Au contraire les femmes furent pour lui une révélation et une fête. On

devine en effet quel ravissement il dut ressentir, lui qui avait su

créer, avec des filles de ferme, un idéal féminin adorable, lorsqu'il

découvrit la femme vêtue et entourée de toutes les élégances. Il

voyait tout d'un coup ce que l'éclat des parures, la grâce et la

précision des toilettes, la finesse des extrémités, la séduction des

manières, la recherche du cadre, ajoutent à la simple beauté, et aussi

ce que la distinction de l'esprit et de la parole ajoutent à ces tout

puissants agréments. Il découvrait le charme, sûrement inconnu de lui

jusqu'alors et qu'il n'avait peut-être jamais imaginé, le charme

subtil que prend la culture dans une âme de femme, qui la rend, pour

un esprit d'homme si fort et si sûr de lui-même qu'il soit, suggestive

et reposante à la fois. C'était comme si on avait tiré un rideau et

que ses rêves favoris eussent apparu, réalisés et dépassés, un

spectacle enchanté, où des oiseaux resplendissants et d'un ramage plus

doux faisaient oublier les humbles petites bergeronnettes grises qu'il

avait connues. «Une des remarques du poète quand il arriva à Édimbourg

fut que, entre les hommes d'existence rustique et ceux du monde poli,

il observait peu de différence et que parmi les premiers, bien que non

dégrossis par la mode et non éclairés par la science, il avait trouvé

beaucoup d'observation et beaucoup d'intelligence. Mais une femme

élégante et accomplie était une créature presque nouvelle pour lui et

dont il n'avait formé qu'une idée inadéquate[572].» Dans cette

admiration, il fut surtout frappé de la beauté et de la grâce de Miss

Eliza Burnet, la fille de lord Monboddo. Tous ceux qui l'ont vue ont

dit qu'elle était angélique. Elle lui apparut comme une créature

supérieure, qu'on admire de si loin qu'on ne songe pas à l'aimer, et

dont la beauté traverse la vie, insaisissable, irréalisable comme une

musique. Il plaça son nom dans l'_Adresse à Édimbourg_. «La belle B

est la céleste Miss Burnet, fille de lord Monboddo, chez qui j'ai eu

l'honneur d'être reçu plus d'une fois. Il n'y a jamais rien eu qui

ait, de loin, approché d'elle, dans toutes les combinaisons de Beauté,

de Grâce et de Bonté que le grand créateur a formées, depuis l'Ève de

Milton au premier jour de son existence[573]» Il ne cachait pas sa

préférence; «sa favorite pour la beauté et les façons, écrivait Mrs

Cockburn, est Bess Burnet--en vérité, ce n'est pas un mauvais

juge[574].»

[Note 572: Cromek. _Reliques of Burns_, p. 68.]

[Note 573: _To William Chalmers._ Dec. 27, 1786.]

[Note 574: _The Songstresses of Scotland_, by Sarah Tytler

and J.-L. Watson, tom. I, p. 180.]

* * * * *

C'est à ce moment que Creech entreprit de faire faire le portrait de

Burns, pour en mettre une gravure en tête de l'édition qu'il allait

publier. L'Écosse avait vers cette époque une belle école de

portraitistes, trop ignorée; malheureusement, aucun d'eux ne se

trouvait alors à Édimbourg. Allan Ramsay, l'auteur de fins portraits

du XVIIIe siècle, venait de mourir; Raeburn, le plus grand peintre de

son pays, n'était pas encore revenu de Rome et n'avait pas encore

commencé sa longue suite de portraits d'illustres Écossais; Romney,

presque son égal, vivait à Londres. Il y avait cependant dans la

ville, malgré ce que dit Chambers, un portraitiste de talent nommé

Martin. Pour quelque raison inconnue, Creech ne s'adressa pas à lui.

