découvre de la terrasse du château. Devant une rangée de montagnes qui
barre l'horizon du côté du Nord, une vaste plaine s'étend, unie et
riche, au milieu de laquelle le Forth coule avec de grands méandres
lumineux, formant une suite de péninsules vertes qui entrent les unes
dans les autres et alternent de chaque côté du fleuve. Au dire des
voyageurs, c'est un des plus beaux paysages qu'il y ait en Europe;
c'est sûrement un des plus nobles qu'il soit possible de concevoir.
Les lignes en sont si calmes et si imposantes, les sinuosités du
fleuve sont si majestueuses, les montagnes, dans leur contour ample et
sérieux et leur couleur d'un azur foncé admirable, sont si
solennelles, qu'on dirait un grand paysage historique, dessiné par un
maître aussi fier et grave que Poussin et plus puissant que lui, pour
servir de théâtre à de grandes actions humaines. Et en vérité c'est
ici le sol épique et héroïque de l'Écosse. Sans parler de Bannockburn,
voilà l'endroit où fut le vieux pont de bois près duquel Wallace
écrasa l'armée anglaise et sauva son pays. Les noms des deux grands
défenseurs de l'Écosse sont là réunis. Qu'on se rappelle les lectures
d'enfance de Burns, et ce qu'il en dit: «la vie de Wallace versa dans
mes veines une passion écossaise qui y bouillonnera jusqu'à ce que les
écluses de la vie se ferment dans le repos éternel,» et qu'on imagine
son enthousiasme, lorsqu'il salua ces lieux pleins de la mémoire de
son héros[757]. Il contemplait ce tableau admirable, au moment du jour
où il prend toute sa majesté, sous un de ces couchers de soleil qui
sont la magnificence de l'Écosse. Quand une lumière incarnate, en même
temps légère et profonde, s'épanche du ciel et, tout en laissant aux
objets leur fond de couleur, les rassemble dans une même nuance et en
simplifie les lignes agrandies, le merveilleux paysage s'harmonise
encore davantage et reçoit une beauté auguste. Il revêt alors, tant il
se spiritualise en un accord et une unité supérieurs, une expression
presque uniquement morale, une noblesse, un prestige, qui inspirent
une sorte de respect. Ce n'est plus une suite de montagnes et de
terrains, c'est le décor solennel et l'apothéose des souvenirs qui
s'élèvent de cette plaine. C'est un moment inoubliable, et il est
certain que Burns y assista: «Je reviens juste à l'instant du château
de Stirling, j'ai vu, par le soleil couchant, la perspective
magnifique des détours du Forth qui traverse la riche plaine de
Stirling et borde la plaine de Falkirk également riche[758].» Bien
qu'il n'ait pas pu lire ce spectacle avec la précision de notation que
nous, de ce temps-ci, y apportons, il est impossible, dans l'état
d'esprit où il était, qu'il n'en ait pas ressenti la grandeur.
[Note 757: Il avait songé et songeait peut-être encore à
écrire un poème sur Wallace. Voir la lettre _To Mrs Dunlop_,
15th Jan. 1787.]
[Note 758: _To Robert Muir_, 26th Aug. 1787.]
Cette journée, avec Bannockburn le matin et Stirling le soir, était
trop pour lui. Il redescendit du château, ivre de ce singulier
patriotisme historique, la tête pleine des visions de la royauté
d'autrefois, qui hantent le vieux palais[759]. Il était dans un état
d'excitation très grand. Lorsqu'il fut rentré à l'auberge, il n'y tint
plus et, selon la singulière habitude qu'il avait prise depuis quelque
temps d'écrire sur les vitres avec le diamant qu'il avait au doigt, il
traça les vers suivants:
[Note 759: Voir la lettre du Dr Adams à Currie. _Life of
Burns_, p. 40.]
