volontiers dans l'ombre ces aspects de sa vie, sans lesquels elle est
incomplète. Ils finiraient par la fausser, par en altérer le caractère
en n'en représentant qu'une partie, et par dégager de la réalité, où
les défauts sont souvent de vigoureuses touches de nature, un Burns
atténué. C'étaient là des écarts bien excusables et presque
inévitables chez un jeune homme avide de vie et fougueux. Il n'y a
aucun blâme à y attacher. Le seul sentiment qui puisse venir est un
sentiment de regret pour ces dissipations inutiles et ces folles
prodigalités de temps, de jeunesse et de santé.
Un autre inconvénient résulta de ces soirées à la taverne: l'habitude
de trôner, d'être le maître de la conversation, de ne pas avoir de
contradicteurs. Il y prit un ton hautain, impatient de toute
opposition, quelque chose de brusque et de péremptoire, qu'il ne
parvenait qu'avec peine à dominer dans d'autres lieux. C'était une
disposition naturelle que les circonstances exagéraient en lui. Avec
des réserves, tous ceux qui l'ont connu alors en parlent; on devine
que ce dut être son défaut le plus visible, l'endroit faible de sa
conduite, si solide d'ailleurs.
Il commença à contracter un peu d'arrogance nouvelle dans la
conversation. Accoutumé à être, parmi ses compagnons favoris, ce
qu'on appelle vulgairement mais avec expression «le coq de la
société», il avait peine à refréner une liberté habituelle et un
ton de conversation décidé et dictatorial, même au milieu de
personnes moins disposées à endurer sa présomption avec
patience[643].
[Note 643: R. Heron. _Life of Burns_, p. 436.]
Ce n'étaient là, bien entendu, que des germes de mal. Ils existaient
cependant. Les circonstances ne les laissèrent pas dormants. Il faut
cependant la connaissance de ce qu'ils sont devenus, pour leur donner
dès à présent leur importance. Ils étaient, pour le moment, à peine
visibles et cachés à la prévision de tous. Ce qu'il y a de certain,
c'est que ce séjour à Édimbourg était en train de produire sur Burns
une insensible et lente détérioration.
* * * * *
Ce qui avait contribué à entretenir un certain malaise dans l'esprit
de Burns, c'était l'incertitude de ce qu'il allait faire. Il était
arrivé à Édimbourg, sans idée bien arrêtée, surpris par son succès et
peut-être grisé de mille espérances vagues. Cette ivresse commençait à
se dissiper. Au mois de janvier, il écrit «qu'il est aussi ténébreux
que l'était le chaos» en ce qui concerne l'avenir. Un de ses patrons,
Mr Miller, lui a parlé d'une ferme située sur un domaine, qu'il vient
d'acheter dans les environs de Dumfries. C'est la première fois
qu'apparaît dans son histoire ce nom qui y reviendra souvent et qui
doit la clore. Il est disposé à aller s'établir n'importe où, pourvu
que ce soit ailleurs que dans son ancien voisinage. Mais Mr Miller
n'est guère bon juge de la terre et, dit-il avec une sorte
d'appréhension prophétique, «il peut m'offrir un marché avantageux
dans son opinion, qui sera ma ruine[644]». Il se propose, en revenant
à Mauchline, de passer par Dumfries, vers le mois de mai, pour y
rencontrer Mr Miller et examiner la ferme. De temps en temps, il parle
dans ses lettres de retourner à son humble condition, aux ombres de la
vie[645] et à sa vieille connaissance, la charrue.
[Note 644: _To John Ballantine_, 14th Jan. 1787.]
[Note 645: _To the Earl of Glencairn_, Feb. 1787.]
Cependant, au commencement de février, on voit apparaître une autre
préoccupation. Le comte de Buchan, frère de Henry Erskine, lui avait
conseillé de parcourir l'Écosse pour y recueillir des sujets de
poésies nationales. Il semble que cet avis ait éveillé en lui un désir
déjà formé:
«Votre Seigneurie touche la corde favorite de mon coeur, lorsque
vous me conseillez d'enflammer ma muse à l'histoire écossaise et
aux scènes écossaises. Il n'y a rien que je souhaite plus que de
faire un tranquille pélerinage à travers ma patrie, de m'asseoir
et de rêver dans ces champs jadis durement disputés, où la
Calédonie triomphante vit son lion sanglant porté, à travers des
rangs brisés, jusqu'à la victoire et à la gloire, d'y trouver
l'inspiration et de répandre dans des chants ces noms
immortels[646].
