rendre à l'évidence. Tous les témoignages s'accordent, venant des
sources les plus diverses. Des esprits critiques, expérimentés dans
l'appréciation des hommes, ne font que confirmer ce que nous avons
déjà vu de la prodigieuse puissance de parole de Burns. Ils sont
unanimes à le faire et, si cela est possible, ils enchérissent encore
sur l'éloge. «Je me rappelle, dit Heron, que feu le Dr Robertson me
fit un jour l'observation qu'il n'avait presque jamais rencontré
d'homme dont la conversation révélât une plus grande vigueur et une
plus grande activité d'esprit que celle de Burns[541].» Lockhart, qui
avait vécu presque avec tous les personnages auxquels Burns avait été
présenté, rapporte la même impression en termes plus affirmatifs
encore. «La poésie de Burns aurait pu lui procurer accès dans ce
monde, mais c'étaient les ressources extraordinaires qu'il déployait
dans la conversation, la forte et vigoureuse sagacité de ses
observations sur la vie, la splendeur de son esprit et la
resplendissante énergie de son éloquence aux moments où ses sentiments
étaient excités, qui le rendirent l'objet d'une admiration sérieuse
parmi les maîtres expérimentés dans l'art de la _causerie_. Il s'en
trouvait plusieurs parmi eux qui probablement adoptaient dans leur
coeur l'opinion de Newton que «la poésie est une niaiserie
ingénieuse». Adam Smith, par exemple, ne pouvait pas avoir beaucoup de
respect, au service d'un travailleur aussi improductif qu'un faiseur
de ballades écossaises; mais le plus imposant de ces philosophes avait
assez à faire pour se maintenir en attitude d'égalité quand il était
amené en contact personnel avec la gigantesque intelligence de Burns,
et tous ceux dont les impressions sur ce sujet ont été recueillies
s'accordent à dire que sa conversation était ce qu'il y a de plus
remarquable en lui.[542]» Nous verrons s'ajouter à celles-ci d'autres
attestations plus importantes peut-être et d'une telle autorité qu'il
faut admettre, selon le mot de Chambers, «que le meilleur de Burns n'a
pas été transmis et n'était pas de nature à être transmis à la
postérité[543].»
[Note 541: R. Heron. _Life of Burns._]
[Note 542: Lockhart. _Life of Burns_, p. 118-19.]
[Note 543: R. Chambers, tome I, p. 14.]
Bien que ce succès soit extraordinaire, il n'est pas inexplicable. On
peut démêler pourquoi sa conversation devait éclater dans ces salons
comme une lumière merveilleuse et déconcertante. La conversation
ordinaire, savante, correcte, formaliste, recherchant la forme
littéraire des choses, les réunissait selon des rapports et des
conflits de mots. Elle était un peu froide, empreinte d'une élégance
abstraite. On y trouvait sans doute de l'observation et de l'humour,
surtout, cela est probable, chez les juges, plus en contact avec la
vie que les professeurs et plus dégagés de l'abondance de parole que
les avocats. Mais, malgré tout, cette conversation avait une livrée
livresque, comme dit Montaigne, elle sentait les livres, et les livres
de cette époque, élégants et abstraits. Et voici tout à coup--et dans
quelles circonstances de surprise!--un homme qui parlait, avec autant
de netteté et autant de vigueur dans le raisonnement, que les plus
solides et les plus précis de tous ces beaux discoureurs. Mais, dans
cette trame serrée, entrait la substance des choses, entraient les
choses elles-mêmes, reproduites dans leur vie. Il y avait surtout deux
qualités par lesquelles cette parole tranchait sur toutes les
causeries: l'énergie du pittoresque et l'ardeur de la passion
personnelle, une couleur et une flamme nouvelles[544]. Quand il
penchait du côté comique, il abondait en tableaux vivants, peints par
touches serrées où entraient beaucoup de mots locaux expressifs et
irrésistibles. Quand il discutait des idées ou décrivait des