Ici, jadis, les Stuarts régnèrent glorieux,
Et ordonnèrent les lois pour le bien de l'Écosse;
Mais maintenant, sans toit, leur palais subsiste,
Leur sceptre est tenu par d'autres mains;
Il est tombé, en vérité, tombé jusqu'à terre,
Où les reptiles rampants prennent naissance.
La lignée malheureuse des Stuarts est partie;
Une race étrangère occupe leur trône,
Une race idiote, perdue d'honneur;
Qui la connaît le mieux la méprise le plus[760].
[Note 760: _Written by Somebody on the Window of an Inn at
Stirling, on seeing the Royal Palace in Ruins._]
C'était une insulte bien gratuite à la famille régnante. C'était en
même temps une grosse imprudence. Ces vers firent plus de bruit que
Burns probablement ne s'y attendait. Ils furent copiés, reproduits et
attaqués dans des journaux. Quelques mois après, quand il fit des
démarches pour entrer dans l'excise, on les lui rappela: «J'ai été
interrogé comme un enfant sur mes affaires, et blâmé et tancé pour mon
inscription sur la fenêtre de Stirling[761].» Qui sait même le mal
qu'ils lui firent? Bien qu'il soit difficile de déterminer les
possibilités manquées, on ne peut s'empêcher de penser que, sans cet
outrage, il eût pu avoir du gouvernement une de ces pensions données
alors aux hommes de lettres, à laquelle personne n'avait plus droit
que lui, qu'il n'obtint jamais et qui eût changé sa vie. Mais pour le
moment il ne s'inquiétait pas de ces choses futures, et il continua sa
route, tout entier aux choses du passé.
[Note 761: _To Clarinda_, 27th Jan. 1788.]
Cette ardeur patriotique persista pendant la plus grande partie du
voyage; elle en est même la note caractéristique. De chacun des champs
de bataille qu'il visita, et ils ne manquent point sur cette route qui
pénètre dans les Hautes-Terres, Burns semble avoir rapporté de
durables impressions. Elles ne se manifestèrent pas à l'endroit et au
moment mêmes; ainsi que l'ode de Bruce, elles attendirent leur heure
d'inspiration. Mais dans ses chansons reparaissent presque tous les
noms de ces combats.
En sortant de Stirling, près de la petite ville de Dunblane, il
rencontra l'endroit où, lors de la première révolte jacobite de 1715,
fut livrée la bataille de Sheriffmuir. Ce fut une singulière bataille.
L'armée jacobite commandée par le comte de Mar, et l'armée royaliste
sous les ordres du duc d'Argyle, étaient séparées par un renflement de
terrain qui a la forme d'une calotte sphérique très régulière, en
sorte que, en quelque point qu'on se trouve de la base, la vue est
coupée par une courbe qui semble toujours la même. Il advint que les
deux armées, invisibles l'une à l'autre, n'arrivèrent pas à se
rencontrer de front, et que chacune, cherchant l'ennemi à droite,
déborda la gauche de l'autre[762]. Il en résulta deux victoires et
deux défaites: la droite de Mar ayant enfoncé la gauche d'Argyle, et
la droite d'Argyle ayant dispersé la gauche de Mar; si bien qu'à la
fin les deux adversaires restèrent l'un en face de l'autre, surpris
d'être vainqueurs et vaincus en même temps. Ils revendiquèrent tous
deux la journée. En réalité l'avantage était resté à Argyle. Ce
dénoûment bizarre avait été célébré par une ancienne chanson, dont le
refrain rendait bien la stupéfaction des deux partis:
[Note 762: Cette situation est très bien expliquée par Hill
Burton, _History of Scotland_, t. VIII, p. 316-20.]
D'aucuns disent que nous gagnâmes,
D'aucuns disent qu'ils gagnèrent,
Et d'aucuns disent que personne n'a gagné du tout, homme:
Mais d'une chose je suis sûr,
C'est qu'à Sheriffmuir
Il y eut une bataille que j'ai vue, homme:
Et nous nous sauvâmes et ils se sauvèrent,
Et ils se sauvèrent et nous nous sauvâmes,
Et nous nous sauvâmes et ils se sauvèrent bien loin, homme[763].
