Poetry, Eighteenth Century_, le travail d'imitation des
anciennes ballades qui s'est fait pendant le siècle
dernier.]
[Note 662: Voir dans quelles circonstances ces chansons
furent composées: _Songstresses of Scotland_; tom. I: pour
Mrs Cockburn, p. 70-71, pour Miss Jane Eliot, p. 205-07.]
[Note 663: Alex. Carlyle. _Autobiography_, p. 233.]
C'est par la poésie et le paysage des Borders que ce grand garçon,
déjà savant, à qui Burns avait prédit un avenir d'homme, avait senti
s'éveiller en lui le goût des choses d'autrefois. Il avait été élevé
au pied d'un de ces vieux peels romantiques, bercé par les vieilles
ballades. Et lui-même a raconté l'influence de ces spectacles et de
ces récits sur son âme, dans des vers tout bondissants d'émotions
enfantines.
Oui, l'impulsion poétique me fut donnée
Par la colline verte et le clair ciel bleu.
C'était une scène nue et sauvage,
Où des escarpements nus étaient empilés rudement;
Mais, ici et là, dans les intervalles,
Reposaient des touffes veloutées d'un vert adorable;
Et l'enfant solitaire connaissait bien
Les retraites où le murailler poussait,
Où le chèvrefeuille aimait à ramper
Sur le rocher bas et le mur ruiné.
Je pensais que ces recoins étaient le plus doux abri
Que le soleil vit dans tout son cours[664].
[Note 664: Walter Scott, _Marmion_. Introduction to Canto
III, _to William Erskine_.]
Et en même temps il retrace les premières émotions que ce vieux
_peel_, avec tous ses souvenirs guerriers, faisait naître en lui et
qui peut-être ont déterminé le tour historique et romanesque de son
génie.
Sans cesse, je considérais cette tour démantelée
Comme le plus puissant ouvrage de la force humaine,
Et je m'émerveillais, quand le vieux paysan
Enchantait mon esprit, par quelque conte
De maraudeurs qui, au grand galop,
Sortant du château éperonnaient leurs chevaux,
Pour renouveler dans le sud leurs rapines,
Bien loin, dans les lointaines Cheviot bleues.
Ils me semblait que les trompettes, les pas des chevaux
Faisaient encore retentir les arches brisées de l'entrée,
Que des visages farouches, cousus de cicatrices,
Regardaient par les barreaux rouilles des fenêtres;
Et sans cesse, au foyer d'hiver,
J'écoutais de vieilles histoires de joie et de peine,
Les détours des amants, la beauté des dames,
Les charmes des sorcières, les armes des guerriers[665].
[Note 665: Walter Scott, _Marmion_. Introduction to Canto
III.]
L'enfant qui écoutait toutes ces choses était, on le sait, Walter
Scott, et on comprend pourquoi il devait surtout rendre le côté
historique et dramatique de cette poésie, dans ses longs poèmes, qui
sont comme des ballades amplifiées et tournées au récit.
Au moment même où Burns passait dans la vallée d'Ettrick, il y avait,
parmi les bergers qui y gardaient les troupeaux, un garçon de dix-sept
ans, aux yeux bleus clairs scandinaves, aux longs cheveux, gauche,
rêveur, sauvage, presque farouche, en qui opérait également le charme
de ces mêmes montagnes et de ces mêmes chansons. Sa vie, moins variée
que celle de Burns, est peut-être plus étrange. Il n'avait été à
l'école que jusqu'à apprendre à lire et à écrire en grosses lettres
d'un demi-pouce, qui étaient plutôt de lourds dessins; mais il avait
entendu raconter des aventures de fées, de lutins et d'elfes. Toute
une mythologie légère avait pris demeure en sa tête, pendant ses longs
isolements de pasteur. Les nuits immenses, tantôt calmes et
mystérieusement bleuâtres, tantôt pleines des hurlements de l'orage et
de la danse des éclairs; les crépuscules du matin et du soir, dans ce
pays où les brouillards mêlés de lumières dissolvent le paysage, le
font ondoyer et, au moindre coup de vent, le remuent, le déplacent, le
rapprochent ou l'éloignent, le transforment, en changent les lignes,
les nuances, en font un nuage féerique, une vision impalpable, un
rêve; tout avait donné à ces histoires un royaume fait pour elles. Et
dans cette atmosphère rêvait et se formait celui qui allait être le
plus grand poète paysan que l'Écosse ait produit, après Burns. Car lui
aussi a avoué qu'il devait sa poésie à cette influence.
