consécration, par suite de la position sociale de ceux qui s'y
adonnaient ouvertement. C'étaient les juges surtout, ces vieux juges
écossais, si clairs, si instruits, si intègres, dont les noms sont
restés honorés, qui étaient les meilleurs soutiens, et, pour ainsi
parler, les plus fermes piliers de la tradition. «Être soûl comme un
juge» était un proverbe[609]. Leurs habitudes sembleraient
incroyables, si elles n'étaient affirmées par des témoins comme Lord
Cockburn. À Édimbourg, on plaçait, sur le tribunal même, des carafes
d'eau, des verres et de bonnes bouteilles noires de vin de Porto. Les
juges écoutaient les affaires en se versant à boire. Ceux qui avaient
la tête solide y résistaient assez bien; mais les plus faibles s'en
ressentaient. «Non pas, dit drôlement Lord Cockburn, que l'hermine fût
jamais absolument grise, mais elle était certainement quelquefois
émue.» Néanmoins rien n'était perceptible à distance; ils avaient tous
acquis l'habitude de siéger et de conserver un air suffisamment
judiciaire, même quand leurs flacons étaient tout à fait vides. Dans
les _circuits_, cela prenait une autre forme. Les séances étaient
coupées par de longs dîners, où juges, conseils, greffiers, jurés et
prévost festoyaient ensemble. Après quoi, on retournait aux
transportations et aux pendaisons. Quand, le soir, la cour s'en
retournait, précédée de trompettes, on remarquait souvent «que le pas
de la procession suivait moins bien la musique que le matin[610].» Le
type le plus achevé de ces anciens juges était lord Hermand, un homme
excellent, intègre et aimé de tous. «Les buveurs ordinaires, dit
Cockburn, dans un charmant portrait de lui, tout plein de raillerie et
de tendresse contenues, les buveurs ordinaires pensent que boire est
un plaisir, mais pour Hermand, c'était une vertu. Il avait pour la
boisson un respect sincère, en vérité, une haute approbation morale,
avec une sérieuse compassion pour les malheureux qui ne pouvaient pas
s'y livrer, et un juste mépris pour ceux qui le pouvaient et ne le
faisaient pas.» Un jour, on jugeait à Glasgow, un jeune homme qui, à
la suite d'une orgie et dans un jeu imprudent, avait légèrement, mais
si malheureusement, frappé d'un couteau un de ses amis, que celui-ci
avait expiré sur le coup. Les autres juges voyaient qu'il n'y avait
guère de culpabilité. Mais Hermand, irrité du discrédit que ce fait
jetait sur la boisson, demandait la transportation, et le tribunal
entendait cette inoubliable conclusion: «On nous dit qu'il n'y avait
pas de méchanceté et que le prisonnier était pris de boisson. Pris de
boisson! Quoi! Il était ivre! et cependant il a assassiné l'homme qui
avait bu avec lui! Ils avaient festoyé toute la nuit et cependant il
l'a poignardé, après avoir bu toute une bouteille de rhum avec lui!
Bon Dieu! mes Lords, s'il peut faire cela quand il est gris, que ne
fera-t-il pas quand il est sobre?[611]» Le circuit dont il faisait
partie était connu sous le nom de _Daft Circuit_, comme qui dirait le
circuit gris[612]. Et cependant il mourut sans savoir ce que c'est
qu'un mal de tête, à quatre-vingt-quatre ans[613]. Quand l'ébriété
commença à déchoir dans le pays, la magistrature, qui en avait été la
place forte, en fut le dernier refuge.
[Note 609: Ch. Rogers, _Traits and Stories of the Scottish
People_, p. VII.]
[Note 610: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 297.]
[Note 611: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 123.]
[Note 612: Dean Ramsay. _Reminiscences_, p. 52.]
[Note 613: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 115-18.]
