Nuit très épaisse, entoure mon abri,

Tempêtes hurlantes, mugissez sur ma tête,

Torrents troublés, gonflés par l'hiver,

Rugissez près de ma caverne solitaire.

Les ruisseaux de cristal au cours paisible,

Les séjours bruyants du vil genre humain,

Les brises d'ouest au souffle léger,

Ne conviennent pas à mon âme désespérée.

Engagés dans la cause du Droit,

Pour redresser des torts injustes,

Nous avons mené fortement la guerre de l'Honneur,

Mais le ciel nous refusa le succès.

La roue de la ruine a passé sur nous;

Pas un espoir n'ose nous accompagner;

Le vaste monde entier est devant nous,

Mais un monde sans un ami[782].

[Note 782: _Strathallan's Lament._]

Ailleurs ce sont deux amants qui se quittent en se disant adieu. Ils

ont pu passer d'Écosse en Irlande, d'où la fuite en France était plus

facile. Elle l'a accompagné jusque-là; elle doit le quitter et tout ce

drame tient en une petite pièce pleine de mouvement, de vaillance,

d'ineffable tristesse, qui a, ce qui est rare chez Burns, l'accent et

le tour romanesque des anciennes ballades. Le refrain en est

indiciblement mélancolique. Que de coeurs l'avaient confusément senti

en tristesse inarticulée!

«C'était pour notre roi légitime

Que nous avons quitté la grève de la douce Écosse;

C'était pour notre roi légitime

Que nous avons vu la terre irlandaise, ma chérie,

Que nous avons vu la terre irlandaise.

Maintenant tout ce qu'on pouvait humainement a été fait,

Et tout a été fait en vain;

Mon amour et ma terre natale, adieu,

Car il me faut traverser la mer, ma chérie,

Car il me faut traverser la mer.»

Il se détourna, il se détourna,

Sur la rive irlandaise;

Il donna aux rênes de sa bride une secousse,

Avec: «Adieu pour jamais, ma chérie,

Et adieu pour jamais.»

Le soldat revient des guerres,

Le matelot de la mer,

Mais moi j'ai quitté mon bien-aimé

Pour ne jamais nous revoir, mon chéri,

Pour ne jamais nous revoir.

Quand le jour est parti et la nuit venue,

Et que tout le monde est captif du sommeil;

Je pense à celui qui est au loin,

Pendant toute la nuit et je pleure, mon chéri,

Pendant toute la nuit, et je pleure[783].

[Note 783: _It was a' for our rightfu' King._]

Ailleurs c'est la voix d'un banni qui arrive de par delà les mers,

elle dit les douleurs de l'exil qui décolorent les cieux les plus

brillants, et cette pensée de retour et de vengeance qui met des

flammes dans les yeux des proscrits et entretient leur vie par la

haine.

Loin des amis et de la terre que j'aime,

Chassé par la cruelle haine de la fortune,

Loin de ma bien-aimée, j'erre;

Jamais plus je ne goûterai le bonheur,

Jamais plus je ne dois espérer trouver

Aise à mon labeur, confort à mon souci;

Quand le souvenir torture l'esprit,

Les plaisirs ne font que lever le voile du désespoir.

Les plus brillants climats me paraîtront mornes,

Les rivages fleuris me paraîtront déserts,

Jusqu'à ce que les destins, cessant d'être sévères,

Rendent l'Amitié, l'Amour et la Paix.

Jusqu'à ce que la Vengeance, au front lauré,

Ramène les proscrits au pays;

Et que chaque gars loyal et brave

Traverse les mers et retrouvé sa bien-aimée[784].

[Note 784: _Frae the Friend and Land I love._]

Parfois ce sont des notes plus légères mais presque aussi touchantes

et aussi justes. On y sent ces souvenirs royalistes, qui persistèrent

si longtemps et la façon dont ils persistaient. Ils se montraient dans

des chansons légères, un peu railleuses, le plus souvent chantées par

les femmes. Personne n'égale celles-ci pour faire entendre dans des

refrains, où vont leurs espoirs, au moyen de finesses, de sourires,

d'allusions qui sont toutes dans la voix et insaisissables. Qu'on

imagine cette jolie chanson si pimpante, si provocante, chantée par

une jolie et vaillante fille, à la barbe d'un officier hanovrien.

Comment essayer sans ridicule de mettre le doigt sur l'impertinence et

là charmante fidélité qui s'y jouent?

C'était un lundi matin,

Et très tôt dans l'année,

Que Charlie entra dans notre ville,

Le jeune chevalier.

