitation avec toutes les formes

de la politesse. L'invitation arrivait trop tard; l'orgueil de Nicol

s'était enflammé jusqu'à un haut degré de colère, par suite de la

négligence dont il croyait être victime. Il avait ordonné qu'on mît

les chevaux à la voiture, résolu à continuer le voyage tout seul, et

ils le trouvèrent paradant dans les rues de Forchabers, devant la

porte de l'auberge, exhalant sa colère contre le postillon, pour la

lenteur avec laquelle il accomplissait ses ordres. Aucune explication,

aucune prière ne purent changer sa décision. Notre poète fut réduit à

la nécessité de se séparer de lui tout à fait, ou de continuer

incontinent son voyage. Il choisit cette dernière alternative et,

prenant place à côté de Nicol dans la chaise de poste, avec dépit et

regret, il tourna le dos au château de Gordon où il s'était promis de

passer quelques jours heureux[800].» Aussi Walker est-il très sévère

pour Nicol. «Pendant ces visites, dit-il, Burns fut amené à découvrir

qu'il avait fait un choix peu judicieux dans son compagnon de voyage,

dont la présence le gênait et le harassait. Le mauvais caractère et

les mauvaises manières de M. Nicol empêchaient Burns de l'introduire

dans des cercles où la délicatesse et le tact étaient nécessaires.» Et

parlant des visites écourtées de Burns il ajoute: «Ceci n'était pas

seulement un ennui et un désappointement, ce fut, selon toute

probabilité, un sérieux malheur pour Burns, car une résidence plus

longue avec des personnes d'une telle influence aurait pu engendrer

une intimité durable, et de leur part, un intérêt actif pour son

avancement futur[801].»

[Note 798: Voir, sur l'état des villages des Hautes-Terres,

à cette époque et presque à cette année, _The Cottagers of

Glenburnie_, par Élizabeth Hamilton.]

[Note 799: R. Chambers, tom. II, p. 131, d'après Walker.]

[Note 800: Currie. _Life of Burns_, p. 43.]

[Note 801: Walker. _Life of Burns_, p. LXXVIII.]

Une fois Burns arrivé à Inverness, il considéra son voyage poétique

comme terminé. Il redescendit rapidement par Aberdeen, Montrose et la

côte Est, sans beaucoup regarder autour de lui. «Le reste de mes

étapes ne vaut pas la peine d'être raconté; tout récemment sorti

d'avoir visité le pays d'Ossian, où j'avais vu sa tombe, que

m'importaient des villes de pêcheurs et des champs fertiles.» Il vit

Montrose et, dans les environs, les parents de son père, «tantes Jane

et Isabel toujours vivantes, de solides vieilles femmes»; et John

Caird, probablement un camarade d'enfance de William Burns, «bien que

né la même année que notre père, il marche aussi vigoureusement que

moi[802].» Il redescendit par Perth et Queensferry, et rentra à

Édimbourg le 16 septembre.

[Note 802: _To Gilbert Burns_, 17th Sep. 1787.]

Au cours du voyage il avait fait visite à Harvieston, à des parents de

son ami Gavin Hamilton de Mauchline. Il y avait rencontré une jeune

fille, aimable et intelligente, nommée Margaret Chalmers, avec

laquelle il entretint pendant quelque temps une correspondance

amicale. Mais le sentiment qui aurait pu naître de ces rapports

n'aboutit point et Miss Chalmers ne reste dans l'histoire de Burns que

comme un des correspondants à qui il a adressé quelques-unes de ses

lettres les plus intéressantes.

III.

L'HIVER DE 1787-1788.

INCERTITUDES. -- L'ÉPISODE DE CLARINDA. -- DÉPART DÉFINITIF

D'ÉDIMBOURG. -- LE MARIAGE.

Au commencement d'octobre, Burns comptait ne plus rester à Édimbourg

que fort peu de temps. Il pensait régler ses comptes avec son libraire

Creech, et s'éloigner d'une ville où il n'avait plus rien à faire. Il

prévoyait bien que ce règlement présenterait quelques difficultés. «Je

suis déterminé à ne pas quitter Édimbourg jusqu'à ce que j'aie terminé

mes affaires avec Mr Creech, ce qui, j'en ai peur, sera une chose

ennuyeuse[803].» Mais il ne pensait pas être retenu au delà de

quelques semaines. Dans les lettres qu'il écrit, il marque la première

partie de novembre comme la date de son départ[804].

[Note 803: _To Patrick Miller_, 28th Sep. 1787.]

[Note 804: _To Rev. J. Skinner_, 25th Oct. 1787.]