Dire que l'ivrognerie était acceptée par les moeurs et consacrée par
la magistrature, ce n'est pas encore donner une idée suffisante de son
importance. Elle était devenue une des conditions de succès dans la
vie. Sans elle, il était impossible de prendre part aux affaires, de
se mêler aux hommes, de tenir sa place au milieu d'eux. Quelqu'un
d'incapable de boire était impropre à la vie publique, quels que
fussent son intelligence et son caractère. Il en était exclu, comme on
peut l'être aujourd'hui par une santé débile. Et cela était aussi vrai
des ecclésiastiques que des autres. Il y a peu de traits plus
significatifs à cet égard que deux passages très tranquilles du Dr
Carlyle. À ses yeux, ces choses étaient naturelles. Parlant du Dr
Webster, un des hommes les plus remarquables et un des chefs du clergé
écossais, il dit: «Son apparence de grande rigidité en religion, à
laquelle il avait été habitué par son père, n'empêchant nullement son
humeur conviviale, il était regardé comme d'excellente compagnie même
par des gens de moeurs dissolues, et comme il était un homme de cinq
bouteilles, il pouvait les mettre tous sous la table. Mais comme il ne
se trouvait jamais pire pour avoir bu, au moins d'une façon indécente,
et que l'amour du claret, à quelque degré qu'il fût, n'était pas
estimé en ces jours-là un péché en Écosse, tous ses excès étaient
pardonnes[614].» Et parlant d'un autre, il porte ce jugement,
peut-être plus caractéristique encore: «Le Dr Patrick Cuming était, à
cette époque, à la tête du parti modéré; et si son caractère avait été
égal à ses talents, il aurait pu le rester longtemps, car il avait du
savoir, de la sagacité, une conversation très agréable, avec une
constitution capable de supporter la convivialité des temps[615].»
Ainsi, la capacité de boire était une qualité indispensable pour être
à la tête d'une des fractions du clergé. Il n'est guère possible de
rencontrer un aveu qui dépasse celui-ci. On peut se faire, d'après la
position sociale qu'occupait alors l'ivrognerie, quelque idée de son
pouvoir. Ce n'est pas trop dire que se griser était un des attributs
de l'homme, comme d'aller à la chasse ou de monter à cheval; on n'y
prêtait pas d'autre importance et il ne s'y attachait aucun blâme.
[Note 614: Dr Alex. Carlyle. _Autobiography_, p. 240.]
[Note 615: Dr Alex. Carlyle. _Autobiography_, p. 257.]
Naturellement Édimbourg était la métropole de cette intempérance
nationale. On y buvait du haut en bas de la société, depuis Dugald
Stewart, qui était peut-être le plus parfait gentilhomme de la ville
et un des hommes les plus purs qui aient vécu, jusqu'au dernier des
_caddies_. C'était la ville des clubs et des tavernes.
Les premiers étaient innombrables. Il y en avait de tous genres,
depuis le célèbre club du _Tisonnier_ auquel appartenaient Hume,
Ferguson, Carlyle, Richardson, Blair, jusqu'aux clubs infimes où les
petits boutiquiers se réunissaient après avoir fermé leurs échoppes.
Il y en avait de toutes les appellations et de tous les règlements.
C'étaient le _Club du Cap_ auquel avait appartenu le poète Fergusson;
le _Club Antemanum_ ainsi nommé parce qu'on réglait d'avance; le _Club
des Prodigues_ parce que la dépense était restreinte à neuf sous; le
Club des _Verrats_; le _Club du Feu d'Enfer_, association de terribles
débauchés; le _Club sale_ où les membres n'avaient pas le droit de se
présenter en linge propre; _les Originaux_ où on écrivait son nom à
l'envers; _les Seigneurs du bonnet_ parce que les membres portaient
des bonnets bleus; les _Perruques noires_[616]. Ils pullulaient de
toutes parts, avec leurs titres énigmatiques dus à quelque
plaisanterie goûtée des initiés et dont le sel est perdu, avec leurs
rites bizarres et grotesques, où les graves citoyens semblaient
prendre leur revanche de la monotonie de leur vie. Le même individu
appartenait souvent à plusieurs clubs et alors chacune de ses soirées
était prise. Le trait commun de toutes ces réunions, c'est qu'on y
buvait lourdement. «Les clubs d'Edinburgh, dit le Dr Rogers, étaient
les scènes d'une dissipation dans sa forme la plus révoltante. Le
_Poker Club_ était composé d'hommes de lettres dont les faiblesses
sociales s'accordaient mal avec leurs goûts littéraires. En sortant de
leurs clubs, les membres s'en allaient titubants, plus ou moins
ivres[617].» Et c'était le club des premiers hommes du pays[618].
