Il n'est pourtant pas difficile de comprendre que le retour à

Mauchline n'était que le choc qui révélait une longue altération, et

que cette âme avait été profondément détériorée par son séjour à

Édimbourg. Pendant une demi-année, il avait vécu d'une vie oisive et

usante à la fois. Il avait voulu paraître tout ce qu'il était, à

heures fixes et presque sans repos. Sous cet effort, il avait trouvé

la fatigue, la satiété, le mécontentement de soi-même et des autres,

parce qu'il avait rencontré ce grand chagrin très funeste, d'être

dissatisfait et humilié de sa situation. Pendant ces six mois, quel

mouvement fécond ou généreux, quel travail, quel essai avait traversé

son esprit? Rien, que des sentiments amers, nés de l'ivresse

malfaisante des éloges. Il s'était fait lentement en lui un sourd

travail de déséquilibre, de désaccord avec la vie, qui peu à peu avait

faussé son âme. Il lui aurait fallu, à sa sortie d'Édimbourg, une

influence salubre, et on a vu qu'elle lui avait manqué. Quand il

rentra chez lui et qu'il s'agit de redevenir son ancien lui-même,

l'écart se révéla tout à coup. Il ne s'ajustait plus à sa vie

antérieure; et comme cette altération s'était produite, non par une

marche vers le mieux et un progrès sur lui-même, mais par une

déformation, une perversion, ce désaccord était douloureux. Dans le

premier cas, son existence passée serait restée le fondement et le

soutien de sa personnalité accrue; c'était un développement organique.

Mais il n'y avait ici rien de semblable; il portait à faux sur son

ancienne vie. C'est pourquoi ce retour le faisait souffrir, et cette

souffrance faisait crier toutes les irritations accumulées à

Édimbourg. Son corps, enflammé par les excès du voyage et probablement

par les réceptions de sa rentrée à Mauchline, ajoutait sa brûlure et

sa fièvre à cette aigreur de l'esprit. Tout conspirait, par la faute

de Burns comme par celle des circonstances, à former cette détestable

condition d'âme.

Il y a, à travers tout cela, des révélations qui jettent un jour cruel

dans l'âme de Burns, disons plutôt dans l'âme de Burns telle qu'elle

était alors. Cette crise, à y regarder de près, est moins pénible par

elle-même que par l'absence ou l'insuffisance de certaines choses,

qu'elle implique. Elle n'a été possible que parce qu'en retrouvant la

vieille maison, la vieille mère, Burns n'a point ressenti la commotion

puissante de joie et d'attendrissement, qui eût chassé les mauvais

démons. Tout au moins ce qu'il en éprouva ne fut pas assez doux et

assez fort pour remplir son âme et la garder des sentiments acerbes.

Si en ces jours-là, il a appartenu à l'amertume et s'il a été

appréhendé par des passions périlleuses, c'est qu'il n'avait pas donné

assez de lui-même à la tendresse, là où elle était légitime, et où

elle était due. Oui! on souhaiterait que, pendant un instant, il ait

tout oublié et se soit livré entièrement aux bonnes joies du retour.

Et ce n'est pas une excuse que l'attitude de ses ennemis. S'ils

étaient maintenant obséquieux, les estimait-il donc auparavant pour

que ce changement de conduite lui inspirât autre chose qu'une

différence de mépris? Sûrement, il a manqué ici je ne sais quoi

d'insaisissable. Ce n'est pas qu'il ait failli à agir comme il devait

le faire envers sa famille. C'est quelque chose d'intérieur qui a fait

défaut. Il n'a pas eu assez chaud au coeur.