Ô aimez le savoir mystique et sublime
Des histoires féeriques des anciens temps!
Je les ai apprises dans la glen solitaire,
Aux demeures les plus reculées des hommes,
Où jamais ne passait un étranger,
Par les nuits d'été et les jours d'hiver.
Pas un paysan, pas une chaumine;
Nous n'avions causerie qu'avec le ciel,
Avec les voix qui chantaient à travers les nuages,
Et les orages naissants autour de nous suspendus.
Oh, lady! Jugez si vous le pouvez,
Combien austère et vaste était le pouvoir
De thèmes comme ceux-là, quand les ténèbres tombaient,
Et que les vieillards à cheveux gris disaient leurs contes,
Quand les portes étaient barrées, que la vieille femme
S'occupait auprès de la flamme,
Qui, dans la fumée et l'obscurité, brillait
Sur des visages obscurs et perdus dans l'ombre.
Le bêlement de la chèvre de montagne, là-bas,
Qui tremblotant arrivait des rochers,
Les échos du roc, le ruisseau fougueux,
La cataracte gonflée, le bois gémissant,
Le murmure vague et mêlé,
Voix du désert qui n'est jamais muette,
Tout cela a laissé dans ce coeur
Un sentiment que la langue ne peut rendre,
Une flamme étrange et non terrestre,
Quelque chose qui n'a pas de nom[666].
[Note 666: James Hogg. _The Queen's Wake._]
Ce jeune berger, à qui Burns aurait pu parler, était James Hogg, le
berger d'Ettrick. Et on comprend également pourquoi celui-ci devait
rendre mieux qu'aucun autre poète, avec une grâce, une force de vue
fantastique tout à fait supérieures, la partie magique et merveilleuse
de cette poésie. Sa _Veillée de la Reine_, avec ses exquises histoires
de _Kilmeny_, de la _Sorcière de Fife_, de _l'Abbé de Mac Kinnon_ sont
aux ballades surnaturelles des Borders ce que les poèmes de Walter
Scott sont aux ballades romanesques.
En même temps, dans une petite paroisse de la vallée de la Teviot, un
gamin d'une douzaine d'années ressentait la beauté de ce pays. C'était
John Leyden, l'ami de Walter Scott, un esprit puissant et singulier
qui absorbait toutes les sciences, et qui devait mourir à Java, à
l'âge de trente-six ans, au moment où il devenait un grand
orientaliste. «Cet homme extraordinaire, né dans une chaumine de
berger, dans une des plus sauvages vallées du Roxburgshire et, bien
entendu, presque entièrement instruit par lui-même, avait, avant
d'avoir atteint sa dix-neuvième année, confondu les docteurs
d'Édimbourg par son épouvantable masse de savoir dans presque tous les
départements de la science. Il se moquait de la plus extrême pénurie
ou plutôt il n'avait jamais eu conscience qu'elle pût être un
obstacle; car du pain et de l'eau, l'accès aux livres et aux cours,
comprenaient tout ce que renfermaient ses souhaits; et ainsi, il
travaillait et frappait aux portes d'une science après une autre,
jusqu'à ce que son indomptable persévérance emportât tout devant lui.
Et cependant avec cette sobriété monacale, cette dureté de fer du
vouloir, tout en déroutant ceux qui l'entouraient par des façons et
des habitudes dont il était difficile de dire si elles étaient celles
d'un maraudeur de frontière ou d'un écolier du temps jadis, il avait
le coeur d'un poète[667]». Et ce coeur de poète s'était formé au
commerce de ces vallons et des vallées. Lui-même le dit dans un
passage d'une délicatesse achevée, tout tremblant d'une brise de
poésie gracieuse, comme un des peupliers dont il parle.
[Note 667: Lockhart. _Life of Sir Walter Scott_, chap. X:
_John Leyden._--Voir aussi le _Memoir of John Leyden_ par
Walter Scott.]
Vous aimables vallées, qui avez eu mes premiers regards!
Comme votre sourire était doux quand les charmes de la nature renaissaient,
Vert était son vêtement, brillant, frais et tiède...
