devine en effet quel ravissement il dut ressentir, lui qui avait su
créer, avec des filles de ferme, un idéal féminin adorable, lorsqu'il
découvrit la femme vêtue et entourée de toutes les élégances. Il
voyait tout d'un coup ce que l'éclat des parures, la grâce et la
précision des toilettes, la finesse des extrémités, la séduction des
manières, la recherche du cadre, ajoutent à la simple beauté, et aussi
ce que la distinction de l'esprit et de la parole ajoutent à ces tout
puissants agréments. Il découvrait le charme, sûrement inconnu de lui
jusqu'alors et qu'il n'avait peut-être jamais imaginé, le charme
subtil que prend la culture dans une âme de femme, qui la rend, pour
un esprit d'homme si fort et si sûr de lui-même qu'il soit, suggestive
et reposante à la fois. C'était comme si on avait tiré un rideau et
que ses rêves favoris eussent apparu, réalisés et dépassés, un
spectacle enchanté, où des oiseaux resplendissants et d'un ramage plus
doux faisaient oublier les humbles petites bergeronnettes grises qu'il
avait connues. «Une des remarques du poète quand il arriva à Édimbourg
fut que, entre les hommes d'existence rustique et ceux du monde poli,
il observait peu de différence et que parmi les premiers, bien que non
dégrossis par la mode et non éclairés par la science, il avait trouvé
beaucoup d'observation et beaucoup d'intelligence. Mais une femme
élégante et accomplie était une créature presque nouvelle pour lui et
dont il n'avait formé qu'une idée inadéquate[572].» Dans cette
admiration, il fut surtout frappé de la beauté et de la grâce de Miss
Eliza Burnet, la fille de lord Monboddo. Tous ceux qui l'ont vue ont
dit qu'elle était angélique. Elle lui apparut comme une créature
supérieure, qu'on admire de si loin qu'on ne songe pas à l'aimer, et
dont la beauté traverse la vie, insaisissable, irréalisable comme une
musique. Il plaça son nom dans l'_Adresse à Édimbourg_. «La belle B
est la céleste Miss Burnet, fille de lord Monboddo, chez qui j'ai eu
l'honneur d'être reçu plus d'une fois. Il n'y a jamais rien eu qui
ait, de loin, approché d'elle, dans toutes les combinaisons de Beauté,
de Grâce et de Bonté que le grand créateur a formées, depuis l'Ève de
Milton au premier jour de son existence[573]» Il ne cachait pas sa
préférence; «sa favorite pour la beauté et les façons, écrivait Mrs
Cockburn, est Bess Burnet--en vérité, ce n'est pas un mauvais
juge[574].»
[Note 572: Cromek. _Reliques of Burns_, p. 68.]
[Note 573: _To William Chalmers._ Dec. 27, 1786.]
[Note 574: _The Songstresses of Scotland_, by Sarah Tytler
and J.-L. Watson, tom. I, p. 180.]
* * * * *
C'est à ce moment que Creech entreprit de faire faire le portrait de
Burns, pour en mettre une gravure en tête de l'édition qu'il allait
publier. L'Écosse avait vers cette époque une belle école de
portraitistes, trop ignorée; malheureusement, aucun d'eux ne se
trouvait alors à Édimbourg. Allan Ramsay, l'auteur de fins portraits
du XVIIIe siècle, venait de mourir; Raeburn, le plus grand peintre de
son pays, n'était pas encore revenu de Rome et n'avait pas encore
commencé sa longue suite de portraits d'illustres Écossais; Romney,
presque son égal, vivait à Londres. Il y avait cependant dans la
ville, malgré ce que dit Chambers, un portraitiste de talent nommé
Martin. Pour quelque raison inconnue, Creech ne s'adressa pas à lui.
