Il avait trop de perspicacité pour ne pas percer d'un regard

l'attention extraordinaire dont il était entouré. Il se rendait compte

que c'était là une chose fragile et passagère, destinée à disparaître

avec la nouveauté qui la produisait. Ces accueils, ces invitations,

ces empressements autour de lui, ne pouvaient, à coup sûr, durer. Et

d'ailleurs valaient-ils la peine qu'on le souhaitât? Qu'y avait-il au

fond de toute cette bienveillance? N'y avait-il pas plus de désir de

le voir que de le servir, et plus de curiosité que d'intérêt?

Lorsqu'on l'invitait, on semblait s'attendre à ce qu'il parlât, fût

brillant. On a l'aveu qu'il en était souvent ainsi. «Le lendemain de

ma première présentation à Burns, je soupai avec lui, chez le Dr

Blair. Les autres hôtes étaient peu nombreux, et comme chacun d'eux

avait été surtout invité pour avoir une occasion de se trouver avec le

poète, le docteur essaya de le mettre en relief et de faire de lui la

figure centrale du groupe. Quoique, en conséquence, il fournît la plus

grande portion de la conversation, il ne fit rien de plus que ce qu'il

vit évidemment qu'on attendait de lui[589]». C'était le même docteur

Blair qui disait à ses amis, après l'exhibition d'un étranger

remarquable: «Ne vous ai-je pas montré le lion très bien

aujourd'hui[590]». Et ce qu'un homme de délicatesse et de mesure comme

le Dr Blair faisait avec tact, combien d'autres devaient le faire avec

plus d'étourderie et de lourdeur? Il était impossible que le fardeau,

presque imposé, de toutes les conversations ne produisît pas en Burns

de la fatigue; et cette continuelle attention des autres sur lui, de

l'irritation. Il y a, à se sentir sans repos observé et comme épié,

quelque chose qui, à la fin, exaspère. La causerie persistante n'est

possible que devant des amis ou des disciples; il y faut de l'abandon

ou de l'autorité, parler comme Addison à des gens tout prêts à être

charmés, ou comme Johnson à des gens disposés à se laisser conduire.

Autrement, cette attente et, pour ainsi dire, cette exigence

continuelle de simples auditeurs indifférents devient une gêne. Puis,

quand il avait parlé, été éloquent, écouté et admiré; quand son génie

échauffé s'était élevé, éclatait et s'emportait; quand il sentait que

sa voix maîtrisait ces esprits et qu'il avait la fière conscience de

sa domination, un simple changement de salle, en détournant la

conversation, brisait sa royauté. Brusquement, il redevenait l'humble

paysan, protégé par tout ce beau monde. Il retombait à son rang, son

prestige évanoui, se réveillant pour voir ses admirateurs, presque ses

captifs de tout à l'heure, se faire courtisans autour de quelque

imbécile de haute noblesse qui entrait «avec son cordon et son

étoile».

[Note 589: Walker. _Life of Burns_, p. LXXIV.]

[Note 590: Dr Alex. Carlyle. _Autobiography_, p. 292.]