Quand je songe, ma première vie me revient,
La première ardeur de la jeunesse bat dans mon sein.
Comme une musique fondue dans un rêve d'amant,
J'entends la chanson murmurante de la rivière Teviot;
Les rayons plissés étendus sur les eaux
Peignent une lune plus pâle, un ciel plus faible;
Tandis qu'à travers les rameaux renversés des aunes
Scintillantes les étoiles brillent d'un éclat verdâtre.
Sur ces belles rives, tes anciens bardes,
Ô enchanteresse rivière! ne versent plus leurs chants émus;
Mais leurs harpes invisibles, suspendues aux peupliers,
Soupirent encore les doux airs qu'elles apprirent jadis,
Et celui qui foule d'un pied religieux le sol,
Vers minuit solitaire, entend leur son argentin,
Quand les brises de la rivière agitent leurs ailes cotonneuses
Et éventent légèrement leurs cordes sauvages et enchantées.
Celui qui d'une main terrestre aspire, confiant et hardi,
À tenir la harpe aérienne des anciens bardes,
À couronner son front de la couronne sacrée de lierre,
Et à mener le choeur plaintif des morts,
Que celui-là, au pied des peupliers, éparpille chaque nuit
Les feuilles pointues du saule d'un glauque pâle,
Qu'il évite de lever les yeux, obstinément détournés,
Quand autour de lui s'épaississent les soupirs de fantômes invisibles
Et que sur sa tête solitaire, comme des abeilles en été,
Les feuilles mues d'elles-mêmes tremblent sur les arbres.
Quand les premiers rais du matin tombent tremblants sur la rive,
Alors c'est le moment d'étendre sa main audacieuse,
Et d'arracher au pâle peuplier incliné
La harpe magique de l'ancienne vallée de la Teviot[668].
[Note 668: John Leyden. _Scenes of Infancy_, part. I.]
Avant de partir pour les Indes, il publia un volume de vers, _Scènes
d'Enfance_, consacré à ce pays des Borders. Il avait surtout été
frappé par le paysage, là où il est plus souriant et plus plaisant; sa
note particulière est de l'avoir rendu, dans une suite de tableaux,
avec un mélange d'exactitude familière et d'anoblissement, qui fait
penser en même temps à Cowper et à Thomson.
Ainsi, au moment même où Burns visitait les Borders, il y avait là une
masse de poésie agissante, vivante, non seulement capable de réjouir,
de consoler des milliers d'âmes simples et de mettre des instants de
beauté ou de pitié dans des bergers, des filles de ferme, des gardeurs
de vaches, des laboureurs, mais encore elle était occupée à former la
chaîne et la trame d'âmes d'élite, qui déclarèrent ensuite qu'elles
n'avaient rien en elles de meilleur que ces premiers souvenirs. Cette
poésie personne encore ne l'avait recueillie. Une douzaine d'années
plus tard, on allait voir un homme infatigable, tantôt à cheval,
tantôt dans un phaéton construit exprès pour pénétrer dans des
endroits qui n'avaient jamais vu de voiture[669], on allait voir cet
étrange voyageur parcourir le pays en tous sens, s'enfoncer au fond
des vallées invisitées, faire chanter les fermiers à la fin de repas
où il leur tenait tête, demander aux vieilles gens décrépites un
effort de mémoire et de faire revivre un instant les chansons qui les
avaient bercées jadis, aller trouver les bergers, réunir de tous côtés
des strophes, des fragments, des ballades, des chansons, et faire un
trésor de cette poésie répandue et anonyme. C'était Walter Scott. Les
deux premiers volumes de la _Poésie populaire des Borders_ furent
publiés en 1802.
[Note 669: Lockhart. _Life of Sir Walter Scott_, chap. X.]