Il pria un jeune peintre de passage, nommé Nasmyth, qui avait
exactement le même âge que Burns et qui était depuis peu rentré
d'Italie, de reproduire les traits du poète. Nasmyth s'en chargea sans
vouloir accepter aucune rémunération. Grâce à lui, nous avons l'idée
de Burns, tel qu'il était alors. Le visage rasé, car il ne porta
jamais de barbe, avec ses grands yeux noirs lumineux, son nez droit et
sa bouche qu'on sent mobile et souriante, est jeune et charmant. Il
frappe surtout par un air franc, ouvert et bon. On dirait qu'il
regarde la vie sans soupçon. La tête est tout entière dans un ciel
d'aurore, plutôt clair que bleu, plutôt plein de clarté que d'azur,
sur lequel volent de petites nues blanches; plus bas, à la hauteur des
épaules, des feuillages, des collines lointaines, au pied desquelles
est une ruine et dont les pentes sont lumineuses; un horizon radieux,
fait pour un poète champêtre. Ce jeune visage dans cette jeune
atmosphère donne une impression de commencement léger de vie et de
journée, d'attente heureuse. Le portrait est, paraît-il, le meilleur
de ceux qu'on a de Nasmyth. La facture est ferme, simple, bien tenue
et faite pour inspirer confiance[575]. On aimerait à croire que la
ressemblance fut parfaite. Malheureusement, ce n'est là qu'un Burns
incomplet. Nasmyth n'était pas homme de taille à peindre cette tête.
La touche de Raeburn, lui-même, si sûre et si décidée, était trop
calme, trop assise dans ses effets larges et amplifiés[576], pas assez
subtile, pas assez chercheuse et pénétrante, pour rendre ce qu'il y
avait là de complexe et de divers. La seule main, qui, en Angleterre,
l'aurait pu était celle de Joshua Reynolds, la main qui a peint _Le
Banni_.
[Note 575: Ce portrait se trouve dans la _Galerie nationale_
d'Édimbourg.]
[Note 576: Voir ses beaux portraits de Mr Alex. Adam, lady
Miller, Mrs Scott Montcriff, Mrs Kennedy à la _Galerie
nationale_ d'Édimbourg.]
Ainsi le portrait de Nasmyth n'est qu'une vision insuffisante de
l'homme et de sa vie. Son expression pensive et mélancolique n'est pas
rendue. Ses traits avaient quelque chose de plus robuste et de plus
massif. Walter Scott dit que Nasmyth, tout en les reproduisant
fidèlement, les avait amoindris et comme reculés[577]. Il devait y
avoir sur ce visage des signes de puissance. Il est impossible que
Burns fût alors cet adolescent presque candide; il avait déjà trop
souffert et trop vécu. Il y avait en lui quelque chose de plus
profond et de plus tragique. Et cependant on aimerait à croire que,
pendant quelque temps du moins, cette ressemblance a été vraie. Sans
doute, le portrait fut fait dans un moment heureux, quand les
inquiétudes étaient loin et semblables aux légères nuées blanches du
tableau; sans doute aussi le jeune peintre y mit la lueur des
espérances qu'il concevait pour le jeune poète; car ils ne tardèrent
pas à être deux amis, et souvent, après les séances ils allaient se
promener sur le siège d'Arthur. Il leur arrivait même de passer la
nuit, de se griser ensemble, et d'aller chercher sur les collines
voisines l'air vif, excellent pour dissiper les restes d'ivresses et
éclaircir les têtes encore confuses[578].
[Note 577: Voir le passage de Walter Scott cité plus haut.]
[Note 578: Chambers, tom. II, p. 32, d'après une
communication de James Nasmyth, le fils du peintre.]
* * * * *
On a de Burns, à ce moment, un de ces bons élans de coeur qui
rachètent bien des faiblesses. Au milieu de son succès, il apprit que
la tombe de Fergusson était au cimetière de la Canongate, abandonnée,
dénuée de la pierre qui garde le nom des plus obscurs, et destinée à
disparaître comme les tombes pauvres. Il avait toujours eu de
l'admiration et de la tendresse pour la mémoire du malheureux et
charmant jeune homme. Toute cette vie repassa devant son esprit: sa
pauvreté, son travail aride, sa misère, cette pauvre tête égarée et se
débattant contre la folie, cette mort à vingt-quatre ans dans une
cellule d'aliénés, toute cette lutte lamentable du talent et de la
misère. Les larmes lui vinrent, amenant comme souvent chez lui, la
colère!
Malédiction sur l'homme ingrat qui peut prendre du plaisir
Et laisser mourir de faim l'auteur de ce plaisir![579]
[Note 579: _Verses under the Portrait of Fergusson._]
Faut-il que, pour comble d'ingratitude, on laisse maintenant les
restes du poète se perdre dans la foule des ossements obscurs? Jamais,
si cela dépend de lui! Et aussitôt, il écrit aux magistrats de la
Canongate une lettre émue, pour leur demander la permission d'élever à
ses frais une pierre sur cette tombe délaissée.
