poète accablé, ricanant et buvant, est une chose navrante. Ce bout de
lettre est tout un tableau cruel qu'on dirait fait pour fournir un
sujet à Hogarth. Il se tira d'affaire cette fois, probablement en
donnant caution ou en versant une somme d'argent. On a retrouvé le
papier qui le libérait de ce mandat ainsi racheté; il est daté du
lendemain de la lettre précédente. Burns le porta longtemps sur lui à
en juger par l'usure; il y avait écrit au crayon deux vers obscènes,
refrain d'une vieille chanson[731]. C'était, avec des détails plus
communs, la même aventure que celle qui avait failli l'envoyer en
prison un an auparavant. Ce n'était pas la seule qui pût l'inquiéter à
Édimbourg, car il avoua plus tard avoir connu «dans la Cowgate une
garce des Hautes-Terres qui lui a donné trois bâtards d'un coup[732].»
Malheureusement pour lui ce n'était pas le dernier de ces épisodes.
[Note 731: Scott Douglas, tom. IV, p. 261.]
[Note 732: _To George Thomson._ Lettre XXV.]
VOYAGE DANS LES HIGHLANDS, IMPRESSIONS HISTORIQUES ET PATRIOTIQUES.
Aussitôt dégagé de ces embarras, il entreprit un voyage dans les
Hautes-Terres. Dans l'état d'esprit où il était, tout valait mieux que
de demeurer à Édimbourg, en face de lui-même. Il était à ce stade de
prostration, d'abandon et d'indifférence de soi-même, où une secousse
est nécessaire.
Il devait partir en compagnie d'un de ses amis de l'hiver précédent,
William Nicol, maître de latin à la High School d'Édimbourg, l'école
où presque tous les garçons de la ville commençaient leur éducation
avant d'entrer à l'Université. Ce Nicol était un singulier compagnon
avec qui se mettre en route[733]. Ce n'est pas qu'il manquât de
qualités. Sa vie était sortie d'un rude vouloir. Fils d'une pauvre
paysanne veuve, il avait reçu sa première éducation et les éléments du
latin d'un maître d'école ambulant, nommé John Orr, qui s'était
instruit tout seul et, incapable de se fixer nulle part, menait une
vie de pédagogue nomade. Encore gamin, Nicol avait ouvert une école
dans la chaumière de sa mère; mais il fallait que celle-ci fût
toujours là; quand elle avait le dos tourné, maître et élèves
pillaient l'armoire. De ces débuts, si caractéristiques encore de
l'éducation écossaise, il était arrivé à suivre les cours de
l'Université d'Édimbourg et à se distinguer. Il était devenu un
latiniste remarquable. C'était un esprit solide, âpre, fort, rétentif,
semble-t-il. Il avait un coeur chaud et emporté. «Il eût été n'importe
où pour aider les vues et les désirs d'un ami, mais quand la basse
jalousie, la ruse ou la tricherie égoïste se montraient, son esprit
s'enflammait jusqu'à la fureur et la démence[734].» Avec ces qualités,
il était grossier, vaniteux, brutal, cynique, colérique et ivrogne. Il
était resté un paysan inculte et rugueux; son cerveau avait acquis des
connaissances sans en être modifié. C'était un de ces pédants en qui
le savoir se tourne en orgueil et cet orgueil en cynisme. C'était un
cuistre dans un rustre. Il avait des colères de taureau. Il malmenait
et battait ses élèves. C'est lui qui faisait mettre en rang des élèves
qu'il avait à fouetter, quelquefois une douzaine. Quand tout était
prêt, il envoyait un message aimable à son collègue Mr Cruikshank pour
l'inviter «à venir entendre son orgue». Cruikshank présent, il
commençait à administrer une flagellation rapide, en montant et en
descendant ce singulier clavier, «il tirait des patients, dit
Chambers, une variété de notes que, s'il avait été un musicien plus
savant, il aurait probablement appelée une _bravura_». Il faut dire
que c'étaient les habitudes scolaires et que, à l'occasion, Cruikshank
lui rendait la pareille[735]. Un jour Nicol frappa le recteur de
l'école. Celui-ci était alors le docteur Adam, homme excellent,
respecté, «si consciencieux, si patient, si aimable, si candide[736],»
dont ses élèves conservaient tous un souvenir attendri. C'est lui qui
sur le point d'expirer, n'ayant pas perdu le goût de ses classes, dit:
«Il commence à faire noir, mes enfants, nous finirons l'explication
demain[737].» C'était la nuit de la mort. Il fallait être une brute
furibonde pour lever la main sur cet être inoffensif. Dans sa
tranquille mansuétude, le docteur Adam était prêt à pardonner à Nicol;
il lui écrivit pour lui rendre des excuses faciles[738]. Buté dans sa
dure opiniâtreté, Nicol refusa et dut quitter l'École. Il gagna sa vie
à donner des leçons de latin et à traduire en latin les thèses des
étudiants en médecine. Il mourut en 1797 des suites de son
intempérance habituelle. Tel était le compagnon de voyage de Burns.
