[Note 661: Lire dans le chapitre XIII de Veitch: _Border

Poetry, Eighteenth Century_, le travail d'imitation des

anciennes ballades qui s'est fait pendant le siècle

dernier.]

[Note 662: Voir dans quelles circonstances ces chansons

furent composées: _Songstresses of Scotland_; tom. I: pour

Mrs Cockburn, p. 70-71, pour Miss Jane Eliot, p. 205-07.]

[Note 663: Alex. Carlyle. _Autobiography_, p. 233.]

C'est par la poésie et le paysage des Borders que ce grand garçon,

déjà savant, à qui Burns avait prédit un avenir d'homme, avait senti

s'éveiller en lui le goût des choses d'autrefois. Il avait été élevé

au pied d'un de ces vieux peels romantiques, bercé par les vieilles

ballades. Et lui-même a raconté l'influence de ces spectacles et de

ces récits sur son âme, dans des vers tout bondissants d'émotions

enfantines.

Oui, l'impulsion poétique me fut donnée

Par la colline verte et le clair ciel bleu.

C'était une scène nue et sauvage,

Où des escarpements nus étaient empilés rudement;

Mais, ici et là, dans les intervalles,

Reposaient des touffes veloutées d'un vert adorable;

Et l'enfant solitaire connaissait bien

Les retraites où le murailler poussait,

Où le chèvrefeuille aimait à ramper

Sur le rocher bas et le mur ruiné.

Je pensais que ces recoins étaient le plus doux abri

Que le soleil vit dans tout son cours[664].

[Note 664: Walter Scott, _Marmion_. Introduction to Canto

III, _to William Erskine_.]

Et en même temps il retrace les premières émotions que ce vieux

_peel_, avec tous ses souvenirs guerriers, faisait naître en lui et

qui peut-être ont déterminé le tour historique et romanesque de son

génie.

Sans cesse, je considérais cette tour démantelée

Comme le plus puissant ouvrage de la force humaine,

Et je m'émerveillais, quand le vieux paysan

Enchantait mon esprit, par quelque conte

De maraudeurs qui, au grand galop,

Sortant du château éperonnaient leurs chevaux,

Pour renouveler dans le sud leurs rapines,

Bien loin, dans les lointaines Cheviot bleues.

Ils me semblait que les trompettes, les pas des chevaux

Faisaient encore retentir les arches brisées de l'entrée,

Que des visages farouches, cousus de cicatrices,

Regardaient par les barreaux rouilles des fenêtres;

Et sans cesse, au foyer d'hiver,

J'écoutais de vieilles histoires de joie et de peine,

Les détours des amants, la beauté des dames,

Les charmes des sorcières, les armes des guerriers[665].

[Note 665: Walter Scott, _Marmion_. Introduction to Canto

III.]

L'enfant qui écoutait toutes ces choses était, on le sait, Walter

Scott, et on comprend pourquoi il devait surtout rendre le côté

historique et dramatique de cette poésie, dans ses longs poèmes, qui

sont comme des ballades amplifiées et tournées au récit.

Au moment même où Burns passait dans la vallée d'Ettrick, il y avait,

parmi les bergers qui y gardaient les troupeaux, un garçon de dix-sept

ans, aux yeux bleus clairs scandinaves, aux longs cheveux, gauche,

rêveur, sauvage, presque farouche, en qui opérait également le charme

de ces mêmes montagnes et de ces mêmes chansons. Sa vie, moins variée

que celle de Burns, est peut-être plus étrange. Il n'avait été à

l'école que jusqu'à apprendre à lire et à écrire en grosses lettres

d'un demi-pouce, qui étaient plutôt de lourds dessins; mais il avait

entendu raconter des aventures de fées, de lutins et d'elfes. Toute

une mythologie légère avait pris demeure en sa tête, pendant ses longs

isolements de pasteur. Les nuits immenses, tantôt calmes et

mystérieusement bleuâtres, tantôt pleines des hurlements de l'orage et

de la danse des éclairs; les crépuscules du matin et du soir, dans ce

pays où les brouillards mêlés de lumières dissolvent le paysage, le

font ondoyer et, au moindre coup de vent, le remuent, le déplacent, le

rapprochent ou l'éloignent, le transforment, en changent les lignes,

les nuances, en font un nuage féerique, une vision impalpable, un

rêve; tout avait donné à ces histoires un royaume fait pour elles. Et

dans cette atmosphère rêvait et se formait celui qui allait être le

plus grand poète paysan que l'Écosse ait produit, après Burns. Car lui

aussi a avoué qu'il devait sa poésie à cette influence.