Cependant il ne semble nullement fixé sur le lendemain. Cette question

devait le préoccuper avant tout. Lorsqu'il aurait touché les quelques

centaines de livres sur lesquelles il pouvait compter, qu'allait-il

faire? Il fallait trouver à vivre. Son intention très sage, étant

données toutes circonstances, était de se remettre fermier. Mais où

trouver une ferme? Il songeait bien à celles que Mr Miller lui avait

offertes et qu'il avait vues près de Dumfries. Le pays lui plaisait;

c'était une grande considération pour lui. Il s'imaginait une jolie

existence de fermier poète, qui après tout ne semble pas irréalisable.

Il en parlait avec beaucoup de bonne grâce et de raison. Ce qu'il

demandait ne semble pas excessif et on aime à se figurer qu'il eût pu

l'obtenir.

Je désire vous expliquer mon idée d'être votre tenancier. Je

désire être fermier, dans une petite ferme qui occupe à peu près

une charrue, dans un pays agréable, sous les auspices d'an bon

propriétaire. Je n'ai aucunement la sotte idée d'être locataire à

meilleurs termes qu'un autre. Trouver une ferme où l'on puisse

vivre à peu près n'est pas facile. Je veux dire vivre simplement,

en toute sobriété, comme un fermier du vieux style, en employant

mon travail personnel. Les rives de la Nith sont un pays aussi

doux et aussi poétique qu'aucun que j'aie jamais vu, et en outre,

Monsieur, c'est simplement satisfaire les sentiments de mon

propre coeur et l'opinion de mes meilleurs amis de dire que je

voudrais vous appeler mon propriétaire de préférence à tout autre

gentleman terrien de ma connaissance. Voilà mes vues et mes

voeux, et, de quelque façon que vous jugiez convenable de

disposer de vos fermes, je serai heureux d'en prendre une à

bail[805].

[Note 805: _To Patrick Miller_, 20th Oct. 1787.]

Mais les négociations avec Mr Miller n'avançaient pas vite. Celui-ci

ne semblait pas savoir très bien ce qu'il voulait, s'il désirait louer

ses fermes et à quelles conditions. «On me dit, lui écrit Burns le 28

septembre, que vous ne reviendrez pas en ville avant un mois; pendant

ce temps j'irai sûrement vous voir, car je suppose que d'ici là, vous

aurez arrêté vos projets par rapport à vos fermes[806].» Un mois

après, il court à Dumfries comme il l'a annoncé à son futur

propriétaire. Il en revient sans rien de décidé. Tout, au contraire,

semble remis en question. Il forme aussitôt un autre rêve de vie;

c'est de retourner près de Gilbert, de prendre ensemble une autre

ferme et de vivre à deux, un peu plus largement, un peu plus

heureusement, comme ils ont vécu à Mossgiel.

[Note 806: _To Patrick Miller_, 28th Sep. 1787.]

J'ai été à Dumfries, et après une seconde visite, je serai décidé

au sujet d'une ferme dans ce pays. Je n'ai pas beaucoup d'espoir,

mais comme mon frère est un excellent fermier et est en outre un

homme excessivement prudent et calme (qualités qui dans notre

famille ne sont le partage que du frère cadet), je suis

déterminé, si mon affaire de Dumfries échoue, à retourner en

société avec lui et, en choisissant notre temps, à prendre une

autre ferme dans le voisinage. Je vous assure que je m'attends à

de grands compliments pour ce très prudent exemple de mon

insondable, incompréhensible sagesse[807].»

[Note 807: _To Miss Chalmers_, Nov. 18, 1787.]

Il est vraisemblable que cet arrangement eût été la chose la plus

heureuse pour lui. Matériellement, la direction de la ferme eût gagné

à être entre les mains d'un homme doué des qualités de vigilance et

d'assiduité qui faisaient défaut à Burns. Et ce qui est plus important

encore, celui-ci aurait eu près de lui un soutien moral et un exemple.

Il aurait retrouvé dans Gilbert le frère des jeunes années, l'ami, le

confident, le conseiller grave et cher, dont le silence devait être

parfois un reproche et dont le dévouement était une force. Quelque

chose de l'ancienne vie, de ces glorieuses années de Mossgiel, aurait

survécu dans cette association des deux frères. Il y avait tant de

liens et de tendresse entre ces deux coeurs si différents, l'ardeur de

l'un eût été tempérée par la sagesse de l'autre. Gilbert prenant la

responsabilité, Robert aurait donné son travail et gardé sa liberté

d'esprit. On aurait peut-être revu des mois comme ces mois

extraordinaires de la fin de 1785. Malheureusement la combinaison de

Dumfries ne devait pas échouer.