«Qu'un homme se garde de tenir compagnie avec des personnes colériques
et querelleuses, car elles l'engageront dans leurs propres querelles»
dit Bacon dans son _Essai sur les Voyages_. Burns était mal tombé; il
se comparait lui-même, avec Nicol à ses côtés, à un homme qui
voyagerait avec un tromblon chargé et armé[739]. Nicol, avec l'amour
du paradoxe, le dénigrement et le mécontentement qui se trouvent chez
les gens de son espèce et qui ne sont que les diverses provenances
d'un orgueil aigri, était un jacobite fougueux[740]. C'est un point à
noter, car il contribua peut-être à la physionomie et aux résultats du
voyage.
[Note 733: Voir sur ce Nicol, le portrait qu'en trace
Currie, _Life of Burns_, p. 41-42.--Pour les détails
biographiques voir _The History of the High School of
Edinburgh_, by William Steven. D. D., appendix VI, p. 94.]
[Note 734: W. Steven. _History of the High School._]
[Note 735: R. Chambers. _Domestic Annals Scotland_, tom.
III, p. 223.]
[Note 736: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 4.]
[Note 737: Id., p. 213.]
[Note 738: R. Chambers, tom. II, p. 207, en note.]
[Note 739: R. Chambers, tom. II, p. 207.]
[Note 740: _Lettre du Dr Adair à Currie._]
* * * * *
Les voyageurs se mirent en route le samedi 25 août 1787. Ils partirent
dans une chaise de poste qu'ils avaient louée. C'était une mauvaise
condition pour un voyage de ce genre; mais il est probable que le
professeur Nicol n'était pas un cavalier fort habile. L'itinéraire,
qui s'en allait vers le Nord par Stirling, Crieff, Kenmore,
Blair-Athole, remontait jusqu'à Inverness, puis, tournant par Elgin,
Macduff et Aberdeen, redescendait le long de la côte de la mer du Nord
par Stonehaven, Montrose, Arbroath et Dundee, prenait par Perth et
Kinross et rentrait à Édimbourg en traversant le Forth. Il est inutile
de suivre Burns à travers tous les détails de son voyage, bien que le
journal qu'il en a tenu permette de le faire. Il suffit d'en dégager
les impressions qu'il y a rencontrées, celles qui ont pu être des
acquisitions pour son esprit, de voir ce qu'il en a rapporté de
poésie.
À sa sortie d'Édimbourg, la route que les deux voyageurs suivaient
entre dans une région semée de souvenirs historiques. Burns en fut dès
les premiers pas saisi. Quelques heures seulement après le départ, il
aperçut les ruines du château de Linlithgow, l'ancienne résidence de
la royauté écossaise. Avec ses tours démolies, ses pignons ébréchés,
ses murailles sans toiture et trouées de baies vides, sa fontaine
délabrée au milieu du quadrangle envahi par l'herbe, son air
d'écroulement et sa situation sur le promontoire d'un petit lac
solitaire assombri par des bois, il est d'une imposante mélancolie.
Burns s'y arrêta. Il voulut voir la grande chambre, ouverte aux
vents, où naquit Marie Stuart. Il nota ce mélange de grâce et de
gravité qu'offrent ces ruines dans ce paysage délicat. «Linlithgow, un
air de grandeur rude, déchue et oisive, une situation d'un charme
rural et retiré. Le vieux palais grossier, une ruine assez belle mais
mélancolique, joliment située sur une petite élévation près de la
berge du lac[741].» À côté du palais, se trouve une église dédiée à
Saint Michel, patron du bourg, un des meilleurs spécimens de la
primitive architecture gothique en Écosse. Il la visita aussi et y
retrouva un ancien ennemi. «Une assez bonne vieille église gothique,
l'infâme escabeau de pénitence établi, à la vieille mode romaine, dans
une situation élevée. Quelle pauvre mesquine chose est un endroit de
culte presbytérien, sale, étroit, squalide, blotti dans un coin d'une
vieille grande construction papiste comme Linlithgow ou mieux encore
Melrose. Les cérémonies et l'apparat, si on les introduit
judicieusement, sont absolument nécessaires pour la masse du genre
humain, aussi bien dans les affaires civiles que religieuses[741].»