La malfaisance de ce moment trouble n'est pas épuisée. Certains états

d'âme renferment le germe d'actes irréparables qui en paraissent

éloignés et pourtant en dépendent; ils nous préparent presque

inévitablement à des fautes qui eu sont à la fois la conséquence et la

punition. C'est ce qui arriva à Burns. Pendant ces jours désemparés,

il revit Jane Armour. Ce qu'elle fut envers lui, il n'est peut-être

pas difficile de l'imaginer: à moitié confuse de sa conduite, un peu

froide, avec cette réserve engageante que les plus simples savent

trouver, et surtout avec ces aveux, cette reconnaissance de ses torts,

ces accusations de soi-même, qui prennent les devants sur les

reproches et les laissent désarmés, gauches, presque gênés. Du côté de

Burns, il pouvait y avoir quelques traces de la première affection et,

sous des frémissements de l'ancienne colère, l'attrait mal détruit des

rencontres d'autrefois, je ne sais quelles obscures et profondes

réminiscences des sens, qui coulent mélangées au sang lui-même. Mais

que de motifs il avait pour écraser ces sollicitations du passé! Il

avait été abandonné par cette femme; il devait la trouver moins

séduisante, car son idéal féminin s'était modifié; il était incertain

du lendemain puisqu'il parlait encore de la Jamaïque[717]; il avait

besoin de toute sa liberté. Il eût vaincu peut-être les tentations

d'un moment, s'il les avait rencontrées l'âme saine et nette. Mais il

portait en lui un esprit de défi et d'insouciance, je ne sais quelle

hardiesse désespérée, un besoin de tout braver, de tout risquer, avec

un «Bah! qu'importe!», peut-être même la pensée mauvaise d'une

revanche et le désir d'avoir le dernier mot. Les rencontres

d'autrefois recommencèrent, sans la sincérité de la passion d'un côté,

sans l'excuse de l'ignorance de l'autre, et des amours reprirent,

diminuées, avec les arrière-pensées, les gênes soudaines, les

souvenirs qu'on voudrait chasser, les paroles arrêtées au bord des

lèvres et trop comprises sans avoir été dites, les réticences, et

l'intolérable sentiment d'un passé meilleur, toutes les misères des

passions déchues.

[Note 717: _To James Smith_, 11th June, 1787.]

Il est hors de doute que ses nouvelles relations avec sa maîtresse

n'étaient qu'une oeuvre de légèreté, d'oisiveté ou de jeu dangereux.

Juste en même temps, il s'amusait à une autre intrigue dont il parlait

d'un ton presque grossier et cynique.

J'ai peur d'avoir détruit une des sources, à dire vrai, la

principale source de mon bonheur ancien, à savoir cette éternelle

propensité, que j'ai toujours eue, à tomber amoureux. Mon coeur

n'est plus embrasé d'extases fiévreuses, je n'ai plus d'entrevues

du soir dignes du paradis, dérobées aux soins continuels et à la

curiosité des habitants de ce bas monde plein de lassitude. J'ai

seulement... Cette dernière, qui est une de vos connaissances

éloignées, a une jolie tournure et des manières élégantes, et, en

accompagnant des personnes de haut ton que vous connaissez, a vu

les parties les plus policées de l'Europe. J'ai pour elle assez

d'affection, mais ce qui m'a piqué est sa conduite au

commencement de nos relations. Je lui faisais souvent visite

lorsque j'étais à (Édimbourg) et, après avoir franchi

régulièrement tous les degrés intermédiaires entre la salutation

lointaine et cérémonieuse et l'étreinte familière autour de la

taille, je me risquai, selon ma manière insouciante, à parler

d'amitié en termes assez ambigus et après son retour à

(Harvieston) je lui écrivis dans le même style. Mademoiselle,

interprétant mes mots au delà même de mon intention, s'échappa

par une tangente de dignité et de réserve féminines, comme une

alouette qui monte dans un matin d'avril, et elle m'écrivit une

réponse qui me disait nettement mon fait. Quel immense chemin

j'avais à marcher avant d'arriver aux régions de sa faveur. Mais

je suis un vieil épervier à ce jeu-là et je lui écrivis une

réponse si froide, si mesurée et si prudente, que cela me fit

tomber mon oiseau de ses hauteurs aériennes, crac! à mes pieds,

comme le chapeau du caporal Trim[718].

[Note 718: _To James Smith_, June 30th 1787.]

Ces deux intrigues étaient tellement mêlées que les quelques lignes,

dans lesquelles il avoue ne plus trouver le même plaisir aux entrevues

furtives du soir, ne peuvent se rapporter qu'à Jane Armour. Elles

confessent l'indicible désenchantement, l'indicible détresse des

amants qui essayent de ranimer un ancien amour et s'aperçoivent qu'il

est mort, que leurs coeurs sont des vases pleins de cendre et de tiges

flétries.

Il n'est pas étonnant que ces aventures n'aient pas suffi à l'occuper.

Malgré le lien qu'il s'est créé par sa récente imprudence, il ne peut

rester en place. Il est inquiet, incapable de goûter paisiblement les

semaines de famille. La tranquillité de la maison, les promenades le

long des blés verts en cette saison, ces jours de loisir où il

pourrait écrire, faire une suite à _la Sainte Foire_ ou aux _Joyeux

Mendiants_, lui semblent fades et vides. Il est pris d'un besoin de

déplacement. Il faut qu'il aille plus loin, qu'il pousse sa jument à

travers pays, comme s'il cherchait à s'étourdir et à se fuir.

