expression avaient la même vigueur, et sur tous les sujets
étaient aussi éloignées que possible du lieu commun. Bien qu'il
fût un peu impératif, c'était d'une façon qui ne pouvait donner
offense et qu'on attribuait aisément à son inexpérience dans
l'art d'aplanir une contradiction et d'adoucir une assertion, qui
est un trait important des manières élégantes. Après le déjeuner,
je lui demandai de me communiquer quelques-unes de ses pièces
inédites; il récita sa chanson d'adieu aux rivages de l'Ayr....
Je fis une attention toute particulière à sa récitation: elle
était simple, lente, articulée, vigoureuse, mais sans éloquence
et sans art. Il ne mettait pas toujours l'emphase avec propriété;
il ne suivait pas le sentiment avec les variations de sa voix. Il
était debout, pendant ce temps, le visage tourné vers la fenêtre,
vers laquelle, et non vers ses auditeurs, il dirigeait ses yeux;
se privant ainsi du surcroît d'effet que le langage de sa
composition aurait pu emprunter au langage de sa physionomie. En
ceci il ressemblait à la plupart des chanteurs amateurs qui, afin
d'éviter le reproche d'affectation, retirent toute expression de
leurs visages, et perdent l'avantage par lequel les chanteurs de
théâtre augmentent l'impression de leur chant et donnent de
l'énergie au sentiment qui est exprimé[561].
[Note 561: Walker. _Life of Burns_, p. LXIV, LXXII.]
Il y a dans cette page plus que Walker n'a cru y mettre. Le portrait,
frappant du reste, de Burns récitant ses vers, la face détournée des
auditeurs et d'une voix volontairement monotone, n'est pas seulement
un portrait, c'est toute une révélation d'une certaine manière de
sentir. Tandis que le professeur, qui voit en pédant et souhaiterait
plus d'élocution, reproche à Burns de ne pas interpréter sa propre
poésie, comme on sent ce trait et cette fierté de poète qui ne veut
donner à ses vers que leur valeur propre, qui se garde de les réciter
comme il réciterait ceux d'un autre. Pourquoi Walker n'a-t-il pas
demandé à Burns de lui dire quelque pièce de Fergusson? Il aurait vu
ce que pouvaient ce visage et cette voix. Le brave homme n'a pas
compris le jeu intérieur de toute cette scène et son intérêt, mais sa
critique ne fait que nous la rendre plus vivante.
Le second témoignage émane d'un homme de plus d'autorité encore que
Walker, du grave et sage Dugald Stewart. On a vu qu'il avait remarqué
Burns en Ayrshire, au tout premier début du poète et qu'il fut un de
ceux qui l'introduisirent dans la haute société littéraire
d'Édimbourg. Ses souvenirs ont un poids tout particulier à cause de la
justesse et de la prudence de son esprit:
Les attentions dont il fut l'objet pendant son séjour dans la
ville, de la part des personnes de tout rang et de toute espèce,
étaient telles qu'elles auraient tourné toute autre tête que la
sienne. Je ne puis pas dire que j'aie perçu le moindre effet
défavorable laissé par elles sur son esprit. Il conserva la même
simplicité de manières et d'apparence, qui m'avait frappé si
fortement lorsque je l'avais vu pour la première fois à la
campagne; et il ne semble pas que le nombre et le rang de ses
nouvelles relations aient en rien augmenté son opinion de
lui-même.
La variété de ses occupations, pendant qu'il était à Édimbourg,
m'empêcha de le voir aussi souvent que je l'aurais désiré.
Pendant le printemps, il vint me prendre une ou deux fois, à ma
demande, de très bonne heure le matin, et vint se promener avec
moi jusqu'aux collines de Braid, dans le voisinage de la ville.
Dans ces occasions, il me charma encore plus par sa conversation
particulière qu'il ne l'avait jamais fait dans le monde. Il était
passionnément épris des beautés de la nature, et je me rappelle
qu'un jour il me dit que la vue de tant de chaumières, avec leurs
fumées, donnait à son âme un plaisir que personne ne pouvait
comprendre, qui n'avait pas été comme lui témoin du bonheur et de
la vertu qu'elles abritaient.