[Note 763: On trouvera cette vieille chanson, _The Battle of
Sheriff-Muir_, dans toutes les collections de chansons
écossaises; nous la prenons dans le recueil de Whitelaw.]
Tout en conservant un peu de la raillerie du vieux couplet, Burns
évoqua un tableau plus tragique. Ce qui semble l'avoir frappé c'est la
fureur de ces chocs, où les Highlanders, après avoir enfoncé leurs
bonnets bleus sur leurs yeux, partaient en courant, déchargeaient
leurs fusils et leurs pistolets, les jetaient et, se ruant sur
l'ennemi, tailladaient à grands coups de claymore. Il eut comme la
sensation de la rapidité, du halètement et du cliquetis de ces
rencontres sans fumée, muettes, blêmes et farouches comme toutes les
mêlées à l'arme blanche, dont les morts ont une expression haineuse et
montrent leurs dents serrées.
«Ô venez-vous ici pour fuir la bataille
Ou garder les moutons avec moi, homme?
Ou bien étiez-vous à Sherra-Moor,
Et vîtes-vous la bataille, homme?»--
«J'ai vu la bataille, rade et drue,
Et maint fossé coulait rouge et fumant;
De crainte mon coeur battait
D'entendre les coups, de voir par nuées
Les clans sortir des bois, en haillons de tartans,
Qui voulaient saisir les trois royaumes, homme.
Les gars en habits rouges, avec les cocardes noires,
Ne furent pas lents à les rencontrer, homme;
Ils s'élancèrent et poussèrent, et le sang jaillit,
Et maint corps tomba, homme.
Le grand Argyle conduisait ses files,
Je crois qu'elles brillaient à vingt milles;
Ils frappèrent dans les clans comme dans des jeux de quilles,
Ils coupaient, tailladaient, les claymores tintaient,
Et à travers tout ils fonçaient et hachaient et brisaient,
Si bien que ceux qui devaient mourir, moururent, homme.
Mais si vous aviez vu les gare en kilts
Et en culottes de tartan bigarré,
Quand, face à face, ils défièrent mes whigs
Et les fidèles du covenant.
En lignes étendues en long et en large,
Quand les bayonnettes rencontrèrent les boucliers,
Et que des milliers se ruaient à la charge,
Avec la fureur des Hautes-Terres, hors des fourreaux
Ils tirèrent leurs lames mortelles, si bien que hors d'haleine
Les nôtres s'enfuirent comme des colombes effrayées, homme.
Ils ont perdu quelques vaillants gentilshommes,
Parmi les clans des Hautes-Terres, homme!
Je crains que mylord Panmure ne soit tué
Ou aux mains de ses ennemis, homme.
Maintenant si tu veux chanter cette double fuite;
Les uns tombèrent pour l'injustice, les autres pour le droit;
Mais beaucoup dirent bonne nuit au monde;
Dis comment, pêle-mêle, au bruit des mousquets,
Les Tories tombèrent et les Whigs vers l'enfer
S'enfuirent en troupes épouvantées, homme[764].