[Note 616: Pour les désignations de ces clubs voir R.
Chambers. _Traditions of Edinburgh_, le chapitre intitulé
_Convivialia_.]
[Note 617: Ch. Rogers. _Scotland Social and Domestic_, p.
36.]
[Note 618: Voir les détails sur la fondation de ce fameux
club et son organisation, dans l'_Autobiography_ du Dr Alex.
Carlyle, p. 419-23.]
Et les tavernes, les vieilles tavernes d'Édimbourg, innombrables elles
aussi! Perdues au fond des cours, éparses dans les étroites ruelles,
blotties au pied de ces immenses maisons, ressemblant souvent à des
caves, on les trouvait partout. N'ayant jamais un rayon de soleil,
basses, sombres, sales, gluantes et puantes du relent des boissons,
elles semblaient ainsi plus retirées et plus confortables[619]. Elles
étaient un des organes de la vie publique. C'est là que se
commentaient les nouvelles et que se faisaient toutes les affaires. Il
n'y avait pas si longtemps que les médecins y donnaient leurs
consultations. Les plus grands avocats et les plus grands légistes de
l'époque y donnaient encore les leurs[620]. Il était inutile de
chercher un homme de loi chez lui; on n'y songeait pas. Il fallait
découvrir sa taverne où on le trouvait au milieu de papiers et de
clients[621]. Quand une affaire était conclue, on faisait apporter à
boire, comme aujourd'hui nos paysans aux francs-marchés. On y buvait
du claret pris au tonneau, du porter, de l'ale d'Édimbourg, sorte de
liquide épais et puissant dont on ne pouvait guère dépasser une
bouteille[622], et du _cappie ale_, servie dans des coupes de bois et
sur laquelle on mettait un petit chapeau d'eau-de-vie[623]. Le soir
était le grand moment des tavernes. Ceux qui veulent en avoir une
description fidèle n'ont qu'à relire les chapitres de _Guy Mannering_,
consacrés à l'avocat Paul Pleydell.
[Note 619: R. Chambers. _Traditions_, p. 174, et aussi la
description de la taverne dans _Guy Mannering_.]
[Note 620: _Henry Erskine and His Times_, by lieut.-col.
Alex. Fergusson, p. 161; et Ch. Rogers, _Scotland Social and
Domestic_, p. 36.]
[Note 621: Voir l'ouvrage plein de curieux renseignements:
_Notices and Anecdotes illustrative of Sir Walter Scott's
Novels_, chapitre sur _Guy Mannering_.]
[Note 622: R. Chambers. _Traditions_, p. 184.--Voir aussi
sur cette forte bière, _Erskine and his Times_, p. 161.]
[Note 623: R. Chambers. _Traditions_, p. 158.]
Les dames, les dames elles-mêmes, je dis les dames de la haute
société, n'échappaient pas à la contagion[624]. Toutes, sans doute,
n'allaient pas aussi loin que les trois dont Chambers raconte
l'histoire. Elles avaient eu dans une taverne, près de la Croix, une
réunion joyeuse qui s'était prolongée tard. Quant elles en sortirent,
il faisait beau clair de lune. Elles montèrent bravement la Grand'rue,
jusqu'à l'endroit où le clocher de l'église de la Troon jetait en
travers son ombre noire. Quel était cet obstacle? Elles s'imaginèrent
que c'était une rivière. Les voilà assises sur la berge de l'ombre,
retirant leurs chaussures et leurs bas. Puis, relevant leurs jupes,
elles traversèrent, avec précaution, le flot sombre et, arrivées sur
l'autre rive, se rassirent, remirent leurs souliers et continuèrent
leur chemin, se réjouissant d'avoir si bien passé le gué[625]. Elles
ne furent pas probablement les seules, car M. Charles Kirkpatrick
Sharpe, un vieux gentilhomme très sec, très poli et très caustique,
qui se promenait, au commencement de ce siècle, avec le costume du
siècle dernier et savait, sur ses contemporains et leurs ancêtres, une
foule de méchantes histoires, avait à ce sujet une chanson qu'il
disait de sa voix aiguë[626]:
[Note 624: Voir sur l'ivrognerie chez les dames: Hill
Burton, _History of Scotland_, tom. VII. p. 93.]