[Note 646: _To the Earl of Buchan_, 3rd Feb. 1787.]
Mais il ajoute que, au milieu de ces délicieuses et enthousiastes
rêveries, un fantôme au visage long et sec, à l'air très moral, s'est
mis en travers de son imagination et, avec l'air glacial d'un
prédicateur, lui rappelle combien il a déjà dédaigné de salutaires
avis. Il l'avertit de ne pas suivre ces météores et ces feux-follets
de la fantaisie et du caprice qui l'amèneront une fois de plus au bord
de la ruine.
Toutefois, le rêve est mal chassé. Deux mois plus tard, à la fin de
mars, il reparaît plus attrayant. Il faut plus d'efforts et des motifs
moins personnels pour le repousser.
«Vous vous intéressez avec bienveillance à mes vues et à mes
projets d'avenir. De ce côté, il m'est impossible de vous donner
aucune lumière:
Tout est sombre, comme était le chaos avant que le jeune soleil
Fût ramassé en un globe et eût essayé ses rayons,
À travers l'obscurité profonde.
L'appellation de poète écossais est de beaucoup mon plus haut
orgueil. Continuer à la mériter est ma plus haute ambition. Les
scènes écossaises et l'histoire écossaise sont des thèmes que je
désirerais célébrer. Je n'ai pas de désir plus cher que de
pouvoir, débarrassé de la routine des affaires, pour lesquelles
le ciel sait que je suis bien impropre, faire des pèlerinages
tranquilles à travers la Calédonie, m'asseoir sur ses champs de
bataille, errer sur les rives romantiques de ses rivières et
songer près des tours majestueuses ou des ruines vénérables,
jadis séjours honorés de ses héros.
Mais ce sont là des pensées chimériques. J'ai joué assez
longtemps avec la vie. J'ai une chère, une vieille mère à qui
pourvoir, et d'autres liens du coeur, peut-être aussi tendres.
Quand l'individu seul souffre des conséquences de sa propre
étourderie, indolence ou folie, il peut être excusable. Il y a
plus: de brillants talents et quelques-unes des plus nobles
vertus peuvent à moitié sanctifier un caractère insouciant. Mais
quand Dieu et la nature ont confié à ses soins le bien-être des
autres, quand le dépôt est sacré et que les liens sont chers,
l'homme (que ces liens ne pousseraient pas au travail) doit être
enfoncé bien avant dans l'égoïsme, ou étrangement égaré loin de
la réflexion[647].»
[Note 647: _To Mrs Dunlop_, 22nd March 1787.]
On voit d'après cela qu'il vivait toujours dans l'indécision. Il
nourrissait vaguement le désir d'être un poète national. Il semble
même qu'il s'y glissât en lui une idée d'être délivré de la routine
des affaires. Comme il était à prévoir, ce projet plusieurs fois
écarté finit par triompher à la fin d'avril. Il annonce au Dr
Moore[648] qu'il va faire quelques pèlerinages sur le sol classique de
la Calédonie, et, au commencement de mai, il se prépare à retourner en
Ayrshire en suivant les _Borders_. À cet effet, il acheta à Édimbourg
une jument qui deviendra une figure familière de son histoire. Il
l'appela Jenny Geddes. C'était le nom de la vieille marchande
d'herbes, de la vieille virago de St.-Giles. La Jenny Geddes de Burns
semble avoir été d'un tempérament moins irascible; elle vécut
amicalement avec son maître pendant des années.
[Note 648: _To Dr John Moore_, 23rd April 1787.]
II.
L'ÉTÉ DE 1787.
LE VOYAGE DES BORDERS.
Il quitta Édimbourg le 5 mai 1787, en compagnie d'un de ses nouveaux
amis, Robert Ainslie, dont le père était fermier dans les environs de
Dunse. Son intention était de s'en retourner à Mossgiel, en parcourant
le pays qui s'étend, de Berwick à Carlisle, le long de la frontière
anglaise, et qui est si connu dans la poésie et l'histoire d'Écosse
sous le nom de _Borders_. Il voulait faire, disait-il, «quelques
pèlerinages sur le sol classique de la Calédonie». Il se proposait,
sans doute, d'y rechercher des inspirations poétiques, des scènes,
des souvenirs, dont il pût faire son profit. Il n'est pas sans
intérêt, pour l'étude de ses préférences d'esprit et en même temps
pour la notation exacte de son état d'âme, de voir ce qu'il a su
retirer, pendant ce voyage, soit des aspects de la nature, soit des
associations humaines qui y sont mêlées.