«Messieurs, je suis triste d'apprendre que les restes de Robert
Fergusson, le poète si justement célèbre, un homme dont les
talents feront honneur pendant des siècles à notre nom
calédonien, reposent dans votre cimetière, ignorés et inconnus
parmi les morts obscurs. Quelque mémorial pour guider les pas des
amants de la poésie écossaise, lorsqu'ils désireront verser une
larme sur l'étroite demeure du barde qui n'est plus, est
assurément un tribut dû à la mémoire de Fergusson, un tribut que
je désire avoir l'honneur de payer.
Je vous adresse donc la demande, Messieurs, de me permettre de
placer sur ses cendres vénérées une pierre qui restera la
propriété inaliénable de sa renommée immortelle.
J'ai l'honneur d'être, Messieurs, votre très humble serviteur. R.
B.
Les administrateurs du cimetière furent touchés de cette démarche. On
le sent sous la raideur du procès-verbal qui contient l'accueil fait à
sa lettre. «En considération de la motion louable et désintéressée de
M. Burns et de la convenance de sa demande, ils lui accordent
unanimement le pouvoir et la liberté d'ériger une pierre tumulaire sur
la tombe de Robert Fergusson, de l'entretenir et de la conserver à sa
mémoire, pour tout le temps à venir[580].» Une pierre, droite, grise
et simple, marque maintenant le dernier grabat du poète. C'est peu de
chose et Burns ne pouvait guère davantage. Cette simplicité même est
touchante et délicate; elle fait penser aux aumônes des pauvres.
Au-dessous du nom de Fergusson et des deux dates qui comprennent sa
courte vie, sont ces quatre vers de Burns:
[Note 580: Voir Scott Douglas, tom. IV, p. 202.]
«Ici pas de marbre sculpté, ni de chant pompeux;
Pas d'urne historiée, ni de buste animé[581];
Cette simple pierre guide les pas de la pâle Scotia,
Pour venir répandre son chagrin sur la poussière du poète».
[Note 581: Ces deux premiers vers sont empruntés à
l'_Élégie_ de Gray.]
On ne les lit pas sans se rappeler ce mouvement généreux de Burns,
pour la mémoire de celui qu'il appelait «on frère aîné en infortune,
et de beaucoup son frère aîné en poésie». On songe qu'ils auraient pu
se connaître; on est toujours prêt à croire qu'ils se seraient aimés,
tant leurs noms ont pris, de cette double inscription, quelque chose
de fraternel. Plus récemment, un autre don, inspiré par celui de
Burns, a assuré des fleurs en toute saison à la tombe du pauvre
Fergusson.
* * * * *
Cette vie agitée et mélangée, avec ses moments utiles d'observation et
ses heures perdues de dissipation, laissait peu au travail. Sa
production littéraire pendant cet hiver est presque nulle. Les pièces
qu'il composa sont presque toutes de circonstance, peu nombreuses et
peu importantes. Dès son arrivée, il avait été présenté par le comte
de Glencairn à Creech le libraire, et il avait été convenu qu'une
nouvelle édition de ses poèmes paraîtrait par souscription. Le 14
décembre, Creech avait annoncé que les _OEuvres poétiques de Robert
Burns_ étaient «sous presse pour être publiées par souscription pour
le seul bénéfice de l'auteur[582].» Le succès ne pouvait être douteux.
L'impression prit une partie de l'hiver. Ce qui restait de temps,
après tant de soirées dans les salons et aux clubs, de visites, de
démarchés, fut surtout consacré à la révision des pièces qui devaient
figurer dans la nouvelle édition. Il les soumettait au jugement des
critiques qui l'entouraient. Il changeait un mot sur la suggestion du
Dr Blair[583]; il admettait une remarque de Mrs Dunlop[584], et
surtout il suivait implicitement les avis du comte de Glencairn en ce
qui concernait les manques de propriété ou de délicatesse[585]. Mais
les choses n'allaient pas toujours sans résistance de sa part.
[Note 582: Voir Scott Douglas, tom. IV, p. 178.]
[Note 583: Voir Scott Douglas, tom. I, p. 272.]
