Il convient de dire que ce tour fut fait dans de détestables

conditions. Ce fut un triomphe, mais une espèce de triomphe

provincial. L'ivresse en était bruyante et épaisse. Burns avait débuté

par les gens qui l'admiraient pour ses oeuvres, et dont l'admiration

contenait cette part de critique exacte qui en fait le titre; il était

maintenant au milieu de gens qui l'admiraient sur sa réputation et le

flattaient sans discernement. Quand on passe de ceux qui font la

renommée à ceux qui l'acclament, on peut être plus étourdi mais on

goûte un plaisir moins délicat. Il avait touché à Édimbourg le plus

précieux de sa gloire, en quelques pièces d'or sans alliage et en une

quantité de fines pièces d'argent; ce qu'il en recevait maintenant

n'en était que l'appoint en monnaie de billon. Hormis quelques hommes

distingués, comme Brydone, le voyageur, dont la femme, très accomplie,

était la fille du Dr Robertson[690], ou encore le Dr Sommerville,

l'historien et pasteur à Jedburgh[691], il ne se trouva mêlé qu'à une

classe de braves gens, francs, bons vivants, heureux de le fêter à

leur guise, mais dont l'enthousiasme se manifestait surtout par des

réjouissances matérielles. Ce fut une bousculade de réceptions, de

présentations, de toasts, d'exhibitions, toutes les corvées de la

réputation. À Jedburgh, les magistrats lui présentent le droit de

bourgeoisie, et il veut payer, en dépit de tout, le vin

d'honneur[692]. À Eyemouth, la loge maçonnique le nomme

grand-maçon[693]. À Dunbar, il est reçu par le prévôt de la

ville[694]. Partout où il arrive, on rassemble vivement les

notabilités, le clergyman, le notaire, le médecin, les gros bonnets,

les capitaines retraités, des lieutenants en congé, les riches

propriétaires des alentours. On le conduit en voiture voir les sites

des environs[695]. On lui montre, pour lui faire honneur, les

curiosités du pays. «Miss Lindsay et moi, allons voir Esther, une

femme très extraordinaire pour réciter de la poésie de tout genre et

qui parfois fait elle-même des rimailles écossaises. Elle peut répéter

par coeur presque tout ce qu'elle a lu, en particulier l'Homère de

Pope d'un bout à l'autre, a étudié Euclide toute seule et, en un mot,

est une femme d'une intelligence extraordinaire. En causant avec elle,

je la trouve tout à fait égale au portrait qu'on m'en avait fait. Elle

est très flattée que je l'aie fait demander et de voir un poète qui a

publié un livre, comme elle dit[696].» Les curiosités sont très

hétéroclites, il faut tout voir. «Vais à Dunse voir un fameux couteau

fabriqué par un coutelier d'ici pour être offert à un prince

italien[697].» Lui-même, on le montre comme un objet de curiosité; «Il

(son hôte) me mène faire visite à Miss Clarke, demoiselle, selon

l'expression écossaise, passable encore, mais pas battant neuf, femme

intelligente, avec des prétentions supportables à l'observation et à

l'esprit; l'âge a fait fleurir le bourgeon rougissant de la timide

modestie en une fleur de tranquille assurance. Elle désirait voir

quelle espèce de _rare spectacle_ est un auteur et en même temps lui

faire savoir que Dunbar, quoique petite ville, n'est pas dépourvue de

personnes d'esprit[698]». Quoi encore? De vieilles demoiselles font

cercle autour de lui et l'accaparent. Il inspire des passions, il fait

des ravages, il surexcite des Dulcinées.

[Note 690: Monday 7th, May.]

[Note 691: Wednesday, May 9th.]

[Note 692: Friday 11th.]

[Note 693: 9th May. Voir la délibération de la Loge dans

Chambers, tom. II, p. 83.]

[Note 694: Sunday 20th.]

[Note 695: Tuesday 15th.]

[Note 696: Friday 11th.]

[Note 697: Thursday 17th.]

[Note 698: Sunday 20th.]