* * * * *

Ces incertitudes allaient et venaient sur un mauvais état d'esprit,

qu'elles contribuaient à entretenir. Il semble que les succès et les

triomphes de l'année précédente ne se soient pas renouvelés. La

curiosité était satisfaite, l'intérêt amorti, l'enthousiasme tombé. On

n'entend plus parler de réceptions, d'invitations, de salons. Une

froideur, un éloignement sont intervenus entre le poète et la haute

société. Il ne fréquente guère plus que des hommes de position sociale

moyenne comme Nicol, Ainslie, Cruikshank un collègue de Nicol. Où est

le temps où il faisait tourner toutes les têtes et augmenter le prix

des bonnets de gaze? On peut tenir pour certain que son amour-propre

souffrit de cet abandon. On sent percer cette blessure a la façon dont

il parle de la difficulté qu'il y a pour les grands à rester les amis

d'hommes d'un rang plus humble.

«Il faut un rare effort de bon sens et de philosophie, chez les

personnes d'un rang élevé, pour conserver vivante une amitié avec

un homme qui est de beaucoup leur inférieur. Les dehors, des

choses tout à fait étrangères à l'homme, pénètrent lentement dans

les coeurs et les jugements de presque tous les hommes, sinon de

tous. Je ne connais qu'un seul exemple d'un homme qui pleinement

et vraiment regarde «tout le monde comme un théâtre, et tous les

hommes et les femmes comme de simples acteurs[808],» et qui, (en

mettant de côté les saluts du cours de danse), n'estime ces

acteurs, les _dramatis personæ_, qu'ils bâtissent des cités ou

plantent des haies, qu'ils gouvernent des provinces ou dirigent

un troupeau, qu'en tant qu'ils _remplissent leurs rôles._ Pour

l'honneur de l'Ayrshire, cet homme est le Professeur Dugald

Stewart de Catrine[809].»

[Note 808: Shakspeare, _As you Like it_. Act. II, sc. 5.]

[Note 809: _To Mrs Dunlop_, 4th Nov. 1787.]

Lorsqu'elle vient s'ajouter à l'incertitude de la vie matérielle, rien

n'est plus propre que cette sensation d'abandon, pour engendrer la

défiance de soi, la méfiance de l'avenir, une détresse qui pénètre

tout l'être. Cette souffrance se complique lorsqu'un homme poursuit,

comme Burns, deux existences presque contradictoires. Celui qui

resserre ses efforts à maîtriser les conditions matérielles de la vie

peut se sentir hardi; il applique un vouloir unique à un but unique;

il peut espérer les joies du travail et du succès s'activant l'une

l'autre; s'il a de la volonté et de la santé, il a toutes chances,

plus ou moins brillamment, de gagner la partie. Mais lorsqu'un homme

veut vivre de deux vies superposées, lorsqu'il a dessein de n'établir

la vie ordinaire que pour mener en dehors et au-dessus d'elle une vie

désintéressée, lorsqu'il estime sa réussite, non d'après ce que la

première lui donnera mais d'après ce qu'il obtiendra de la seconde,

celui-là peut bien être troublé. La chose qu'il entreprend est

difficile, presque irréalisable. D'abord, parce qu'il est peu probable

qu'il soit doué pour deux genres d'effort si différents. Puis, le

temps et l'énergie qu'il portera d'un côté, il souffrira de l'enlever

à l'autre; la victoire même ne tardera pas à lui sembler vaine et

achetée trop chèrement. Ou bien il sera négligent ouvrier de la vie

pratique; la misère arrivera, les ronces et l'herbe envahiront sa

maison, tandis qu'il cultivera ses lis; ou bien, s'il construit

solidement son existence, il s'apercevra qu'il s'est dépensé à une

besogne inférieure, et que, comme un fondeur imprudent, il a usé son

feu et son bronze pour un piédestal tandis qu'il n'en reste plus pour

la statue. Burns sentait confusément qu'il entreprenait une chose

impossible, car il n'y a guère de besogne qui ne demande les deux

mains. Il comprenait ce qu'il y avait d'incompatible entre ses deux

désirs; ce manque de décision faisait naître l'inquiétude, et il en

souffrait, se sentant très seul.

Vous et Charlotte, vous êtes deux places de repos favorites pour

mon âme, dans sa marche errante à travers le désert fatigant,

plein d'épines de ce monde. Dieu sait que je ne suis pas fait

pour la lutte: je m'enorgueillis d'être un poète et j'ai besoin

qu'on me juge un homme sage; j'aimerais à être généreux et je

désire être riche. Après tout, j'ai bien peur d'être un homme

perdu. «Il y a des gens qui ont un tas de défauts, et je ne suis

qu'un pauvre mal-chanceux».

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 36 / 67 段