[Note 625: R. Chambers. _Traditions_, p. 159.]
[Note 626: Voir sur ce singulier personnage: Wilson,
_Reminiscences of Old Edinburgh_, tom. I, p. 14-15.]
Il y avait quatre dames grises
Qui sont restées ensemble,
Depuis midi, un matin de mai,
Jusqu'à dix heures sonnées du soir;
Jusqu'à dix heures sonnées du soir;
Alors, elles y renoncèrent.
Et il y eut quatre dames grises
Qui descendirent le Nether Bow[627].
[Note 627: Wilson. _Reminiscences of Old Edinburgh_, tom. I,
p. 222.]
Cela fait au moins sept dames écossaises qui se grisèrent pendant le
XVIIIe siècle. Sans doute il n'y en eut pas d'autres. Toutefois,
c'était une coutume parmi celles de la plus haute société que de faire
des parties dans les caves à huîtres, les oyster cellars. En hiver,
après la tombée de la brune, on prenait rendez-vous avec quelques
gentlemen, et on allait, en carrosse, passer sa soirée dans un de ces
trous sordides qu'on appelait des basses boutiques[628]. On s'y
régalait de _porter_, une bière très brune, et d'huîtres, placées dans
de grands plats en bois sur des tables grossières éclairées par une
chandelle. Il était convenu que la conversation y était plus libre,
plus hardie et presque sans frein. Elle se délassait de la bienséance
des salons. Quand on avait déblayé les tables, on apportait du cognac
ou du punch au rhum, selon le goût des dames. On dansait ensuite. Dans
ces parties élégantes il arrivait que les ladies faisaient danser avec
elles les huîtrières, bien qu'elles eussent la pire réputation. Tout
cela allait, dit Chambers, sous le nom commode d'escapade[629]. Plus
de dix années après le séjour de Burns, lord Melville, qui était alors
ministre de la guerre, et la duchesse de Gordon, notre connaissance,
la protectrice du poète, se retrouvant à Édimbourg, firent une partie
de cave à huîtres et consacrèrent une soirée à ce plaisir de leur
jeunesse[630]. C'était la façon d'alors d'aller au cabaret.
[Note 628: R. Chambers. _Traditions_, p. 160.]
[Note 629: R. Chambers. _Traditions_, p. 161, en note.]
[Note 630: R. Chambers. _Id._, p. 161.]
Aussi quand la nuit tombait, une vie souterraine s'éveillait de toutes
parts dans les entrailles de la vieille cité. On voyait les hommes les
plus distingués s'enfoncer par groupes dans ces étroites ruelles,
s'engloutir dans ces trous noirs, au fond desquels étaient les
tavernes mal éclairées[631]. Comme les souvenirs classiques ne leur
manquaient pas, ils les comparaient aux grottes de l'Averne, aux
allées de l'Érèbe, aux antres du Cocyte, aux régions infernales et
fuligineuses[632]. Accoudés à des tables grossières, ils étaient là
pour toute la soirée et souvent pour toute la nuit. C'étaient des
causeries, des discussions, des chansons. Une bonhomie, une jovialité,
une camaraderie universelle faisaient le charme de ces réunions.
C'était le délassement de la journée; ces esprits graves se
récréaient, prenaient leurs ébats. On buvait amicalement
d'interminables tournées de claret, de punch ou de whiskey.
[Note 631: Voir sur ce point le poème de Fergusson, _Auld
Reekie_.]
