Dans la conversation, il était puissant. Les pensées et leur

expression avaient la même vigueur, et sur tous les sujets

étaient aussi éloignées que possible du lieu commun. Bien qu'il

fût un peu impératif, c'était d'une façon qui ne pouvait donner

offense et qu'on attribuait aisément à son inexpérience dans

l'art d'aplanir une contradiction et d'adoucir une assertion, qui

est un trait important des manières élégantes. Après le déjeuner,

je lui demandai de me communiquer quelques-unes de ses pièces

inédites; il récita sa chanson d'adieu aux rivages de l'Ayr....

Je fis une attention toute particulière à sa récitation: elle

était simple, lente, articulée, vigoureuse, mais sans éloquence

et sans art. Il ne mettait pas toujours l'emphase avec propriété;

il ne suivait pas le sentiment avec les variations de sa voix. Il

était debout, pendant ce temps, le visage tourné vers la fenêtre,

vers laquelle, et non vers ses auditeurs, il dirigeait ses yeux;

se privant ainsi du surcroît d'effet que le langage de sa

composition aurait pu emprunter au langage de sa physionomie. En

ceci il ressemblait à la plupart des chanteurs amateurs qui, afin

d'éviter le reproche d'affectation, retirent toute expression de

leurs visages, et perdent l'avantage par lequel les chanteurs de

théâtre augmentent l'impression de leur chant et donnent de

l'énergie au sentiment qui est exprimé[561].

[Note 561: Walker. _Life of Burns_, p. LXIV, LXXII.]

Il y a dans cette page plus que Walker n'a cru y mettre. Le portrait,

frappant du reste, de Burns récitant ses vers, la face détournée des

auditeurs et d'une voix volontairement monotone, n'est pas seulement

un portrait, c'est toute une révélation d'une certaine manière de

sentir. Tandis que le professeur, qui voit en pédant et souhaiterait

plus d'élocution, reproche à Burns de ne pas interpréter sa propre

poésie, comme on sent ce trait et cette fierté de poète qui ne veut

donner à ses vers que leur valeur propre, qui se garde de les réciter

comme il réciterait ceux d'un autre. Pourquoi Walker n'a-t-il pas

demandé à Burns de lui dire quelque pièce de Fergusson? Il aurait vu

ce que pouvaient ce visage et cette voix. Le brave homme n'a pas

compris le jeu intérieur de toute cette scène et son intérêt, mais sa

critique ne fait que nous la rendre plus vivante.

Le second témoignage émane d'un homme de plus d'autorité encore que

Walker, du grave et sage Dugald Stewart. On a vu qu'il avait remarqué

Burns en Ayrshire, au tout premier début du poète et qu'il fut un de

ceux qui l'introduisirent dans la haute société littéraire

d'Édimbourg. Ses souvenirs ont un poids tout particulier à cause de la

justesse et de la prudence de son esprit:

Les attentions dont il fut l'objet pendant son séjour dans la

ville, de la part des personnes de tout rang et de toute espèce,

étaient telles qu'elles auraient tourné toute autre tête que la

sienne. Je ne puis pas dire que j'aie perçu le moindre effet

défavorable laissé par elles sur son esprit. Il conserva la même

simplicité de manières et d'apparence, qui m'avait frappé si

fortement lorsque je l'avais vu pour la première fois à la

campagne; et il ne semble pas que le nombre et le rang de ses

nouvelles relations aient en rien augmenté son opinion de

lui-même.

La variété de ses occupations, pendant qu'il était à Édimbourg,

m'empêcha de le voir aussi souvent que je l'aurais désiré.

Pendant le printemps, il vint me prendre une ou deux fois, à ma

demande, de très bonne heure le matin, et vint se promener avec

moi jusqu'aux collines de Braid, dans le voisinage de la ville.

Dans ces occasions, il me charma encore plus par sa conversation

particulière qu'il ne l'avait jamais fait dans le monde. Il était

passionnément épris des beautés de la nature, et je me rappelle

qu'un jour il me dit que la vue de tant de chaumières, avec leurs

fumées, donnait à son âme un plaisir que personne ne pouvait

comprendre, qui n'avait pas été comme lui témoin du bonheur et de

la vertu qu'elles abritaient.