Le pays qu'il allait visiter possède un grand charme tranquille et
mélancolique[649]. Il n'est pas très puissant ni très mouvementé;
c'est une région de collines et de montagnes moyennes, arrondies par
l'usure de glaciers disparus. Elle s'étend, avec l'allure des hauts
plateaux[650], en calmes ondulations liées les unes aux autres, qui se
rencontrent, se coupent ou se marient, en courbes sereines et
harmonieuses. Le paysage se prolonge de tous côtés, uniforme, partout
semblable à lui-même et cependant partout séduisant; indéfiniment il
s'enfuit d'un même rhythme large et noble et, à peu près à égale
hauteur, pousse jusqu'au fond du ciel la houle paisible de ses cimes.
Ces montagnes souples s'abaissent vers les vallées, en descentes très
douces, en inclinaisons molles et coulantes, en fléchissements sans
heurt, en plis traînants. La forme de la contrée est très apparente,
car rien ne l'interrompt ni ne la recouvre. Un de ses caractères est
l'absence de toute haute végétation; les bois sont ramassés dans le
fond des vallées plus importantes; ailleurs, peu ou pas d'arbres, sauf
quelques bouquets de bouleaux et de mélèzes semés sur les plus basses
pentes. On a, dans son ampleur, la beauté des paysages nus, à grandes
lignes maîtresses qui se déroulent dans le ciel, y mettant un
mouvement lorsqu'il est pur et immuable, y mettant un repos lorsqu'il
est rempli de la mobilité des nuées.
[Note 649: Pour le caractère général du paysage des Borders,
nous avons contrôlé et éclairé nos impressions personnelles
par celles d'écrivains qui ont parlé magistralement de ce
pays. Il faut lire,--pour la partie physique, l'admirable
livre de Archibald Geikie: _The Scenery of Scotland, viewed
in Connection with its physical Geology_, où les qualités de
l'écrivain égalent celles du savant;--pour la partie
littéraire et poétique, le très beau livre de John Veitch:
_The History and Poetry of the Scottish Border, their main
features and relations_, où il y a des pages d'un véritable
amant et connaisseur de la nature.--Il y a, dans les
_Recollections of a Tour made in Scotland, AD. 1803_, de
Dorothy Wordsworth, des pages d'un sentiment exquis.--Relire
en même temps les poèmes écossais de Wordsworth, et, bien
entendu, noter les traits descriptifs des vieilles ballades
qui sont toujours d'une grande justesse et d'une grande
force résumante.]
[Note 650: Voir sur ces traits géologiques, A. Geikie.
_Scenery of Scotland_, chap. XIII.]
Ce calme des contours est, en outre, soutenu par la monotonie de la
coloration. Des bruyères, des fougères, des genêts, une herbe rude et
unie, des mousses semblables à des velours bruns ou verts, recouvrent
les pentes, de larges teintes adoucies et voisines, qui laissent,
selon l'expression de Geikie, toute leur valeur aux modulations du
terrain[651]. Les couleurs changent avec les saisons; mais lors même
qu'elles sont le plus vives, c'est-à-dire lorsque, vers l'automne, les
bruyères s'empourprent, les fougères s'orangent et que les mousses et
l'herbe deviennent rousses, ce sont encore des nuances passées,
assorties en une richesse sobre et simple. On dirait seulement que le
paysage a pris une somptueuse patine. Ainsi rien n'arrête, rien ne
trouble l'âme dans ses rêveries, lorsqu'elle se livre à ces montagnes,
et qu'elle s'abandonne à suivre ces cimes qui courent en lignes
parallèles, se succèdent, montent, coulent, passent doucement de l'une
à l'autre, en longues sinuosités belles et graves[652].
[Note 651: A. Geikie. _Scenery of Scotland_, p. 296.]
[Note 652: J. Veitch. _History and Poetry of the Scottish
Border_, p. 11.]