Miss ---- veut m'accompagner à Dunbar, afin de faire parade de

moi comme de son amoureux, chez ses parents. Elle monte un vieux

cheval de chariot, aussi immense et maigre qu'une maison; une

vieille selle de femme, toute rouillée, sans sous-ventrière et

sans étrier, mais attachée avec une vieille sangle de torche;

elle-même aussi belle que ses mains ont pu la faire, en amazone

couleur crème, chapeau et plume, etc. Moi, confus de ma

situation, je galope comme le diable et je la mets presque en

pièces en la faisant secouer par son vieux pur sang; je me

débarrasse d'elle en refusant d'aller voir son oncle avec

elle[699].

[Note 699: Sunday 20th.]

Pauvre Burns! la galante chevauchée! poursuivi par une amazone fagotée

en crème, et qui grimace, horriblement secouée et houspillée sur sa

haridelle, il court à lui disloquer les os ou à lui rompre le col,

ventre à terre, mâchonnant des jurons dans la crinière de Jenny

Geddes. Mais l'inexorable apparition est toujours derrière lui, avec

un cliquetis de ferraille, de grands fouettements de plis jaunâtres et

l'agitation du panache; il sent planer sur son dos cette Euménide

ensafranée! C'est un spectacle presque aussi excellent que celui de la

fuite de Tam de Shanter.

Encore si tous ces tiraillements ne représentaient qu'un peu d'ennui

et pas mal de temps perdu. Le plus grave était une suite de repas, un

tourbillon de déjeuners, de dîners, de festins, dans une cohue

d'amphitryons qui changeaient jusqu'à trois fois par jour. À Kelso, à

Dunse, le club des fermiers lui offre un banquet[700]; on imagine,

d'après ce qu'on sait des dîners de professeurs et de clergymen, ce

que devaient être ceux de fermiers riches, de gentilshommes

campagnards. Walter Scott, qui avait pourtant une tête de fer, en sut

quelque chose plus tard, quand il parcourut ce pays pour y faire ses

recherches. Que dans ces agapes plantureuses Burns se soit laissé

aller, que les fêtes lui aient monté à la tête, c'est une chose

manifeste. Eh dehors de son journal, on n'a guère de lui, pendant ces

jours-là, que deux ou trois billets et une seule lettre; on comprend

qu'il n'avait pas le temps d'écrire. Dans un de ces billets écrit le

17 mai, un jour qui, si on se reporte à son journal, semble avoir été

des plus calmes, il dit: «Je vous écris ceci, étant complètement gris,

par conséquent ce doit être les sentiments de mon coeur[701]»; et dans

la lettre écrite le 31 mai, à son arrivée à Carlisle: «J'avais

commencé à vous écrire une longue lettre, mais Dieu me pardonne, je me

suis si notoirement encrapulé aujourd'hui après dîner, que je peux à

peine me traîner ça et là[702].» Il faut noter avec tristesse ces

confessions; ce sont les premiers parmi ces aveux d'ivresse qui

deviendront plus fréquents. Hélas!

[Note 700: Friday 11th.]

[Note 701: _To Peter Hill._ May 17th 1787.]

[Note 702: _To William Nicol_, 31st May 1787.]