[Note 764: _The Battle of Sheriff-Muir._]
Un peu plus haut, il rencontra le site de la bataille de
Killiecrankie. C'est une des plus populaires de l'histoire écossaise,
non pas autant par l'importance des forces qui y furent engagées ou
des événements qui y furent décidés, que par le cadre formidable du
paysage, par les circonstances qui sont caractéristiques des
rencontres entre highlanders et réguliers, et par le trépas de
Claverhouse, vicomte de Dundee, le chef du parti royaliste. La passe
de Killiecrankie, étroite et noire, pénètre tortueusement entre deux
murailles de rochers souvent à pic, dressées l'une contre l'autre. À
leurs pieds, un torrent bondit, rugit et écume en chutes et
cataractes, ou file d'un trait, sombre, sourd, lisse et luisant comme
une coulée de métal, avec un air plus dangereux encore. On pense à
ces redoutables défilés faits pour l'égorgement d'une armée. C'est au
haut de cette passe que Mackay, le général anglais, avait rangé son
armée sur un plateau étroit, entre cette gorge qu'il venait de
traverser et des pentes escarpées de montagnes[765]. Celles-ci étaient
occupées par Dundee et ses highlanders Jacobites. Se lançant sur la
déclivité du terrain, ils se ruèrent sur l'armée anglaise, avec une
force d'avalanche, et la précipitèrent dans la passe, où ils se
jetèrent pêle-mêle avec elle. Ils massacrèrent leurs adversaires
jusque parmi les rocs du torrent[766]. On montre encore _le saut du
soldat_, où un des vaincus, sentant au-dessus de ses épaules la
claymore d'un highlander, franchit un des bras du torrent d'un bond
désespéré. En quelques instants 2000 hommes furent sabrés ou noyés
dans ce gouffre. Mais le général vainqueur tomba atteint dans le geste
même de la victoire; au moment où, le bras levé, il agitait son
chapeau, une balle le frappa au défaut de la cuirasse, près de
l'aisselle[767]. Avec l'ambitieux et habile Claverhouse, tombèrent les
dernières espérances de Jacques II. Ces choses se passèrent le 24 Juin
1689.
[Note 765: Lire, sur cette marche à travers la passe,
Macaulay, _History of England_, ch. XIII.]
[Note 766: Voir une très claire description dans Hill
Burton, _History of Scotland_, tome VII, p. 375-83.--Un
tableau très pittoresque de la _furia_ des Highlanders dans
Walter Scott, _Tales of a grand Father_, chap. LVI,--et le
récit de Macaulay, _History of England_, chap. XIII.]
[Note 767: Walter Scott, _Tales of a grand Father_, chap.
LVI.]
Il était peu probable que Burns parcourrait ces lieux célèbres sans en
recevoir une émotion. Et en effet on a de lui une bataille de
Killiecrankie, comme on avait eu une bataille de Sheriffmuir.
«D'où venez-vous si brave, garçon,
D'où venez-vous si faraud, Ô?
D'où venez-vous si brave, garçon?
Avez-vous passé par Killiecrankie, Ô?
Si vous aviez été où j'ai été,
Vous ne seriez pas si fringant, Ô;
Et si vous aviez vu ce que j'ai vu,
Sur les pentes de Killiecrankie, Ô.
Je me suis battu sur terre et battu sur mer,
Et battu à la maison avec ma vieille tante, Ô;
Mais j'ai rencontré le démon et Dundee,
Sur les pentes de Killiecrankie, Ô.
Le hardi Pitcur tomba dans un sillon,
Et Claverhouse reçut un mauvais coup, Ô;
Sans quoi, j'aurais repu un épervier d'Athole,
Sur les pentes de Killiecrankie, Ô.[768]
[Note 768: _The Battle of Killiecrankie._]
D'après le ton même de ces pièces, on voit que Burns reflétait avec
justesse le sentiment écossais, que ce fût le haut enthousiasme d'une
grande action nationale comme à Bannockburn ou le défi railleur et
goguenard de rencontres moins décisives.
Il n'est pas surprenant qu'en arrivant sur le champ de bataille de
Culloden, il ait éprouvé une émotion très poignante. C'est pour les
voyageurs les plus indifférents une promenade attristante que de
traverser cette lande marécageuse, plate et sombre. Sauf une petite
colline noirâtre, couronnée de sapins funèbres qui lui donnent un air
de cimetière, la monotone étendue brune des bruyères s'allonge de
toutes parts, a peine tachetée de quelques plaques vertes, aux
endroits où les morts furent enterrés[769]. Pour un Écossais qui sait
les détails et les conséquences de la bataille, cette tristesse du
lieu s'accroît et se précise de souvenirs et de regrets. Que de fautes
commises, dont une seule évitée eût pu changer la face et la suite des
choses! Cette vaste plaine, unie comme un champ de manoeuvres pour
l'artillerie et la cavalerie, était le pire terrain qu'on pût choisir
pour les malheureux highlanders. «Il est impossible, dit Hill Burton,
de regarder ce désert, sans un sentiment de compassion, pour
l'impuissance d'une armée de highlanders en un pareil endroit[770].»