sentiments, son langage s'élevait, se châtiait, devenait purement
anglais et prenait une ampleur et une splendeur oratoires dont ses
lettres peuvent donner une idée. Une seule conversation en Angleterre
aurait pu tenir tête à celle-là, c'était celle de Burke, avec plus
d'éloquence et moins d'accent, plus magnifique et moins poignante. À
Édimbourg, la seule exception à la régularité générale était la
charmante fantaisie d'esprit et la légère gaîté d'Henry Erskine; mais
c'était un pétillement bien blanc à côté du flot empourpré de
l'éloquence de Burns. La forme elle-même était différente. Aux phrases
lucides, faites d'expressions admises et de circulation reconnue,
s'opposait un jaillissement impétueux d'inventions verbales, de
trouvailles de langage, d'expressions créées, où les mots, chauffés et
fondus ensemble dans ce souffle brûlant, s'accrochaient dans des sens
inattendus et saisissants. C'était une conversation énergique,
remuante, pleine de sève, de suc et de saveur. Ajoutez à cela des dons
d'action, une voix profonde, le rayonnement et la mobilité de la
physionomie, l'éclair noir du regard, la vigueur musculaire et la
décision des gestes. Tout cela faisait quelque chose de nouveau, rude
et fruste parfois, mais plus fort, plus ample, plus varié, plus
mouvementé et surtout plus naturel. C'est comme, si dans un salon
plein d'odeurs fines et du bruissement des bijoux et des soies,
étaient entrés, par une fenêtre soudainement ouverte, les larges
parfums des bois et des blés, et les voix profondes et dominatrices de
la vie humaine.
[Note 544: Gilfillan a aperçu une de ces supériorités de la
parole de Burns. C'est le côté sentiment qu'il nomme
_feeling_.--Voir _Life of Burns_, p. XXXVII.]
Et, tandis que les hommes étaient ainsi frappés d'étonnement, les
femmes écoutaient, émues, cette parole différente de toutes celles
qu'elles avaient entendues. Elles ont moins que les hommes le respect
étroit de la culture intellectuelle et, plus qu'eux, l'intuition large
de la valeur générale et complète d'un homme. Elles sentaient que
celui-ci, malgré son ignorance relative, avait été créé par la nature
plus puissant que les autres, qu'il était le plus grand de tous ceux
qui se trouvaient là. Elles sentaient surtout qu'il était plus capable
de passion, qu'il avait souffert, et que peut-être il était destiné à
souffrir davantage. Elles lui savaient gré de toucher en elles des
tendresses et des pitiés plus profondes; elles l'admiraient avec une
sorte de commisération et de sympathie. «C'est le seul homme, disait
la duchesse de Gordon qui fut l'idole de Londres, dont la conversation
m'ait fait perdre pied[545].» Il faut ajouter, point important,
qu'elles sentaient leur puissance sur lui et qu'il les approchait avec
un culte et une constante préoccupation d'elles, autrement flatteurs
que les plus ingénieuses urbanités. Sa manière de leur parler était
«pleine de déférence, toujours avec un tour soit vers le sentimental,
soit vers l'humour, qui réveillait leur attention d'une façon toute
spéciale.[546]» C'était encore la duchesse de Gordon qui disait cela
et c'est là un fin jugement féminin. Avec la réserve qui lui était
imposée, il abordait les grandes dames d'Édimbourg de la même façon
que les filles de Mauchline. Il avait trouvé d'instinct ce mélange
indéchiffrable de raillerie et de sérieux, qui est le dernier mot de
la séduction et qui prend les femmes par ce qui en elles aime à être
aimé, et ce qui sait gré d'être dominé.
[Note 545: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 41.]
[Note 546: Voir plus bas les souvenirs de Walter Scott sur
Burns.]
* * * * *
Aussi son succès fut éclatant. En quelques jours, il devint le héros,
le lion de la saison. Partout il était recherché, invité, choyé, fêté.