Je ne me rappelle pas si les lettres que vous m'avez envoyées

indiquent ou non que vous ayiez jamais vu Burns. Si vous l'avez

vu, il est superflu que j'ajoute que l'idée que sa conversation

inspirait des puissances de son intelligence dépassait, si cela

est possible, celle qui était fournie par ses écrits. Parmi les

poètes qu'il m'est arrivé de connaître, j'ai été frappé, en plus

d'une occasion, de l'inexplicable disparate entre leurs talents

généraux et les inspirations occasionnelles de leurs moments plus

favorisés. Mais toutes les facultés de l'esprit de Burns étaient,

autant que j'en ai pu juger, également vigoureuses; et sa

prédilection pour la poésie était plutôt le résultat de son

tempérament passionné et enthousiaste que d'un génie

exclusivement propre à ce genre de composition. D'après sa

conversation, j'aurais déclaré qu'il était capable d'exceller

dans toutes les voies d'ambition où il lui aurait plu d'exercer

ses capacités.

Parmi les sujets sur lesquels il s'arrêtait volontiers, les

caractères des individus qu'il lui arrivait de rencontrer étaient

évidemment un sujet favori. Les remarques qu'il faisait sur eux

étaient toujours sagaces et pénétrantes, quoique souvent elles

inclinassent trop au sarcasme. Sa louange de ceux qu'il aimait

était parfois sans discrimination et excessive; mais ceci, je

crois, provenait plutôt du caprice et de l'humeur du moment que

du pouvoir de ses affections à aveugler son jugement. Ses traits

d'esprit étaient vifs et portaient toujours la marque d'une

vigoureuse intelligence; mais, à mon goût, ils n'étaient pas

souvent agréables ou heureux. Ses tentatives d'épigrammes, dans

ses oeuvres imprimées, sont les seules productions peut-être

indignes de son génie.

Je ne dois pas oublier de mentionner, ce que j'ai toujours

considéré comme caractéristique à un haut degré d'un véritable

génie, l'extrême facilité et la bienveillance de son goût à juger

les compositions des autres, quand il y avait de réels motifs

d'éloge. Je lui répétai de nombreux passages de poésie anglaise

qui lui étaient inconnus, et j'ai plus d'une fois été témoin des

larmes d'admiration et d'enthousiasme avec lesquelles il les

écoutait. La collection de chansons par le Dr Aiken, que je lui

mis le premier entre les mains, fut lue par lui avec un plaisir

sans mélange, malgré les essais qu'il avait déjà tentés lui-même

dans ce genre difficile de production; je ne doute pas que cette

lecture n'ait contribué à polir ses compositions ultérieures.

Pour juger de la prose, je ne pense pas que son goût fût

également solide. Je lui lus une fois un passage ou deux des

oeuvres de Franklin, que je trouvai très heureusement exécutés

sur le modèle d'Addison; il ne sembla pas goûter ou pénétrer la

beauté qu'ils devaient à leur exquise simplicité; et il en

parlait avec indifférence par comparaison avec les pointes, les

antithèses et la bizarrerie de Junius. L'influence de ce goût est

très perceptible dans ses propres compositions en prose, quoique

leurs grands et nombreux mérites fassent de quelques-unes d'entre

elles des sujets d'étonnement à peine inférieurs à ses

compositions poétiques. Feu le Dr Robertson avait l'habitude de

dire que, si l'on considérait son éducation, les premières lui

paraissaient les plus extraordinaires des deux[562].

[Note 562: _Dugald Stewart's Letter respecting Burns._

Currie, p. 33.]

Il est inutile de faire ressortir la bonne grâce et l'aménité de cette

longue déposition; ce sont les qualités du noble honnête homme que fut

Dugald Stewart. Il est moins étranger à notre préoccupation d'en faire

remarquer la minutie, la finesse dans maint détail, le souci de

l'exactitude marqué par des restrictions et les correctifs qui souvent

découpent les affirmations sur l'étroite vérité. Cette marque de

l'intelligence pondérée, précise et rompue aux nuances psychologiques

de l'auteur de la _Philosophie de l'Esprit humain_, n'est pas ici

indifférente. Elle démontre que Burns a été étudié de près par un oeil

pénétrant, et qu'on peut se fier à ce portrait. Et, ici encore, ce

n'est pas trop de dire que quelques-unes des critiques se retournent

contre celui qui les a faites. On comprend que Dugald Stewart qui

avait un «penchant pour l'humour paisible[563]» et dont on a dit que

ses manières étaient _comitate condita gravitas_, n'ait pas goûté

entièrement l'humour mouvementé, robuste et parfois violent de Burns.