Et Charlie est mon préféré,

Mon préféré, mon préféré,

Charlie est mon préféré,

Le jeune chevalier.

Comme il montait à pied la rue

Pour examiner la cité,

Oh! il aperçut une jolie fille

Qui regardait par la fenêtre.

Légèrement, il monta d'un bond l'escalier,

Et frappa à la porte,

Et la jolie fille se trouva toute prête

À laisser entrer le gars.

Il mit sa Jenny sur son genou,

Dans son costume des Hautes-Terres,

Car fièrement il savait la façon

De plaire à une jolie fille.

C'est sur cette montagne couverte de bruyères,

Et dans cette vallée pleine de taillis,

Nous n'osons pas aller traire les vaches

À cause de Charlie et de ses hommes.

Et Charlie est mon préféré,

Mon préféré, mon préféré,

Charlie est mon préféré,

Le jeune chevalier[785].

[Note 785: _Charlie, he's my darling._]

Ou celle-ci encore, un peu plus populaire:

Galettes de farine d'orge,

Galettes d'orge,

À la santé, ô gars des Hautes-Terres,

Des galettes d'orge.

Qui le premier dans un combat

Criera le premier «pourparler»?

Jamais les gars avec

Les galettes d'orge,

Les galettes de farine d'orge.

Qui, dans ses jours malheureux,

Fut loyal à Charlie?

Qui, sinon les gars avec

Les galettes d'orge,

Les galettes de farine d'orge[786]!

[Note 786: _Bannocks o' bearmeal._]

Quelquefois les souvenirs de fidélité remontaient plus haut, prenaient

un air historique comme dans cette complainte très belle:

Près du mur de ce château, quand le jour se clôt,

J'ai entendu un homme chanter, bien que sa tête fût grise;

Et, comme il chantait, ses larmes tombaient:

Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.

L'Église est en ruines, l'État est en discorde,

Tromperies, oppressions et guerres meurtrières,

Nous n'osons pas le dire, mais nous savons qui est à blâmer:

Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.

Mes sept beaux garçons pour Jacques ont tiré l'épée,

Maintenant je pleure autour de leurs lits verts dans le cimetière,

J'ai brisé le doux coeur de ma fidèle vieille femme:

Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.

Maintenant la vie est un fardeau qui me courbe,

Car j'ai perdu mes fils et lui a perdu sa couronne;

Mais jusqu'à mes derniers moments mes mots sont les mêmes:

Il n'y aura pas de paix jusqu'à ce que Jacques revienne[787].

[Note 787: _There'll never be Peace till Jamie comes

hame._]

Encore une fois, toutes ces pièces n'éclatèrent pas sur les lieux

mêmes; mais les impressions d'où elles naquirent, y furent ressenties.

Elles tombèrent alors dans l'âme du poète, puis, comme si le temps

n'existait pas dans certaines profondeurs intellectuelles, frémirent

un jour aussi vives, et trouvèrent, dans l'esprit du moment, des

paroles et un rhythme. Des heures comme celles qu'il passa sur les

pentes de Bannockburn et, à un moindre degré, sur la bruyère de

Culloden, peuvent prendre place avec l'après-midi où il écrasa le nid

de souris. En ces instants-là, dans l'âme ouverte par l'influence des

souvenirs, de la nature, ou de la compassion humaine, une main divine

jette des germes inaperçus qui seront un jour la richesse d'une vie et

les fleurs d'un génie. Il avait raison de dire: «Mon voyage à travers

les Hautes-Terres m'a véritablement inspiré et j'espère avoir amassé

une bonne provision d'idées poétiques nouvelles[788]».

[Note 788: _To Patrick Miller_, 28th Sept. 1787.]

Toute cette partie historique du voyage fut pour Burns féconde et

bienfaisante. Il vécut hors de lui-même et il en avait besoin. Même la

compagnie de Nichol, jacobite enragé, ne lui fut pas ici mauvaise;

elle entretint en lui un loyalisme un peu factice, et s'il eut à s'en

repentir plus tard, il n'importe. Il fut remué par des émotions, dont

quelques-unes étaient nobles et ajoutèrent leur noblesse à son âme.