Il pria un jeune peintre de passage, nommé Nasmyth, qui avait

exactement le même âge que Burns et qui était depuis peu rentré

d'Italie, de reproduire les traits du poète. Nasmyth s'en chargea sans

vouloir accepter aucune rémunération. Grâce à lui, nous avons l'idée

de Burns, tel qu'il était alors. Le visage rasé, car il ne porta

jamais de barbe, avec ses grands yeux noirs lumineux, son nez droit et

sa bouche qu'on sent mobile et souriante, est jeune et charmant. Il

frappe surtout par un air franc, ouvert et bon. On dirait qu'il

regarde la vie sans soupçon. La tête est tout entière dans un ciel

d'aurore, plutôt clair que bleu, plutôt plein de clarté que d'azur,

sur lequel volent de petites nues blanches; plus bas, à la hauteur des

épaules, des feuillages, des collines lointaines, au pied desquelles

est une ruine et dont les pentes sont lumineuses; un horizon radieux,

fait pour un poète champêtre. Ce jeune visage dans cette jeune

atmosphère donne une impression de commencement léger de vie et de

journée, d'attente heureuse. Le portrait est, paraît-il, le meilleur

de ceux qu'on a de Nasmyth. La facture est ferme, simple, bien tenue

et faite pour inspirer confiance[575]. On aimerait à croire que la

ressemblance fut parfaite. Malheureusement, ce n'est là qu'un Burns

incomplet. Nasmyth n'était pas homme de taille à peindre cette tête.

La touche de Raeburn, lui-même, si sûre et si décidée, était trop

calme, trop assise dans ses effets larges et amplifiés[576], pas assez

subtile, pas assez chercheuse et pénétrante, pour rendre ce qu'il y

avait là de complexe et de divers. La seule main, qui, en Angleterre,

l'aurait pu était celle de Joshua Reynolds, la main qui a peint _Le

Banni_.

[Note 575: Ce portrait se trouve dans la _Galerie nationale_

d'Édimbourg.]

[Note 576: Voir ses beaux portraits de Mr Alex. Adam, lady

Miller, Mrs Scott Montcriff, Mrs Kennedy à la _Galerie

nationale_ d'Édimbourg.]

Ainsi le portrait de Nasmyth n'est qu'une vision insuffisante de

l'homme et de sa vie. Son expression pensive et mélancolique n'est pas

rendue. Ses traits avaient quelque chose de plus robuste et de plus

massif. Walter Scott dit que Nasmyth, tout en les reproduisant

fidèlement, les avait amoindris et comme reculés[577]. Il devait y

avoir sur ce visage des signes de puissance. Il est impossible que

Burns fût alors cet adolescent presque candide; il avait déjà trop

souffert et trop vécu. Il y avait en lui quelque chose de plus

profond et de plus tragique. Et cependant on aimerait à croire que,

pendant quelque temps du moins, cette ressemblance a été vraie. Sans

doute, le portrait fut fait dans un moment heureux, quand les

inquiétudes étaient loin et semblables aux légères nuées blanches du

tableau; sans doute aussi le jeune peintre y mit la lueur des

espérances qu'il concevait pour le jeune poète; car ils ne tardèrent

pas à être deux amis, et souvent, après les séances ils allaient se

promener sur le siège d'Arthur. Il leur arrivait même de passer la

nuit, de se griser ensemble, et d'aller chercher sur les collines

voisines l'air vif, excellent pour dissiper les restes d'ivresses et

éclaircir les têtes encore confuses[578].

[Note 577: Voir le passage de Walter Scott cité plus haut.]

[Note 578: Chambers, tom. II, p. 32, d'après une

communication de James Nasmyth, le fils du peintre.]

* * * * *

On a de Burns, à ce moment, un de ces bons élans de coeur qui

rachètent bien des faiblesses. Au milieu de son succès, il apprit que

la tombe de Fergusson était au cimetière de la Canongate, abandonnée,

dénuée de la pierre qui garde le nom des plus obscurs, et destinée à

disparaître comme les tombes pauvres. Il avait toujours eu de

l'admiration et de la tendresse pour la mémoire du malheureux et

charmant jeune homme. Toute cette vie repassa devant son esprit: sa

pauvreté, son travail aride, sa misère, cette pauvre tête égarée et se

débattant contre la folie, cette mort à vingt-quatre ans dans une

cellule d'aliénés, toute cette lutte lamentable du talent et de la

misère. Les larmes lui vinrent, amenant comme souvent chez lui, la

colère!

Malédiction sur l'homme ingrat qui peut prendre du plaisir

Et laisser mourir de faim l'auteur de ce plaisir![579]

[Note 579: _Verses under the Portrait of Fergusson._]

Faut-il que, pour comble d'ingratitude, on laisse maintenant les

restes du poète se perdre dans la foule des ossements obscurs? Jamais,

si cela dépend de lui! Et aussitôt, il écrit aux magistrats de la

Canongate une lettre émue, pour leur demander la permission d'élever à

ses frais une pierre sur cette tombe délaissée.