Je ne me rappelle pas si les lettres que vous m'avez envoyées
indiquent ou non que vous ayiez jamais vu Burns. Si vous l'avez
vu, il est superflu que j'ajoute que l'idée que sa conversation
inspirait des puissances de son intelligence dépassait, si cela
est possible, celle qui était fournie par ses écrits. Parmi les
poètes qu'il m'est arrivé de connaître, j'ai été frappé, en plus
d'une occasion, de l'inexplicable disparate entre leurs talents
généraux et les inspirations occasionnelles de leurs moments plus
favorisés. Mais toutes les facultés de l'esprit de Burns étaient,
autant que j'en ai pu juger, également vigoureuses; et sa
prédilection pour la poésie était plutôt le résultat de son
tempérament passionné et enthousiaste que d'un génie
exclusivement propre à ce genre de composition. D'après sa
conversation, j'aurais déclaré qu'il était capable d'exceller
dans toutes les voies d'ambition où il lui aurait plu d'exercer
ses capacités.
Parmi les sujets sur lesquels il s'arrêtait volontiers, les
caractères des individus qu'il lui arrivait de rencontrer étaient
évidemment un sujet favori. Les remarques qu'il faisait sur eux
étaient toujours sagaces et pénétrantes, quoique souvent elles
inclinassent trop au sarcasme. Sa louange de ceux qu'il aimait
était parfois sans discrimination et excessive; mais ceci, je
crois, provenait plutôt du caprice et de l'humeur du moment que
du pouvoir de ses affections à aveugler son jugement. Ses traits
d'esprit étaient vifs et portaient toujours la marque d'une
vigoureuse intelligence; mais, à mon goût, ils n'étaient pas
souvent agréables ou heureux. Ses tentatives d'épigrammes, dans
ses oeuvres imprimées, sont les seules productions peut-être
indignes de son génie.
Je ne dois pas oublier de mentionner, ce que j'ai toujours
considéré comme caractéristique à un haut degré d'un véritable
génie, l'extrême facilité et la bienveillance de son goût à juger
les compositions des autres, quand il y avait de réels motifs
d'éloge. Je lui répétai de nombreux passages de poésie anglaise
qui lui étaient inconnus, et j'ai plus d'une fois été témoin des
larmes d'admiration et d'enthousiasme avec lesquelles il les
écoutait. La collection de chansons par le Dr Aiken, que je lui
mis le premier entre les mains, fut lue par lui avec un plaisir
sans mélange, malgré les essais qu'il avait déjà tentés lui-même
dans ce genre difficile de production; je ne doute pas que cette
lecture n'ait contribué à polir ses compositions ultérieures.
Pour juger de la prose, je ne pense pas que son goût fût
également solide. Je lui lus une fois un passage ou deux des
oeuvres de Franklin, que je trouvai très heureusement exécutés
sur le modèle d'Addison; il ne sembla pas goûter ou pénétrer la
beauté qu'ils devaient à leur exquise simplicité; et il en
parlait avec indifférence par comparaison avec les pointes, les
antithèses et la bizarrerie de Junius. L'influence de ce goût est
très perceptible dans ses propres compositions en prose, quoique
leurs grands et nombreux mérites fassent de quelques-unes d'entre
elles des sujets d'étonnement à peine inférieurs à ses
compositions poétiques. Feu le Dr Robertson avait l'habitude de
dire que, si l'on considérait son éducation, les premières lui
paraissaient les plus extraordinaires des deux[562].
[Note 562: _Dugald Stewart's Letter respecting Burns._
Currie, p. 33.]
Il est inutile de faire ressortir la bonne grâce et l'aménité de cette
longue déposition; ce sont les qualités du noble honnête homme que fut
Dugald Stewart. Il est moins étranger à notre préoccupation d'en faire
remarquer la minutie, la finesse dans maint détail, le souci de
l'exactitude marqué par des restrictions et les correctifs qui souvent
découpent les affirmations sur l'étroite vérité. Cette marque de
l'intelligence pondérée, précise et rompue aux nuances psychologiques
de l'auteur de la _Philosophie de l'Esprit humain_, n'est pas ici
indifférente. Elle démontre que Burns a été étudié de près par un oeil
pénétrant, et qu'on peut se fier à ce portrait. Et, ici encore, ce
n'est pas trop de dire que quelques-unes des critiques se retournent
contre celui qui les a faites. On comprend que Dugald Stewart qui
avait un «penchant pour l'humour paisible[563]» et dont on a dit que
ses manières étaient _comitate condita gravitas_, n'ait pas goûté
entièrement l'humour mouvementé, robuste et parfois violent de Burns.