[Note 584: _To Mrs Dunlop_, 15th Jan. 1787.]
[Note 585: _To the Hon. Henry Erskine_, Lettre I--_to Mrs
Dunlop_, 22nd March 1787.]
Ces appréciateurs, d'un goût si poli qu'il en était aminci, trouvaient
des objections, discutaient les expressions, proposaient des
réticences, des adoucissements, des retranchements. Lui, bondissait,
se révoltait, discutait, défendait son terrain. «J'ai l'avis de
quelques très judicieux amis parmi les _litterati_ d'ici; mais, avec
eux, je trouve parfois nécessaire de revendiquer le privilège de
penser pour moi-même[586].» Quand il était trop pressé il se rendait,
mais malgré lui, en murmurant tout bas. Un jour qu'il avait sacrifié
deux de ses plus jolies chansons, il écrivait: «Je puis à peine
m'empêcher de verser une larme sur la mémoire de deux chansons qui
m'ont coûté quelque travail et que j'estimais assez; mais je dois me
soumettre». Et deux lignes plus loin, après avoir parlé d'autre chose,
il y revenait: «Mes pauvres infortunées chansons me repassent dans la
mémoire. Maudit soit la pédante et frigide âme de la critique pour
jamais et jamais[587]». Il est probable que, dans ces discussions avec
ces connaisseurs trop raffinés, c'était lui qui avait raison le plus
souvent. Cela semble ressortir de quelques passages de sa
correspondance qui touchent à ce point. Son génie était trop vigoureux
pour leur goût.
[Note 586: _To Mrs Dunlop_, 22nd March 1787.]
[Note 587: _To Gavin Hamilton_, 8th March 1787.]
Enfin, le 21 avril 1787, parut la seconde édition de ses poèmes,
connue sous le nom de l'édition d'Édimbourg. C'était un volume
in-octavo, du prix de cinq shellings. Il contenait un certain nombre
de pièces qui n'avaient pas été insérées dans l'édition de Kilmarnock,
comme _La Mort et le Docteur Hornbock_, _l'Ordination_ et l'_Adresse
aux rigidement Vertueux_, en même temps qu'un certain nombre d'autres
qui avaient été écrites depuis, comme les _Ponts d'Ayr_, l'_Élégie de
Tam Samson_ et l'_Adresse à Édimbourg_. Il était précédé d'une préface
et suivi d'une liste des souscripteurs qui ont toutes deux leur
intérêt. La première est une dédicace de l'ouvrage, aux «_Noblemen and
gentlemen of the Caledonian Hunt_». Elle ne manque ni d'élévation, ni
de dignité; peut-être y a-t-il même une affirmation d'indépendance un
peu affectée. Il est curieux de la rapprocher de la préface de
l'édition de Kilmarnock, qui est plus simple et plus touchante.
«Mes Lords et Gentlemen,
«Un barde écossais, fier de ce nom, et dont la plus haute
ambition est de chanter au service de sa contrée, où
cherchera-t-il mieux un appui qu'auprès des noms illustres de sa
terre natale, auprès de ceux qui portent les honneurs et ont
hérité les vertus de leurs ancêtres? Le Génie poétique de mon
pays m'a trouvé, comme le barde-prophète Élie trouva Élisée, à la
charrue, et a jeté sur moi son manteau inspirateur. Il m'a
ordonné de chanter les amours, les joies, les scènes champêtres,
les plaisirs champêtres de mon sol natal, dans ma langue natale.
J'ai accordé, comme il me l'a inspiré, mes notes agrestes et
simples. 11 me murmura ensuite de venir dans cette ancienne
métropole de la Calédonie et de mettre mes chansons sous votre
protection honorée. J'obéis maintenant à ses ordres.
«Bien que je doive beaucoup à votre bonté, je ne m'approche pas
de vous, mes Lords et Gentlemen, dans le style ordinaire des
dédicaces, pour vous remercier de vos faveurs passées. Ce sentier
est tellement battu par le savoir qui se prostitue, que l'honnête
rusticité en a honte. Je ne vous présente pas non plus cette
adresse, avec l'âme vénale d'un auteur servile qui cherche la
continuation de ces faveurs,--j'ai été élevé à la charrue et je
suis indépendant. Je viens pour revendiquer ce nom écossais que
je porte en commun avec vous, mes illustres compatriotes, et pour
dire au monde que je m'honore de ce titre. Je viens pour
féliciter ma contrée de ce que le sang de ses anciens héros coule
encore dans toute sa pureté, et que de votre courage, de votre
savoir, de votre fermeté publique, elle peut attendre protection,
richesse et liberté. En dernier lieu, je viens offrir mes plus
ardents désirs, à la grande source de tout honneur, le Monarque
de l'Univers, pour votre prospérité et votre bonheur.