Ô aimez le savoir mystique et sublime

Des histoires féeriques des anciens temps!

Je les ai apprises dans la glen solitaire,

Aux demeures les plus reculées des hommes,

Où jamais ne passait un étranger,

Par les nuits d'été et les jours d'hiver.

Pas un paysan, pas une chaumine;

Nous n'avions causerie qu'avec le ciel,

Avec les voix qui chantaient à travers les nuages,

Et les orages naissants autour de nous suspendus.

Oh, lady! Jugez si vous le pouvez,

Combien austère et vaste était le pouvoir

De thèmes comme ceux-là, quand les ténèbres tombaient,

Et que les vieillards à cheveux gris disaient leurs contes,

Quand les portes étaient barrées, que la vieille femme

S'occupait auprès de la flamme,

Qui, dans la fumée et l'obscurité, brillait

Sur des visages obscurs et perdus dans l'ombre.

Le bêlement de la chèvre de montagne, là-bas,

Qui tremblotant arrivait des rochers,

Les échos du roc, le ruisseau fougueux,

La cataracte gonflée, le bois gémissant,

Le murmure vague et mêlé,

Voix du désert qui n'est jamais muette,

Tout cela a laissé dans ce coeur

Un sentiment que la langue ne peut rendre,

Une flamme étrange et non terrestre,

Quelque chose qui n'a pas de nom[666].

[Note 666: James Hogg. _The Queen's Wake._]

Ce jeune berger, à qui Burns aurait pu parler, était James Hogg, le

berger d'Ettrick. Et on comprend également pourquoi celui-ci devait

rendre mieux qu'aucun autre poète, avec une grâce, une force de vue

fantastique tout à fait supérieures, la partie magique et merveilleuse

de cette poésie. Sa _Veillée de la Reine_, avec ses exquises histoires

de _Kilmeny_, de la _Sorcière de Fife_, de _l'Abbé de Mac Kinnon_ sont

aux ballades surnaturelles des Borders ce que les poèmes de Walter

Scott sont aux ballades romanesques.

En même temps, dans une petite paroisse de la vallée de la Teviot, un

gamin d'une douzaine d'années ressentait la beauté de ce pays. C'était

John Leyden, l'ami de Walter Scott, un esprit puissant et singulier

qui absorbait toutes les sciences, et qui devait mourir à Java, à

l'âge de trente-six ans, au moment où il devenait un grand

orientaliste. «Cet homme extraordinaire, né dans une chaumine de

berger, dans une des plus sauvages vallées du Roxburgshire et, bien

entendu, presque entièrement instruit par lui-même, avait, avant

d'avoir atteint sa dix-neuvième année, confondu les docteurs

d'Édimbourg par son épouvantable masse de savoir dans presque tous les

départements de la science. Il se moquait de la plus extrême pénurie

ou plutôt il n'avait jamais eu conscience qu'elle pût être un

obstacle; car du pain et de l'eau, l'accès aux livres et aux cours,

comprenaient tout ce que renfermaient ses souhaits; et ainsi, il

travaillait et frappait aux portes d'une science après une autre,

jusqu'à ce que son indomptable persévérance emportât tout devant lui.

Et cependant avec cette sobriété monacale, cette dureté de fer du

vouloir, tout en déroutant ceux qui l'entouraient par des façons et

des habitudes dont il était difficile de dire si elles étaient celles

d'un maraudeur de frontière ou d'un écolier du temps jadis, il avait

le coeur d'un poète[667]». Et ce coeur de poète s'était formé au

commerce de ces vallons et des vallées. Lui-même le dit dans un

passage d'une délicatesse achevée, tout tremblant d'une brise de

poésie gracieuse, comme un des peupliers dont il parle.

[Note 667: Lockhart. _Life of Sir Walter Scott_, chap. X:

_John Leyden._--Voir aussi le _Memoir of John Leyden_ par

Walter Scott.]

Vous aimables vallées, qui avez eu mes premiers regards!

Comme votre sourire était doux quand les charmes de la nature renaissaient,

Vert était son vêtement, brillant, frais et tiède...