Ce qu'il dit sur les épigrammes du poète est juste d'ailleurs: Burns
n'était pas l'homme des pointes verbales. Mais n'est-il pas clair
aujourd'hui que, dans la discussion à propos de Franklin et de Junius,
Burns avait dix fois raison. Il n'y a pas d'homme qui ne préfère les
puissantes déclamations du second au bavardage bonhomme du premier,
pour peu qu'il aime un style qui ait de la force et du sang.
Aujourd'hui, Franklin n'est plus guère qu'un donneur de conseils
excellents pour les jeunes gens; Junius reste un des maîtres de
l'invective et de l'éloquence politiques; Junius est encore une
lecture d'homme d'État; Franklin est une lecture pour les écoles
primaires des États-Unis. C'était Burns qui avait raison contre Dugald
Stewart et le goût du poète à juger les oeuvres de prose était
beaucoup plus sûr que son juge ne le pensait. Ces détails rectifiés,
c'est un joli épisode que ces deux hommes, si différents, causant dans
leurs promenades matinales; et c'est un joli tableau que Dugald
Stewart «le plus admirable liseur que j'aie jamais entendu[564]»
lisant à Burns les poésies qu'il ignorait, jusqu'à ce que les larmes
coulassent sur le visage hâlé du poète et que peut-être la voix
tremblât un peu sur les lèvres du philosophe.
[Note 563: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 20.]
[Note 564: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 19.]
Enfin le troisième de ces témoignages est peut-être moins décisif et
surtout moins serré, parce qu'il sort d'un esprit moins mûr et moins
expérimenté, mais il est peut-être plus curieux. C'est l'impression
faite par Burns sur Walter Scott, qui allait alors vers ses seize ans
et qui depuis quelques mois était clerc dans l'étude de son père[565].
Il ne faut pas oublier toutefois que Walter Scott était un garçon
d'une extraordinaire précocité d'esprit et d'une puissante mémoire. Il
était, dès alors, très capable d'observer et de juger, et on peut être
certain que son jugement a été conservé très exactement dans son
souvenir. Il raconte lui-même dans quelles circonstances se produisit
cette rencontre, avec l'aisance de récit un peu prolixe mais toujours
très bien construit, qui lui est habituelle.
[Note 565: Lockhart. _Memoirs of the Life of Walter Scott_,
chap. V.]
Quant à Burns, je puis dire vraiment: _Virgilium vidi tantum_.
J'étais un gars de quinze ans en 1786-87, quand il vint pour la
première fois à Édimbourg, toutefois je comprenais et je sentais
assez pour m'intéresser à sa poésie et j'aurais donné tout au
monde pour le connaître. Mais j'avais peu de connaissances dans
le monde littéraire, et encore moins parmi la gentry des comtés
de l'ouest: c'étaient les deux sociétés qu'il fréquentait le
plus. M. Thomas Grierson était à cette époque clerc chez mon
père. Il connaissait Burns et me promit de l'amener chez lui à
dîner, mais il n'eut pas l'occasion de tenir sa promesse;
autrement j'aurais pu voir davantage de cet homme éminent.
Cependant, je le vis un jour, chez feu le vénérable professeur
Ferguson, où il y avait plusieurs messieurs de réputation
littéraire, parmi lesquels je me rappelle le célèbre Mr Dugald
Stewart. Naturellement, nous autres gamins, nous restions assis
silencieux, à regarder et à écouter. La seule chose que je me
rappelle de remarquable, dans les manières de Burns, fut l'effet
produit sur lui par une gravure de Bunbury, représentant un
soldat étendu mort dans la neige, son chien se lamentant d'un
côté et de l'autre sa veuve tenant un enfant dans les bras.
Au-dessous étaient écrits ces vers:
Glacée, sur les collines canadiennes, ou sur la plaine de Minden,
Peut-être cette mère a pleuré son soldat tué,
Penchée sur son bébé, ses yeux noyés de pleurs,
Dont les larges gouttes, qui se mêlaient au lait qu'il buvait,
Étaient le triste présage de ses années futures,
Pauvre enfant de misère baptisé dans les larmes.