À ces blessures, s'en ajoutait une autre, plus secrète encore et en un

endroit plus délicat de l'âme. Un des premiers il éprouva ce qui

depuis a traversé le coeur de tant de poètes humbles, brusquement

rapprochés d'une société de femmes trop haut ou trop loin placées pour

eux, une impatience et un courroux amers. Peu d'hommes étaient plus

faits que lui pour l'éprouver. On a vu que ce qu'il avait surtout

admiré à son arrivée à Édimbourg, c'était cette société nouvelle et

charmante pour lui de femmes raffinées, élégantes, gracieuses, dont la

beauté était rehaussée par l'aisance des manières et l'éclat de la

toilette. Il les avait charmées; elles l'avaient ébloui. Avec son

imagination toujours portée à envelopper la beauté d'un cadre d'amour,

à faire de la moindre rencontre un petit roman dont il était le héros,

comme dans la soirée de Ballochmyle, il était impossible qu'au milieu

de tant de séductions il ne se laissât pas aller à son illusion

favorite. Son triomphe de parole devait l'y porter et lui rendre le

rêve plus plausible. Mais s'il était admiré par ces hautes dames, il

ne pouvait guère être aimé d'elles. Il en était séparé par une trop

grande distance de position et, il faut le dire, par une trop grande

différence de manières. L'idée d'égalité, à laquelle ses oeuvres et

peut-être plus encore sa vie ont contribué dans son pays, n'avait pas

encore pénétré partout, et désagrégé l'esprit de classes dans l'esprit

même de ceux qui les composent. Les déclamations humanitaires, les

productions romanesques, qui devaient exalter les ouvriers, les

soldats, les prolétaires de tout genre, n'avaient pas encore troublé

les coeurs féminins[591]. La jeune fille de Ballochmyle ne lui avait

pas répondu. Aucune des patriciennes d'Édimbourg n'aurait songé à

aimer ce paysan. La liberté des moeurs n'était pas assez grande pour

qu'un caprice ou une curiosité s'aventurât jusqu'à lui. Tout se

réunissait pour l'exclure: une grille infranchissable le séparait de

ce jardin enchanté, le long duquel il errait comme un paria. Il

éprouva donc, au milieu de tant d'attraits, le sentiment douloureux

qu'ils lui étaient refusés, ce quelque chose de complexe, mais de

farouche et d'amer, qui naît d'aveux non exprimés, d'ardeurs timides,

de rêves brisés ou découragés par un mot indifférent, peut-être même

par un mot aimable. Il s'en retournait de ces soirées, mécontent,

agité, aigri, emportant un sentiment plus irrité de son obscurité,

l'idée de l'injustice des naissances et de l'absurdité des

distinctions humaines. Il y a peu de choses qui donnent plus

d'amertume que la douce société des femmes quand on s'en sent exilé.

Combien y a-t-il d'hommes à qui la gloire ne paraît souhaitable, que

parce qu'elle amène l'amour? Il devait être particulièrement sensible

à cette souffrance. Il ne faut pas oublier qu'il était arrivé à

Édimbourg le coeur vide et encore meurtri. Dans cette vie nouvelle, il

ne trouvait personne à aimer. Il y avait longtemps que pareille chose

ne lui était arrivée. Il lui manquait quelque chose; un des rouages

essentiels de son être ne fonctionnait plus, celui qui faisait chanter

les autres et sonner l'horloge. Il en résultait un désoeuvrement

intime, une inoccupation du coeur. S'il avait vécu plus longtemps dans

ce monde, peut-être aurait-il enfin rencontré une influence violente

ou douce qui aurait exaspéré son inspiration ou apaisé son existence.

Sa destinée ne lui en donna pas le temps. Ce fut un malheur pour lui.

Une femme aurait pu avoir une bienfaisante puissance sur sa vie. Il

semble l'avoir senti; une seule fois, il aurait pu la rencontrer; mais

les circonstances s'y refusèrent. L'influence, toutefois, bonne ou

mauvaise, fut considérable. Il se trouva rejeté du côté de femmes qui,

avec toutes leurs qualités, ne pouvaient plus répondre à l'idéal plus

fin et plus délicat qu'il s'était formé à Édimbourg et qui le

laissèrent mécontent et insatisfait[592].

[Note 591: Voir le _Compagnon du Tour de France_, de G.

Sand; _Alton Locke_, de Charles Kingsley, encore que le

héros ne soit pas aimé; _Félix Holt_, de George Eliot.]

[Note 592: Alexandre Smith a deviné un peu de ces sentiments

confus, voir sa vie de Burns, _Globe Edition_, p. 20.]

Il est possible que tous ces griefs soient grossis dans l'analyse qui

vient d'en être faite. C'est une nécessité de tout examen un peu

microscopique. En les laissant retomber à leur grandeur réelle, mais

en conservant l'idée de leur activité et de leurs blessures

incessantes, on voit qu'il y avait là un sourd travail de souffrance

et de mécontentement, qui ne pouvait pas tarder à se manifester.