* * * * *

Si les impressions de nature avaient été aussi abondantes et aussi

riches que les impressions historiques, ce voyage eût été fécond de

tous points. Il ne paraît pas que cela fût impossible. Par ses formes

plus vastes, ses mouvements plus marqués, ses accidents de terrain

plus variés et plus dramatiques, la contrée des Hautes-Terres est

mieux faite pour frapper le voyageur qui la traverse que les régions

moyennes des Borders. Elle peut plutôt prendre par surprise et

transporter du premier coup. Et justement la route que suivait Burns

est une de celles où se manifestent le mieux les caractères différents

du pays.

Il suffit d'aller de Crieff à Kenmore, par l'hôtellerie d'Amulrie, en

traversant l'admirable glen Almond et en remontant la rude Glen Quoich

par le lac Frenchie, pour avoir une des plus parfaites vues de vallées

que renferment les Highlands. «Certainement, dit Geikie, la plus large

région du plus sauvage paysage qui soit dans la Grande-Bretagne, est

comprise dans les cent milles carrés de montagnes et de ravins désolés

compris entre Glen Feshie et Gleen Quoich[789].» On est au bord de ce

district, à l'endroit où de la grâce se mêle à la grandeur. On suit la

base de montagnes d'un dessin imposant et tranquille, d'une couleur

grave, riche et tendre. Elles sont recouvertes, à la saison où Burns

les parcourait, de bruyères violettes et de mousses roussies ou

bronzées. Une lumière fine qui les baigne, adoucit tellement les

teintes que ces nobles montagnes ont l'air de traîner des manteaux de

vieux velours usé, pourpres et mordorés. Elles sont, ainsi revêtues,

pleines de douceur et de majesté. En même temps elles ont une

mélancolie si large et si attirante. Ce n'est pas une mélancolie

immobile. Toujours le paysage vit et continuellement se passionne en

grands mouvements de lumière, qui parfois ressemblent à des élans. Et

je ne veux pas parler des changements de ciel, des orages, mais

d'incessantes et délicates émotions de couleur, qui font palpiter le

paysage et ne sont possibles qu'avec les nuances particulières aux

pentes écossaises. Quand nous y passâmes, par un jour pur où erraient

quelques nuages, lorsque le soleil donnait, des taches vertes et gaies

s'éveillaient, de toutes parts et tout riait; lorsqu'une ombre

passait, elles s'éteignaient, et soudain tous les rochers gris

ressortaient et s'emparaient de la montagne morose; elle était tout en

mouvement comme un coeur partagé entre l'espoir et le chagrin.

[Note 789: A. Geikie, _Scenery of Scotland_, p. 218.]

Il suffit d'aller de Kenmore à Blair Athole, de visiter les chûtes

d'Aberfeldy, le parc de Killiecrankie, les cascades de Bruar et du

Tummel, pour voir rassemblés les accidents et les dislocations les

plus violents, les sites déchirés, les aspects torturés du pays

écossais; pour contempler l'étreinte des rochers et des torrents, et

leur fureur éternelle. On a, dans toute sa variété, avec ses efforts,

ses rages, ses souffrances, ses sanglots désespérés, ses hurlements

furieux, le combat de l'eau et de la montagne. On peut assister, dans

des rencontres particulières, aux prises des deux adversaires. On a là

une suite d'épisodes détachés, circonscrits, individuels, pour ainsi

dire, plus frappants, à première vue, que les paysages d'ensemble,

mais moins profonds. On peut y rencontrer ces secousses d'étonnement

et d'épouvante, qui touchent certaines âmes fermées aux impressions

plus élevées et d'un sens plus large que contiennent les étendues

harmoniques.