«Messieurs, je suis triste d'apprendre que les restes de Robert

Fergusson, le poète si justement célèbre, un homme dont les

talents feront honneur pendant des siècles à notre nom

calédonien, reposent dans votre cimetière, ignorés et inconnus

parmi les morts obscurs. Quelque mémorial pour guider les pas des

amants de la poésie écossaise, lorsqu'ils désireront verser une

larme sur l'étroite demeure du barde qui n'est plus, est

assurément un tribut dû à la mémoire de Fergusson, un tribut que

je désire avoir l'honneur de payer.

Je vous adresse donc la demande, Messieurs, de me permettre de

placer sur ses cendres vénérées une pierre qui restera la

propriété inaliénable de sa renommée immortelle.

J'ai l'honneur d'être, Messieurs, votre très humble serviteur. R.

B.

Les administrateurs du cimetière furent touchés de cette démarche. On

le sent sous la raideur du procès-verbal qui contient l'accueil fait à

sa lettre. «En considération de la motion louable et désintéressée de

M. Burns et de la convenance de sa demande, ils lui accordent

unanimement le pouvoir et la liberté d'ériger une pierre tumulaire sur

la tombe de Robert Fergusson, de l'entretenir et de la conserver à sa

mémoire, pour tout le temps à venir[580].» Une pierre, droite, grise

et simple, marque maintenant le dernier grabat du poète. C'est peu de

chose et Burns ne pouvait guère davantage. Cette simplicité même est

touchante et délicate; elle fait penser aux aumônes des pauvres.

Au-dessous du nom de Fergusson et des deux dates qui comprennent sa

courte vie, sont ces quatre vers de Burns:

[Note 580: Voir Scott Douglas, tom. IV, p. 202.]

«Ici pas de marbre sculpté, ni de chant pompeux;

Pas d'urne historiée, ni de buste animé[581];

Cette simple pierre guide les pas de la pâle Scotia,

Pour venir répandre son chagrin sur la poussière du poète».

[Note 581: Ces deux premiers vers sont empruntés à

l'_Élégie_ de Gray.]

On ne les lit pas sans se rappeler ce mouvement généreux de Burns,

pour la mémoire de celui qu'il appelait «on frère aîné en infortune,

et de beaucoup son frère aîné en poésie». On songe qu'ils auraient pu

se connaître; on est toujours prêt à croire qu'ils se seraient aimés,

tant leurs noms ont pris, de cette double inscription, quelque chose

de fraternel. Plus récemment, un autre don, inspiré par celui de

Burns, a assuré des fleurs en toute saison à la tombe du pauvre

Fergusson.

* * * * *

Cette vie agitée et mélangée, avec ses moments utiles d'observation et

ses heures perdues de dissipation, laissait peu au travail. Sa

production littéraire pendant cet hiver est presque nulle. Les pièces

qu'il composa sont presque toutes de circonstance, peu nombreuses et

peu importantes. Dès son arrivée, il avait été présenté par le comte

de Glencairn à Creech le libraire, et il avait été convenu qu'une

nouvelle édition de ses poèmes paraîtrait par souscription. Le 14

décembre, Creech avait annoncé que les _OEuvres poétiques de Robert

Burns_ étaient «sous presse pour être publiées par souscription pour

le seul bénéfice de l'auteur[582].» Le succès ne pouvait être douteux.

L'impression prit une partie de l'hiver. Ce qui restait de temps,

après tant de soirées dans les salons et aux clubs, de visites, de

démarchés, fut surtout consacré à la révision des pièces qui devaient

figurer dans la nouvelle édition. Il les soumettait au jugement des

critiques qui l'entouraient. Il changeait un mot sur la suggestion du

Dr Blair[583]; il admettait une remarque de Mrs Dunlop[584], et

surtout il suivait implicitement les avis du comte de Glencairn en ce

qui concernait les manques de propriété ou de délicatesse[585]. Mais

les choses n'allaient pas toujours sans résistance de sa part.

[Note 582: Voir Scott Douglas, tom. IV, p. 178.]