«Quand vous partez pour éveiller les échos, dans l'ancien
amusement favori de vos pères, puisse le plaisir toujours vous
accompagner et la joie attendre votre retour! Lorsque, dans les
cours ou dans les camps, vous êtes harassés du heurt des hommes
méchants ou des funestes mesures, puisse l'honnête conscience de
la dignité méconnue accompagner votre retour à vos demeures
natales, et puisse le bonheur domestique vous accueillir sur le
seuil, avec un sourire de bienvenue! Puisse la corruption reculer
devant la flamme indignée de votre regard! Puissent la tyrannie
dans le chef et la licence dans le peuple trouver également en
vous un inexorable ennemi.
«J'ai l'honneur d'être, avec la plus sincère gratitude et le plus
haut respect, mes Lords et Gentlemen, votre très dévoué et humble
serviteur.
Robert BURNS.»
Il est impossible de ne pas remarquer le ton d'opposition politique
qui se trouve dans la dernière partie.
Au volume était jointe la liste des souscripteurs, qui s'étendait à
travers 38 pages. Il y en avait quinze cents, qui prenaient 2800
copies. C'était un succès qui ne s'était pas vu depuis _l'Iliade_ de
Pope et c'était un succès plus spontané et plus populaire. À côté des
plus hauts noms de l'aristocratie écossaise se trouvaient ceux de
simples fermiers. Ceux-ci étaient à coup sûr les plus sincères et les
plus reconnaissants de ses admirateurs, ceux à qui sa poésie
apportait, non pas une distraction d'un moment, mais la gaieté utile
pour la vie, et des mots de sagesse qui n'abandonnaient plus leurs
lèvres. Il y avait plus. Bien loin, sous d'autres cieux, partout où il
y avait des coeurs écossais, la renommée du nouveau poète avait déjà
pénétré; et on est étonné de trouver parmi les souscripteurs le
collège écossais de Valladolid, le collège écossais de Douai, le
collège écossais de Paris, le monastère écossais de Bénédictins de
Ratisbonne et celui de Maryburgh. Il dut leur sembler qu'une brise du
vieux pays leur arrivait.
La plupart des souscripteurs avaient envoyé plus que le prix du
volume: une demi-guinée, une guinée, d'autres plus encore. Il était
évident qu'il ne pouvait pas recueillir moins de 5 ou 600 livres. Si
c'est peu à côté des somptueux revenus de certains poètes modernes,
c'était une somme considérable pour un simple volume de vers, à cette
époque. C'était une fortune pour un homme, qui, il le disait lui-même,
n'avait jamais eu dix livres ensemble dans sa poche. Il toucha alors
une partie des sommes qui lui revenaient, mais le règlement définitif
avec Creech ne devait se faire qu'ultérieurement et non sans des
difficultés et des retards qui ne furent pas sans influence sur sa
vie.
* * * * *
Malgré l'apparence heureuse des choses, si on considère plus avant, on
voit que les rapports entre ces lettrés et ce paysan qui les dépassait
tous, n'étaient pas aussi bien ajustés que d'abord ils le
paraissaient. Cela était à présumer. On n'a guère d'exemple d'un
plébéien impunément puissant dans une aristocratie. Toujours, par
quelque endroit, il y a des tiraillements ou des heurts, des gênes ou
des blessures. Et même lorsque le bon accord ne se brise pas, il y a
on ne sait quelle fêlure silencieuse qui s'y établit, s'y élargit et
le disjoint sans le rompre. On peut distinguer cette fêlure dans les
rapports entre Burns et la société d'Édimbourg, à la fin de ce même
hiver.