Au dernier moment, lord George Murray avait proposé de se retirer
derrière la petite rivière de la Nairn et d'y attendre des renforts.
Si on l'avait écouté, rien peut-être n'était perdu. Et si du moins ces
malheureux avaient combattu dans des conditions ordinaires, mais non!
Toute la nuit on les a surmenés, dans une marche pour surprendre le
camp ennemi. Ils sont arrivés en vue des tentes, quand l'aurore
paraissait et que les tambours battaient le réveil[771]. Le coup est
manqué; il faut regagner les positions. Au moment où l'ennemi arrive,
ils sont tellement harassés de fatigue, minés par la faim, exténués de
sommeil et d'épuisement, qu'on est obligé de les secouer pour les
réveiller[772]. Quand ils sont rangés en bataille, les boulets ennemis
«font des sentiers» dans leurs rangs; ils sont sans cavalerie, et ont
quelques canons dont les artilleurs sont absents. Ils demandent avec
rage la permission de courir en avant; des ordres tardifs et mal
donnés les lancent par fragments, une aile avant l'autre; des
tiraillements d'amour-propre entre les clans brisent l'unité et
l'impétuosité de l'élan. Les highlanders se jettent en désordre dans
la fusillade, sur les baïonnettes des Anglais, et tombent par
tas[773]. La déroute est rapide et irrémédiable; c'est la fin du bref
et brillant roman de Charles-Édouard, la dernière des batailles où ait
palpité le coeur de l'Écosse. Et rien pour éclairer ce désastre. Sur
cette lande funeste, funèbre et farouche, pèse encore la cruauté des
vainqueurs. Des moribonds égorgés, des prisonniers fusillés ou
assommés à coups de crosse; ces masures, où des bergers avaient
recueilli des blessés, mises en flammes, les portes fermées, et
croulant sur des clameurs désespérées; ces fuyards hachés à coups de
sabre, toutes les horreurs s'ajoutent à l'horreur de cette plaine
maudite[774].
[Note 769: Voir le _Guide to Culloden Moor_, by Peter
Anderson of Inverness, avec le plan.]
[Note 770: Hill Burton, _History of Scotland_, tome VIII, p.
488.]
[Note 771: Hill Burton, _Id._]
[Note 772: Walter Scott, _Tales of a grand Father_, chap.
LXXXIII.]
[Note 773: Il y a une très complète description de la
bataille dans le _Guide_ de Peter Anderson; voir aussi le
récit de Walter Scott, chap. LXXXIII et les pages d'Amédée
Pichot dans son _Histoire de Charles-Édouard_, chap. XXXI et
XXXII.]
[Note 774: Voir les extraits des _Jacobite memoirs of the
Rebellion of 1745_, de Robert Chambers, donnés par Peter
Andersen.]
Ces désastres, ces forfaits étaient encore récents, à l'époque où
Burns visita le champ de bataille. Il y apportait la pensée de la part
prise par son père à cette révolte «de 45», et il était
particulièrement disposé à ressentir tout ce qui s'y rattachait. Dans
son journal, il a noté cette visite en quelques mots mais qui semblent
contenir bien des choses qu'il ne se souciait pas d'écrire: «Traversé
le moor de Culloden, réflexions sur le champ de bataille». Ces
réflexions portaient sans doute sur ces désespoirs causés par tant de
vies fauchées.
La jolie fille d'Inverness
Ne peut plus connaître ni joie, ni plaisir;
Car, le soir et le matin, elle dit: hélas!
Et toujours les pleurs amers aveuglent ses yeux.