* * * * *

Combien cependant il était souhaitable que ce voyage exerçât sur lui

une influence! Il avait besoin, précisément à cette passe de sa vie,

de quelque chose qui modifiât sa condition intérieure, d'un de ces

changements, secousse ou inertie, qui rompent ou relâchent une suite

mal engagée de sentiments. Il était parti d'Édimbourg dans un mauvais

état moral: aigri, mécontent et, sans qu'il sût très nettement à quel

propos, portant en lui un amas de colère. Il n'y a pas de meilleur

remède, à ces maladies d'un coeur enfermé en soi-même, qu'un de ces

voyages qui aèrent l'esprit et en renouvellent l'atmosphère. Quelques

semaines de solitude dans la souveraine tranquillité des choses,

quelques-unes de ces journées qui font descendre en nous une paix

fraîche--et il avait connu de ces journées-là--lui auraient été

doublement salutaires. Car leur bienfait est double: tandis que la

grandeur des spectacles, en se développant autour de nous, rapetisse

les plus vastes aventures humaines, et réduit nos propres agitations à

un frémissement de bouleau; cette inévitable pacification se fait à

travers un calme physique ou plutôt commence par lui et gagne le

dedans; et le corps de Burns, surmené par un hiver d'excès, avait

autant besoin de repos que son esprit. Que si le loisir lui avait fait

défaut pour un refuge prolongé dans la Nature, un peu de curiosité

pour cette ancienne poésie partout semée, le fait de vivre parmi des

drames, d'écouter des accents d'autrefois, lui auraient permis de se

déposséder de son propre coeur pendant quelques jours, lui auraient

procuré, selon l'expression théologique, cette désoccupation de

soi-même qui lui était devenue nécessaire. Il aurait apporté une âme

disposée à recevoir d'autres impressions, sur un fond sinon renouvelé,

du moins déplacé. Il y aurait eu interruption entre les anciennes

blessures et les nouvelles, s'il devait en subir; de façon à ce que

les souffrances ne se posassent pas aux mêmes endroits. Faute de cet

intervalle, il va rentrer chez lui avec un coeur exaspéré, disposé à

croire au mal, exercé à le découvrir, et il est à craindre que

certaines vulgarités ne froissent des places encore endolories et ne

les enflamment.

Après avoir parcouru le pays des Borders, il se dirigea vers l'ouest

en suivant la frontière sur le sol anglais, il traversa Carlisle et

arriva à Dumfries, où il rencontra son futur propriétaire. Il visita

plusieurs fermes sans prendre de résolution. «J'ai été avec M. Miller

à Dalswinton et je dois le revoir en août. D'après ce que j'ai vu des

terres et la façon dont il m'a reçu, mes espérances de ce côté sont

plutôt améliorées; mais elles ne sont encore que bien minces[703].»

Les résultats pratiques du voyage n'étaient pas beaucoup meilleurs que

les résultats poétiques.

[Note 703: _To William Nicol_, 18th June 1787.]

RENTRÉE ET SÉJOUR À MOSSGIEL. -- RETOUR À ÉDIMBOURG.

En quittant Dumfries, il tira pays du côté du Nord, vers l'Ayrshire.

La route qui remonte la vallée de la Nith, par Sanquhar, suit la

déchirure par laquelle le dur et granitique Galloway[704] est séparé

de la tête du système montagneux des Borders. Elle traverse une

contrée triste et délaissée. À gauche, s'allongent des solitudes

jonchées de moraines, de détritus de glaciers, d'amas d'argile, de

graviers et de galets, parsemées de mares, de petits lacs

innombrables, frappées de l'antique dévastation glaciaire[705]. À

droite, se dresse l'âpre massif et le noeud de montagnes où les

longues lignes coulantes des Borders se rapprochent, se rencontrent,

se ramassent, se relèvent, se heurtent et se déchirent; au lieu de

pentes gazonnées, ce ne sont que des cassures à pic, des rochers nus

et bouleversés et d'étroits défilés[706]. Vers le haut de la vallée,

on entre dans un district de mines et de minerais, sur lequel pèse une

stérilité métallique. «La contrée environnante est la plus infertile

qui se puisse concevoir. On n'aperçoit ni arbre, ni buisson, ni

verdure. Les mineurs et leurs familles sont une communauté isolée,

tous plus ou moins parents par mariages[707].» C'est par ce désert,

dont l'aridité est plus morne encore dans la lumière de juin, que

Burns s'en retournait vers Mauchline.

[Note 704: A. Geikie. _Scenery of Scotland_, p. 309 et 314.]

[Note 705: Id. p. 318.]

[Note 706: Id. p. 289.]

[Note 707: _Oliver and Boyd's Scottish Tourist._]

Le voyageur n'était pas sans ressemblance avec la route. Sa pensée

n'était qu'un désordre de projets confus, nés de la visite aux fermes

de Dumfries; ses résolutions se heurtaient les unes contre les autres,

juste assez fortes pour s'entre-détruire et ne laisser à son esprit

que l'inquiétude de leurs bris successifs. Il n'avait en lui que du

chaos et des décombres. De plus, pour la première fois après

l'étourdissement du voyage, il était livré à lui-même. Il était

impossible qu'il n'éprouvât point de la lassitude et l'écoeurement de

ces temps derniers; cependant cet isolement brusque et le manque de

l'agitation dont il avait pris l'habitude, mettaient en lui un

malaise. Cette inquiétude se mélangeait à la joie de revoir les siens,

de sentir qu'il approchait d'eux, jusqu'au moment où il traversa les

premiers villages familiers qui marquaient les limites de sa vie

d'autrefois. Enfin, voilà les maisons basses et la vieille église de

Mauchline! Il traverse la bourgade sans s'arrêter, peut-être salué par

des connaissances, car c'est l'été et il fait jour jusqu'au delà de

neuf heures. Il est sur le bout de la grande route si souvent

parcouru, et voici là-bas le toit de la ferme où ils sont tous, la

vieille mère, Gilbert, les soeurs et les deux marmots!