Burns était parti en disant qu'il allait faire «un pélerinage au sol
classique» de la poésie écossaise. Ces mots pouvaient faire croire qu'il
allait pénétrer dans cette région, sinon préparé à en ressentir tout le
charme pittoresque, du moins désireux de le découvrir et disposé à en
étudier les souvenirs poétiques. Dès qu'on ouvre le journal qu'il a tenu
de son voyage, la déception est grande. Il semble que le paysage qui
devait fournir à Wordsworth de si profondes et si divines contemplations
n'ait pas été aperçu. À peine quelques notations fugitives et sommaires,
qui ne dépassent pas les impressions d'un voyageur quelconque[670]. «Les
collines de Lammermoor misérablement désolées, mais par moments très
pittoresques[671]».--«Superbe rivière la Tweed, claire et majestueuse,
beau pont[672]». Il remonte jusqu'à Selkirk, cette rêveuse et attirante
vallée de l'Ettrick où James Hogg se formait dans des visions de paysage
féeriques; et ces rives, sur lesquelles soupire l'âme même des Borders,
ne lui inspirent que ces mots: «toute la contrée aux alentours, sur la
Tweed comme sur l'Ettrick, remarquablement pierreuse[673].» Tant de
vieilles villes, si jolies de situation, si pittoresquement étalées au
bout de leur pont, autour de ruines si vénérablement historiques: Kelso,
au pied de sa vieille tour, Berwick avec son air de forteresse, Melrose
où la vallée de la Tweed s'élargit, et Jedburgh sur sa basse éminence
dominée par sa tour conventuelle, passent presque inaperçues. «Déjeuné à
Kelso, charmante situation de Kelso, beau pont sur la Tweed, vue et
perspectives enchanteresses des deux côtés de la rivière,
particulièrement du côté écossais[674]».--«Charmante situation
romantique de Jedburgh, avec des jardins, des vergers, mélangés aux
maisons, belles vieilles ruines, une cathédrale jadis magnifique et un
château-fort. Toutes les villes ici ont une apparence de vieille et rude
grandeur, mais les habitants sont extrêmement paresseux[675].» Ce
passage est de beaucoup le plus explicite et il a de la justesse de coup
d'oeil. On sent que le souci d'observer et l'attention seuls ont fait
défaut. À quelques milles de là, il visite ce coin renommé de pays où,
dans des paysages éclatants alors des frondaisons de mai, se trouvent
les vieilles abbayes du roi David; la massive abbaye de Dryburgh, si
calme dans sa péninsule boisée, et cette merveilleuse abbaye de Melrose,
si exquise, si fine, si parfaite et d'un travail si achevé dans sa
pierre d'un rouge pâle. C'est elle qui devait, à quelques années de là,
faire écrire à Walter Scott ses plus beaux vers[676]. Voici tout ce que
ces nobles architectures inspirent à Burns: «visité Dryburgh, une
ancienne belle abbaye ruinée, traversé la Leader et remonté la Tweed
jusqu'à Melrose, y dîne et visite cette ruine glorieuse et au loin
renommée[677]». Les endroits rendus célèbres par les ballades et les
chansons ne ressortent guère davantage. Rien de ce qui est spécial à
cette région, rien du charme des sites ou des souvenirs n'y apparaît.
[Note 670: Les extraits qui suivent, sont tirés du _Journal_
tenu par Burns pendant ce voyage. Nous y renvoyons une fois
pour toutes.]
[Note 671: May 5, 1787.]
[Note 672: Monday 7th.]
[Note 673: Sunday 18th.]
[Note 674: Tuesday 8th May.]
[Note 675: Wednesday 9th.]
[Note 676: On connaît le passage célèbre de Walter Scott sur
Melrose, au début du chant II du _Lay of the Last
Minstrel_.]
[Note 677: Sunday 18th.]
En revanche on y trouve, pressés les uns contre les autres, une
quantité de coups de crayons, de petits croquis, de portraits en une
ligne, rendus par une épithète ou deux, de toutes les personnes avec
lesquelles il se trouva en rapports pendant ces quelques semaines.
C'est un point intéressant et nous verrons les indications qu'on peut
en tirer sur les préférences et les préoccupations de l'esprit de
Burns. Mais ces observations humaines eussent pu être faites aussi
bien à Édimbourg ou partout ailleurs; elles ne rentraient pas dans
l'objet de son voyage.
De beaucoup la plus large place en ces pages est prise par de
vulgaires récits d'amourettes, pas même d'amourettes, d'intrigues
ébauchées, de flirtages d'une demi-journée. C'est presque uniquement
un jeu égoïste qui s'amuse, pour la distraction d'un soir, à jeter un
peu de trouble dans le coeur et le souvenir de petites provinciales
éblouies. Il sait qu'il ne les reverra plus le lendemain. Qu'importe?