Ce qu'il dit sur les épigrammes du poète est juste d'ailleurs: Burns

n'était pas l'homme des pointes verbales. Mais n'est-il pas clair

aujourd'hui que, dans la discussion à propos de Franklin et de Junius,

Burns avait dix fois raison. Il n'y a pas d'homme qui ne préfère les

puissantes déclamations du second au bavardage bonhomme du premier,

pour peu qu'il aime un style qui ait de la force et du sang.

Aujourd'hui, Franklin n'est plus guère qu'un donneur de conseils

excellents pour les jeunes gens; Junius reste un des maîtres de

l'invective et de l'éloquence politiques; Junius est encore une

lecture d'homme d'État; Franklin est une lecture pour les écoles

primaires des États-Unis. C'était Burns qui avait raison contre Dugald

Stewart et le goût du poète à juger les oeuvres de prose était

beaucoup plus sûr que son juge ne le pensait. Ces détails rectifiés,

c'est un joli épisode que ces deux hommes, si différents, causant dans

leurs promenades matinales; et c'est un joli tableau que Dugald

Stewart «le plus admirable liseur que j'aie jamais entendu[564]»

lisant à Burns les poésies qu'il ignorait, jusqu'à ce que les larmes

coulassent sur le visage hâlé du poète et que peut-être la voix

tremblât un peu sur les lèvres du philosophe.

[Note 563: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 20.]

[Note 564: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 19.]

Enfin le troisième de ces témoignages est peut-être moins décisif et

surtout moins serré, parce qu'il sort d'un esprit moins mûr et moins

expérimenté, mais il est peut-être plus curieux. C'est l'impression

faite par Burns sur Walter Scott, qui allait alors vers ses seize ans

et qui depuis quelques mois était clerc dans l'étude de son père[565].

Il ne faut pas oublier toutefois que Walter Scott était un garçon

d'une extraordinaire précocité d'esprit et d'une puissante mémoire. Il

était, dès alors, très capable d'observer et de juger, et on peut être

certain que son jugement a été conservé très exactement dans son

souvenir. Il raconte lui-même dans quelles circonstances se produisit

cette rencontre, avec l'aisance de récit un peu prolixe mais toujours

très bien construit, qui lui est habituelle.

[Note 565: Lockhart. _Memoirs of the Life of Walter Scott_,

chap. V.]

Quant à Burns, je puis dire vraiment: _Virgilium vidi tantum_.

J'étais un gars de quinze ans en 1786-87, quand il vint pour la

première fois à Édimbourg, toutefois je comprenais et je sentais

assez pour m'intéresser à sa poésie et j'aurais donné tout au

monde pour le connaître. Mais j'avais peu de connaissances dans

le monde littéraire, et encore moins parmi la gentry des comtés

de l'ouest: c'étaient les deux sociétés qu'il fréquentait le

plus. M. Thomas Grierson était à cette époque clerc chez mon

père. Il connaissait Burns et me promit de l'amener chez lui à

dîner, mais il n'eut pas l'occasion de tenir sa promesse;

autrement j'aurais pu voir davantage de cet homme éminent.

Cependant, je le vis un jour, chez feu le vénérable professeur

Ferguson, où il y avait plusieurs messieurs de réputation

littéraire, parmi lesquels je me rappelle le célèbre Mr Dugald

Stewart. Naturellement, nous autres gamins, nous restions assis

silencieux, à regarder et à écouter. La seule chose que je me

rappelle de remarquable, dans les manières de Burns, fut l'effet

produit sur lui par une gravure de Bunbury, représentant un

soldat étendu mort dans la neige, son chien se lamentant d'un

côté et de l'autre sa veuve tenant un enfant dans les bras.

Au-dessous étaient écrits ces vers:

Glacée, sur les collines canadiennes, ou sur la plaine de Minden,

Peut-être cette mère a pleuré son soldat tué,

Penchée sur son bébé, ses yeux noyés de pleurs,

Dont les larges gouttes, qui se mêlaient au lait qu'il buvait,

Étaient le triste présage de ses années futures,

Pauvre enfant de misère baptisé dans les larmes.