Hélas! qui démêlera jamais la part de mal contenue dans les événements

qui se présentent le plus heureusement et dont nous nous réjouissons

le plus? Comment aurait-on imaginé que ce séjour à Édimbourg

deviendrait pour Burns une source de déplaisirs, plus funestes que ses

malheurs? Et pourtant, c'est un fait, à la fois curieux et pénible à

constater. On voit une misanthropie secrète sortir de son succès comme

ce «quelque chose d'amer» dont parle le poète, qui surgit des douceurs

et les empoisonne. Il avait eu jusque-là des chagrins; mais un homme

n'est pas aigri parce qu'il gémit dans la souffrance. Ici une sorte de

désenchantement mystérieux et général semble naître en lui, y exciter

la défiance et le mépris des autres. Il faut le remarquer, parce que,

à partir de ce moment, cet assombrissement de la pensée ne le quittera

plus; il subsistera sous les clartés et les éclats de son génie,

derrière les gaîtés de sa vie, avec cette persistance tranquille des

choses ténébreuses, qui semblent sûres que le dernier mot leur

restera. On voit paraître les premières paroles chagrines, indices du

travail secret et important qui s'est fait en lui, dans ce fameux

journal d'Édimbourg, qu'on crut perdu pendant si longtemps, et qui a

été retrouvé il y a seulement quelques années[593]. L'ironie du début

est surprenante; lui en qui l'amitié était un sentiment si fort.

[Note 593: Ce journal a été publié pour la première fois

dans le _Macmillan Magazine_ de Mars, Avril, Mai, Juin et

Juillet 1879.]

«Comme j'ai vu à Édimbourg beaucoup de vie humaine et un grand

nombre de caractères nouveaux pour quelqu'un qui a été, comme

moi, élevé dans les ombres de la vie, j'ai pris la résolution

d'écrire mes remarques, à l'endroit même. Gray observe, dans une

de ses lettres à Mr Palgrave, «qu'un demi-mot fixé sur place ou

tout près vaut un tombereau de souvenirs». J'ignore comment il en

va avec les autres, mais pour moi, faire des remarques ne saurait

être un plaisir solitaire. Il me faut quelqu'un pour être grave

avec moi, quelqu'un qui me plaise et aide ma sagacité de ses

remarques, que ce soit un homme ou une femme, et qui, de temps en

temps, je le confesse, admire ma perspicacité et ma pénétration.

Les hommes sont tellement occupés de leurs recherches égoïstes,

de leur ambition, vanité, intérêt ou plaisir, que bien peu

songent à faire aucune observation sur ce qui se passe autour

d'eux, excepté quand cette observation est un surgeon ou une

branche de la plante favorite qu'ils élèvent dans leur esprit. En

dépit de toutes les hautes sentimentalités des écrivains de

romans et de la sage philosophie des moralistes, je me demande si

nous sommes capables d'une alliance d'amitié assez intime et

assez cordiale pour que l'un de nous puisse épancher son coeur,

toutes ses pensées, chacune de ses fantaisies, le fond même de

son âme, avec une confiance illimitée, sans courir le risque ou

de perdre une partie de ce respect que l'homme exige de l'homme;

ou, par suite des inévitables imperfections de la nature humaine,

de regretter sa confiance.

Pour ces raisons, je suis déterminé à faire de ces pages mon

_confident_[594]. J'esquisserai, aussi bien que je saurai

l'observer et avec une justice inflexible, chaque caractère qui

me frappera en quelque façon; j'inscrirai des anecdotes, je

noterai des remarques, selon le vieux terme légal, sans haine ou

faveur. Si je trouve quelque chose d'habile, mon propre

applaudissement satisfera, en quelque mesure, ma vanité, et, j'en

demande pardon à Patrocle et à Achate, j'estime qu'un cadenas et

une serrure sont une sécurité au moins égale au coeur d'un ami

quel qu'il soit.

[Note 594: En français.]

J'y mettrai également, à l'occasion, mon histoire intime, mes

amours, mes excursions, les sourires et les humeurs de la Fortune

à l'égard de ma personne de barde, mes poèmes et les fragments

qui ne doivent jamais voir le jour. En un mot, jamais quatre

shellings n'ont acheté autant d'amitié depuis que la Confiance

est allée pour la première fois au marché ou que l'Honnêteté fut

mise en vente.