* * * * *

Brusquement, il part vers le nord. Il y a là un voyage ou plutôt une

rapide excursion dans les Hautes-Terres de l'ouest, dont le motif

n'est pas éclairci. Chambers et Scott Douglas pensent qu'il voulut

revoir les endroits où avait vécu la douce Mary Campbell[719]. Cela

est vraisemblable. Dans cet obscurcissement de lui-même dont il était

comme effrayé, au milieu de cette chute des souvenirs d'autrefois, il

dut se retourner éperdument, avec un élan de coeur et un besoin de

consolation, vers la plus douce, la plus pure des images passées. Elle

l'avait consolé déjà; ne le consolerait-elle pas encore, bien que

disparue? C'était le dernier refuge; souvent ce sont les plus

douloureux de nos souvenirs qui nous recueillent en fin de compte; ils

changent moins que les autres. C'était le dernier buisson vers lequel

il allait, pour voir si les fleurs du jardin abandonné de sa jeunesse

étaient toutes fanées.

[Note 719: R. Chambers, t. II, p. 92-93.]

Ce que furent les incidents de ce voyage, si Burns visita à Greenock

la tombe où dormait Mary, s'il essaya de voir ses parents et les lieux

où elle avait grandi, tout cela est ignoré. Ce que furent ses

sentiments reste une chose également mystérieuse. On a trouvé dans

ses papiers une pièce de vers écrite tout entière de sa main et

intitulée _Élégie sur «Stella»_. Elle était accompagnée de ces mots:

«Le poème suivant est l'oeuvre d'un infortuné fils des Muses qui

méritait un meilleur destin. Il y a beaucoup de «la voix de Cona» dans

ses notes solitaires et tristes; et si les sentiments avaient été

revêtus du langage de Shenstone, ils n'auraient pas fait tort même à

cet élégant poète[720]». Les détails s'appliquent si parfaitement à

son amour avec Mary, à l'endroit où elle était enterrée, aux

circonstances de ce voyage, qu'on peut avec toute vraisemblance

rattacher cette production à ce moment-ci. Si on se rappelle avec quel

soin il a toujours dissimulé ce passage de sa vie, on peut voir, dans

la façon ambiguë dont il parle de l'auteur, une preuve de plus que ce

poème y avait trait.

[Note 720: Note de Burns en tête de l'Élégie.]

Uni est l'endroit et verte la terre

D'où mes chagrins découlent;

Et profondément dort la toujours chère

Habitante, là dessous.

Pardonne mes transports, douce ombre,

Tandis que je m'incline sur ce gazon;

Ta demeure terrestre est étroite

Et solitaire maintenant.

Pas une pauvre pierre pour dire ton nom,

Et faire connaître tes vertus;

Mais qu'importé à moi, à toi,

La sculpture d'une pierre?...

Aux extrêmes limites de notre île,

Baignées par la vague de l'ouest,

Touché de ton destin, un poète songeur

Est assis seul près de ta tombe.

Pensif, il voit s'étendre devant lui

La mer vaste, illimitée;

Ses mots de deuil sont emportés

Sur la rapide brise.

Lui aussi, la dure poussée du Destin

Irrésistiblement l'emporte;

Et le même flux rapide submergera

Le poète et sa chanson.

La larme de pitié qu'il répand

Il ne la réclame pas pour lui;

Que ses pauvres restes soient seulement couchés

Dans une tombe obscure.

Son coeur usé de chagrin, avec une joie vraie,

Recevra le coup bien venu;

Sa harpe aérienne reposera relâchée

Et muette comme le roc.

Ô ma chère vierge, ma Stella, quand

Cette vie malade se clora-t-elle;

Quand conduira-t-elle le barde solitaire

À son repos désiré?[721]

[Note 721: _Elegy on Stella._]

Ce qu'il y a de certain, c'est que, s'il rencontra dans ce pèlerinage

de déchirantes émotions, il n'y apporta point le recueillement et le

retour sur soi-même, qui l'auraient rendu salutaire et touchant.