Et surtout il suffit d'aller de Blair Athole à Kingussie, de traverser

le dos des Grampiens, pour éprouver ce que l'Écosse peut inspirer de

plus grandiose, si l'on excepte peut-être la poésie redoutable des

îles de la côte ouest. On est sur un plateau, au niveau des hauts

sommets, au milieu d'un océan de vastes croupes arrondies et douces,

toutes d'égale hauteur, qui s'en vont dans tous les sens,

innombrables. Cet épanchement colossal semble sans direction et sans

bornes; on est n'importe où d'un monde de solitude. Comme les cimes

sont semblables de forme et d'élévation, l'oeil n'en choisit aucune et

l'effet se répand sur toute la masse. Le calme des ondulations donne à

ce spectacle quelque chose de définitif, qui est plus près de

l'éternité que l'effort violent des montagnes escarpées. Le silence et

l'abandon sont absolus. De temps en temps, un torrent qui mugit, un

lac aux bords inhabités qui ne luit que pour le ciel, resserrant

l'attention sur des objets séparés, donnent, pendant un instant, des

proportions humaines à ce sentiment immense, indéterminé, amorphe de

solitude cosmique. Mais bientôt ces détails disparaissent; l'on est

perdu de nouveau dans les vagues illimitées de cette mer couverte

d'une écume de bruyères et de rochers, spectacle d'une grandeur, d'une

tristesse, d'une solennité inexprimables. C'est d'une sublimité

paisible. À cause de la lenteur des lignes, il n'y a rien d'âpre, de

menaçant, mais plutôt une douceur majestueuse. On dirait la rêverie

affligée d'un dieu très bon. Tandis que les vallées sont encore faites

pour les chagrins humains, c'est ici comme une mélancolie primitive,

démesurée, uniforme, vague, élémentaire, qui n'a pas encore pris la

variété et la précision de la vie plus récente. Souvent, quand le

soleil embrase l'ouest, le ciel cramoisi, la pourpre illimitée des

bruyères enflammées jusqu'au fond des horizons, et les rochers

eux-mêmes devenus ardents, forment une scène d'une splendeur et d'un

deuil surhumains; on ne sait quelle pompe immense et sépulcrale, comme

pour les funérailles de Saturne, antique père des Dieux et des Hommes.

Sans doute ces aspects du paysage écossais changent chaque jour et on

ne les retrouve pas deux fois les mêmes. Mais leurs variations se

modulent sur un fond permanent, et chaque voyageur qui passe y peut

entendre une phrase différente de la même symphonie austère et

puissante. Or, Burns a été de Crieff à Kenmore; il a été de Kenmore à

Blair Athole, et de Blair Athole à Inverness, sans qu'aucune émotion

de nature, semble l'avoir touché, sans qu'aucune, du moins, apparaisse

dans son journal de voyage ou dans ses poésies. La grandiose

procession de montagnes s'est déroulée devant lui sans lui rien

inspirer. Les seuls vers qui s'y rapportent sont un fragment, écrit en

apercevant le village et le château de Kenmore dans le district de

Breadalbane. La pièce a de jolis traits et la description est exacte.

Mais il est facile de sentir que ce petit tableau d'un coin de pays

habité, et la déclamation vague qui le suit, sont bien loin des

grandes scènes de nature et de leurs pensées profondes.

Admirant la nature dans sa grâce la plus inculte,

Je parcours, d'un pas lassé, ces scènes du nord;

Par mainte vallée sinueuse, mainte pente ardue,

Séjours des nichées de grouse et des moutons craintifs,

Je poursuis, curieux, mon voyage solitaire.

Tout à coup, le fameux Breadalbane s'ouvre à ma vue,

Les escarpements qui se touchent sont séparés par de profondes gorges,

Les bois, sauvagement épars, revêtent leurs vastes flancs;

Le lac qui s'élargit au sein de collines

Remplit mes yeux de surprise et d'émerveillement;

La Tay doucement sinueuse dans son orgueil enfantin,

Le palais qui s'élève sur sa rive verdoyante,

Les pelouses frangées de bois, selon le goût natif de la nature,

Les monticules qu'elle a semés en hâte et sans soin,

Les arches du pont qui franchit la jeune rivière,

Le village scintillant dans le rayon d'après midi...

Des ardeurs poétiques gonflent mon sein,

Quand j'erre près de la hutte moussue de l'ermite,

Dans un vaste théâtre de bois suspendus,

Au rugissement incessant de ruisseaux qui trébuchent follement...

Ici la Poésie peut éveiller sa lyre célestement inspirée,

Et, avec une ardeur créatrice, regarder dans la nature;

Ici, à moitié réconcilié avec les injustices du sort,

Le Malheur, d'un pas plus léger, peut errer sauvagement,

Et la Désillusion, dans ces limites solitaires,

Trouver un baume qui adoucisse ses amères blessures;

Ici le Chagrin, frappé au coeur, peut vers le ciel tourner ses yeux,

Et la Vertu calomniée oublier et pardonner aux hommes[790].

[Note 790: _Verses written with in Pencil over the

chimney-piece, in the Parlour of the Inn at Kenmore,

Taymouth._]

Il n'a donc pas compris les paysages à aspects généraux. Si quelque

partie l'a frappé, c'est la partie moyenne de la route, le district

tourmenté de Kenmore à Blair Athole, un paysage à accidents séparés, à

épisodes bruyants et un peu mélodramatiques, comme les chutes d'eau,

les cascades. Et l'on en discerne bien les raisons; son âme n'était

pas une de ces âmes à rêveries prolongées, qui se nourrissent de

contemplations uniformes; c'était une âme à émotions brusques, à

secousses vives, que devaient prendre bien plutôt des sites

saisissants. Cette préférence même indique un esprit peu pénétré des

influences profondes de la nature. C'est le goût ordinaire des

touristes. Mais même sur ce point-là, il est facile de voir quelle

appréciation étroite il avait de ce genre de beautés. On a de lui des

pièces inspirées par quelques-uns de ces sites. Il suffit d'aller les

lire sur les lieux mêmes pour comprendre le peu de rapport qu'elles

ont avec eux.