On ne parlait que de lui. On le montrait dans la rue. Le jeune
Jeffrey, alors un écolier de treize ans, voyant passer un homme dont
l'aspect l'avait frappé, s'était arrêté pour le regarder. Un marchand
debout sur le seuil de sa boutique lui tapa sur l'épaule en lui
disant: «Oui, gamin, tu peux bien regarder cet homme-là, c'est Robert
Burns!» Et l'enfant s'éloigna pensif[547]. De tous côtés lui venaient
des témoignages d'intérêt et d'admiration. Un jour c'était une main
inconnue qui laissait chez le libraire 10 guinées pour le poète de
l'Ayrshire[548]. Un autre jour dans une réunion de francs-maçons, il
était acclamé. «Je suis allé hier soir à la Loge maçonnique, où le
Révérend Grand-Maître Charteris et toute la grande Loge d'Écosse
étaient présents. Le meeting était nombreux et élégant; toutes les
différentes loges de la ville étaient présentées dans toute leur
pompe. Le Grand-Maître, qui présidait avec grande solennité et d'une
façon qui lui faisait honneur comme gentleman et comme maçon, parmi
d'autres toasts, donne «La Calédonie et le barde de la Calédonie,
frère Burns.» Ce toast retentit par toute l'assemblée avec nombreux
honneurs et des acclamations répétées. Comme je n'avais pas la moindre
idée que cela dût arriver, j'étais foudroyé et tremblant dans tous mes
nerfs. Je répondis du mieux que je pus. Juste au moment où j'eus fini,
un des grands officiers dit assez haut pour que je pusse l'entendre,
sur un ton rassurant: «très bien, en vérité!» ce qui me remit un
peu[549].» Dans la correspondance de Mrs Alison Cockburn, alors une
vieille charmante femme, vive, spirituelle et d'un coeur printanier,
on trouve des passages qui montrent jusqu'où allait l'enthousiasme
pour le poète: «La ville est à présent tout sens dessus dessous avec
le poète laboureur, qui reçoit l'adulation avec une dignité naturelle;
il est l'image même de sa profession, fort et épais, mais il a un
coeur enthousiaste et tout amour[550].» La bonne vieille dame avait
l'oeil fin, et ce dernier trait légèrement indiqué montre bien par où
Burns possédait la sympathie des femmes. Et dans une autre lettre, on
saisit encore mieux l'émoi que causait la présence du poète, partout
où il allait: «On gâtera cet homme, s'il y a moyen de le gâter, mais
il conserve ses façons simples et demeure tout à fait calme. Sans
doute, il sera au bal des chasseurs demain, ce qui tourne la tête à
toutes les femmes et à toutes les modistes. Pas un bonnet de gaze à
moins de deux guinées, beaucoup dix, douze guinées, etc.[550]» Six
mois après avoir failli partir à la Jamaïque, faire monter le prix des
coiffures de gaze à Édimbourg! Le bruit de son succès et de son
triomphe était allé jusqu'à Londres. Un ami de Fergusson lui écrivait:
«J'espère avoir le plaisir de vous voir à Édimbourg. Mais d'après tous
les rapports, il sera difficile de vous avoir, à moins de vous retenir
une semaine à l'avance. Il y a grande rumeur ici à propos de votre
intimité avec la Duchesse (de Gordon) et autres dames de distinction.
Sérieusement, on me dit que «les cartes d'invitation volent par
milliers chaque soir.[551]» Il semblait même que la renommée de ses
oeuvres fût en train de se répandre en Angleterre aussi rapidement
qu'en Écosse. Le Dr Moore, l'auteur estimé de _Zeluco_, un roman
maintenant délaissé mais alors célèbre, lui écrivait ses regrets de ne
pouvoir lui procurer de souscripteurs, «mais je trouve que beaucoup de
mes connaissances sont déjà sur la liste[552].» Bien plus, le docteur
lui annonçait que les élèves du collège de Winchester traduisaient _La
Veillée de la Toussaint_ en vers latins[553]. Il devenait classique.
Lui, qui regrettait tellement de ne savoir ni le grec ni le latin pour
devenir poète, voici qu'on le mettait en grec et en latin.
[Note 547: Lord Cockburn, _Life of Jeffrey_, p. 7.]
[Note 548: _To John Ballantine_, 13th Dec. 1786.]
[Note 549: _To John Ballantine_, 13th Jan. 1786.--Voir aussi
_A Winter with Burns_, avec le curieux dessin qui représente
_l'Installation de Robert Burns comme poète lauréat de la
loge_.]
[Note 550: _The Songstresses of Scotland_, by Sarah Tytler
and J. L. Watson, tom. II, p. 180.]
[Note 551: _Letter from Peter Stuart_, éditeur du journal
_The Star_, à Londres, dans Chambers, tom. II, p. 36.]