Ces réflexions ont leur intérêt. Elles montrent que Burns pressentait
un mouvement qui s'est produit plus tard, qui opère encore
aujourd'hui, dans l'église écossaise et peu à peu ramène des
cérémonies, des costumes et de la musique dans la nudité et la
sécheresse du culte presbytérien. Elles montrent aussi, et ce point
n'est pas sans importance, qu'une certaine réflexion s'alliait à ses
goûts d'artiste, pour lui faire regretter la pompe, le déploiement de
fêtes et de représentations, inséparables, dans sa pensée, de la race
royale et fastueuse dont le départ avait appauvri et décoloré la vie
écossaise.
[Note 741: _Journal of the Highland Tour_, Saturday 6th
1787.]
Le lendemain, dès le matin, les deux voyageurs traversèrent le Moor de
Falkirk, célèbre par ses deux batailles. C'est là que Charles-Édouard
remporta en 1746 sur le général Hawley le dernier de ses succès. C'est
là surtout que William Wallace fut en 1298 défait par Édouard I, dans
un désastre qui étendit sur cette bruyère quinze mille corps écossais.
Dans le cimetière de Falkirk sont les tombes de deux de ses fidèles
compagnons: sir John Graham et sir John Stewart, tués tous deux dans
la bataille. Burns alla y porter un hommage qui avait quelque chose
d'une prière. «Ce matin je me suis mis à genoux à la tombe de sir John
Graham, le vaillant ami de l'immortel Wallace[742].»
[Note 742: _To Robert Muir_, 26th August 1787.]
Quelques heures après, il arriva dans la plaine héroïque où Bruce
livra, le 23 juin 1314, la fameuse bataille de Bannockburn et sauva
son pays. On l'a appelée le Marathon de l'Écosse. C'est un de ces noms
glorieux par qui se fait la cohésion d'une race, qui lui donnent un
coeur commun, un de ces souvenirs qui, seule chose persistante dans
l'écoulement des générations, font à un peuple une conscience et une
âme; avec une demi-douzaine de mots pareils, on crée une patrie. Burns
avait pour cette bataille une admiration singulière.
«Indépendamment de mon enthousiasme comme Écossais, j'ai rarement
rencontré dans l'histoire quelque chose qui intéresse mes
sentiments d'homme autant que l'histoire de Bannockburn. D'un
côté, un usurpateur cruel, mais habile, conduisant la plus belle
armée de l'Europe pour éteindre la dernière étincelle de liberté
chez un peuple grandement courageux et grandement opprimé; de
l'autre côté, les restes désespérés d'une nation vaillante, se
dévouant pour sauver leur patrie saignante ou périr avec elle.
Liberté! tu es d'un grand prix en vérité et inestimable sûrement,
car jamais tu ne peux être trop chèrement achetée![743]».
[Note 743: _To lord Buchan_, 12th Jan 1794.]
On imagine avec quels sentiments il parcourut le champ de bataille, et
suivit sur le terrain toutes les péripéties de la journée. Il vit
l'endroit où était campée l'armée qu'Édouard II amenait lui-même,
forte de cent mille hommes, une des plus belles du moyen-âge et qui
semblait toute d'acier. C'est sur la rive droite du ruisseau du
Bannock, par lequel les deux armées étaient séparées[744]. Sur les
pentes de l'autre bord, s'étalaient les troupes écossaises, qui ne
comptaient pas plus de trente mille hommes. Le ruisseau franchi, on
foule le site même de la bataille. Voici la tourbière de Milton, sur
laquelle Bruce comptait pour défendre son aile gauche. Voici, sur sa
droite, le champ qu'il avait fait creuser de trous recouverts de
feuillages et semer de chausse-trapes[745]. Voici l'endroit où le
chevalier anglais Henri de Bohun, le reconnaissant au cercle d'or qui
ornait son casque, tandis qu'il parcourait les rangs sur un petit
poney, vint le provoquer à un combat singulier. Bruce accepta,
quoiqu'il eût entre les jambes une monture frêle et à la main une
hache de guerre seulement. Quand de Bohun arriva sur lui, lance
baissée, de tout le poids de son lourd coursier de guerre, il l'évita
en faisant tourner son petit cheval, et se dressant sur ses étriers
asséna un coup qui brisa le casque de son ennemi «comme une
noisette[746]» et fit éclater le manche de sa bonne hache dans son
gantelet de fer. C'était de bon augure. Voici le lieu où les terribles
archers anglais, qui savaient envoyer leurs flèches aux défauts des
plus fines cottes de mailles de Milan[747] et avaient gagné tant de
batailles, furent culbutés par la petite cavalerie de Bruce. Voici
l'espace où les fantassins écossais, formés en groupes compacts et
hérissés de lances, selon l'exemple récemment donné par les Flamands
à Courtrai, brisèrent l'effort de la chevalerie anglaise[748]. C'est
ici que les claymores et les haches de Lochaber besognèrent rudement.