Quand je songe, ma première vie me revient,

La première ardeur de la jeunesse bat dans mon sein.

Comme une musique fondue dans un rêve d'amant,

J'entends la chanson murmurante de la rivière Teviot;

Les rayons plissés étendus sur les eaux

Peignent une lune plus pâle, un ciel plus faible;

Tandis qu'à travers les rameaux renversés des aunes

Scintillantes les étoiles brillent d'un éclat verdâtre.

Sur ces belles rives, tes anciens bardes,

Ô enchanteresse rivière! ne versent plus leurs chants émus;

Mais leurs harpes invisibles, suspendues aux peupliers,

Soupirent encore les doux airs qu'elles apprirent jadis,

Et celui qui foule d'un pied religieux le sol,

Vers minuit solitaire, entend leur son argentin,

Quand les brises de la rivière agitent leurs ailes cotonneuses

Et éventent légèrement leurs cordes sauvages et enchantées.

Celui qui d'une main terrestre aspire, confiant et hardi,

À tenir la harpe aérienne des anciens bardes,

À couronner son front de la couronne sacrée de lierre,

Et à mener le choeur plaintif des morts,

Que celui-là, au pied des peupliers, éparpille chaque nuit

Les feuilles pointues du saule d'un glauque pâle,

Qu'il évite de lever les yeux, obstinément détournés,

Quand autour de lui s'épaississent les soupirs de fantômes invisibles

Et que sur sa tête solitaire, comme des abeilles en été,

Les feuilles mues d'elles-mêmes tremblent sur les arbres.

Quand les premiers rais du matin tombent tremblants sur la rive,

Alors c'est le moment d'étendre sa main audacieuse,

Et d'arracher au pâle peuplier incliné

La harpe magique de l'ancienne vallée de la Teviot[668].

[Note 668: John Leyden. _Scenes of Infancy_, part. I.]

Avant de partir pour les Indes, il publia un volume de vers, _Scènes

d'Enfance_, consacré à ce pays des Borders. Il avait surtout été

frappé par le paysage, là où il est plus souriant et plus plaisant; sa

note particulière est de l'avoir rendu, dans une suite de tableaux,

avec un mélange d'exactitude familière et d'anoblissement, qui fait

penser en même temps à Cowper et à Thomson.

Ainsi, au moment même où Burns visitait les Borders, il y avait là une

masse de poésie agissante, vivante, non seulement capable de réjouir,

de consoler des milliers d'âmes simples et de mettre des instants de

beauté ou de pitié dans des bergers, des filles de ferme, des gardeurs

de vaches, des laboureurs, mais encore elle était occupée à former la

chaîne et la trame d'âmes d'élite, qui déclarèrent ensuite qu'elles

n'avaient rien en elles de meilleur que ces premiers souvenirs. Cette

poésie personne encore ne l'avait recueillie. Une douzaine d'années

plus tard, on allait voir un homme infatigable, tantôt à cheval,

tantôt dans un phaéton construit exprès pour pénétrer dans des

endroits qui n'avaient jamais vu de voiture[669], on allait voir cet

étrange voyageur parcourir le pays en tous sens, s'enfoncer au fond

des vallées invisitées, faire chanter les fermiers à la fin de repas

où il leur tenait tête, demander aux vieilles gens décrépites un

effort de mémoire et de faire revivre un instant les chansons qui les

avaient bercées jadis, aller trouver les bergers, réunir de tous côtés

des strophes, des fragments, des ballades, des chansons, et faire un

trésor de cette poésie répandue et anonyme. C'était Walter Scott. Les

deux premiers volumes de la _Poésie populaire des Borders_ furent

publiés en 1802.

[Note 669: Lockhart. _Life of Sir Walter Scott_, chap. X.]