«Il arriva sans être annoncé,» dit Mrs Begg[708]. On aime à évoquer la

scène, quand le cri que Robert était arrivé éclata dans le logis. On

raconte que la vieille mère se jeta à son cou sans pouvoir dire autre

chose que «oh! Robert!»[709] Et c'est un trait de nature vraie. Le

nom d'un enfant est le seul mot par lequel les mères sont capables

d'exprimer certaines émotions, car il est le résumé des dévouements,

des anxiétés, des tendresses innombrables, dont l'enfant est l'oeuvre.

On devine, après ce cri, un de ces étroits baisers dans lesquels un

coeur se soulage de longues angoisses. Après cette première minute

réservée à la mère, on se représente l'accueil ferme et grave de

Gilbert, celui des soeurs empressées, la petite Bess riant à son père,

car elle était assez grande pour le reconnaître; tandis que l'autre

bébé regardait tout effrayé cet homme inconnu et que, derrière tout le

monde, les petits domestiques de la ferme, ouvrant de grands yeux,

attendaient leur mot de salut familier qui ne leur manqua point.

Comment la demeure n'aurait-elle pas tressailli de réjouissance?

C'était l'enfant prodigue qui revenait, mais roi et maître des coeurs

humains! Il chassait de la maison la misère, opiniâtre hôtesse; avec

lui entrait l'espoir. On sait cependant que cette scène fut calme,

réservée; presque silencieuse[710]. Les paysans expriment leurs plus

forts sentiments avec des paroles imparfaites et rudimentaires comme

leurs attitudes, et les Burns étaient une race peu expansive. Ce fut

une de ces entrevues où l'on dit peu mais où tous les yeux rougissent.

Quant à Robert lui-même, il ne pouvait rentrer sous ce toit sans être

remué. Un coup de joie profonde le pénétra. Les mois d'Édimbourg,

leurs ivresses, leurs déboires, tout cet intervalle qui le séparait du

départ en fut bouleversé, balayé, s'écroula, disparut. Il ne vit plus,

dans une illumination soudaine, que le contraste de ces jours

attristés et de celui-ci, dont l'orgueil éclatait dans les yeux des

siens. Pendant un moment son coeur se réjouit.

[Note 708: R. Chambers, tom. II, p. 89.]

[Note 709: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 58.]

[Note 710: R. Chambers, tom. II, p. 88.]

On se figure aussi les jours suivants: les visites, les accueils

cordiaux, les rencontres dans la rue, les poignées de main, les

félicitations, les interrogations, tout l'accompagnement des retours

heureux au pays. Il prolongea avec plaisir les causeries avec les amis

de la première heure, Gavin Hamilton, Aiken, le Dr Mackenzie;

c'étaient des hommes intelligents; leurs compliments tombaient juste

et ne détonnaient pas avec ceux auxquels il avait été habitué à

Édimbourg. À côté de cela, les abords banals, les compliments

maladroits qui insistent sur quelque point vulgaire et bas du succès,

les témoignages de sympathie presque pénibles tant ils portent à faux

et mettent de l'impatience dans les remerciements qu'on en fait, les

curiosités indiscrètes, lourdes, interminables, les questions

insipides, durent quelquefois l'agacer. Par moments, sa bienvenue à

Mauchline ne devait pas différer beaucoup de celle qui fête le soldat

ou le marin, lorsqu'ils rentrent gradés dans leur village. Et quand

le bruit de son arrivée se fut répandu, les amis lui vinrent de tout

le pays, d'Ayr, de Kilmarnock, de Tarbolton, d'Irvine, de Maybole, des

fermes et des moulins, de toutes parts. Les voitures et les chevaux se

pressaient sur la route de Mossgiel. On affirmerait presque sans

hésitation que ces jours-là furent heureux pour Burns. Mais que c'est

une oeuvre périlleuse de vouloir reconstruire des caractères et qu'il

y a dans les coeurs de replis qui déjouent toutes les vraisemblances!