Burns sembla très ému par la gravure, ou plutôt par les idées

qu'elle éveillait dans son esprit. En vérité, il versait des

larmes! Il demanda de qui étaient ces vers, et il se trouva que

personne d'autre que moi ne se rappelait qu'ils se trouvent dans

un poème à demi oublié de Langhorne, qui porte le titre peu

séduisant de _Le Juge de Paix_. Je murmurai mon renseignement à

un ami; il le communiqua à Burns, qui me remercia d'un regard et

d'un mot que je reçus alors, et je me rappelle aujourd'hui, avec

un très grand plaisir, bien qu'il fût de pure politesse.

Sa personne était forte et robuste; ses manières rustiques, non

grossières; une sorte de sans façon plein de dignité et de

simplicité, qui devait peut-être une partie de son effet à la

connaissance qu'on avait de ses talents extraordinaires. Ses

traits sont représentés dans le tableau de M. Nasmyth, mais pour

moi cette peinture donne l'idée qu'ils sont rapetissés, comme

s'ils étaient vus en éloignement. Je pense que sa contenance

était plus massive qu'elle ne l'est dans aucun de ses portraits.

Si je n'avais pas su qui il était, j'aurais pris le poète pour un

très sagace campagnard, un fermier de l'ancienne école écossaise,

c'est-à-dire non pas un de nos agriculteurs modernes qui ont des

ouvriers pour faire leur gros travail, mais le _bon fermier_ qui

tenait sa propre charrue. Il y avait une forte expression de bon

sens et de sagacité dans tous ses traits; l'oeil seul, je pense,

indiquait le caractère et le tempérament poétiques. Il était

large et d'une couleur sombre qui flamboyait (je dis

littéralement flamboyait) quand il parlait avec sentiment ou

intérêt. Je n'ai jamais vu un autre oeil pareil à celui-là dans

une tête humaine, bien que j'aie vu la plupart des hommes

distingués de mon temps. Sa conversation exprimait une parfaite

confiance en soi, sans la plus légère présomption. Parmi ces

hommes qui étaient les plus savants de leur temps et de leur

pays, il s'exprimait avec une parfaite fermeté, mais en même

temps avec modestie. Je ne me rappelle aucun fragment de sa

conversation assez distinctement pour le citer. Je ne le revis

plus que dans la rue, où il ne me reconnut pas, et je ne pouvais

pas m'attendre à ce qu'il me reconnût. Il était très choyé à

Édimbourg, mais (si l'on considère ce que les émoluments

littéraires ont été depuis cette époque) les efforts faits pour

le secourir furent extrêmement mesquins.

Je me souviens que, dans la circonstance que je mentionne, je

pensai que la connaissance que Burns avait de la Poésie anglaise

était plutôt limitée, et aussi qu'ayant vingt fois les capacités

d'Allan Ramsay et de Fergusson, il parlait d'eux avec trop

d'humilité comme de ses modèles. Il y avait sans doute une

certaine faiblesse nationale dans son jugement sur eux.

Voilà tout ce que j'ai à dire sur Burns. J'ai seulement à ajouter

que son costume correspondait à ses façons. Il avait l'air d'un

fermier habillé de son mieux pour aller dîner avec son

propriétaire. Je ne parle pas _in malam partem_ en disant que je

n'ai jamais vu d'homme, dans la société de ses supérieurs en

position et en connaissances, plus parfaitement exempt de tout

embarras réel ou affecté. On m'a dit, mais je n'ai pas remarqué

moi-même, que sa façon de s'adresser aux femmes était extrêmement

pleine de déférence, et toujours avec un tour vers le pathétique

ou l'humoristique, qui engageait tout particulièrement leur

attention. J'ai entendu cette remarque faite par feue la duchesse

de Gordon. Je ne vois rien que je puisse ajouter à ces souvenirs

d'il y a quarante ans[566].

[Note 566: Lockhart. _Life of Burns_, p. 111-13.]

Les témoins de cette rencontre ont conservé le mot dont Walter Scott

était fier. Burns s'était approché du jeune garçon, qui avait seul pu

lui nommer l'auteur des vers, et, le regardant avec sérieux, lui avait

dit: «Vous serez un homme un jour, monsieur.» N'est-ce pas une scène

digne de celle de tout à l'heure et faite pour tenter un peintre

écossais que le plus grand poète de l'Écosse donnant, suivant le mot

de Chambers, une sorte d'investiture littéraire à celui qui allait en

être le grand romancier?[567]

[Note 567: R. Chambers, tom. II, p. 58.]