[Note 552: _Letter from Dr Moore_, January, 23th 1787, citée
par Currie, tom. II, p. 18.]
[Note 553: _Letter from Dr Moore_, 28th Feb. 1787, Currie,
tom. II, p. 19.]
* * * * *
Il y avait là de quoi faire tourner les têtes les plus solides;
d'autant plus que ces fumées de fortune venaient tout d'un coup, après
la misère et une fuite ignominieuse. Il était dans l'état d'un homme à
qui, après une longue inanition, un seul verre de vin est dangereux.
Il était arrivé épuisé d'espoir, dans un dénûment de toute joie, et on
lui versait à flots le vin le plus précieux, le plus capiteux, dans
toutes les coupes de la flatterie. Qui n'aurait pas été grisé? Ses
meilleurs amis, ceux qui avaient le plus confiance en lui, redoutaient
qu'il ne le fût. Le bon Dr Lawrie, celui-là même qui lui avait
communiqué la lettre du Dr Blacklock, se demandait s'il résisterait à
ce passage trop brusque de tous les dénûments à toutes les abondances.
Il lui écrivait sur un ton presque paternel: «Mon ami, un si rapide
succès est très rare; pensez-vous que vous ne courrez pas risque de
souffrir de ces applaudissements et de ce trop d'argent? Rappelez-vous
l'avis de Salomon qui parlait par expérience: «Plus fort est celui qui
dompte son propre esprit et...» J'espère que vous n'imaginez pas que
je parle par soupçon ou mauvais bruit. Je vous assure que je parle par
amitié, et bonne renommée, et bonne opinion, et par un fort désir de
vous voir briller au grand soleil comme vous avez lutté dans l'ombre,
dans la pratique comme dans la théorie de la vertu[554]». Tous ceux
qui lui portaient intérêt étaient anxieux pour lui.
[Note 554: _Letter of Dr Lawrie_, 22nd Dec., dans Scott
Douglas, tom. IV, p. 180.]
Il sortit admirablement de cette épreuve. Rien dans ce triomphe n'est
plus surprenant que la façon dont il le soutint. Il accueillit toutes
ces démonstrations avec gratitude, mais avec calme et dignité. Il ne
semble pas même qu'il ait ressenti, au milieu des empressements dont
il était l'objet, ni une très grande joie ni une très grande surprise.
Il prit, dès l'abord, la juste place entre la fausse modestie et la
vanité, et il s'y maintint rigoureusement. Il eut le bon goût de ne
pas prétendre qu'il n'avait aucun titre à cet accueil, mais eut la
clairvoyance de distinguer ce qui s'y trouvait d'adventice et il sut
discerner la part d'engouement de la part de justice. «Vous penserez
probablement, mon honoré ami, qu'une allusion à la nature dangereuse
d'une vanité enivrée peut ne pas être inopportune, mais, hélas! vous
vous trompez beaucoup. Un concours de diverses circonstances a élevé
ma renommée de poète à une hauteur que, j'en suis certain, mes mérites
ne peuvent pas soutenir; et je regarde dans l'avenir comme dans
l'abîme sans fond[555]». Et il disait encore ces mots d'une belle
franchise, et qui marquent nettement la part qu'il revendiquait pour
lui et celle qu'il attribuait aux circonstances: «Je méprise
l'affectation de fausse modestie qui cache la satisfaction de
soi-même. Que j'aie quelque mérite, je ne le nie pas; mais je vois,
avec de fréquentes angoisses de coeur, que la nouveauté de mon
personnage et l'estimable préjugé national de mes compatriotes m'ont
élevé à une hauteur tout à fait insoutenable par mes capacités[556]».
Il voyait aussi clairement que cette faveur ne pouvait être durable;
il discernait ce qu'elle avait d'éphémère et en envisageait la
disparition avec sang-froid. Le 15 Janvier, six semaines après son
arrivée, au moment le plus brillant de sa réception, il écrivait à Mrs
Dunlop une lettre qui, par sa sincérité, sa dignité, et une assez
triste prévision de l'avenir, est éloquente. Un homme qui, dans de
pareilles circonstances, sentait ainsi, ne manquait pas de hauteur
d'âme.