Puis, vers les dernières heures de la nuit ou aux petites heures du
jour, ils ressortaient souvent en état d'ivresse, s'en retournaient
chez eux d'une marche désordonnée. «Ah! Docteur, si vos paroissiens
vous voyaient, que diraient-ils?--Tut, homme! ils n'en croiraient pas
leurs yeux[633].» C'était le Dr Webster qui rentrait chez lui. «Où
reste John Clark?--Mais, vous êtes John Clark lui-même!» répond le
vieux garde à qui on pose cette question. «Je ne te demande pas où est
John Clark, mais où est sa maison». C'était, en effet, John Clark, un
des premiers avocats du temps qui fut peu après nommé juge[634]. «Rien
n'était plus commun le matin que de rencontrer des hommes de haut rang
et de dignité officielle s'en retourner chez eux en titubant, en
sortant d'une ruelle de la High Street où ils avaient passé la nuit à
boire. Il n'était pas rare de voir deux ou trois des très honorables
lords du Conseil et de la Session monter au tribunal le matin dans un
état crapuleux[635].» Souvent, juges et avocats, en sortant de la
séance, allaient souper ensemble, prolongeaient leurs potations
jusqu'au jour et se levaient de table pour aller au Parlement
reprendre l'affaire[636]. La grande rue d'Édimbourg a certainement vu
tituber la plupart des célébrités de cette époque.
[Note 632: R. Chambers. _Traditions_, p. 174, 183.]
[Note 633: R. Chambers. _Traditions_, p. 30.]
[Note 634: Ch. Rogers. _Scotland Social and Domestic_, p.
36.]
[Note 635: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p. 153.]
[Note 636: _Henry Erskine and his Times_, by lieut.-col.
Alex. Fergusson, p. 162.]
Chose étrange! Beaucoup de ces hommes étaient si solides et d'une
telle résistance que leur santé n'était pas affectée par ces excès
quotidiens, et que la lucidité de leur intelligence restait entière,
au milieu des plus accablantes débauches[637]. Le célèbre avocat Hay
estimait qu'il était plus propre à élucider une affaire quand il avait
pris ses six bouteilles de claret, et un de ses clercs racontait qu'il
lui avait dicté le meilleur de ses mémoires un jour qu'il les avait
bues[638]. De lord Harmand, quelqu'un qui l'avait bien connu disait
«qu'aucune orgie n'avait jamais ébranlé sa santé, car il ne fut jamais
malade, ni diminué son goût pour la famille et la tranquillité, ni
embrouillé sa tête; il n'en dormait que plus profondément, et s'en
levait plus tôt et plus calme[639]». Après ces nuits terribles, la
plupart rentraient chez eux, se baignaient la tête dans l'eau froide,
secouaient l'ivresse comme un reste de sommeil, et s'en retournaient à
leurs occupations très sûrs et très calmes[640]. Il fallait pour cela
des constitutions d'une incroyable solidité, des constitutions
indestructibles, telles qu'en fournit une race neuve, rude, récente du
sol et pleine encore de la force des chênes et des rocs. Elle
s'affaiblit maintenant et les plus robustes buveurs se plaignent que
les coupes de leurs pères et de leurs oncles soient trop profondes
pour eux. Mais, même alors, pour les natures protégées par une santé
moins épaisse, ou dans laquelle il y avait un point faible, ce régime
était fatal. Il l'était surtout pour les natures excitables, qui se
dépensaient de plusieurs façons, et puisaient, dans des excès de
boisson, de la fièvre pour des excès de travail ou de plaisir. Combien
furent ainsi usés ou brisés prématurément!
[Note 637: Id.]
[Note 638: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p. 154.]
[Note 639: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 118.]
[Note 640: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_ p.
157.--Voir aussi Dean Ramsay, _Reminiscences_, p. 52.]