Vis-à-vis de Burns, il y avait, de la part de ce monde de lettrés,
plus de curiosité que d'intérêt véritable. Ils examinaient, avec une
attention sans doute bienveillante, le phénomène intellectuel qui
éclatait au milieu d'eux. Ils étaient prêts à le recevoir, à souscrire
pour son livre, à l'admettre à leurs soupers, mais il restait pour eux
un objet d'étude et d'observation. On sentait que leur engouement ne
survivrait pas à leur surprise et que l'oubli serait aussi rapide que
l'accueil. Pour quelques-uns d'entre eux, il devait être un paysan
singulier, doué de certaines aptitudes, quelque chose comme ces pâtres
qui ont de merveilleux pouvoirs de calcul, et qu'on traite cependant
avec une condescendance familière et des encouragements protecteurs.
C'étaient les moins clairvoyants. Pour les autres, pour la plupart, il
y avait là quelque chose qui les déconcertait dans leurs habitudes et,
pour ainsi dire, dans leur installation intellectuelle, qui les
troublait dans leur satisfaction d'eux-mêmes, dans leur sécurité, dans
les allées de culture régulière où ils se promenaient. Cette éloquence
inusitée qui passait à travers la conversation, comme une charrue,
bouleversant toutes les idées, déchirant parfois les principes où
elles ont racine, leur semblait brutale ou téméraire. Quelques-uns des
plus distingués, comme Dugald Stewart dont la raison sérieuse ne
s'offusquait de rien, Erskine dont la gaieté d'esprit se plaisait à
tout, le Dr Gregory dont la fougueuse et puissante intelligence
s'entendait avec celle de Burns, d'autres encore, avaient pour lui une
sympathie vraie et durable. Mais, la nouveauté usée, l'indifférence ne
devait pas tarder à venir chez beaucoup, accompagnée selon les cas, de
quelque fatigue, de quelque défiance, et peut-être même, de quelque
dépit. Lockhart, qui a vécu avec la plupart d'entre eux et recueilli
leurs souvenirs, a rendu cette impression avec une force qu'aucun
biographe de Burns ne peut espérer surpasser et que donne seul le
contact direct des faits.
«Il n'y a pas besoin d'un effort d'imagination pour se
représenter ce que les sensations d'une troupe isolée de savants
(presque tous clergymen ou professeurs) durent être en présence
de cet étranger aux larges os, au front noir, au teint bruni,
avec ses grands yeux étincelants, qui s'étant d'un seul pas frayé
son chemin parmi eux, en quittant le manche de sa charrue,
manifestait, dans l'ensemble de ses manières et de sa
conversation, une conviction parfaite que, dans la société des
hommes les plus éminents de sa nation, il était exactement où il
avait le droit d'être; qui daignait à peine les flatter en
laissant voir de temps en temps qu'il était flatté de leur
attention; qui, tour à tour, se mesurait tranquillement dans la
discussion avec les esprits les plus cultivés de son temps;
battait les bons mots des causeurs les plus célèbres par de
larges flots de gaieté imprégnée de toute la vie brûlante du
génie; étonnait des poitrines, habituellement enveloppées des
triples plis de la réserve sociale, en les contraignant à
trembler, que dis-je? à trembler visiblement sous la touche
hardie d'un pathétique naturel; et tout cela sans indiquer la
moindre disposition à être mis au rang de ceux qui font
profession d'amuser et qui consentent à être payés en argent ou
en sourires, pour faire ce que les auditeurs ou spectateurs
auraient honte de faire eux-mêmes s'ils en avaient le pouvoir. Ce
qui, en dernier lieu, était probablement pire que tout le reste,
c'est qu'ils savaient qu'il avait l'habitude d'égayer des
sociétés qu'ils auraient dédaigné d'approcher, plus fréquemment
encore que la leur, par une éloquence non moins magnifique, un
esprit selon toute vraisemblance encore plus hardi, un esprit qui
souvent, comme les supérieurs qu'il rencontrait sans alarme
auraient pu le deviner, dès le commencement, et comme ils
n'eurent bientôt plus besoin de le deviner, était dirigé contre
eux-mêmes[588]».
[Note 588: Lockhart. _Life of Burns_, p. 129-30.]
Quant à Burns, ses sentiments contenaient en suspension une quantité
de petites désillusions et amertumes, imperceptibles en elles-mêmes,
mais qui, en se déposant au fond de son âme, devaient y former une lie
de mécontentement et d'irritation.