[Note 744: Pour la visite du champ de bataille, voir
_Shearer's Guide to Stirling_, avec le plan.]
[Note 745: Tytler. _History of Scotland_, tom. I, chap. III,
p. 115.]
[Note 746: Walter Scott. _Lord of the Isles._ Canto VI.
15.--Voir aussi son récit dans ses _Tales of a Grand
Father_, chap. X.]
[Note 747: Hill Burton. _History of Scotland_, tom. II, p.
267.]
[Note 748: Hill Burton. _History of Scotland_, tom. II, p.
265.]
Là on put voir, de mainte façon,
De braves faits accomplis puissamment;
Et maints, qui étaient agiles et forts,
Bientôt furent gisants sous les pieds, tout morts;
Là où tout le champ était rouge de sang!
Les armes et les habits qu'ils portaient
De sang étaient si fort souillés
Qu'on ne pouvait les reconnaître[749].
[Note 749: John Barbour. Presque tous les détails de la
bataille sont à l'origine fournis par le poème épique du
vieux poète sur Robert Bruce. On en trouvera des extraits,
qui permettent de reconstituer la scène de Bannockburn, dans
_Poets and Poetry of Scotland_ de James Grant-Wilson, et
surtout dans le _Book of Scottish Poems_ de J. Ross.]
Voilà à gauche, un peu en arrière, _Gillies' hill_, la colline des
valets, derrière laquelle Bruce avait fait placer les bagages et la
valetaille. Au milieu de la bataille, cette tourbe vint couronner la
hauteur pour regarder de loin. Quand les Anglais, déjà ébranlés,
virent paraître cette multitude sur la ligne du ciel[750], ils crurent
que c'étaient des secours et se débandèrent. Ce fut une des plus
cruelles déroutes qui aient frappé l'orgueil anglais. Et où est la
pierre dans laquelle Bruce planta son étendard où le lion d'Écosse
frémissait dans des plis écarlates? C'est là! C'est ce bloc bleuâtre
encore percé d'un trou, _the bored stone_. Elle est consacrée par la
piété des Écossais, et on a dû depuis l'entourer d'une cage de fer,
pour empêcher qu'elle ne disparût en reliques.
[Note 750: Hill Burton, tom. II, p. 268.]
Tous les détails de cette journée étaient connus de Burns, car le
poème épique que le vieux John Barbour a écrit sur Bruce était, dans
des versions modernisées, un des livres répandus parmi les paysans.
Pendant cette visite, une émotion puissante le transporta. Elle vit
encore dans son journal et en soulève les notes rapides jusqu'à un ton
lyrique.
«Le champ de Bannockburn--le trou où le glorieux Bruce a planté
son étendard. Ici nul Écossais ne peut passer indifférent. Je
m'imagine voir mes vaillants, mes héroïques compatriotes paraître
sur la colline et descendre sur les dévastateurs de leur contrée,
les meurtriers de leurs pères et--la moindre veine enflammée de
noble vengeance et de juste haine--avancer à grands pas, avec
plus d'ardeur, à mesure qu'ils approchent de l'ennemi cruel,
insultant, altéré de sang. Je les vois se réunir et se féliciter
dans ce glorieux triomphe sur le champ de victoire, se
réjouissant de leur chef héroïque et royal, de leur liberté et de
leur indépendance sauvées[751].»
[Note 751: _Journal of the Highland Tour_, 26th August
1787.]