* * * * *
Burns fut bientôt lancé dans cette vie nocturne de tavernes où
l'attendaient des excès de tous genres. Il y était poussé par la
recherche du plaisir, naturelle en un homme de son âge; mais aussi par
des causes plus intéressantes. Il y était accueilli et attiré par une
classe d'hommes avec lesquels il se trouvait plus en sympathie et plus
à l'aise. Ils n'étaient pas illustres comme ceux des hauts salons; ils
leur cédaient par l'éducation, par un certain affinement de goût et de
manières, et aussi par le ton moral ordinaire; mais ils leur étaient à
peine inférieurs en savoir et en puissance intellectuelle. Il y avait
des juges, des avocats, des professeurs, des écrivains, un peu
au-dessous des premiers par la tenue et la conduite de la vie, plutôt
que par le rang de l'esprit. N'étant pas contenue par le souci de la
position, leur conversation avait peut-être plus de hardiesse,
d'imprévu et d'originalité. Ils étaient moins cosmopolites, plus
foncièrement écossais; ils avaient plus la saveur du terroir; ils
étaient plus faits pour être charmés par Burns et pour lui plaire.
Lui, de son côté, se trouvait plus à l'aise au milieu d'eux. Il y
rencontrait une cordialité plus franche, des façons moins compliquées.
Il était débarrassé de la convenance des salons qui lui était une
contrainte. Peu à peu, il se sentit porté vers eux.
Il ne tarda pas à être un des habitués d'une des tavernes les plus
connues de la ville, tenue par un certain Dawney Douglas. C'était un
gaël très paisible, à qui on faisait chanter une chanson plaintive et
superstitieuse des Hautes-Terres: la femme de Colin était morte et
elle revenait traire les vaches au crépuscule. La chanson s'appelait
_Cra-Chalieis_ c'est-à-dire les bêtes à Colin. Vers l'époque où
l'Écosse était agitée par l'établissement d'une milice et où se
formaient de tous côtés des régiments de miliciens, la taverne était
fréquentée par une réunion de bons vivants qui avaient pris le titre
de _Crochallan fencibles_, comme s'ils avaient dit: les volontaires
des vaches à Colin. C'était une société de rudes buveurs, tous hommes
intelligents, mais plus rugueux et plus âpres, d'une jovialité parfois
grossière. C'étaient Charles Hay, un des premiers avocats de son
temps; Alexandre Cunningham, écrivain au signet qui devint plus tard
bijoutier; William Dunbar, écrivain au signet; Smellie, l'imprimeur de
Burns, auteur d'une _Philosophie de l'Histoire naturelle_, un esprit
original et fort, une de ces têtes écossaises, si solides, hérissées
de cheveux grisonnants; William Nicol, professeur de latin à la High
School, un homme qui, en vigueur d'intelligence, en impétuosité de
passion à la fois déréglée et généreuse, ressemblait à Burns, et qui,
pour son habileté et sa facilité en composition latine, était
peut-être sans rival en Europe, mais dont les vertus et le génie
furent obscurcis par des habitudes d'excès bachiques. Il y avait aussi
un des collègues de Nicol nommé Cruikshank. Burns fut enrôlé parmi les
_Crochallans_. Presque tous devinrent ses amis et, de toutes ses
connaissances d'Édimbourg, les noms qui reparaissent le plus souvent
et persistent le plus longtemps dans sa correspondance sont ceux des
habitués de la taverne de Dawney Douglas.
C'était une bonne fortune aux Crochallans quand Burns y apparaissait,
et plus d'un soir, en sortant des salons, il dut venir s'y reposer de
leur contrainte. On accueillait son entrée d'applaudissements, on lui
faisait place, on s'apprêtait à l'écouter. Ces murs enfumés eurent
assurément le meilleur du génie qu'il dépensa à Édimbourg. Il fut là
plus spirituel et plus éloquent qu'ailleurs. Sa verve y était plus
libre et plus fougueuse; son esprit se déployait plus franchement,
s'échauffait, s'enflammait. Ses auditeurs le comprenaient mieux, le
fêtaient, riaient plus bruyamment de ses mots, n'étaient pas offensés
par une idée hardie ou par une expression leste. Au contraire, les
rires augmentaient avec la vivacité des images et des termes. Il se
grisait de ce bruit; chacune de ses saillies partait de l'endroit où
ils avaient applaudi la dernière et allait plus loin. Le choc des
verres, les chansons, les refrains repris en choeur, les bravos,
l'excitaient; une pointe d'ivresse venait. Les dernières heures de la
soirée passaient rapidement et celles de la nuit passaient inaperçues.