* * * * *

Dès son arrivée, Burns se rendit chez les Armour. Le prétexte ou le

motif fut d'aller voir sa fillette qui, selon le partage des jumeaux,

était restée avec la mère. Il se retrouva en face du père fanatique

qui l'avait presque chassé du pays et de la femme qui l'avait

abandonné. Il avait beaucoup souffert par eux deux; eux aussi, sans

doute, avaient souffert par lui. L'entrevue ne laissait pas d'être

gênante pour tous. On comprend que Jane, en lui apportant l'enfant,

ait tourné ses yeux noirs vers lui d'un air contrit; mais on

comprendrait aussi que le vieux maître maçon fût resté ce qu'il

s'était montré, austère et intraitable; cela du moins lui eût fait un

caractère. Il n'en fut rien. Burns trouva toute la famille humble,

obséquieuse. Il en fut révolté; cela n'a rien de surprenant. Mais en

même temps, cette montée de colère amenait à la surface bien d'autres

choses qui étaient dans son âme. Et voici ce qu'il écrivait:

«Si quelque chose avait manqué pour me dégoûter de la famille

Armour, leur basse, servile soumission y aurait suffi.

Donnez-moi une âme comme mon héros favori, le Satan de Milton.

Salut, horreurs! salut,

Monde infernal! et toi très profond enfer,

Reçois ton nouveau possesseur! un être qui apporte

Une âme que ne peuvent changer ni _lieu_, ni _moment_.

Je ne puis asseoir mon esprit. Le fermage est la seule chose dont

je sache quelque chose, et le ciel là-haut sait que je n'y

entends pas grand'chose; je ne puis, je n'ose m'aventurer dans

des fermes telles qu'elles sont. Si je ne me fixe pas, je

partirai pour la Jamaïque. Si je restais à la maison, dans cette

situation indécise, je ne réussirais qu'à dissiper ma petite

fortune et à dilapider ce qui, dans ma pensée, doit être pour mes

enfants la compensation de la tache que j'ai mise sur leur

nom[711].»

[Note 711: _To James Smith_, 14th June, 1787.]

Et une semaine plus tard il écrivait, en des termes plus véhéments

encore, une autre lettre, dans laquelle les pénibles pensées de la

première se déploient et s'exaspèrent. C'est une véritable profession

de misanthropie.

«Je n'avais jamais, mon ami, considéré le genre humain comme très

capable de quelque chose de généreux; mais la morgue des

patriciens d'Édimbourg et la servilité de mes frères plébéiens

(qui peut-être me regardaient de travers, il y a quelque temps)

depuis que je suis revenu chez moi, m'ont presque complètement

fait prendre mon espèce en dégoût. J'ai acheté un Milton de poche

et je le porte continuellement avec moi, afin d'étudier les

sentiments, l'indomptable magnanimité, l'intrépide, inflexible

indépendance, l'audace désespérée et le noble défi à la

souffrance de ce grand personnage, Satan. Il est vrai que j'ai,

pour le moment, un peu d'argent comptant; mais j'ai peur que

l'étoile qui a jusqu'ici versé ses rayons malins et destructeurs

de tout dessein, en plein sur mon zénith, j'ai peur, dis-je, que

cette funeste planète, dont l'influence est si redoutable pour la

tribu des rimeurs, ne soit pas encore sous mon horizon. Le

malheur épie le sentier de la vie humaine; l'âme poétique se

trouve misérablement déplacée et incapable dans la voie des

affaires. Ajoutez à cela que d'imprévoyantes folies, de fous

caprices, comme autant d'_ignes fatui_ m'entraînant sans cesse

hors de la droite ligne du calme et de la mesure, font flotter

leurs lueurs trompeuses devant les yeux du pauvre barde fixés en

l'air, jusqu'à ce que, crac! «il tombe comme Satan, hors de toute

espérance». Dieu fasse que ceci puisse être une fausse peinture

en ce qui me concerne; mais si cela n'était pas, je compterais

peu sur le genre humain. Je veux clore ma lettre par le tribut

que mon coeur me conseille de vous donner. Les nombreux liens de

relations et d'amitié que j'ai ou crois avoir dans la vie, je les

ai tâtés d'un bout à l'autre, et, maudits soient-ils, ils sont

presque tous d'une contexture si fragile que je suis presque sûr

qu'ils ne résisteraient pas au souffle de la moindre brise de

fortune adverse[712].»

[Note 712: _To William Nicol_, 18th June, 1787.]