Mais il faut pénétrer plus avant vers le coeur du pays, pour en
découvrir l'attrait souverain. Il réside dans les hautes vallées
désertes, où tournoie l'aigle et où songe le héron; son séjour est
dans ces silencieux et verts amphithéâtres de pâturages, sur lesquels
plane une paix solennelle. Pas une chaumière, une hutte; mais
seulement, de toutes parts, des blancheurs paisibles de troupeaux de
moutons; on croirait que les vers de Lucrèce, ces vers admirables où
est l'âme des solitudes pastorales, ont été écrits dans ces lieux:
«Sæpe in colli, tondentes pabula loeta,
Lanigeræ reptant pecudes, quo quamque vocantes
Invitant herbæ, gemmantes rore recenti;
Et satiati agni ludunt, blandeque coruscant;
Omnia quæ nobis longe confusa videntur,
Et velut in viridi candor consistere colli[653].»
[Note 653: Lucrèce. Liv. II, 318.]
Chacune de ces mille vallées a son cours d'eau dont l'histoire est
pareille. Entre des mousses plus vives, un bouillon clair sourd, un
ruisseau s'enfuit à travers l'herbe, court et scintille sous les
bruyères, se brise et étincelle dans des rochers et plus loin
disparaît, dans une gorge, entre des déchirures rougeâtres et des
blocs gris, pour aller plus lentement rejoindre les prairies basses.
Les vallons latéraux qui débouchent dans ces vallées ont tous aussi
leur rivulet qui se divise en filets brillants. On dirait qu'un géant
a laissé dans chacun de ces creux un rameau d'argent. Un murmure
d'eaux s'exhale de cette solitude sans la troubler car il fait partie
d'elle. Par instants, le bêlement des troupeaux se mêle à lui, en une
voix partout éparse et plaintive. Et toujours la profondeur du ciel
est occupée par les longues ondulations sérieuses des collines, qui
deviennent plus légères plus elles sont lointaines et, à l'extrémité
de l'horizon, sont tout à fait transparentes et bleues.
Au charme mélancolique de la nature celui des souvenirs s'ajoute; et
tous deux s'accordent[654]. Dans les vallées basses, le long des
rivières, sont les ruines historiques. Là s'étend la ligne fameuse des
abbayes de Melrose, de Kelso, de Jedburgh, de Dryburgh; là sont les
vieux châteaux comme Roxburgh; les vieilles villes comme Berwick,
Coldstream, Kelso, Jedburgh, Melrose, Selkirk, Peebles, célèbres dans
l'histoire et dans la poésie écossaises. Mais surtout le pays est
plein de la mémoire des luttes des Borders. Un des traits du paysage
sont ces hautes tours carrées, désignées par le nom de _peels_, qui
servaient de refuge et de repaire aux barons maraudeurs de cette
frontière. Avec leur air menaçant, leurs murs massifs et nus, leurs
étroites ouvertures, leurs meurtrières, leurs mâchicoulis, leur
corbeille de fer fixée tout en haut du toit, dans laquelle on
entassait de la tourbe et de la poix pour allumer la flamme d'alarme,
le _bale-fire_, qui parcourait toute la contrée en une nuit,
Un drap de flamme, de la tour haute,
Flottait sur le ciel comme un drapeau sanglant,
Tout flamboyant et déchiré[655],
les unes toujours intactes et fières, les autres fendues, croulantes,
encore marquées de la trace noire des incendies, elles se dressent de
toutes parts. Elles se sont emparées de tous les points propices. Il
n'y a pas une crête, un promontoire de colline dans les vallées, un
passage de route ou de sentier, qu'elles ne s'y soient installées;
quelques-unes sont juchées sur des pics sans accès; d'autres
cramponnées au bord des précipices, au-dessus de torrents; d'autres
dissimulées dans des bois, ou sinistrement isolées au centre de
marécages et de fondrières. Ces forteresses étaient habitées par
d'étranges maîtres, en partie brigands, en partie soldats, en partie
seigneurs. C'étaient les Elliots, les Armstrongs, les Turnbulls, les
Rutherfords, les Scotts, les Homes, les Kerrs, race d'hommes
désespérés, hardis, toujours en guerre avec les Anglais ou entre eux,
toujours en coups de force, en alarmes. Leurs exploits étaient de
partir le soir, de passer la frontière inaperçus, et de tomber, à dix,
quinze lieues de là, sur une ferme, un hameau, dont ils enlevaient les
bestiaux. La nuit était leur complice; c'est pourquoi la plupart
avaient dans leurs armes des étoiles et la lune[656]. Quand le butin
était fini et qu'il n'y avait plus rien au logis, un beau soir, en
découvrant le plat, on y trouvait une paire d'éperons. On savait ce
que cela voulait dire et on repartait en expédition. Ces hommes durs,
presque aussi cruels que des Peaux-Rouges[657], vivaient dans la
continuelle tension d'énergie, dans la force, la hâte et l'exigence
impérieuse de sentiments, et aussi dans la suprématie d'âme, que
développe, après tout, le risque même grossier mais continuel de la
vie. C'étaient des existences sans poésie, mais où il y avait des
heures intenses et poétiques. On voit ce qu'une pareille condition
entraîne d'aventures, de traits de courage, de dangers, de querelles,
de luttes entre familles, de vengeances longtemps poursuivies. Ces
querelles, qui tenaient du duel, de l'escarmouche et de l'assassinat,
n'étaient pas assez importantes pour créer un événement historique.