[Note 555: _To Robert Aiken_, 16th Dec. 1786.]
[Note 556: _To Dr Moore_, 15th Feb. 1787.]
Vous avez crainte que je ne sois grisé par mon succès comme
poète; hélas! Madame, je me connais et je connais le monde trop
bien. Je ne veux pas prendre des airs de modestie affectée; je
suis disposé à croire que mes talents méritent quelque attention.
Mais dans un âge, dans un pays très éclairés, très instruits,
quand la poésie est et a été l'étude d'hommes du plus beau génie
naturel, aidés de toutes les ressources du savoir, des livres, de
la société polie,--être amené, produit à la pleine lumière d'une
observation instruite et raffinée, et cela avec toutes les
imperfections de ma gauche rusticité et mes rudes idées mal
dégrossies sur les épaules,--je vous assure, Madame, que je ne
feins pas lorsque je vous dis que j'en ai redouté les
conséquences. La nouveauté d'un poète, placé dans ma situation
obscure, dépourvu de tous les avantages que l'on considère comme
nécessaires pour l'être, du moins à cette époque-ci, a excité un
flot d'attention publique trop partiale, qui m'a porté à une
hauteur à laquelle, j'en sais absolument, sincèrement convaincu,
mes talents sont insuffisants pour me maintenir. Avec trop de
certitude, j'aperçois le jour où ce même flot m'abandonnera et
descendra peut-être aussi loin au-dessous du niveau de la vérité.
Je ne parle pas ainsi dans une ridicule affectation de modestie
et de dépréciation de moi-même. Je me suis étudié et je sais le
terrain que je couvre, quelque grandement qu'un ami ou que le
monde différent de moi sur ce point, je persiste dans ma propre
opinion, silencieux, résolu, avec toute la ténacité de la
conviction. Je vous mentionne ceci une fois pour toutes, pour
décharger mon esprit, et je ne désire pas en entendre ou en dire
davantage à ce sujet. Mais
Quand de la fière fortune le reflux reculera,
vous me rendrez témoignage que, lorsque ma bulle de renommée
était au plus haut, je restai froid, la coupe enivrante dans ma
main, regardant devant moi, avec une triste résolution, vers le
moment rapproché, où le coup de la calomnie la brisera sur le
sol, avec tout l'emportement de la vengeance triomphante[557].
[Note 557: _To Mrs Dunlop_, 15th Jan. 1787.]
Il y a déjà dans ces belles lignes un arrière-goût de tristesse. Trois
semaines plus tard, au commencement de février, il écrit au DrLawrie,
pour répondre aux recommandations faites par celui-ci et qu'on a vues
plus haut. Ce sont les mêmes sentiments, la même certitude de sa
valeur, avec un peu plus d'amertume peut-être, mais avec la même
sagesse.
Je vous remercie, Monsieur, de vos allusions amicales, bien
qu'elles ne me soient pas aussi nécessaires que mes amis sont
portés à l'imaginer. Vous êtes ébloui par les compte-rendus des
journaux et des rapports lointains, mais, en réalité, je n'ai pas
grande tentation de me laisser griser par la coupe de la
prospérité. La nouveauté peut attirer l'attention des hommes
pendant quelque temps. C'est à elle que je dois mon _éclat_[558]
présent: mais je vois le temps non éloigné où le flux de
popularité, qui m'a porté à une hauteur dont je suis peut-être
indigne, redescendra avec une vitesse silencieuse et me laissera
sur une étendue de sables nus, où je pourrai retourner à loisir à
ma première condition. Je ne dis pas ceci pour affecter la
modestie; je vois que c'est une conséquence inévitable et j'y
suis préparé. Je me suis donné beaucoup de mal pour former une
estimation juste, impartiale de mon pouvoir intellectuel, avant
de venir ici; depuis que je suis à Édimbourg, je n'y ai rien
ajouté et j'espère que je la remporterai, sans un atome de moins,
vers mes ombres, l'abri de mes obscures premières années[559].
[Note 558: En français.]
[Note 559: _To the Rev. G. Lawrie._ 5th Feb. 1787.]