Jamais son âme n'avait été plus désemparée. On a peu de renseignements

sur lui, pendant ces quelques semaines, et il n'y en a pas un qui ne

rapporte un acte de colère, d'excès, presque de folie. Il écrit à son

ami Robert Ainslie, qu'il fait un tour à travers «un pays où des

ruisseaux sauvages trébuchent sur des montagnes sauvages, faiblement

garnies de troupeaux sauvages, qui nourrissent maigrement des

habitants aussi sauvages»[722]. Dans la bourgade d'Inverary, trouvant

l'auberge occupée par des hôtes du duc d'Argyle, il entre en fureur et

écrit, avec un diamant qu'il portait au doigt, une épigramme sur les

vitres de l'auberge.

[Note 722: _To Robert Ainslie_, June 28th 1787.]

Il n'y a rien ici qu'orgueil des Hautes-Terres,

Et saleté et famine des Hautes-Terres;

Si la Providence m'a envoyé ici,

C'était qu'elle m'en voulait à coup sûr[723].

[Note 723: _The Bard at Inverary._]

Il est vrai qu'Inverary, à en juger d'après son état actuel, devait

être un triste trou. Et même c'en était un sûrement; Smollett disait:

«Inverary n'est qu'une misérable ville, bien qu'elle soit

immédiatement sous la protection du duc d'Argyle qui est un puissant

prince dans cette partie de l'Écosse»[724]. Elle avait, plus encore

qu'aujourd'hui, l'air d'une dépendance du château.

[Note 724: Smollett, _Humphry Clinker_, J. Melford, Sept.

3.]

À quelques jours de là, on tombe sur une scène qui est un échantillon

des réceptions par lesquelles on fêtait le passage du poète. C'est une

partie d'ivrognerie générale, à la mode du temps. Elle est complète,

avec ce symptôme caractéristique qui saisit les ivrognes de tous pays,

à une certaine heure: un inexplicable et irrésistible besoin d'aller

voir lever le soleil, le verre à la main, et de boire à sa santé. Ces

gens-là n'y allaient pas de main morte; c'est encore Smollett qui dit:

«Les gentlemen sont si aimables envers les étrangers qu'un homme

court risque de la vie, à cause de leur hospitalité[725].»

[Note 725: Smollett. _Humphry Clinker_, J. Melford, Sept.

3.]

«À notre retour, dans la demeure hospitalière d'un gentilhomme

des Hautes-Terres, nous tombâmes en joyeuse compagnie et dansâmes

jusqu'à ce que les dames nous quittassent, à trois heures du

matin. Nos danses n'étaient point de ces mouvements insipides et

cérémonieux de France ou d'Angleterre; les dames chantaient,

comme des anges, des chansons écossaises, par intervalles; puis

nous voilà partis à danser _Bob sur le traversin_,

_Tullochgorum_, _Loch Erroch-side_, etc., tout comme des mites

qui se jouent ainsi qu'une poussière dans le soleil, ou des

corneilles qui annoncent l'orage un jour de moisson. Quand les

chères fillettes nous eurent quittés, nous fîmes cercle autour du

bol, jusqu'à cette brave heure de six heures du matin, sauf

pendant quelques minutes où nous sortîmes pour offrir nos

dévotions à la glorieuse lampe du jour apparaissant au-dessus du

haut sommet de Ben Lomond. Nous nous mîmes tous à genoux, le fils

de notre digne hôte tenait le bol, chacun de nous avait un verre

plein à la main, et moi, faisant office de prêtre, je répétai

quelques folies rimées, dans le genre des prophéties de Thomas le

Rimeur, je suppose.

Après un court rafraîchissement procuré par les dons de Somnus,

nous passâmes la journée sur le Loch-Lomond et arrivâmes à

Dumbarton dans la soirée. Nous dînâmes chez un autre brave homme

et, par conséquent, nous poussâmes la bouteille: quand nous

sortîmes pour remonter sur nos chevaux, nous nous trouvâmes «non

pas très gris mais un peu gais tout de même».

Une scène d'ivrognerie? En voilà deux bien comptées, à moins qu'on ne

trouve que c'est la même qui se continue; ce serait peut-être la

vérité.

Ces coups de boisson entraînaient avec eux d'autres extravagances de

toute espèce. Il apportait dans cette surexcitation le même besoin de

s'étourdir et cette fureur de défi qui l'agitaient depuis quelque

temps. En sortant de cette seconde séance, à demi-gris, il voit passer

sur son chemin un highlander monté sur son bidet. Sans aucune

provocation et uniquement pour le principe de n'être pas dépassé par

un highlander, il lance sa Jenny Geddes. Voilà une course endiablée

qui commence entre cet ivrogne et le têtu que semble avoir été ce

montagnard. À travers des chemins dégringolants et caillouteux, les

deux fous se poursuivent, se pressent, se bousculent, l'un tapant sa

jument avec son fouet, l'autre son cheval avec son licol; si bien que

tout à coup le highlander et son bidet, Burns et sa rosse s'abattent,

culbutent tous ensemble et roulent les uns sur les autres.