Mais, de temps en temps, il sortait d'elles une de ces tragédies
mémorables qui vont au fond des coeurs les plus durs y remuer la
pitié.
[Note 654: Pour les souvenirs historiques ou légendaires et
pour les moeurs violentes des Borders voir l'_Introduction_
de Walter Scott: _Minstrelsy of the Scottish Border_.--Les
passages sur les Borders, dans les _Notices and Anecdotes
illustrative of Sir Walter Scott's novels_.--Le petit
opuscule intitulé: _An Account of the Borders_ dans le
_Chambers's Miscellany_.--Le chapitre IX du livre de Veitch:
_Features of Border Life and Character_.--Un article de
_l'Edinburgh Review_, de Juillet 1887: _Ettrick Forest and
the Yarrow_.--Gunnyon: _Scottish Life and History in Song
and Ballad_. Chap. IV.--J. Clark Murray: _The Ballads and
Songs of Scotland, in view of their influence on the
Character of the People._ Chap. IV: _The Border
Feuds._--Mais rien ne vaut l'impression produite par la
lecture des Ballades elles-mêmes, avec les notes historiques
qui indiquent les événements qu'elles rappellent.]
[Note 655: _The Lay of the Last Minstrel._ Canto III.]
[Note 656: Chambers. _Account of the Border_, p. 21.]
[Note 657: Prescott. _Essais de Biographie et de Critique,
les chants de l'Écosse_, tom. II, p. 64.]
Aussi une quantité incroyable de poésie est née de ces horizons
pensifs et de ces événements romanesques. C'est le district poétique
de l'Écosse, à un titre bien plus vrai que le district des lacs ne
l'est pour l'Angleterre. Car ici c'est une profusion de poésie
anonyme, autochtone, sortie des entrailles mêmes de la terre. Elle a
été créée par des centaines de poètes inconnus, enrichie par des
milliers de récitations. Elle est vraiment populaire et collective,
car, par cette séculaire et innombrable collaboration, elle contient
l'émotion accumulée de ceux qui l'ont écrite et de ceux qui l'ont
chantée. Sur tout le pays, elle est répandue. On a dit qu'il n'y a
pas, dans cette partie de l'Écosse, un ruisseau ou une colline qui
n'ait sa ballade ou sa chanson; et cela est vrai à la lettre. Toutes
ces rivières, la Tweed, la Gala, la Teviot, la Jed, l'Ettrick, la
Yarrow, dont le bruit clair emplit le pays, chantent également dans
cette poésie. Chaque vallée, avec son caractère propre, possède sa
poésie particulière: la molle et verte vallée de la Tweed a les
chansons d'amour caressantes, doucement pastorales et pures; les
gorges sauvages autour des sources de la Teviot et de la Reed, les
sombres solitudes moussues de la Tarras et de la Liddell sont la scène
des plus puissantes et des plus terribles ballades historiques; les
retraites rêveuses de la vallée d'Ettrick ont des chants mystérieux et
surnaturels[658]. Mais la poésie de toutes ces vallées semble se
réunir dans la plus poétique d'elles toutes, dans l'harmonieuse, la
triste, la douce, la tendre, la sévère Yarrow. Elle est le sanctuaire
de cette région. Et qu'elle est digne de l'être! Elle a toutes les
beautés, le charme méditatif de ses plus faibles pentes, l'austérité
de ses deux lacs solitaires, où le ciel et les collines se reflètent
comme en un métal poli[659], la terreur des hautes passes qui la
séparent de la vallée de la Moffat, où «la queue de la jument grise»,
tombant perpendiculairement de plus de trois cents pieds, se brise,
gronde et gémit dans un enfer de rocs. Elle est pleine d'une poésie
pathétique et tragique[660]. Il n'y a presque pas une pierre, pas un
tertre qui n'en ait reçu une sorte de consécration. _Le gai Faucon_,
_Murray l'outlaw_, _Willie est rare et Willie est beau_, la _Tragédie
de Douglas_, les _Tristes vallons de Yarrow_, la _Lamentation de la
veuve des Borders_, à ne prendre que les pièces capitales, ont leur
scène dans ce petit val, sans parler de moindres chansons et
d'imitations sans nombre. D'autres vallées sont presque aussi riches.