[Note 583: Voir Scott Douglas, tom. I, p. 272.]

[Note 584: _To Mrs Dunlop_, 15th Jan. 1787.]

[Note 585: _To the Hon. Henry Erskine_, Lettre I--_to Mrs

Dunlop_, 22nd March 1787.]

Ces appréciateurs, d'un goût si poli qu'il en était aminci, trouvaient

des objections, discutaient les expressions, proposaient des

réticences, des adoucissements, des retranchements. Lui, bondissait,

se révoltait, discutait, défendait son terrain. «J'ai l'avis de

quelques très judicieux amis parmi les _litterati_ d'ici; mais, avec

eux, je trouve parfois nécessaire de revendiquer le privilège de

penser pour moi-même[586].» Quand il était trop pressé il se rendait,

mais malgré lui, en murmurant tout bas. Un jour qu'il avait sacrifié

deux de ses plus jolies chansons, il écrivait: «Je puis à peine

m'empêcher de verser une larme sur la mémoire de deux chansons qui

m'ont coûté quelque travail et que j'estimais assez; mais je dois me

soumettre». Et deux lignes plus loin, après avoir parlé d'autre chose,

il y revenait: «Mes pauvres infortunées chansons me repassent dans la

mémoire. Maudit soit la pédante et frigide âme de la critique pour

jamais et jamais[587]». Il est probable que, dans ces discussions avec

ces connaisseurs trop raffinés, c'était lui qui avait raison le plus

souvent. Cela semble ressortir de quelques passages de sa

correspondance qui touchent à ce point. Son génie était trop vigoureux

pour leur goût.

[Note 586: _To Mrs Dunlop_, 22nd March 1787.]

[Note 587: _To Gavin Hamilton_, 8th March 1787.]

Enfin, le 21 avril 1787, parut la seconde édition de ses poèmes,

connue sous le nom de l'édition d'Édimbourg. C'était un volume

in-octavo, du prix de cinq shellings. Il contenait un certain nombre

de pièces qui n'avaient pas été insérées dans l'édition de Kilmarnock,

comme _La Mort et le Docteur Hornbock_, _l'Ordination_ et l'_Adresse

aux rigidement Vertueux_, en même temps qu'un certain nombre d'autres

qui avaient été écrites depuis, comme les _Ponts d'Ayr_, l'_Élégie de

Tam Samson_ et l'_Adresse à Édimbourg_. Il était précédé d'une préface

et suivi d'une liste des souscripteurs qui ont toutes deux leur

intérêt. La première est une dédicace de l'ouvrage, aux «_Noblemen and

gentlemen of the Caledonian Hunt_». Elle ne manque ni d'élévation, ni

de dignité; peut-être y a-t-il même une affirmation d'indépendance un

peu affectée. Il est curieux de la rapprocher de la préface de

l'édition de Kilmarnock, qui est plus simple et plus touchante.

«Mes Lords et Gentlemen,

«Un barde écossais, fier de ce nom, et dont la plus haute

ambition est de chanter au service de sa contrée, où

cherchera-t-il mieux un appui qu'auprès des noms illustres de sa

terre natale, auprès de ceux qui portent les honneurs et ont

hérité les vertus de leurs ancêtres? Le Génie poétique de mon

pays m'a trouvé, comme le barde-prophète Élie trouva Élisée, à la

charrue, et a jeté sur moi son manteau inspirateur. Il m'a

ordonné de chanter les amours, les joies, les scènes champêtres,

les plaisirs champêtres de mon sol natal, dans ma langue natale.

J'ai accordé, comme il me l'a inspiré, mes notes agrestes et

simples. 11 me murmura ensuite de venir dans cette ancienne

métropole de la Calédonie et de mettre mes chansons sous votre

protection honorée. J'obéis maintenant à ses ordres.

«Bien que je doive beaucoup à votre bonté, je ne m'approche pas

de vous, mes Lords et Gentlemen, dans le style ordinaire des

dédicaces, pour vous remercier de vos faveurs passées. Ce sentier

est tellement battu par le savoir qui se prostitue, que l'honnête

rusticité en a honte. Je ne vous présente pas non plus cette

adresse, avec l'âme vénale d'un auteur servile qui cherche la

continuation de ces faveurs,--j'ai été élevé à la charrue et je

suis indépendant. Je viens pour revendiquer ce nom écossais que

je porte en commun avec vous, mes illustres compatriotes, et pour

dire au monde que je m'honore de ce titre. Je viens pour

féliciter ma contrée de ce que le sang de ses anciens héros coule

encore dans toute sa pureté, et que de votre courage, de votre

savoir, de votre fermeté publique, elle peut attendre protection,

richesse et liberté. En dernier lieu, je viens offrir mes plus

ardents désirs, à la grande source de tout honneur, le Monarque

de l'Univers, pour votre prospérité et votre bonheur.