Heureusement ils s'en relevèrent sans rien de brisé, protégés par la

faveur de la divinité spéciale à ces sortes d'aventures.

«Mes deux amis et moi-même chevauchions paisiblement le long du

Loch quand passa au galop un homme des Hautes-Terres, sur un

cheval assez bon, mais qui n'avait jamais connu les ornements du

cuir ou du fer. Nous fûmes indignés d'être dépassés par un homme

des Hautes-Terres et nous voilà partis du fouet et de l'éperon.

Mes compagnons, bien qu'ils eussent l'air assez bien montés,

restèrent tristement en arrière: mais ma vieille jument, Jenny

Geddes, une de la famille de Rossinante, s'acharna à dépasser le

highlander, en dépit de tous les efforts qu'il faisait avec son

licol de crin. Juste au moment où j'allais le dépasser, Donald

détourna son cheval comme pour traverser devant moi et m'empêcher

de passer; à ce moment son cheval s'abattit et lança le derrière

sans culottes de son cavalier dans une haie émondée; Jenny Geddes

tomba par dessus tout, et moi-même, le poète, entre elle et le

cheval du highlander. Jenny Geddes passa sur moi avec tant de

respect et de précautions que les choses ne tournèrent pas aussi

mal qu'on aurait pu s'y attendre. J'en sortis avec quelques

coupures et meurtrissures et une parfaite résolution d'être un

modèle de sobriété à l'avenir[726].»

[Note 726: _To James Smith_, June 30th 1787.]

Voilà un spécimen de ces journées de voyage. Comment résister à cette

vie-là? Semaines infernales, désastreuses pour cette nature emportée,

elles brûlaient et gaspillaient ses meilleurs jours, ses meilleures

forces, dans des scènes de soûlerie grotesque et presque répugnante,

surchauffant une constitution déjà dévorée par sa propre violence. Il

sort de tout ceci la peine qu'on éprouve lorsqu'on aperçoit, dans la

vie d'un ami, les excès passagers et espacés se rapprocher, se

joindre, prendre peu à peu la continuité, la stabilité d'un vice. Il

rentra à Mauchline, écloppé, couvert de contusions et de déchirures

par tout le corps, tirant l'aile et traînant le pied. C'était le seul

résultat de ce voyage, qui pouvait être si poétique et si fécond. Il

avait été indigne du pur souvenir de sa jeunesse qu'il avait été

chercher.

* * * * *

Les avaries avaient été plus graves qu'il ne lui avait plu de le dire

sur le coup. «J'ai la peau si remplie de meurtrissures et de blessures

que je serai au moins quatre semaines avant d'oser m'aventurer dans un

voyage à Édimbourg[727].» Il passa ce temps à Mauchline, dans

l'oisiveté, l'ennui et l'incertitude, car tout cela se lit dans ses

aveux.

[Note 727: _To John Richmond_, 7th July 1787.]

Je n'ai encore rien arrêté en ce qui concerne les choses

sérieuses de la vie. Je suis, exactement comme d'habitude, un

pauvre diable qui rimaille, va à la loge maçonnique, tâtonne, est

sans but et oisif. Cependant je prendrai bientôt une ferme

quelque part. J'allais dire: «et une femme aussi»; mais cela ne

sera jamais mon heureux sort. Je ne suis qu'un cadet du Parnasse

et, comme les autres cadets des grandes familles, j'ai le droit

d'avoir des intrigues si je consens à courir tous les risques,

mais il ne faut pas que je me marie[728].

[Note 728: _To James Smith_, June 30th 1787.]

Ainsi il ressort de tous côtés combien il valait moins à ce retour à

Mauchline que lors de son départ. Et toute cette analyse, si pénible,

d'un moment mal élucidé de sa vie et capital par ses révélations se

défend d'être un jugement et un blâme de l'homme. Elle ne veut être

autre chose qu'un examen et une notation rigoureux d'états déterminés

dans une âme par des circonstances inéluctables. Ce furent là de

mauvais moments d'une vie qui a été bonne, en somme, les vacillements

d'une nature généreuse, les faiblesses, disons mieux, les souffrances

d'un coeur au-dessus de la plupart des coeurs humains. Mais il n'avait

pas, par religion ou par stoïcisme, le mur d'airain et de diamant qui

met à l'abri des dégâts et des détériorations de la vie.