* * * * *

À peine, une fois ou deux, a-t-on relevé contre lui un oubli, une

imprudence de langage, qu'un homme plus habitué à la société eût

évités. Ce sont de menus faits, sans autre valeur que de montrer avec

quelle attention méticuleuse il était observé, et sous quel feu croisé

d'examens silencieux il se mouvait. Le fait suivant est raconté par

Walker. Il se passa chez le Dr Blair chez qui Burns déjeunait. Il

faut, pour le comprendre, se rappeler que Blair était ministre de la

High Church d'Édimbourg, qu'il passait pour le premier prédicateur

d'Écosse et qu'il avait, dans la chaire même où il parlait, des

émules.

On a souvent reproché aux hommes de génie une tendance à

commettre des balourdises en compagnie, par suite de l'ignorance

ou de la négligence des règles de la conversation, qu'on peut

imputer à ce que leurs pensées sont absorbées dans un sujet

favori, ou par suite du défaut de la pratique quotidienne des

petites conventions de conduite, laquelle est incompatible avec

une vie studieuse. D'excentricités de ce genre, Burns était

remarquablement exempt; cependant, ce jour-là, il commit une

faute plus lourde qu'aucune de celles qu'on raconte des poètes ou

des mathématiciens les plus connus pour leur absence d'esprit. On

lui demanda dans quel endroit public il avait éprouvé le plus de

plaisir. Il nomma la High Church, mais il donna la préférence

comme prédicateur au collègue de notre très digne hôte, dont la

célébrité reposait sur son éloquence religieuse, d'un ton si net,

si distinct, qu'il jeta toute la compagnie dans le plus sot

embarras. Le Docteur, il est vrai, avec beaucoup de convenance et

de sang-froid, essaya de soulager les autres en secondant

cordialement l'éloge si inopportunément introduit. Mais ceci

n'empêcha pas la conversation de souffrir de cet effort pénible;

ce qui était inévitable, attendu que la pensée de tous était

pleine du seul sujet sur lequel il fût inopportun de parler.

Burns doit avoir instantanément compris sa faute, mais il montra

qu'il avait repris son bon sens, en n'essayant pas de la réparer.

Il en fut tellement mortifié en secret qu'il ne fit jamais

mention de cette circonstance, sinon bien des années plus tard,

où il m'avoua que son silence était dû à la souffrance qu'il

éprouvait en se rappelant ce fait[568]».

[Note 568: Walker. _Life of Burns_, p. LXXV.]

On comprend ce qu'une faute de cette nature peut avoir de pénible pour

un esprit susceptible, orgueilleux. Il en garde un long mécontentement

envers soi-même, et un peu d'éloignement ou d'appréhension pour ces

sociétés si délicates où le moindre mot maladroit éveille aussitôt un

tel écho de gêne et de silence. Qu'on se rappelle une aventure

analogue de J.-J. Rousseau, dont la situation dans le monde n'est pas

sans ressemblance avec cette période de la vie de Burns. L'aveu de

l'impression désagréable qu'il en conserva concorde avec celui-ci.

J'étais un soir entre deux grandes dames et un homme qu'on peut

nommer, M. le duc de Gontaut. Il n'y avait personne autre dans la

chambre, et je m'efforçais de fournir quelques mots (Dieu sait

quels!) à une conversation entre quatre personnes dont trois

n'avaient assurément pas besoin de supplément. La maîtresse de la

maison se fit apporter une opiate, dont elle prenait tous les

jours deux fois pour son estomac. L'autre dame, lui voyant faire

la grimace, lui dit en riant «Est-ce de l'opiate de Mr

Tronchin?»--«Je ne crois pas» répondit sur le même ton la

première--«Je crois qu'il ne vaut guère mieux» ajouta galamment

le spirituel Rousseau. Tout le monde resta interdit, il n'échappa

ni le moindre mot ni le moindre sourire, et l'instant d'après la

conversation prit un autre tour. Vis-à-vis d'une autre, la

balourdise eût pu n'être que plaisante; mais adressée à une femme

trop aimable pour n'avoir pas fait un peu parler d'elle et

qu'assurément je n'avais pas dessein d'offenser, elle était

terrible; et je crois que les deux témoins, homme et femme,

eurent bien de la peine à s'empêcher d'éclater. Voilà de ces

traits d'esprit qui m'échappent, pour vouloir parler sans trouver

rien à dire. J'oublierai difficilement celui-là[569].