À ces idées de l'amitié humaine, qui semblent odieuses mais qui

ne sont que trop justes, je ferai joyeusement et vraiment une

exception: les rapports entre deux personnes de sexe différent,

quand leurs intérêts sont unis ou absorbés par le lien sacré de

l'amour.

Quand la pensée rencontre la pensée avant qu'elle ait quitté les lèvres,

Et que chaque ardent désir jaillit en même temps des deux coeurs.

Là, sans réserve, avec exubérance, «règne et se réjouit» une

confiance, une confiance qui exalte davantage les amants dans

l'opinion l'un de l'autre, qui les rend plus chers dans le coeur

l'un de l'autre. Mais ceci n'est pas mon lot, et, dans ma

situation, si je suis sage (ce que, soit dit en passant, je n'ai

pas grande chance de devenir) mon destin doit être avec le

passereau du Psalmiste «de veiller seul sur les toits des

maisons»![595] Oh! quelle pitié!![596]

[Note 595: Psaume CII. 7.]

[Note 596: _Edinburgh Journal._ Début.]

Qui ne sent le goût amer de ces paroles? Ce sont là de singuliers

sentiments et pleins d'une défiance qui n'était pas dans sa nature.

Vers la fin, se trahit rapidement, par un mot, le sentiment pénible de

son isolement parmi tant de femmes belles et qu'il admirait, entre

lesquelles il rêva plus d'une fois sans doute de trouver une amitié

comme celle qu'il décrit et qu'il n'est pas son «lot» de rencontrer.

Un peu plus loin se trouve un autre passage plus instructif parce

qu'il est peut-être encore plus sincère. Il donne l'idée des

froissements, des blessures, des irritations, des outrages, des

colères sourdes, qui devaient constamment s'agiter dans son trop

susceptible orgueil. Encore, le fait qui s'y trouve rapporté se

passait-il chez le comte de Glencairn, c'est-à-dire chez le plus

délicat et, en même temps, le plus vénéré de ses protecteurs. Que

devait-ce être parfois, chez d'autres doués de moins de tact et

inspirant moins de respect? Il y a là comme la rancune de mille

affronts imaginaires, dévorés silencieusement, le frémissement de

révoltes constantes, un germe de haine contre les distinctions

sociales.

«Peu des tristes maux qui existent sous le ciel me donnent plus

d'impatience et de chagrin que la comparaison de la façon dont

est reçu un homme de talent, bien plus, d'un mérite reconnu

partout, avec la réception qui attend un simple individu

ordinaire, décoré des harnachements et des distinctions futiles

de la Fortune. Imaginez un homme de talent, dont le coeur brille

d'un honnête orgueil, qui a la conscience que tous les hommes

sont nés égaux et qui, cependant, rend «honneur à qui honneur est

dû.» Il rencontre, à la table d'un grand, un Squire Quelque

chose, ou un Sir Quelqu'un. Il sait que, au fond du coeur, le

noble hôte lui accorde à lui, barde, ou quoi qu'il soit, une plus

large part de ses bons souhaits que peut-être à aucune autre

personne de la table. Cependant, combien sera-t-il mortifié de

voir un individu, dont les capacités auraient à peine fait un

tailleur de quatre sous, et dont le coeur ne vaut pas trois

liards, obtenir l'attention et l'intérêt qu'on oublie envers le

fils du Génie et de la Pauvreté.

En cela, le noble Glencairn m'a blessé jusqu'à l'âme, parce que

je l'estime, le respecte, et l'aime chèrement. Il montra un jour

tant d'attention, une si exclusive attention au seul imbécile de

la société, puisqu'il n'y avait que sa seigneurie, le sot et moi,

que je fus à deux doigts de jeter mon gage de mépris et de défi.

Mais il me serra la main et eut l'air si bienveillant, quand nous

nous quittâmes; Dieu le bénisse! Quand bien même je ne devrais

jamais le revoir, je l'aimerais jusqu'au jour de ma mort! Je suis

satisfait de me sentir capable des tressaillements de la

reconnaissance, car je manque misérablement de quelques autres

vertus[597].»