Quand il arriva auprès de la pierre sacrée, il implora le ciel pour
son pays. «Il y a deux heures, j'ai dit une fervente prière pour la
vieille Calédonie au-dessus du trou dans la pierre de schiste bleu où
Robert Bruce fixa son étendard royal sur les bords du ruisseau de
Bannockburn.[752]» Toute cette journée est chaude et enthousiaste. Les
jeunes cordes de son coeur se sont remises à vibrer. Ces heures
passées sur le champ de Bannockburn ne furent point perdues. Il n'en
sortit rien sur les lieux mêmes. Mais elles demeurèrent dans son âme,
se mêlèrent à elle, attendirent dans une fécondation latente. Plus
tard, le moindre choc, une minute propice, un rien, les réveilla et
elles donnèrent l'admirable _Ode de Bruce_ à ses soldats. John Barbour
raconte que, avant la bataille, Bruce fit proclamer que, si
quelques-uns n'étaient pas résolus à vaincre ou à mourir avec honneur,
ils avaient liberté de quitter l'armée. Mais les soldats poussèrent un
grand cri et répondirent d'une voix qu'ils voulaient attendre
l'ennemi[753]. Ce moment frappa Burns et lui inspira une ode qui
restera comme l'expression lyrique de cette victoire.
[Note 752: _To Robert Muir_, 26th August 1787.]
[Note 753: John Barbour. _The Bruce._]
Écossais, qui avec Wallace avez versé votre sang,
Écossais, que Bruce a souvent conduits,
Venez! voici votre lit sanglant
Ou la victoire!
Voici le jour et voici l'heure!
Voyez le front de bataille s'assombrir,
Voyez approcher l'armée du fier Édouard,
Les chaînes, l'esclavage!
Qui veut être un valet et un traître?
Qui peut remplir la fosse d'un lâche?
Qui est si vil que d'être esclave?
Qu'il tourne et se sauve!
Qui, pour le roi et la loi d'Écosse,
Veut tirer bravement l'épée de la Liberté,
En homme libre vivre, ou en homme libre tomber,
Qu'il vienne avec moi!
Par les malheurs et les peines de l'oppression!
Par vos fils dans des chaînes serviles!
Nous épuiserons nos plus profondes veines,
Mais eux seront libres!
Abattez le fier usurpateur!
Un tyran tombe dans chaque ennemi!
Dans chaque coup est la Liberté!
Accomplissons ou mourons![754]
[Note 754: _Robert Bruce's march to Bannockburn._]
La traduction ne peut rendre l'énergie brève, concentrée, la sensation
d'action qui sont dans ces vers, dont l'accompagnement serait une épée
frappant un bouclier. C'est un fragment de Tyrtée. Cette pièce est
devenue pour les Écossais une sorte de _Marseillaise_.
En sortant du champ de bataille de Bannockburn, Burns arriva à
Stirling, dans l'après-midi de la même journée, tout vibrant de
patriotisme. Aucun lieu n'était plus propre à augmenter ces
dispositions, car aucun ne fait revivre davantage l'ancienne Écosse,
dans ses annales guerrières et son existence nationale. Stirling est
une réduction d'Édimbourg, ou plutôt c'est Édimbourg elle-même dans
ses commencements. Elle est formée de la même manière exactement: un
château-fort bâti sur un roc énorme, isolé dans la plaine, à pic de
trois côtés, et, sur un dos de terrain descendant du rocher, une
longue rue qui se répand et s'accroche aux deux pentes. Elle n'a pas
l'apparence gigantesque et dominatrice de sa grande soeur de
l'embouchure du Forth; mais elle est d'un pittoresque très fier et
très martial. Au lieu de remplir et d'écraser tout l'horizon, elle y
figure seulement et l'élargit plutôt; ce n'est pas la reine imposante
«sur son trône de rochers», mais un chevalier errant qui, dans les
lignes brusques et heurtées de son armure, traverse la plaine.
Ses annales n'ont pas la profondeur de vie religieuse et littéraire
d'Édimbourg. Elles n'émanent pas d'elle-même, comme dans cette grande
ville où, de la fournaise d'une population ardente, sortaient les
événements et coulait l'histoire. Elles proviennent de sa situation,
car elle est la clef des Hautes-Terres; les faits dont elle garde la
mémoire se sont passés plutôt à propos d'elle et autour d'elle que par
elle. Mais elles ont un caractère particulier, et si elles sont moins
populaires, elles ont un tour plus chevaleresque et plus royal.