Un des endroits qu'on visite, lorsqu'on descend du loch Tay dans la

direction de Dunkeld, sont les fameuses chûtes de Moness ou

d'Aberfeldy. Elles tombent par une gorge rocheuse, longue de plus de

deux milles. Au fond de hautes parois à pic, bondissent, blanchissent

et bruissent les eaux. Mais ce ne sont pas elles qui font la propre

beauté de ces lieux; c'est la végétation qui enferme ces chûtes sous

une voûte continue et épaisse. Un monde d'arbres et d'arbustes, de

sapins, de frênes, de noisetiers, de bouleaux, s'est emparé des deux

bords et s'est logé dans toutes les fissures. Ils se penchent, se

touchent et se croisent au-dessus de l'abîme, en sorte que les

cascades supérieures coulent derrière des voiles de branches. Des

mousses, des lierres, des plantes traînantes, tapissent les côtés, y

pendent en plis touffus; les parois sont creusées de mille petites

grottes, pleines de fins feuillages d'une fraîcheur et d'une

délicatesse féeriques. Ce berceau, qui empêche le soleil de pénétrer

autrement que par flèches et l'humidité de s'évaporer, entretient une

ombre et une tiédeur. Des filets clairs, qui suintent ou jaillissent

de tous les rochers, brillent dans les feuillages; une brume d'eau,

une poussière d'argent s'élève; toutes les branches, les brins d'herbe

scintillent de gouttelettes, et la dentelle des ramures est surbrodée

d'une dentelle de cristal qui tremble avec elle et, en tremblant,

laisse tomber des perles, aussitôt reformées. Il règne là un

crépuscule somptueusement et mystérieusement verdâtre, plus sombre

sous les sapins, plus pâle sous les hêtres et les bouleaux, dans les

profondeurs duquel éclatent des ors et des émeraudes, souvent en des

endroits si reculés qu'on dirait qu'ils s'y allument d'eux-mêmes.

C'est un palais tendu de velours vert, où s'alanguit une moiteur

voluptueuse, une retraite pleine d'alcôves pour les Oréades. On ne

peut s'y attarder sans penser à la rêverie merveilleuse, à la grotte

aérienne et irisée, où Shelley eût placé une des pauses de son

Alastor; ou mieux encore à la riche apparition forestière, luisante,

profonde, frissonnante de lumière, où Keats eût placé un des sommeils

de son Endymion.

Lorsqu'après avoir ainsi contemplé ce paysage, on ouvre son Burns,

curieux de voir ce qu'il en a saisi, on est tout dépaysé. Il n'y a

trouvé qu'un lieu de rendez-vous et matière à une petite chanson:

Jolie fillette, voulez-vous venir

Voulez-vous venir, voulez-vous venir,

Jolie fillette, voulez-vous venir

Vers les bouleaux d'Aberfeldy?

Maintenant l'été brille sur les pentes fleuries,

Et joue sur les ruisselets de cristal;

Venez, allons passer les jours clairs

Sous les bouleaux d'Aberfeldy.

Les petits oiselets chantent joyeusement,

Tandis qu'au-dessus d'eux les noisetiers pendent,

Ou ils volètent légèrement d'une aile folâtre,

Dans les bouleaux d'Aberfeldy.

Les parois se dressent comme de hauts murs,

Le ruisseau écumant, rugissant, profondément tombe,

Sous une voûte de verdures penchées et odorantes,

Sous les bouleaux d'Aberfeldy.

Les âpres escarpements sont couronnés de fleurs,

Tout blanc le ruisseau se verse en cataractes,

Et, remontant mouille, d'averses de brouillard,

Les bouleaux d'Aberfeldy.

Que les dons de la Fortune volent au hasard,

Ils n'obtiendront jamais un souhait de moi;

Suprêmement heureux avec l'amour et toi,

Dans les bouleaux d'Aberfeldy.