Quel langage est-ce là? Qu'il sonne étrangement! Byron n'a rien de

plus byronien, rien de plus arrogant et ténébreux. Au point de vue

littéraire, cette page est même une curiosité: on dirait un

avant-coureur de la littérature sulfureuse, du ricanement sardonique

et satanique. Mais ce n'est pas ce côté extérieur qui importe ici. Eh

quoi! Pas un mot de la joie du retour, pas un signe d'attendrissement

pour les siens, les amis retrouvés, les lieux mêmes revisités? Rien

que de la dureté et du dénigrement! Et pour quelle cause cette

attitude d'archange foudroyé, pourquoi tout ce fracas de révolte?

Parce que quelques paysans, éblouis par sa gloire, lui ont montré trop

de prévenance? Futile, ridicule, presque haïssable excuse! Qu'est-ce

que cette nouvelle façon de se ravilir à la mesure d'autrui? À quelle

faiblesse est abandonné le coeur qui dépend de la conduite des autres

et qui attend leur bonté pour avoir la sienne? Burns n'était pas

habitué jusqu'à présent à prendre son mot d'ordre ailleurs qu'en

lui-même. Combien valaient mieux les affolements de l'année dernière!

Il était malheureux alors; sa colère du moins s'en prenait à des

faits, ses imprécations s'adressaient à la cruauté du destin. Ah!

Pauvre Robert Burns! Pauvre ami! quel chemin tu as fait vers le

découragement, vers l'aridité du coeur! Tu produis l'amertume dont tu

es empoisonné; cette ivraie de haine et de mépris sort de toi. Ce

mécontentement des autres est le mécontentement de toi-même. «Tu bois

l'eau de ta citerne» dit la Bible. Ton âme naguère était plus mâle et

plus saine, elle est malade maintenant et presque méchante. Tu vois

bien, tu vois qu'il y a souvent des bienfaits dans la pauvreté, qu'il

ne fallait pas regretter les jours misérables, que la _Vision_ avait

raison! Tu es monté en honneurs, en biens; tu es un des hommes

célèbres de ton pays et voilà ce que contient ton coeur! Hélas! Que la

fortune fausse d'âmes en y tombant! Que de vases se fendent quand des

pièces d'or y sont jetées!

Cette explosion a stupéfié et déconcerté les biographes de Burns.

Quelques-uns n'en parlent pas. Carlyle, si pénétrant d'ordinaire et si

ferme à saisir les instants révélateurs, n'en fait pas mention.

D'autres s'y arrêtent, s'en étonnent et avouent leur impuissance à

l'expliquer, «À ce moment précis, dit Alexandre Smith, il est assez

difficile de comprendre d'où venait cette amertume qui monte et sourd

dans presque chaque lettre que Burns écrivait[713].»--«Il y a peu de

lettres, dit Lockhart, où plus des endroits obscurs de son caractère

apparaissent[714].» Et Chambers, en désespoir de cause, s'embarrasse

en une explication vide, énoncée dans la phraséologie un peu

prud'hommesque qui lui est familière; car c'était un très digne homme:

«mais on aurait peut-être tort de discuter cette lettre, comme autre

chose que l'effusion d'une colère transitoire d'âme, provenant de

circonstances accidentelles et passagères[715].» Il oublie qu'il n'y a

pas une, mais deux lettres, écrites à deux personnes, à assez long

intervalle, qu'il y a dans chacune d'elles un accent qui suffirait, et

que d'ailleurs le fait d'avoir acheté et de porter avec soi le Milton

indique bien une situation d'esprit persistante. C'est précisément ce

fait qui donne à ces lettres leur gravité et empêche qu'elles ne

soient prises pour des boutades. Seul, Gilfillan, dont la vue

psychologique a quelquefois une franchise et une décision

particulières, a entrevu l'importance de ce moment et a essayé d'en

deviner les causes. Ce n'est pas le seul cas, dans la biographie de

Burns, où il se trouve presque seul à toucher courageusement un

endroit douloureux[716].

[Note 713: Alexander Smith, _Life of Burns_, p. 20.]

[Note 714: Lockhart, _Life of Burns_, p. 149.]

[Note 715: R. Chambers, tome II, p. 92.]

[Note 716: Gilfillan, _Life of Burns_, p. XLVI.]

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 31 / 67 段