Stirling fut pendant longtemps le siège de la royauté. Alexandre I y
mourut en 1124, et Guillaume le Lion en 1214. Surtout elle fut la
ville des Stuarts. C'est là que vécut Jacques I, le roi-poète, l'élève
de Chaucer; Jacques II y naquit; Jacques III en fit sa résidence
favorite; Jacques IV, qui devait périr avec la fleur d'Écosse sur le
fatal champ de Flodden, y naquit en 1474; Jacques V, le père de Marie
Stuart, y passa presque toute sa vie; Marie Stuart y fut couronnée;
c'est là que Darnley lui fit sa cour; et c'est là aussi que Jacques
VI, leur fils, fut proclamé roi à l'âge de treize mois, puis élevé
sous la rude discipline du célèbre Robert Buchanan, tandis que sa mère
songeait à lui dans sa prison. C'est à Stirling que les Stuarts ont
laissé le plus de traces de leurs goûts artistiques, et placé les
quelques édifices que les troubles de leurs règnes et la pénurie de
leurs coffres leur permirent de bâtir. Jacques III y fit construire la
salle du Parlement et une chapelle royale, qui fut reconstruite par
Jacques VI. Ce palais, d'une richesse excessive et barbare, est
l'oeuvre de Jacques V.[755] Il avait épousé deux françaises:
Madeleine, fille de François I, puis Marie de Guise; il avait pris
dans son séjour en France le goût des constructions, qui fut un des
traits de la Renaissance française. Celte ornementation massive,
surchargée et grossièrement luxuriante, cette sculpture tourmentée,
déréglée jusqu'au grotesque, abondante en postures forcenées, en
contorsions, en lourds caprices, cet encombrement de figures où
foisonnent les personnages de la mythologie, de l'antiquité et de la
vie contemporaine, où Omphale, Persée, Diane, Vénus se coudoient, où
Cléopâtre avec son aspic a sa niche, le roi Jacques et sa reine leur
portrait, l'échanson et les officiers de la cour leur statuette,
pêle-mêle dans un grouillement de créatures et d'animaux innomés, ce
travail rude de la pierre, la luxure non pas élégante mais bestiale de
certains sujets, tout cela est bien la Renaissance dans des esprits
mal dégrossis et brutalement épris du beau. C'est bien l'image des
Stuarts: des âmes d'un fond encore barbare et inculte, touchées et en
partie gâtées par la corruption affinée du continent. Des légendes de
toute espèce habitent ces vieilles murailles. C'est par cette fenêtre
que Jacques II, après avoir dans une discussion frappé de deux coups
de dague le comte de Douglas à qui il avait envoyé un sauf-conduit
sous le sceau royal, fit jeter son cadavre dans la cour. Par ce
sentier qui descend derrière le château, Jacques V s'échappait, sous
des déguisements divers, pour s'informer des doléances de ses sujets
et surtout pour courir les aventures d'amour. C'était un roi galant.
Quand, dans ses expéditions, il arrivait qu'on lui demandât son nom,
il disait qu'il était «le fermier de Ballengeich», d'après le nom du
sentier. Il rencontrait ainsi toutes sortes de chances ou de mauvais
pas[756]. Sa mémoire est restée populaire un peu à la façon de celle
de notre Henri IV, et dans les recueils de chansons écossaises, il y
en a quelques-unes qu'on lui attribue et qui célèbrent ses exploits
galants. C'est ainsi que, dans ce cadre plus fait à leur taille, les
Stuarts ont laissé des souvenirs en quelque sorte plus intimes et plus
familiers. Leurs qualités revivent là mieux qu'ailleurs: leur
bravoure, leur don héréditaire de poésie, leur spontanéité de coeur,
leur remarquable effort pour établir un peu de justice en abaissant
les nobles, et là aussi revivent leurs faiblesses. En visitant le
château, Burns avait devant lui toute cette race fameuse, dans un
tableau de somptuosités, de galanteries, de faits d'audace, de vues
politiques, ramassés les uns contre les autres par la perspective du
passé. Cet éloignement, où tout ce qui fut ordinaire était effacé, lui
faisait paraître plus brillantes ces époques disparues.
[Note 755: Sur les souvenirs historiques de Stirling et les
constructions, voir _Shearer's Guide to Stirling_.]
[Note 756: Voir les aventures de Jacques V, dans les _Tales
of a Grand Father_ de Walter Scott, qui excellait dans ce
genre anecdotique, le chap. XXVII.]