Jolie fillette voulez-vous venir,

Voulez-vous venir, voulez-vous venir

Jolie fillette, voulez-vous venir

Vers les bouleaux d'Aberfeldy[791]?

[Note 791: _The Birks of Aberfeldy._]

Burns avait l'oeil si juste qu'il ne pouvait pas ne pas saisir

quelques-uns des traits constitutifs de ce site. Il a aussi, on le

voit, éprouvé que ce séjour étrange semble fait pour des caresses.

Mais le fond mystérieux et les larges proportions ont échappé à son

esprit précis et moyen. Il n'est pas à l'échelle de la nature, il a

tout rapetissé, réduit; et, par là même, laissé en dehors l'expression

du paysage.

Il en est de même pour la pièce écrite sur les cascades de Bruar.

Celles-ci ont un caractère tout opposé aux chutes d'Aberfeldy. Une

montagne de granit fendue en deux; dans cette cassure, un torrent

déroule. Tout est nu; pas d'arbres, pas un arbuste, rien que des rocs

gris et rouges, des cascades, et du ciel. C'est une stérilité

puissante; on dirait la désolation inexorable et définitive d'un

cataclysme qui a, sur ce point, vaincu à jamais la vie. Le paysage,

déchiré par un spasme gigantesque, âpre, farouche, brûlé, ressemble à

un champ de bataille de Titans; un chaos de pierres, des entassements,

des écroulements de rocs, entre de monstrueux escarpements tourmentés,

hérissés de brisures et de saillies qui semblent, tant elles sont

violentes et incohérentes, produites par un craquement subit. Elles

ont l'air d'un arrêt dans un effondrement. Une lutte affreuse se

poursuit; les rocs sont rongés et tordus par l'eau qu'ils brisent et

tordent à leur tour, une convulsion démesurée continue à rouler dans

ce paysage tourmenté par tant de convulsions. La clameur du torrent,

que rien ne brise ou n'assourdit, monte des gouffres, rauque et

brutale. Les chutes puissantes s'étagent en une suite de gradins

énormes et disloqués. De vieux ponts de pierre, qui traversent le

ciel, tout en haut, semblent faire partie de la montagne et y mettent

une sorte de chemin dantesque. En été, il n'y a sur ce sol d'autres

ombres que les ombres raides, inanimées et noires des rochers; leurs

cassures brusques, leurs pans durement déchiquetés et leur couleur

sombre bouleversent encore davantage ce sol désordonné. On se demande

entre les mains de quel poète cette puissante révélation aurait toute

sa force. On pense à un Byron d'une étreinte plus précise, ou plutôt

encore à un Milton qui aurait cherché sur la terre les places de

malédiction.

Qu'y a découvert Burns? Ici encore il a trouvé un coin de vérité. Il a

bien senti que l'impression dominante de ce lieu était la disparition

ou l'impossibilité de la vie. Mais, au lieu de laisser ce sentiment

dans le paysage en conservant à celui-ci sa grandeur, il l'en a

extrait, l'a encore rapetissé en l'appliquant à un détail. Il imagine

que ces cascades de Bruar, fâchées d'être appauvries par le soleil,

demandent à leur propriétaire, le duc d'Athole, de planter leurs rives

d'arbres, afin que les poissons ne meurent pas sur les pierres

desséchées, que les oiseaux y trouvent un abri, le lièvre une

cachette, les amoureux de l'ombre et le poète un endroit où il puisse

rêver.

My lord, je le sais, votre noble oreille

Ne résiste pas à la souffrance;

Enhardi ainsi, je vous prie d'écouter

La plainte de votre humble serviteur:

Comment les rayons brûlants du hardi Phébus,

Flamboyants d'orgueil estival;

Séchant, flétrissant tout, épuisent mes ruisseaux écumants,

Et boivent mon flot de cristal...

Hier je pleurai presque de dépit et de rage

Quand le poète Burns arriva,

De ce que je me faisais voir à un barde

Avec mon canal à demi sec;

Je le sais, un panégyrique en rimes

Me fut promis, tel que j'étais;

Mais, si j'avais été dans ma splendeur,

C'est à genoux qu'il m'eût adoré.

Ici, écumant, tombant de rocs fendus,

Je cours en détours puissants;

Là, mon torrent bouillonnant jette une haute fumée,

Mugissant sauvagement en une cascade;

Quand je reçois toutes les sources et les fontaines

Telles que la Nature me les a données,

Je vaux, bien que je le dise moi-même,

La peine qu'on fasse un mille pour me venir voir.

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 35 / 67 段