Burns sembla très ému par la gravure, ou plutôt par les idées
qu'elle éveillait dans son esprit. En vérité, il versait des
larmes! Il demanda de qui étaient ces vers, et il se trouva que
personne d'autre que moi ne se rappelait qu'ils se trouvent dans
un poème à demi oublié de Langhorne, qui porte le titre peu
séduisant de _Le Juge de Paix_. Je murmurai mon renseignement à
un ami; il le communiqua à Burns, qui me remercia d'un regard et
d'un mot que je reçus alors, et je me rappelle aujourd'hui, avec
un très grand plaisir, bien qu'il fût de pure politesse.
Sa personne était forte et robuste; ses manières rustiques, non
grossières; une sorte de sans façon plein de dignité et de
simplicité, qui devait peut-être une partie de son effet à la
connaissance qu'on avait de ses talents extraordinaires. Ses
traits sont représentés dans le tableau de M. Nasmyth, mais pour
moi cette peinture donne l'idée qu'ils sont rapetissés, comme
s'ils étaient vus en éloignement. Je pense que sa contenance
était plus massive qu'elle ne l'est dans aucun de ses portraits.
Si je n'avais pas su qui il était, j'aurais pris le poète pour un
très sagace campagnard, un fermier de l'ancienne école écossaise,
c'est-à-dire non pas un de nos agriculteurs modernes qui ont des
ouvriers pour faire leur gros travail, mais le _bon fermier_ qui
tenait sa propre charrue. Il y avait une forte expression de bon
sens et de sagacité dans tous ses traits; l'oeil seul, je pense,
indiquait le caractère et le tempérament poétiques. Il était
large et d'une couleur sombre qui flamboyait (je dis
littéralement flamboyait) quand il parlait avec sentiment ou
intérêt. Je n'ai jamais vu un autre oeil pareil à celui-là dans
une tête humaine, bien que j'aie vu la plupart des hommes
distingués de mon temps. Sa conversation exprimait une parfaite
confiance en soi, sans la plus légère présomption. Parmi ces
hommes qui étaient les plus savants de leur temps et de leur
pays, il s'exprimait avec une parfaite fermeté, mais en même
temps avec modestie. Je ne me rappelle aucun fragment de sa
conversation assez distinctement pour le citer. Je ne le revis
plus que dans la rue, où il ne me reconnut pas, et je ne pouvais
pas m'attendre à ce qu'il me reconnût. Il était très choyé à
Édimbourg, mais (si l'on considère ce que les émoluments
littéraires ont été depuis cette époque) les efforts faits pour
le secourir furent extrêmement mesquins.
Je me souviens que, dans la circonstance que je mentionne, je
pensai que la connaissance que Burns avait de la Poésie anglaise
était plutôt limitée, et aussi qu'ayant vingt fois les capacités
d'Allan Ramsay et de Fergusson, il parlait d'eux avec trop
d'humilité comme de ses modèles. Il y avait sans doute une
certaine faiblesse nationale dans son jugement sur eux.
Voilà tout ce que j'ai à dire sur Burns. J'ai seulement à ajouter
que son costume correspondait à ses façons. Il avait l'air d'un
fermier habillé de son mieux pour aller dîner avec son
propriétaire. Je ne parle pas _in malam partem_ en disant que je
n'ai jamais vu d'homme, dans la société de ses supérieurs en
position et en connaissances, plus parfaitement exempt de tout
embarras réel ou affecté. On m'a dit, mais je n'ai pas remarqué
moi-même, que sa façon de s'adresser aux femmes était extrêmement
pleine de déférence, et toujours avec un tour vers le pathétique
ou l'humoristique, qui engageait tout particulièrement leur
attention. J'ai entendu cette remarque faite par feue la duchesse
de Gordon. Je ne vois rien que je puisse ajouter à ces souvenirs
d'il y a quarante ans[566].
[Note 566: Lockhart. _Life of Burns_, p. 111-13.]
Les témoins de cette rencontre ont conservé le mot dont Walter Scott
était fier. Burns s'était approché du jeune garçon, qui avait seul pu
lui nommer l'auteur des vers, et, le regardant avec sérieux, lui avait
dit: «Vous serez un homme un jour, monsieur.» N'est-ce pas une scène
digne de celle de tout à l'heure et faite pour tenter un peintre
écossais que le plus grand poète de l'Écosse donnant, suivant le mot
de Chambers, une sorte d'investiture littéraire à celui qui allait en
être le grand romancier?[567]
[Note 567: R. Chambers, tom. II, p. 58.]