[Note 569: Rousseau. _Confessions_, Livre III, p. 187.]

La seconde escapade est plus vive et un peu plus sérieuse parce

qu'elle n'est pas un simple accident mais un trait de caractère. On a

vu que le reproche principal qui ait été fait à Burns par tous ceux

qui l'ont approché, était une certaine raideur, une impatience, en

face de la contradiction, un ton péremptoire et trop affirmatif qui

cassait toute résistance et qui pouvait emporter sa parole un peu

loin. Un jour qu'il était à déjeuner dans une société littéraire

d'Édimbourg, la conversation tomba sur les mérites poétiques et le

pathétique de l'_Élégie_ de Gray, poème qu'il admirait beaucoup. Un

clergyman, qui faisait profession de paradoxe et d'excentricité dans

les idées, s'avisa d'attaquer assez inopportunément le poème. Burns le

défendit chaudement et généreusement. Comme les remarques du clergyman

étaient plutôt générales que critiques, il lui demanda de citer les

passages auxquels il trouvait à redire. L'autre fit plusieurs

tentatives, mais toujours en dénaturant, en écorchant, en estropiant

le texte. Pendant quelque temps, Burns endura tout en silence, mais à

la fin exaspéré par cette mixture de critique maladroite et de

bousillage, il se leva extrêmement courroucé, le regard flamboyant et

lui cria: «Monsieur, je vois qu'un homme peut être un excellent juge

de poésie, par règle et équerre, et n'être après tout qu'un sacré

imbécile.» Cette fois c'était un peu roide. Il est vrai qu'il

s'adressait à un clergyman et qu'il ne les aimait guère. Mais il dut y

avoir là encore, un assez bon silence, qui lui resta moins peut-être

sur le coeur que le premier[570].

[Note 570: Cromek. _Reliques of Burns_, p. 80.]

Ce n'étaient là après tout que des vétilles. On a beau les passer au

crible, on voit que tous ces souvenirs, provenant d'esprits si divers,

s'accordent parfaitement entre eux. Il ne peut y avoir aucun doute que

tous ces commencements du séjour à Édimbourg aient été parfaits de

mesure, de dignité. C'était pourtant un pas difficile. D'autres y ont

échoué qui étaient mieux préparés à l'affronter. «Jeté malgré moi dans

le monde sans en avoir le ton, sans être en état de le prendre et de

m'y pouvoir assujettir, je m'avisai d'en prendre un à moi qui m'en

dispensât. Ma sotte et maussade timidité que je ne pouvais vaincre

ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris

pour m'enhardir le parti de les fouler aux pieds. Je me fis cynique et

caustique par honte, j'affectai de mépriser la politesse que je ne

savais pas pratiquer[571].» On voit la distance qu'il y a entre la

roideur et la gaucherie avec lesquelles Rousseau accueillit sa

renommée soudaine et l'aisance et la simplicité avec lesquelles Burns

reçut la sienne. Le premier s'était créé «un personnage[571]» selon sa

propre expression; le second sut toujours rester lui-même.

[Note 571: J.-J. Rousseau. _Confessions._ Livre VIII

(1750-1752).]

* * * * *

Et lui, Burns que pensait-il? Comment jugeait-il, de son côté, cette

société subitement étalée à ses yeux, car pendant qu'on l'observait,

il observait lui-même. Ni la célébrité, ni la science des hommes ne

semblent lui en avoir beaucoup imposé. Il avait l'habitude, quand il

voulait juger quelqu'un, non seulement de le dévêtir de tous ses

ornements extérieurs, mais de lui enlever même les acquisitions

intellectuelles, les avantages de pur savoir, tant qu'ils peuvent

encore se détacher de l'esprit, avant qu'ils n'aient passé dans sa

substance et se soient perdus en lui en le fortifiant. Il s'appliquait

à juger les esprits, non d'après les renseignements qu'on y a versés,

mais d'après leurs facultés essentielles de saisir et de comprendre,

tenant peu compte des objets auxquels elles s'appliquent, que ce fût

une question d'histoire ou une question de culture. Il ne lui parut

pas que les cerveaux de ces hommes fussent de plus haute qualité que

ceux des hommes qu'il avait connus jusque-là.

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 25 / 67 段