[Note 597: _Edinburgh Journal._]

Plus loin encore, il y a, sur le Dr Blair, un passage où se montre

bien, avec la même susceptibilité qui éclate dans le passage

précédent, l'indépendance avec laquelle il jugeait les plus illustres

de ses patrons et le sentiment de l'égalité qui devait exister entre

eux et lui:

Avec le Dr Blair, je suis plus à l'aise. Il ne m'arrive jamais de

le respecter avec une humble vénération. Mais quand il

s'intéresse bienveillamment à moi, ou mieux encore, quand il

descend de son pinacle pour me rencontrer sur le terrain de

l'égalité, mon coeur déborde de ce qu'on appelle affection. Quand

il me néglige pour la simple carcasse de la grandeur ou quand son

oeil mesure la différence de nos points d'élévation, je me dis,

sans presque aucune émotion: «Que m'importent lui et sa

pompe?[597]»

Ainsi, au-dessous de si belles apparences, il y avait une dissonance

cachée, à peine sensible, mais réelle. Il y avait, selon une jolie

expression anglaise, «une fente dans quelque endroit du luth». Ces

sentiments étaient, de part et d'autre, inconscients ou fugitifs, et,

à coup sûr, secrets. Mais ils ne pouvaient tarder à se déclarer, à

devenir plus exigeants. Si l'accord ne s'est pas fait dans la force de

la sympathie première, il ne se fera plus maintenant qu'elle est

épuisée, et, de ce côté du moins, la partie est perdue.

* * * * *

Ce défaut d'entente contribua à éloigner insensiblement Burns d'un

monde où il était gêné et le poussa vers des sociétés plus aisées,

plus sans façon, plus plébéiennes, pour ainsi dire, et aussi plus en

rapport avec ses goûts et ses propres manières. Malheureusement, il y

avait de ce côté-là des dangers. Il allait se trouver jeté dans des

habitudes de vie dont il faut connaître la puissance pour comprendre

combien il était difficile d'y échapper. Il sera nécessaire de

toujours les avoir à l'esprit pendant la vie du poète, pour ne pas

oublier quelle part de ses excès revient aux moeurs de son temps.

C'est, du reste, un tableau qui ne manque pas de saveur.

Une ivrognerie générale existait alors dans toute l'Angleterre et à

tous les rangs. C'était le temps où Robert Walpole commandait à son

fils Horace de se verser deux verres de vin pour chacun des siens,

parce qu'il n'était pas convenable qu'un fils vît son père en état

d'ivresse. C'était le temps où Fox venait au Parlement, la tête

enveloppée de serviettes mouillées pour dissiper les effets du vin.

Mais ce défaut était encore beaucoup plus marqué en Écosse.

L'ivrognerie était un des traits caractéristiques du pays. Elle était,

pour ainsi dire, universelle, régnant dans toutes les classes,

s'attaquant à toutes les têtes, troublant en même temps les cervelles

obscures des bergers et des paysans et les cerveaux les plus clairs

des professeurs et des savants, brouillant, à de certaines heures, du

haut en bas, toutes les idées du pays. Il ne faut calomnier personne,

et on a quelque hésitation à être aussi affirmatif; nous ne voudrions

toucher à ce point singulier qu'avec les témoignages et les aveux

d'Écossais.