Burns était parti en disant qu'il allait faire «un pélerinage au sol

classique» de la poésie écossaise. Ces mots pouvaient faire croire qu'il

allait pénétrer dans cette région, sinon préparé à en ressentir tout le

charme pittoresque, du moins désireux de le découvrir et disposé à en

étudier les souvenirs poétiques. Dès qu'on ouvre le journal qu'il a tenu

de son voyage, la déception est grande. Il semble que le paysage qui

devait fournir à Wordsworth de si profondes et si divines contemplations

n'ait pas été aperçu. À peine quelques notations fugitives et sommaires,

qui ne dépassent pas les impressions d'un voyageur quelconque[670]. «Les

collines de Lammermoor misérablement désolées, mais par moments très

pittoresques[671]».--«Superbe rivière la Tweed, claire et majestueuse,

beau pont[672]». Il remonte jusqu'à Selkirk, cette rêveuse et attirante

vallée de l'Ettrick où James Hogg se formait dans des visions de paysage

féeriques; et ces rives, sur lesquelles soupire l'âme même des Borders,

ne lui inspirent que ces mots: «toute la contrée aux alentours, sur la

Tweed comme sur l'Ettrick, remarquablement pierreuse[673].» Tant de

vieilles villes, si jolies de situation, si pittoresquement étalées au

bout de leur pont, autour de ruines si vénérablement historiques: Kelso,

au pied de sa vieille tour, Berwick avec son air de forteresse, Melrose

où la vallée de la Tweed s'élargit, et Jedburgh sur sa basse éminence

dominée par sa tour conventuelle, passent presque inaperçues. «Déjeuné à

Kelso, charmante situation de Kelso, beau pont sur la Tweed, vue et

perspectives enchanteresses des deux côtés de la rivière,

particulièrement du côté écossais[674]».--«Charmante situation

romantique de Jedburgh, avec des jardins, des vergers, mélangés aux

maisons, belles vieilles ruines, une cathédrale jadis magnifique et un

château-fort. Toutes les villes ici ont une apparence de vieille et rude

grandeur, mais les habitants sont extrêmement paresseux[675].» Ce

passage est de beaucoup le plus explicite et il a de la justesse de coup

d'oeil. On sent que le souci d'observer et l'attention seuls ont fait

défaut. À quelques milles de là, il visite ce coin renommé de pays où,

dans des paysages éclatants alors des frondaisons de mai, se trouvent

les vieilles abbayes du roi David; la massive abbaye de Dryburgh, si

calme dans sa péninsule boisée, et cette merveilleuse abbaye de Melrose,

si exquise, si fine, si parfaite et d'un travail si achevé dans sa

pierre d'un rouge pâle. C'est elle qui devait, à quelques années de là,

faire écrire à Walter Scott ses plus beaux vers[676]. Voici tout ce que

ces nobles architectures inspirent à Burns: «visité Dryburgh, une

ancienne belle abbaye ruinée, traversé la Leader et remonté la Tweed

jusqu'à Melrose, y dîne et visite cette ruine glorieuse et au loin

renommée[677]». Les endroits rendus célèbres par les ballades et les

chansons ne ressortent guère davantage. Rien de ce qui est spécial à

cette région, rien du charme des sites ou des souvenirs n'y apparaît.

[Note 670: Les extraits qui suivent, sont tirés du _Journal_

tenu par Burns pendant ce voyage. Nous y renvoyons une fois

pour toutes.]

[Note 671: May 5, 1787.]

[Note 672: Monday 7th.]

[Note 673: Sunday 18th.]

[Note 674: Tuesday 8th May.]

[Note 675: Wednesday 9th.]

[Note 676: On connaît le passage célèbre de Walter Scott sur

Melrose, au début du chant II du _Lay of the Last

Minstrel_.]

[Note 677: Sunday 18th.]

En revanche on y trouve, pressés les uns contre les autres, une

quantité de coups de crayons, de petits croquis, de portraits en une

ligne, rendus par une épithète ou deux, de toutes les personnes avec

lesquelles il se trouva en rapports pendant ces quelques semaines.

C'est un point intéressant et nous verrons les indications qu'on peut

en tirer sur les préférences et les préoccupations de l'esprit de

Burns. Mais ces observations humaines eussent pu être faites aussi

bien à Édimbourg ou partout ailleurs; elles ne rentraient pas dans

l'objet de son voyage.

De beaucoup la plus large place en ces pages est prise par de

vulgaires récits d'amourettes, pas même d'amourettes, d'intrigues

ébauchées, de flirtages d'une demi-journée. C'est presque uniquement

un jeu égoïste qui s'amuse, pour la distraction d'un soir, à jeter un

peu de trouble dans le coeur et le souvenir de petites provinciales

éblouies. Il sait qu'il ne les reverra plus le lendemain. Qu'importe?