Moor de Drumossie--jour de Drumossie:
Ce fut un affreux jour pour moi!
Car là j'ai perdu mon père aimé,
Mon père aimé et trois frères.
Leur linceul fut l'argile sanglante,
Leurs tombes, on les voit verdir:
Et près d'eux gît le plus cher gars
Qu'ait jamais béni le regard d'une femme!
Maintenant malheur sur toi, ô cruel seigneur,
Homme de sang, je crois que tu l'es,
Car tu as rendu désespéré maint coeur
Qui jamais ne blessa ni les tiens ni toi[775].
[Note 775: _The Lovely Lass of Inverness._]
Et des morts de Culloden sortit aussi cette plainte plus touchante
encore, la _Lamentation de la veuve des Hautes-Terres_.
Oh! je suis venue dans les basses terres,
Ochon, ochon, ochrie!
Sans un penny dans ma bourse,
Pour m'acheter un repas.
Ce n'était pas ainsi dans les collines des Hautes-Terres,
Ochon, ochon, ochrie!
Pas une femme dans la vaste contrée
N'était aussi heureuse que moi.
Car alors je possédais vingt vaches,
Ochon, ochon, ochrie!
Qui paissaient là-bas sur la haute colline
Et me donnaient du lait.
Et là-bas j'avais trois-vingts brebis,
Ochon, ochon, ochrie!
Qui bondissaient sur les jolies collines
Et me donnaient de la laine.
J'étais la plus heureuse de tout le clan;
Tristement, tristement je puis gémir,
Car Donald était l'homme le plus beau,
Et Donald était à moi.
Lorsque Charlie Stuart arriva enfin,
Si loin, pour nous rendre libres,
Le bras de mon Donald était nécessaire
À l'Écosse et à moi.
Leur triste sort, qu'ai-je besoin de le dire?
Le droit dut céder à l'injustice;
Mon Donald et sa contrée tombèrent
Sur le champ de Culloden.
Ochon! ô Donald, oh!
Ochon, ochon, ochrie!
Pas une femme dans le vaste monde
Aussi misérable maintenant que moi[776].
[Note 776: _The Highland Widow's Lament._]
Mais, outre celles-là, Burns semble avoir recueilli d'autres
impressions, éparses par tout le pays. La répression, après la
victoire de Culloden, fut une des plus atroces et implacables qui
aient jamais éteint dans le sang les cendres d'une rébellion. Elle a
laissé sur le duc de Cumberland une marque indélébile; il porte dans
l'histoire le nom de boucher. Le pays entier fut saccagé de fond en
comble; «on pouvait voyager des journées à travers les vallées
dépeuplées, sans voir une cheminée fumer ou entendre un coq
chanter[777].» Les hommes furent traqués et abattus à coups de fusils
comme, des loups, les châteaux démolis, les chaumières incendiées, les
troupeaux enlevés, les femmes et les enfants jetés nus, grelottants
dans la nuit et les solitudes glaciales des monts[778]. On en voyait
qui se traînaient derrière les pillards et imploraient un peu de sang
ou les entrailles de leurs propres troupeaux. Ils périssaient de
froid et de faim[779]. La sauvagerie des soldats était parfois plus
hideuse, «ils furent coupables de toutes sortes d'outrages envers les
femmes, la vieillesse et l'enfance[780].» Une mare de sang auprès de
décombres calcinés était le tableau de tout le pays. Heureux lorsque
les hommes pouvaient s'échapper, fuir à l'étranger pour un exil sans
terme. On peut imaginer ce que des temps pareils voient de douleurs,
de séparations, de déchirements, temps exécrés où toutes les figures
ont des larmes. Une immense malédiction, faite de milliers de
sanglots, de gémissements, d'adieux et de râles, monta de partout, des
vallées, de la plaine, des collines, des monts, comme le cri de
l'Écosse. Il sembla que le vent qui passait sur les bruyères portait
des plaintes humaines et disait au ciel des choses douloureuses.