Il ne résiste pas à la tentation. On dirait qu'après la contrainte
d'Édimbourg, son coeur, heureux de se sentir les coudées franches, ait
eu besoin de prendre à tort et à travers ses ébats. «Mon coeur se
dégèle et se fond en plaisir, après avoir été si longtemps gelé dans
la baie de Groenland de l'indifférence, au milieu du bruit et de la
sottise d'Édimbourg[678]». Il se trouvait au milieu de demoiselles, de
bourgeoises de petites villes, de filles de gros fermiers, avec
lesquels sa situation nouvelle le mettait de plain-pied. Il se sentait
à l'aise, reprenait son assurance, ses procédés habituels de
galanterie, retrouvait presque ses succès de village. Dès qu'il touche
à cette veine il est intarissable.
[Note 678: Wednesday 9th May.]
«Miss Lindsay, une aimable fille de belle humeur: un peu courte
et de l'_embonpoint_[679] mais belle et extrêmement gracieuse, de
beaux yeux noisette, pleins de vivacité et étincelants d'une
délicieuse humidité, un visage attrayant, un _tout ensemble_[679]
qui déclare qu'elle appartient au premier rang des esprits
féminins.... Après plusieurs efforts malheureux, je parviens à
secouer Mrs et Miss--, à me dégager d'elles et je trouve le moyen
de prendre le bras de Miss Lindsay. Miss semble satisfaite que ma
barderie l'ait distinguée et, après quelques légers scrupules que
je pouvais suivre aisément, elle se rit du bavardage autour de
nous et aimablement me permet de garder ce que j'ai pris; puis,
quand la cérémonie de ma présentation au Dr Sommerville nous eut
séparés, elle fit la moitié du chemin pour que je reprisse ma
situation.--_Nota Bene._ Le poète est à deux doigts d'être
infernalement amoureux; je crains bien que mon coeur soit presque
autant en amadou que jamais[680].»
[Note 679: En français.]
[Note 680: Wednesday 9th.]
Quand, au bout de deux jours, il est forcé de partir, il se répand en
regrets. «Douce Isabella Lindsay, puisse la paix habiter votre coeur,
interrompue seulement par les battements tumultueux de l'amour
extasié! Cet oeil qui allume l'amour doit rayonner pour un autre, et
ce corps gracieux doit mettre le bonheur dans d'autres bras et non
dans les miens[681]». Mais à quelques jours de là, il a tout oublié:
«Les Miss Grieves, très excellentes filles. Mon coeur de barde a reçu
un coup de brosse de Miss Betsey[682]». Deux jours après: «Trouvé Miss
Ainslie, l'aimable, la judicieuse, la gaie, la douce Miss Ainslie,
toute seule à Berrywell. Pouvoirs célestes, qui connaissez la
faiblesse des coeurs humains, soutenez le mien! Quel bonheur il faut
que je voie pour me rappeler seulement que je ne dois pas le
goûter[683]!». Ailleurs, il est invité à dîner chez un clergyman, et
voici les réflexions qu'il emporte du repas: «Mr Burnside, le
clergyman, est un homme dont je me souviendrai toujours avec
reconnaissance; et sa femme, Dieu me pardonne! j'ai presque enfreint
le dixième commandement, à cause d'elle. Simplicité, élégance, bon
sens, douceur de caractère, bonne humeur, bienveillante hospitalité,
tels sont les éléments de ses façons et de son coeur; bref...mais si
je dis un mot de plus sur elle, je vais en tomber aussitôt
amoureux[684]». Ailleurs, il écrit à un ami. «J'ai rencontré deux
belles filles; en particulier l'une d'elles, une belle fille, étoffée,
l'air confortable, bien habillée et jolie, l'autre un beau brin de
fille à la jambe fine, droite, bien prise, d'un visage agréable, aussi
gaie qu'un linot sur une épine fleurie, aussi douce et modeste qu'une
violette fraîche éclose dans un bois de noisetiers. Elles ont fait en
moi un tel diable de ravage que, si on retournait mes viscères, on
trouverait deux encoches dans mon coeur, comme la marque d'un couteau
sur une tige de chou[685]». D'autres fois, ce sont des aventures plus
grossières, des rencontres de grand'route, des acoquinements
d'auberge, entamés et menés en peu d'heures, des intrigues au gros
sel, où le casse-coeurs de village apparaît, avec je ne sais quelle
entreprise rusée et quelle vulgarité de paysan allumé par la boisson.