Il ne résiste pas à la tentation. On dirait qu'après la contrainte

d'Édimbourg, son coeur, heureux de se sentir les coudées franches, ait

eu besoin de prendre à tort et à travers ses ébats. «Mon coeur se

dégèle et se fond en plaisir, après avoir été si longtemps gelé dans

la baie de Groenland de l'indifférence, au milieu du bruit et de la

sottise d'Édimbourg[678]». Il se trouvait au milieu de demoiselles, de

bourgeoises de petites villes, de filles de gros fermiers, avec

lesquels sa situation nouvelle le mettait de plain-pied. Il se sentait

à l'aise, reprenait son assurance, ses procédés habituels de

galanterie, retrouvait presque ses succès de village. Dès qu'il touche

à cette veine il est intarissable.

[Note 678: Wednesday 9th May.]

«Miss Lindsay, une aimable fille de belle humeur: un peu courte

et de l'_embonpoint_[679] mais belle et extrêmement gracieuse, de

beaux yeux noisette, pleins de vivacité et étincelants d'une

délicieuse humidité, un visage attrayant, un _tout ensemble_[679]

qui déclare qu'elle appartient au premier rang des esprits

féminins.... Après plusieurs efforts malheureux, je parviens à

secouer Mrs et Miss--, à me dégager d'elles et je trouve le moyen

de prendre le bras de Miss Lindsay. Miss semble satisfaite que ma

barderie l'ait distinguée et, après quelques légers scrupules que

je pouvais suivre aisément, elle se rit du bavardage autour de

nous et aimablement me permet de garder ce que j'ai pris; puis,

quand la cérémonie de ma présentation au Dr Sommerville nous eut

séparés, elle fit la moitié du chemin pour que je reprisse ma

situation.--_Nota Bene._ Le poète est à deux doigts d'être

infernalement amoureux; je crains bien que mon coeur soit presque

autant en amadou que jamais[680].»

[Note 679: En français.]

[Note 680: Wednesday 9th.]

Quand, au bout de deux jours, il est forcé de partir, il se répand en

regrets. «Douce Isabella Lindsay, puisse la paix habiter votre coeur,

interrompue seulement par les battements tumultueux de l'amour

extasié! Cet oeil qui allume l'amour doit rayonner pour un autre, et

ce corps gracieux doit mettre le bonheur dans d'autres bras et non

dans les miens[681]». Mais à quelques jours de là, il a tout oublié:

«Les Miss Grieves, très excellentes filles. Mon coeur de barde a reçu

un coup de brosse de Miss Betsey[682]». Deux jours après: «Trouvé Miss

Ainslie, l'aimable, la judicieuse, la gaie, la douce Miss Ainslie,

toute seule à Berrywell. Pouvoirs célestes, qui connaissez la

faiblesse des coeurs humains, soutenez le mien! Quel bonheur il faut

que je voie pour me rappeler seulement que je ne dois pas le

goûter[683]!». Ailleurs, il est invité à dîner chez un clergyman, et

voici les réflexions qu'il emporte du repas: «Mr Burnside, le

clergyman, est un homme dont je me souviendrai toujours avec

reconnaissance; et sa femme, Dieu me pardonne! j'ai presque enfreint

le dixième commandement, à cause d'elle. Simplicité, élégance, bon

sens, douceur de caractère, bonne humeur, bienveillante hospitalité,

tels sont les éléments de ses façons et de son coeur; bref...mais si

je dis un mot de plus sur elle, je vais en tomber aussitôt

amoureux[684]». Ailleurs, il écrit à un ami. «J'ai rencontré deux

belles filles; en particulier l'une d'elles, une belle fille, étoffée,

l'air confortable, bien habillée et jolie, l'autre un beau brin de

fille à la jambe fine, droite, bien prise, d'un visage agréable, aussi

gaie qu'un linot sur une épine fleurie, aussi douce et modeste qu'une

violette fraîche éclose dans un bois de noisetiers. Elles ont fait en

moi un tel diable de ravage que, si on retournait mes viscères, on

trouverait deux encoches dans mon coeur, comme la marque d'un couteau

sur une tige de chou[685]». D'autres fois, ce sont des aventures plus

grossières, des rencontres de grand'route, des acoquinements

d'auberge, entamés et menés en peu d'heures, des intrigues au gros

sel, où le casse-coeurs de village apparaît, avec je ne sais quelle

entreprise rusée et quelle vulgarité de paysan allumé par la boisson.