Ils viennent, s'offrent de toutes parts. On n'a qu'à prendre au

hasard. Dean Ramsay dit: «Un autre changement dans les moeurs, qui

s'est effectué à la mémoire de beaucoup de personnes actuellement

vivantes, a rapport aux habitudes de convivialité, ou, pour parler

plus clairement, au bannissement de l'_ivrognerie_ de la société

polie. C'est à la vérité un changement important et béni. Mais c'est

un changement dont beaucoup de ceux qui vivent aujourd'hui ne peuvent

guère imaginer l'étendue. Il est à peine possible de se figurer les

scènes qui avaient lieu, il y a soixante-dix ou quatre-vingts ans, ou

même moins[598].» Cockburn dit: «Deux vices qui, depuis longtemps,

sont bannis de toute société respectable, étaient répandus, pour ne

pas dire universels, parmi toutes les hautes classes: jurer et se

griser. Rien n'était plus commun pour des gentlemen, qui avaient dîné

avec des dames et qui se proposaient de les rejoindre, que de

s'enivrer. S'enivrer dans une taverne semblait la conséquence

naturelle sinon préméditée d'y être entré[599].» Chambers dit: «La

dissipation dans les tavernes, maintenant si rare parmi les classes

respectables, régnait auparavant à Édimbourg, à un degré remarquable,

et absorbait les heures de loisir de tous les hommes de professions

libérales, sans en excepter à peine les plus sévères et les plus

austères. Aucun rang, aucune classe, aucune profession ne formait

exception à cette règle[600].» Rogers dit: «L'ivrognerie n'était pas

limitée à une classe particulière, tous buvaient, depuis le prince

jusqu'au mendiant[601].»

[Note 598: Dean Ramsay, _Reminiscences of Scottish Life and

Character_, p. 47.]

[Note 599: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 28.]

[Note 600: R. Chambers, _Traditions of Edinburgh_, p. 152.]

[Note 601: Ch. Rogers, _Scotland Social and Domestic_, p.

35.]

Mais ces témoignages, pour si affirmatifs qu'ils soient, ne donnent

pas l'impression d'ivrognerie universelle, continuelle, normale, qui

se dégage de mille détails. Elle sort de partout et il faut vraiment

la rencontrer de tous côtés pour y ajouter foi. C'était, à la lettre,

une habitude reconnue et presque exigée par les moeurs. Les dîners

devaient se terminer par l'ivresse générale des hommes; ceux qui ne

pouvaient pas boire restaient chez eux[602]. Quand les dames se

retiraient, les hommes buvaient seuls[603]. On passait les vins. On

portait des toasts auxquels personne ne pouvait se dérober. La plupart

du temps, les convives étaient gris quand ils remontaient au

salon[604]. Mainte fois, les invités roulaient à terre[605] et ces

corps étendus donnaient à la salle l'aspect d'un bivouac. La chose

était si bien convenue que toutes les précautions étaient prises. Dans

certaines maisons, on avait deux highlanders, chargés de transporter

les hôtes dans leurs chambres[606]. Ailleurs, c'était mieux encore.

Mackenzie racontait l'incroyable histoire suivante. Il était un jour à

un dîner et, ne voyant d'autre façon de s'échapper, il s'était laissé

glisser sous la table, parmi les cadavres qui y étaient déjà; on en

était réduit à ces subterfuges. Après un instant, il sent à sa gorge

le tâtonnement de deux mains. Il demande ce que c'est, et on lui

répond: «Monsieur, je suis le domestique qui vient dénouer les

cravates[607].» Dans toutes les occasions, on buvait, aux baptêmes,

aux mariages, en concluant les affaires, aux funérailles mêmes.

Celles-ci donnaient lieu à de véritables orgies. Il arrivait souvent

que ceux qui portaient le cercueil et ceux qui le suivaient

trébuchaient; tout le cortège, y compris le mort, zigzaguait. Une fois

même, devant la fosse, ils s'aperçurent qu'ils avaient laissé le

cercueil, au bord de la route, près de l'auberge où ils s'étaient

arrêtés pour boire[608].

[Note 602: Ch. Rogers, _Id._, p. 35.]

[Note 603: Ch. Rogers, _Traits and Stories of the Scottish

People_, p. VI.]

[Note 604: Dean Ramsay. _Reminiscences_, p. 48.]

[Note 605: Ch. Rogers, _Scotland Social and Domestic_, p.

36;--_Traits and Stories, etc._, p. VI.]

[Note 606: Dean Ramsay. _Id._, p. 62.]

[Note 607: Dean Ramsay. _Reminiscences_, p. 54.]

[Note 608: Ch. Rogers, _Scotland Social and Domestic_, p.

34.--Dean Ramsay, p. 54-55.]

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 27 / 67 段