[Note 681: Friday 11th.]
[Note 682: Sunday 20th.]
[Note 683: Tuesday 22nd.]
[Note 684: Ceci est d'une lettre _To William Nicol_, 18th
juin 1787.]
[Note 685: _To William Nicol_, 31st May 1787.]
Rencontré en chemin une aventure assez étrange et romanesque,
avec une fille et sa soeur mariée. La fille, après quelques
ouvertures de galanterie de ma part, me voit un peu pris de la
bouteille et offre de me piper dans quelque affaire de
Gretna-Green. Moi, qui ne suis pas aussi niais qu'elle l'imagine,
je prends rendez-vous avec elle, en manière de _vive la
bagatelle_[686], pour nous entendre à ce sujet quand nous
arriverons à la ville. Je l'y retrouve et je lui donne un coup de
brosse de caresses et une bouteille de cidre; mais trouvant
qu'elle s'est _un peu trompée_[686] sur l'individu, elle
file[687].»
[Note 686: En français.]
[Note 687: Tuesday. 31st May.]
Il était alors en effet à peu de distance de Gretna-Green, le village
fameux par ses mariages clandestins. C'était, en venant d'Angleterre,
le premier endroit de halte après avoir franchi la frontière. En
Angleterre, les mariages exigeaient le consentement des parents ou
tuteurs, la publication de bans, la présence d'un prêtre, une
publicité, toutes sortes d'obstacles et de retards. La loi écossaise,
plus large, ne demandait qu'une déclaration mutuelle de mariage
échangée en présence de témoins, ou un engagement écrit; c'est, on
s'en souvient, ce dernier mode qui avait, pendant quelques jours, uni
Burns à Jane Armour et que le père de celle-ci avait détruit. Les gens
de Gretna-Green avaient su se faire une industrie profitable de
mariages improvisés. Les couples arrivaient et trouvaient tout ce
qu'il fallait pour une union immédiate, car ils étaient parfois
poursuivis de très près. L'industrie était très florissante dans la
seconde moitié du dernier siècle. Pennant, le voyageur, qui avait
visité le village un peu avant l'époque du voyage de Burns, en a
laissé une amusante description: «Entrons de nouveau en Écosse par un
petit pont sur la Sark, et peu après nous nous arrêtons au petit
village de Gretna, si bien connu des aventuriers matrimoniaux. Ici le
jeune couple peut être instantanément uni, par un pêcheur, un
menuisier, un forgeron, qui accomplissent la cérémonie pour une
rémunération qui va de deux guinées à un verre de whisky; mais le prix
est généralement fixé d'après les renseignements donnés par les
postillons de Carlisle, qui sont payés par l'un ou l'autre des
dignitaires sus-mentionnés. Si la poursuite des parents est trop
ardente, on conseille au couple effarouché de se glisser dans un lit
et, dans cette situation, on les montre aux poursuivants, qui
n'insistent plus... L'endroit se distingue de loin par un groupe de
sapins, le bosquet de Cythère du lieu. J'eus la curiosité de voir le
grand-prêtre qui m'apparut sous la forme d'un pêcheur, en surtout
bleu, avec une grosse chique de tabac dans la bouche. L'un d'entre
nous feignit d'être venu pour reconnaître la place, et lui demanda son
prix; après nous avoir considérés attentivement, il le laissa à notre
générosité[688]». Quelle fin c'eût été pour le pélerinage poétique! Ce
sont là des enfantillages sans portée et sans gravité. Ils n'ont
d'intérêt qu'autant qu'ils marquent l'absence de préoccupations
sérieuses, et dignes de ce voyage que d'autres poètes devaient faire
avec tant de gravité, de vénération et de profit. À coup sûr, la
relation de ces plates aventures occupe matériellement plus de place
dans le journal de Burns que les notes sur les sites ou les poèmes.
Sans entrer dans des détails Lockhart dit: «Le Dr Currie a publié
quelques extraits du _Journal_ tenu par Burns pendant cette excursion,
mais ils sont pour la plupart très triviaux[689].»
[Note 688: Pennant. _Second Tour in Scotland, Performed in
the Year, 1772._]
[Note 689: Lockhart. _Life of Burns_, p. 146.]
* * * * *