«Quand vous partez pour éveiller les échos, dans l'ancien

amusement favori de vos pères, puisse le plaisir toujours vous

accompagner et la joie attendre votre retour! Lorsque, dans les

cours ou dans les camps, vous êtes harassés du heurt des hommes

méchants ou des funestes mesures, puisse l'honnête conscience de

la dignité méconnue accompagner votre retour à vos demeures

natales, et puisse le bonheur domestique vous accueillir sur le

seuil, avec un sourire de bienvenue! Puisse la corruption reculer

devant la flamme indignée de votre regard! Puissent la tyrannie

dans le chef et la licence dans le peuple trouver également en

vous un inexorable ennemi.

«J'ai l'honneur d'être, avec la plus sincère gratitude et le plus

haut respect, mes Lords et Gentlemen, votre très dévoué et humble

serviteur.

Robert BURNS.»

Il est impossible de ne pas remarquer le ton d'opposition politique

qui se trouve dans la dernière partie.

Au volume était jointe la liste des souscripteurs, qui s'étendait à

travers 38 pages. Il y en avait quinze cents, qui prenaient 2800

copies. C'était un succès qui ne s'était pas vu depuis _l'Iliade_ de

Pope et c'était un succès plus spontané et plus populaire. À côté des

plus hauts noms de l'aristocratie écossaise se trouvaient ceux de

simples fermiers. Ceux-ci étaient à coup sûr les plus sincères et les

plus reconnaissants de ses admirateurs, ceux à qui sa poésie

apportait, non pas une distraction d'un moment, mais la gaieté utile

pour la vie, et des mots de sagesse qui n'abandonnaient plus leurs

lèvres. Il y avait plus. Bien loin, sous d'autres cieux, partout où il

y avait des coeurs écossais, la renommée du nouveau poète avait déjà

pénétré; et on est étonné de trouver parmi les souscripteurs le

collège écossais de Valladolid, le collège écossais de Douai, le

collège écossais de Paris, le monastère écossais de Bénédictins de

Ratisbonne et celui de Maryburgh. Il dut leur sembler qu'une brise du

vieux pays leur arrivait.

La plupart des souscripteurs avaient envoyé plus que le prix du

volume: une demi-guinée, une guinée, d'autres plus encore. Il était

évident qu'il ne pouvait pas recueillir moins de 5 ou 600 livres. Si

c'est peu à côté des somptueux revenus de certains poètes modernes,

c'était une somme considérable pour un simple volume de vers, à cette

époque. C'était une fortune pour un homme, qui, il le disait lui-même,

n'avait jamais eu dix livres ensemble dans sa poche. Il toucha alors

une partie des sommes qui lui revenaient, mais le règlement définitif

avec Creech ne devait se faire qu'ultérieurement et non sans des

difficultés et des retards qui ne furent pas sans influence sur sa

vie.

* * * * *

Malgré l'apparence heureuse des choses, si on considère plus avant, on

voit que les rapports entre ces lettrés et ce paysan qui les dépassait

tous, n'étaient pas aussi bien ajustés que d'abord ils le

paraissaient. Cela était à présumer. On n'a guère d'exemple d'un

plébéien impunément puissant dans une aristocratie. Toujours, par

quelque endroit, il y a des tiraillements ou des heurts, des gênes ou

des blessures. Et même lorsque le bon accord ne se brise pas, il y a

on ne sait quelle fêlure silencieuse qui s'y établit, s'y élargit et

le disjoint sans le rompre. On peut distinguer cette fêlure dans les

rapports entre Burns et la société d'Édimbourg, à la fin de ce même

hiver.