[Note 777: R. Chambers, cité par Peter Anderson, p. 103.]
[Note 778: Smollett, cité par Peter Anderson, p. 103.]
[Note 779: Lord Mahon, _History of England_.]
[Note 780: Walter Scott, _Tales of a grand Father_, chap.
LXXXIV.--Voir aussi ces horreurs dans Amédée Pichot, chap.
XXXIII.]
Dans une ode admirable de colère et de courage qu'il a appelée _Les
Larmes de l'Écosse_, et qui le fera vivre comme poète, Smollett avait
exprimé cette suprême affliction de sa patrie.
«Gémis, malheureuse Calédonie, gémis
Sur ta paix bannie, tes lauriers déchirés!
Tes fils, longtemps fameux pour leur valeur,
Sont étendus égorgés sur leur sol natal;
Tes toits hospitaliers
N'invitent plus l'étranger vers la porte;
Effondrés en ruines fumantes, ils gisent,
Monuments de la cruauté.
Oh! cause funeste, oh! matin fatal
Que les âges à venir maudiront!
Les fils se tenaient contre leur père,
Le père versait le sang de ses enfants.
Cependant, quand la rage de la bataille cessa,
L'âme du vainqueur ne fut pas apaisée;
Les abandonnés, les nus durent sentir
Les flammes dévorantes et l'acier meurtrier.
La pieuse mère, vouée à la mort,
Abandonnée, erre sur la bruyère;
L'aigre vent siffle autour de sa tête;
Ses orphelins sans force pleurent pour avoir du pain;
Dépourvue d'abri, de nourriture, d'amis,
Elle regarde les ombres de la nuit descendre,
Et, étendue sous les cieux incléments,
Sanglote sur ses pauvres bébés et meurt.
Tant que du sang chaud mouillera mes veines,
Et que le souvenir en moi régnera non affaibli,
Le ressentiment du destin de ma patrie
Battra dans ma poitrine filiale;
Et, en dépit de son ennemi insultant,
Mon vers sympathisant coulera:
«Gémis, malheureuse Calédonie, gémis
Sur ta paix bannie et tes lauriers déchirés[781].»
[Note 781: Smollett, _The tears of Scotland_.]
Lors du passage de Burns dans ces régions, les traces de ces
sauvageries n'étaient pas encore recouvertes. Il put apercevoir les
ruines de plus d'un château et s'arrêter, dans mainte vallée déserte,
devant des décombres de hameaux brûlés. Des coeurs saignaient encore.
Il rencontra des visages qui portaient toujours l'expression de ces
temps-là. Il connut des veuves, des orphelins, de vieilles filles
restées fidèles à un mort ou à un proscrit. Il glana ces douleurs.
Avec une résonnance d'âme très belle, il fut ému de ces chagrins. Il
sentit vivre encore, dans les allusions, dans les causeries, dans les
refrains, l'indestructible dévoûment aux Stuarts; il admira les
fidélités indomptables qui s'obstinaient dans ces âmes de granit. Les
tenaces bruyères, attachées à leurs rocs, sont ainsi tordues par les
rafales et leur résistent. C'est son honneur d'avoir éprouvé ce qui
survivait de ces jours de calamité et d'angoisse. Avec moins
d'emportement que Smollett, avec plus de poésie et un sentiment plus
humain des afflictions particulières, il recueillit les dernières
larmes de l'Écosse.
Il y a toute une suite de pièces qui se rassemblent autour de ce
sujet. Tantôt c'est un fugitif qui, caché parmi des rochers, attendant
de pouvoir passer à l'étranger, écoute l'ouragan gronder et répondre
au tumulte de son coeur. Cette pièce s'appelle la _Lamentation de
Strathallan_; elle est placée dans la bouche de James Drummond,
vicomte de Strathallan, qui, après la mort de son père tué à Culloden,
parvint avec quelques-uns de ses compagnons à fuir en France, où il
mourut.