Parfois même, lorsqu'on sortait, l'ombre était encore au pied des
maisons et dans les ruelles, mais déjà «le matin de ses jolis sourires
pourpres baisait le coq aérien de St.-Giles.»
C'était une vie qui n'allait pas sans ses détériorations et ses
dangers, car les choses n'en restaient pas toujours là. Parfois
l'ivresse devenait plus lourde et plus épaisse. Au lieu de s'arrêter
de ce côté-ci de la gaîté, du côté léger et vif, elle la traversait,
allait jusqu'à l'autre bord, où commencent la pesanteur et la
brutalité. Comme Burns faisait tout avec emportement et une sorte de
bravade, comme il s'y dépensait de mille manières, ces soirées
devaient être très préjudiciables à sa santé physique. D'autres
dangers, qui se tiennent à l'écart de l'homme de sang-froid mais
assaillent l'homme échauffé et troublé par la boisson, l'attendaient
au sortir de la taverne. Les tentations et les vices ne manquaient pas
à Édimbourg, qui était comme toutes les grandes villes. Fergusson nous
a montré, sous les réverbères, ces femmes aux yeux alourdis et au
visage triste qui connurent la beauté, fredonnant aux passants des
refrains vicieux et les lettres de Théophrastus se plaignent du nombre
des maisons «d'accommodation civile[641]». Quelque grossières que
fussent ces tentations, quelque hideuses même qu'elles apparaissent
parfois quand le jour et la raison ont retrouvé leur clarté, dans la
lueur douteuse de la nuit et de l'ivresse, elles sont toujours assez
efficaces. Burns y fut conduit et s'y laissa prendre. L'ardeur de son
tempérament et un peu aussi l'attrait, que l'éclat voyant et brutal
dont se pare le vice exerce sur l'oeil novice d'un campagnard,
l'entraînement, l'exemple agirent sur lui. Heron, qui le connut très
bien pendant cette période, a fortement marqué ces dessous de sa vie
d'Édimbourg:
[Note 641: _Theophrastus' Letters._ Letter II.]
Malheureusement il arriva ce qui était naturel dans les
circonstances extraordinaires où Burns se trouva placé. Il ne sut
pas assumer assez de froideur pour rejeter la familiarité de tous
ceux qui, sans attachement sérieux pour lui, l'entouraient
d'importunités, pour obtenir sa connaissance et son intimité. Il
fut insensiblement conduit à s'associer, moins avec les hommes
savants, austères et d'une tempérance rigoureuse, qu'avec les
jeunes, avec les sectateurs de joies intempérantes, avec des
personnes près de qui sa principale recommandation était son
esprit licencieux, et qu'il ne pouvait fréquenter longtemps sans
partager les excès de leurs débauches.... Les attraits du plaisir
trop souvent énervent nos résolutions vertueuses, même pendant
que nous avons l'air de les repousser d'un front sévère; nous
résistons, nous résistons, nous résistons encore; mais, à la fin,
nous nous retournons tout d'un coup et nous embrassons
passionnément l'enchanteresse. Les élégants d'Édimbourg
accomplirent, par rapport à Burns, ce que les rustres d'Ayrshire
n'avaient pas pu faire. Après quelques mois de séjour à
Édimbourg, il commença à s'éloigner non pas entièrement, mais
dans une certaine mesure, de la société de ses amis plus graves.
Trop de ses heures furent passées à la table d'hommes qui
aimaient à pousser la convivialité jusqu'à l'ivresse--à la
taverne ou au bordel. Il se laissa entourer par une race d'êtres
méprisables, qui étaient fiers de dire qu'ils avaient été dans la
compagnie de Burns et avaient vu Burns aussi pris et aussi assolé
qu'eux-mêmes. Il n'était pas encore irréparablement perdu pour la
Tempérance et la Modération, mais déjà il était presque trop
captivé par ces folles orgies, pour jamais revenir à un
attachement fidèle pour les charmes de la sobriété[642].»
[Note 642: R. Heron. _Life of Burns_, p. 435.]