* * * * *
À peine, une fois ou deux, a-t-on relevé contre lui un oubli, une
imprudence de langage, qu'un homme plus habitué à la société eût
évités. Ce sont de menus faits, sans autre valeur que de montrer avec
quelle attention méticuleuse il était observé, et sous quel feu croisé
d'examens silencieux il se mouvait. Le fait suivant est raconté par
Walker. Il se passa chez le Dr Blair chez qui Burns déjeunait. Il
faut, pour le comprendre, se rappeler que Blair était ministre de la
High Church d'Édimbourg, qu'il passait pour le premier prédicateur
d'Écosse et qu'il avait, dans la chaire même où il parlait, des
émules.
On a souvent reproché aux hommes de génie une tendance à
commettre des balourdises en compagnie, par suite de l'ignorance
ou de la négligence des règles de la conversation, qu'on peut
imputer à ce que leurs pensées sont absorbées dans un sujet
favori, ou par suite du défaut de la pratique quotidienne des
petites conventions de conduite, laquelle est incompatible avec
une vie studieuse. D'excentricités de ce genre, Burns était
remarquablement exempt; cependant, ce jour-là, il commit une
faute plus lourde qu'aucune de celles qu'on raconte des poètes ou
des mathématiciens les plus connus pour leur absence d'esprit. On
lui demanda dans quel endroit public il avait éprouvé le plus de
plaisir. Il nomma la High Church, mais il donna la préférence
comme prédicateur au collègue de notre très digne hôte, dont la
célébrité reposait sur son éloquence religieuse, d'un ton si net,
si distinct, qu'il jeta toute la compagnie dans le plus sot
embarras. Le Docteur, il est vrai, avec beaucoup de convenance et
de sang-froid, essaya de soulager les autres en secondant
cordialement l'éloge si inopportunément introduit. Mais ceci
n'empêcha pas la conversation de souffrir de cet effort pénible;
ce qui était inévitable, attendu que la pensée de tous était
pleine du seul sujet sur lequel il fût inopportun de parler.
Burns doit avoir instantanément compris sa faute, mais il montra
qu'il avait repris son bon sens, en n'essayant pas de la réparer.
Il en fut tellement mortifié en secret qu'il ne fit jamais
mention de cette circonstance, sinon bien des années plus tard,
où il m'avoua que son silence était dû à la souffrance qu'il
éprouvait en se rappelant ce fait[568]».
[Note 568: Walker. _Life of Burns_, p. LXXV.]
On comprend ce qu'une faute de cette nature peut avoir de pénible pour
un esprit susceptible, orgueilleux. Il en garde un long mécontentement
envers soi-même, et un peu d'éloignement ou d'appréhension pour ces
sociétés si délicates où le moindre mot maladroit éveille aussitôt un
tel écho de gêne et de silence. Qu'on se rappelle une aventure
analogue de J.-J. Rousseau, dont la situation dans le monde n'est pas
sans ressemblance avec cette période de la vie de Burns. L'aveu de
l'impression désagréable qu'il en conserva concorde avec celui-ci.
J'étais un soir entre deux grandes dames et un homme qu'on peut
nommer, M. le duc de Gontaut. Il n'y avait personne autre dans la
chambre, et je m'efforçais de fournir quelques mots (Dieu sait
quels!) à une conversation entre quatre personnes dont trois
n'avaient assurément pas besoin de supplément. La maîtresse de la
maison se fit apporter une opiate, dont elle prenait tous les
jours deux fois pour son estomac. L'autre dame, lui voyant faire
la grimace, lui dit en riant «Est-ce de l'opiate de Mr
Tronchin?»--«Je ne crois pas» répondit sur le même ton la
première--«Je crois qu'il ne vaut guère mieux» ajouta galamment
le spirituel Rousseau. Tout le monde resta interdit, il n'échappa
ni le moindre mot ni le moindre sourire, et l'instant d'après la
conversation prit un autre tour. Vis-à-vis d'une autre, la
balourdise eût pu n'être que plaisante; mais adressée à une femme
trop aimable pour n'avoir pas fait un peu parler d'elle et
qu'assurément je n'avais pas dessein d'offenser, elle était
terrible; et je crois que les deux témoins, homme et femme,
eurent bien de la peine à s'empêcher d'éclater. Voilà de ces
traits d'esprit qui m'échappent, pour vouloir parler sans trouver
rien à dire. J'oublierai difficilement celui-là[569].