Il flâna de la sorte, à Mauchline, pendant près d'un mois, sans guère

produire rien que la longue lettre autobiographique au Dr Moore, qui

est un document précieux pour l'histoire de ses premières années. À la

fin de Juillet, il repartit pour retourner à Édimbourg. Sans doute,

son départ fut triste, d'une tristesse qui n'était pas uniquement

celle des séparations. Les siens, Gilbert surtout, et peut-être aussi

la vieille mère, avaient dû s'apercevoir de l'amertume et de la

détresse, qui s'étaient abattues en lui. Ils n'en devinaient pas les

causes; mais ce n'était plus là leur Robert d'autrefois; il était plus

sombre, plus âpre, plus brusque. Qu'avait-il donc? La joie de sa

renommée n'était plus pour eux aussi pure; quelque chose la gâtait,

dans ces coeurs qui l'aimaient. La confiance en l'avenir n'était plus

paisible; des appréhensions la traversaient. Quant à lui, il emportait

son amertume encore accrue. Il partait de ce séjour, qui aurait dû le

vivifier et le retremper, las et mécontent de lui-même, gardant de ces

lourdes équipées un esprit encrassé de grossièreté et de dégoût, un

corps harassé d'excès et miné de fatigue intérieure. Sûrement, il

avait sujet d'être affecté! S'il était donné aux hommes de vanner les

jours passés et de voir clairement ce qui leur en reste, il n'aurait

trouvé que peu de bon grain laissé de ce voyage dont il se promettait

tant. Pas une pièce de vers, pas d'impression et, ce qui est plus

profond, pas même un peu de vie sincère et saine! Tout parti au vent,

dispersé en paille folle et en poussière! Et s'il avait pu pénétrer

les jours futurs, qu'il eût été plus triste encore! Il avait été boire

aux sources vives de sa jeunesse, d'une bouche desséchée qui n'en

pouvait plus goûter la fraîcheur. À jamais elles étaient éteintes en

lui la gaîté, la clarté d'autrefois! À moins d'une influence

bienfaisante qui apporte le salut, il n'aura jamais plus la même âme;

il n'aura plus que des moments de son âme ancienne.

* * * * *

Il arriva à Édimbourg le 7 août 1787. Sa rentrée fut peu gaie. La

ville était déserte; toute cette population de professeurs, de

juges, d'avocats, était partie en vacances. En outre, il était attendu

par des embarras dont la pensée n'avait pas été sans influence sur son

humeur morose de ces derniers temps. Une fille du marché aux herbes,

nommée Jenny Clowe, enceinte de lui, avait obtenu contre lui un mandat

de prise de corps, désigné sous le titre de _in meditatione

fugæ_[729]. Une semaine après son arrivée, on le voit acculé dans

cette impasse, livré à lui-même dans cette solitude, découragé,

désorienté, désemparé et réduit à s'abrutir en buvant.

[Note 729: R. Chambers, t. II, p. 105.]

Cher Monsieur--me voici--c'est tout ce que je puis vous dire d'un

être inexplicable comme moi. Ce que je fais, aucun mortel ne peut

le dire; ce que je pense en ce moment, moi-même je ne saurais le

dire; ce que je dis d'habitude ne vaut pas la peine d'être

répété. L'horloge sonne justement: un, deux, trois, quatre...

douze avant midi, et me voici assis ici, dans l'attique _alias_

galetas, avec un ami à la droite de mon encrier--un ami dont je

vais mettre la bonté à l'épreuve, à la fin de cette

ligne--là!--merci!--un ami, mon cher Mr Laurie, dont la bonté me

fait souvent rougir; un ami qui a plus du lait de la tendresse

humaine que toute la race humaine mise ensemble et, ce qui est

hautement en son honneur, qui est particulièrement l'ami des

malheureux dénués d'amis, aussi souvent qu'ils se trouvent sur

son chemin; en un mot, Monsieur, il est, sans alliage, un

philanthrope universel et son nom bien-aimé est--une bouteille de

bon vieux porto[730].

[Note 730: _To Archibald Laurie_, 14th August 1787.]

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 32 / 67 段