On se rend compte de ce qu'il a dû fleurir, disparaître, renaître de
poésie dans cet extraordinaire district, lorsqu'on a parcouru la
_Minstrelsy des Borders Écossais_; surtout si l'on réfléchit que ce
recueil a laissé à glaner, qu'il a été fait bien tard, que plusieurs
de ces chansons ou ballades et des plus belles, lorsqu'elles furent
trouvées, ne palpitaient plus que pour peu de jours sur les lèvres de
quelque vieille femme cassée, toutes prêtes à mourir avec elle.
Combien ont disparu de la sorte, avec la dernière âme qu'elles avaient
charmée!
[Note 658: Voir sur les inspirations différentes selon le
caractère des vallées, le chap. XII du livre de Veitch,
particulièrement les pages 423-33.]
[Note 659: Voir une jolie description du lac St.-Mary, dans
l'Introduction au Chant II de _Marmion_.]
[Note 660: Voir, sur les charmes différents, un délicat et
juste passage dans les _Notices and Anecdotes illustrative
of Sir Walter Scott_, p. 151.--Veitch, p. 425-26.--La
lecture de Principal Shairp _The Three Yarrows_ dans ses
_Aspects of Poetry_--et l'exquis poème de Wordsworth,
_Yarrow visited_, qui pénètre plus que tout ce qui a été
écrit sur la Yarrow.]
Sans doute cette poésie n'avait pas encore reçu sa large consécration
littéraire; elle n'avait pas pris rang dans les bibliothèques comme
une des plus originales anthologies populaires qu'il y ait. Elle était
cependant bien connue en Écosse; et même elle était à la mode. La
preuve en est dans les nombreuses imitations que le XVIIIe siècle en
avait faites, bien avant le moment où Burns voyageait dans les
Borders. Allan Ramsay avait donné l'exemple de ces imitations, bien
que les siennes fussent froides et maniérées. Toute une série de menus
poètes, Robert Crawford, Hamilton de Bangour, Julius Mickle, John
Logan, avaient retrouvé, parfois dans quelques pièces seulement,
parfois dans une seule, l'accent et la mélodie des vieilles
ballades[661]. Ne sait-on pas que deux versions célèbres d'une
ancienne ballade, les _Fleurs de la Forêt_, sont dues à deux jeunes
filles, l'une Miss Jane Elliot et l'autre Miss Alison Rutherford, plus
tard Mrs Cockburn, que nous avons vue, déjà âgée, accueillir Burns à
Édimbourg? Elles avaient toutes deux, sans s'en douter, émues un jour
par un refrain plaintif, donné deux chefs-d'oeuvre de sentiment
simple, et enrichi de deux perles la poésie de leur pays[662]. Elles
ne composèrent jamais rien d'autre. Ces deux charmantes pièces
avaient, en réalité, été produites par le pur procédé de collaboration
populaire: l'émotion de chanteurs successifs s'ajoutant à
l'inspiration de l'auteur primitif. La seule différence est qu'ici le
résultat fut imprimé au lieu d'être chanté, et que les collaborateurs
furent découverts par la seule curiosité littéraire des temps, car
Miss Rutherford et Miss Elliot avaient essayé de s'en cacher. Enfin la
célèbre tragédie de _Douglas_ de John Home, que Burns, comme tous les
Écossais, connaissait bien, était fondée sur une de ces ballades[663].
Cette poésie était donc répandue et appréciée. Bien plus, elle était
si active, si pleine de sève, si maîtresse des imaginations que, parmi
des milliers d'autres, elle était en train de former, à ce moment
précis, trois âmes qui devaient être entre les plus robustes et les
plus riches de leur contrée.