[Note 569: Rousseau. _Confessions_, Livre III, p. 187.]
La seconde escapade est plus vive et un peu plus sérieuse parce
qu'elle n'est pas un simple accident mais un trait de caractère. On a
vu que le reproche principal qui ait été fait à Burns par tous ceux
qui l'ont approché, était une certaine raideur, une impatience, en
face de la contradiction, un ton péremptoire et trop affirmatif qui
cassait toute résistance et qui pouvait emporter sa parole un peu
loin. Un jour qu'il était à déjeuner dans une société littéraire
d'Édimbourg, la conversation tomba sur les mérites poétiques et le
pathétique de l'_Élégie_ de Gray, poème qu'il admirait beaucoup. Un
clergyman, qui faisait profession de paradoxe et d'excentricité dans
les idées, s'avisa d'attaquer assez inopportunément le poème. Burns le
défendit chaudement et généreusement. Comme les remarques du clergyman
étaient plutôt générales que critiques, il lui demanda de citer les
passages auxquels il trouvait à redire. L'autre fit plusieurs
tentatives, mais toujours en dénaturant, en écorchant, en estropiant
le texte. Pendant quelque temps, Burns endura tout en silence, mais à
la fin exaspéré par cette mixture de critique maladroite et de
bousillage, il se leva extrêmement courroucé, le regard flamboyant et
lui cria: «Monsieur, je vois qu'un homme peut être un excellent juge
de poésie, par règle et équerre, et n'être après tout qu'un sacré
imbécile.» Cette fois c'était un peu roide. Il est vrai qu'il
s'adressait à un clergyman et qu'il ne les aimait guère. Mais il dut y
avoir là encore, un assez bon silence, qui lui resta moins peut-être
sur le coeur que le premier[570].
[Note 570: Cromek. _Reliques of Burns_, p. 80.]
Ce n'étaient là après tout que des vétilles. On a beau les passer au
crible, on voit que tous ces souvenirs, provenant d'esprits si divers,
s'accordent parfaitement entre eux. Il ne peut y avoir aucun doute que
tous ces commencements du séjour à Édimbourg aient été parfaits de
mesure, de dignité. C'était pourtant un pas difficile. D'autres y ont
échoué qui étaient mieux préparés à l'affronter. «Jeté malgré moi dans
le monde sans en avoir le ton, sans être en état de le prendre et de
m'y pouvoir assujettir, je m'avisai d'en prendre un à moi qui m'en
dispensât. Ma sotte et maussade timidité que je ne pouvais vaincre
ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris
pour m'enhardir le parti de les fouler aux pieds. Je me fis cynique et
caustique par honte, j'affectai de mépriser la politesse que je ne
savais pas pratiquer[571].» On voit la distance qu'il y a entre la
roideur et la gaucherie avec lesquelles Rousseau accueillit sa
renommée soudaine et l'aisance et la simplicité avec lesquelles Burns
reçut la sienne. Le premier s'était créé «un personnage[571]» selon sa
propre expression; le second sut toujours rester lui-même.
[Note 571: J.-J. Rousseau. _Confessions._ Livre VIII
(1750-1752).]
* * * * *
Et lui, Burns que pensait-il? Comment jugeait-il, de son côté, cette
société subitement étalée à ses yeux, car pendant qu'on l'observait,
il observait lui-même. Ni la célébrité, ni la science des hommes ne
semblent lui en avoir beaucoup imposé. Il avait l'habitude, quand il
voulait juger quelqu'un, non seulement de le dévêtir de tous ses
ornements extérieurs, mais de lui enlever même les acquisitions
intellectuelles, les avantages de pur savoir, tant qu'ils peuvent
encore se détacher de l'esprit, avant qu'ils n'aient passé dans sa
substance et se soient perdus en lui en le fortifiant. Il s'appliquait
à juger les esprits, non d'après les renseignements qu'on y a versés,
mais d'après leurs facultés essentielles de saisir et de comprendre,
tenant peu compte des objets auxquels elles s'appliquent, que ce fût
une question d'histoire ou une question de culture. Il ne lui parut
pas que les cerveaux de ces hommes fussent de plus haute qualité que
ceux des hommes qu'il avait connus jusque-là.