Vis-à-vis de Burns, il y avait, de la part de ce monde de lettrés,

plus de curiosité que d'intérêt véritable. Ils examinaient, avec une

attention sans doute bienveillante, le phénomène intellectuel qui

éclatait au milieu d'eux. Ils étaient prêts à le recevoir, à souscrire

pour son livre, à l'admettre à leurs soupers, mais il restait pour eux

un objet d'étude et d'observation. On sentait que leur engouement ne

survivrait pas à leur surprise et que l'oubli serait aussi rapide que

l'accueil. Pour quelques-uns d'entre eux, il devait être un paysan

singulier, doué de certaines aptitudes, quelque chose comme ces pâtres

qui ont de merveilleux pouvoirs de calcul, et qu'on traite cependant

avec une condescendance familière et des encouragements protecteurs.

C'étaient les moins clairvoyants. Pour les autres, pour la plupart, il

y avait là quelque chose qui les déconcertait dans leurs habitudes et,

pour ainsi dire, dans leur installation intellectuelle, qui les

troublait dans leur satisfaction d'eux-mêmes, dans leur sécurité, dans

les allées de culture régulière où ils se promenaient. Cette éloquence

inusitée qui passait à travers la conversation, comme une charrue,

bouleversant toutes les idées, déchirant parfois les principes où

elles ont racine, leur semblait brutale ou téméraire. Quelques-uns des

plus distingués, comme Dugald Stewart dont la raison sérieuse ne

s'offusquait de rien, Erskine dont la gaieté d'esprit se plaisait à

tout, le Dr Gregory dont la fougueuse et puissante intelligence

s'entendait avec celle de Burns, d'autres encore, avaient pour lui une

sympathie vraie et durable. Mais, la nouveauté usée, l'indifférence ne

devait pas tarder à venir chez beaucoup, accompagnée selon les cas, de

quelque fatigue, de quelque défiance, et peut-être même, de quelque

dépit. Lockhart, qui a vécu avec la plupart d'entre eux et recueilli

leurs souvenirs, a rendu cette impression avec une force qu'aucun

biographe de Burns ne peut espérer surpasser et que donne seul le

contact direct des faits.

«Il n'y a pas besoin d'un effort d'imagination pour se

représenter ce que les sensations d'une troupe isolée de savants

(presque tous clergymen ou professeurs) durent être en présence

de cet étranger aux larges os, au front noir, au teint bruni,

avec ses grands yeux étincelants, qui s'étant d'un seul pas frayé

son chemin parmi eux, en quittant le manche de sa charrue,

manifestait, dans l'ensemble de ses manières et de sa

conversation, une conviction parfaite que, dans la société des

hommes les plus éminents de sa nation, il était exactement où il

avait le droit d'être; qui daignait à peine les flatter en

laissant voir de temps en temps qu'il était flatté de leur

attention; qui, tour à tour, se mesurait tranquillement dans la

discussion avec les esprits les plus cultivés de son temps;

battait les bons mots des causeurs les plus célèbres par de

larges flots de gaieté imprégnée de toute la vie brûlante du

génie; étonnait des poitrines, habituellement enveloppées des

triples plis de la réserve sociale, en les contraignant à

trembler, que dis-je? à trembler visiblement sous la touche

hardie d'un pathétique naturel; et tout cela sans indiquer la

moindre disposition à être mis au rang de ceux qui font

profession d'amuser et qui consentent à être payés en argent ou

en sourires, pour faire ce que les auditeurs ou spectateurs

auraient honte de faire eux-mêmes s'ils en avaient le pouvoir. Ce

qui, en dernier lieu, était probablement pire que tout le reste,

c'est qu'ils savaient qu'il avait l'habitude d'égayer des

sociétés qu'ils auraient dédaigné d'approcher, plus fréquemment

encore que la leur, par une éloquence non moins magnifique, un

esprit selon toute vraisemblance encore plus hardi, un esprit qui

souvent, comme les supérieurs qu'il rencontrait sans alarme

auraient pu le deviner, dès le commencement, et comme ils

n'eurent bientôt plus besoin de le deviner, était dirigé contre

eux-mêmes[588]».

[Note 588: Lockhart. _Life of Burns_, p. 129-30.]

Quant à Burns, ses sentiments contenaient en suspension une quantité

de petites désillusions et amertumes, imperceptibles en elles-mêmes,

mais qui, en se déposant au fond de son âme, devaient y former une lie

de mécontentement et d'irritation.

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 26 / 67 段