[Note 681: Friday 11th.]

[Note 682: Sunday 20th.]

[Note 683: Tuesday 22nd.]

[Note 684: Ceci est d'une lettre _To William Nicol_, 18th

juin 1787.]

[Note 685: _To William Nicol_, 31st May 1787.]

Rencontré en chemin une aventure assez étrange et romanesque,

avec une fille et sa soeur mariée. La fille, après quelques

ouvertures de galanterie de ma part, me voit un peu pris de la

bouteille et offre de me piper dans quelque affaire de

Gretna-Green. Moi, qui ne suis pas aussi niais qu'elle l'imagine,

je prends rendez-vous avec elle, en manière de _vive la

bagatelle_[686], pour nous entendre à ce sujet quand nous

arriverons à la ville. Je l'y retrouve et je lui donne un coup de

brosse de caresses et une bouteille de cidre; mais trouvant

qu'elle s'est _un peu trompée_[686] sur l'individu, elle

file[687].»

[Note 686: En français.]

[Note 687: Tuesday. 31st May.]

Il était alors en effet à peu de distance de Gretna-Green, le village

fameux par ses mariages clandestins. C'était, en venant d'Angleterre,

le premier endroit de halte après avoir franchi la frontière. En

Angleterre, les mariages exigeaient le consentement des parents ou

tuteurs, la publication de bans, la présence d'un prêtre, une

publicité, toutes sortes d'obstacles et de retards. La loi écossaise,

plus large, ne demandait qu'une déclaration mutuelle de mariage

échangée en présence de témoins, ou un engagement écrit; c'est, on

s'en souvient, ce dernier mode qui avait, pendant quelques jours, uni

Burns à Jane Armour et que le père de celle-ci avait détruit. Les gens

de Gretna-Green avaient su se faire une industrie profitable de

mariages improvisés. Les couples arrivaient et trouvaient tout ce

qu'il fallait pour une union immédiate, car ils étaient parfois

poursuivis de très près. L'industrie était très florissante dans la

seconde moitié du dernier siècle. Pennant, le voyageur, qui avait

visité le village un peu avant l'époque du voyage de Burns, en a

laissé une amusante description: «Entrons de nouveau en Écosse par un

petit pont sur la Sark, et peu après nous nous arrêtons au petit

village de Gretna, si bien connu des aventuriers matrimoniaux. Ici le

jeune couple peut être instantanément uni, par un pêcheur, un

menuisier, un forgeron, qui accomplissent la cérémonie pour une

rémunération qui va de deux guinées à un verre de whisky; mais le prix

est généralement fixé d'après les renseignements donnés par les

postillons de Carlisle, qui sont payés par l'un ou l'autre des

dignitaires sus-mentionnés. Si la poursuite des parents est trop

ardente, on conseille au couple effarouché de se glisser dans un lit

et, dans cette situation, on les montre aux poursuivants, qui

n'insistent plus... L'endroit se distingue de loin par un groupe de

sapins, le bosquet de Cythère du lieu. J'eus la curiosité de voir le

grand-prêtre qui m'apparut sous la forme d'un pêcheur, en surtout

bleu, avec une grosse chique de tabac dans la bouche. L'un d'entre

nous feignit d'être venu pour reconnaître la place, et lui demanda son

prix; après nous avoir considérés attentivement, il le laissa à notre

générosité[688]». Quelle fin c'eût été pour le pélerinage poétique! Ce

sont là des enfantillages sans portée et sans gravité. Ils n'ont

d'intérêt qu'autant qu'ils marquent l'absence de préoccupations

sérieuses, et dignes de ce voyage que d'autres poètes devaient faire

avec tant de gravité, de vénération et de profit. À coup sûr, la

relation de ces plates aventures occupe matériellement plus de place

dans le journal de Burns que les notes sur les sites ou les poèmes.

Sans entrer dans des détails Lockhart dit: «Le Dr Currie a publié

quelques extraits du _Journal_ tenu par Burns pendant cette excursion,

mais ils sont pour la plupart très triviaux[689].»

[Note 688: Pennant. _Second Tour in Scotland, Performed in

the Year, 1772._]

[Note 689: Lockhart. _Life of Burns_, p. 146.]

* * * * *

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 30 / 67 段