Cette parfaite sagesse de Burns, l'effet tout puissant de sa
conversation sont si extraordinaires qu'ils paraissent invraisemblables
et qu'on est poussé à croire que ceux qui racontent sa vie exagèrent ou
embellissent. Il se glisse dans l'esprit un peu d'incrédulité ou de
défiance; on se défend mal d'une arrière-pensée que cela est trop beau
pour être vrai tout à fait. On n'admet que sur preuve une chose si
surprenante. Il y a sur ce point trois témoignages capitaux que tous les
biographes de Burns ont cités et qu'il faudra toujours citer. Ils
forment une démonstration aussi probante qu'il est possible d'en
souhaiter dans les choses morales, et dont une biographie sérieuse de
Burns ne saurait se passer à cet endroit délicat. D'ailleurs ils sont,
par eux-mêmes, une lecture intéressante.
* * * * *
Voici d'abord celui de Walker. Il était alors précepteur dans la
famille du duc d'Athole. Il devint plus tard professeur d'humanités à
l'Université de Glasgow et publia quelques ouvrages de talent: la
_Défense de l'Ordre_, la _Vision de la Liberté_ et une bonne _Vie de
Burns_. Ce n'était pas un homme à admirer le poète à la légère. Il
était lui-même homme de poids, de mesure et de correction. Une haute
taille droite, un lourd front massif sur des lunettes solennelles, des
manières roides, un peu de préciosité pédante qui, si l'on tient
compte de l'indulgence de l'ancien élève de qui est ce portrait,
devait être proche cousine d'une cuistrerie prétentieuse, ne sont ni
le physique, ni le moral d'un homme bâti pour être trop indulgent
envers Burns[560]. Sa déposition, faite avec beaucoup de soin et où
tout est bien pesé, n'en a que plus de valeur.
[Note 560: Voir Gilfillan, _Life of Burns_, p. XXIX.
Gilfillan avait été élève de Walker à l'Université de
Glasgow.]
À sa première apparition dans une société tellement au-dessus de
celle à laquelle il avait été habitué, il fut également exempt
d'une assurance choquante et d'une contrainte embarrassée. Il se
conduisit avec une convenance et un calme, qui probablement
étaient dus à la confiance dans le bon sens et la rapidité à
discerner toutes les nuances de conduite qu'il savait qu'il
possédait. Ceci lui fut grandement facilité par ce fait qu'il
n'essaya jamais d'assumer des manières plus raffinées que celles
qui lui étaient naturelles, et qu'il ne distrayait pas son
attention en essayant d'attirer continuellement les bonnes grâces
de ses nouveaux compagnons. Il avait trop de perspicacité pour
éprouver beaucoup de satisfaction à être montré comme une
curiosité intellectuelle; mais il était loin de tomber dans la
fatuité de Congrève, en revendiquant, pour sa personne, le
respect qu'il était évident qu'il devait uniquement à son génie.
Avec un bonheur singulier, il sut prendre le juste milieu; il
évita d'un côté de montrer par des efforts exagérés qu'il pensait
toujours à ce qui le faisait distinguer; et il évita de l'autre
côté de paraître, en supprimant tout effort, repousser
l'admiration pour les qualités particulières que la nature lui
avait accordées; ce qui eût enlevé ainsi à l'accueil de son hôte
ce qu'il savait avoir été son objet principal. Bien qu'il prit sa
pleine part à la conversation, non seulement parce qu'il
comprenait que cela était attendu de lui, mais encore parce qu'il
avait conscience de remplir cette attente, cependant il le
faisait d'une façon digne et virile, également éloigné de la
vanité pétulante, ou de la joie exagérée d'une importance si
nouvelle pour lui. Son maintien était simple sans vulgarité; bien
qu'il eût peu de douceur et laissât voir qu'il était prêt à
repousser la moindre offense avec décision, pour le moins, sinon
avec rudesse, cependant il devenait bien vite évident que ceux
qui se conduisaient envers lui avec convenance n'avaient à
craindre aucune impolitesse gratuite ou bourrue. Dans la société
des femmes il était correct et se surveillait; mais quand elles
s'étaient retirées, il lui arrivait parfois de se livrer à des
traits d'esprit licencieux, dans lequel il avait trop ce qu'il
fallait pour briller.
J'eus l'occasion de me trouver à Édimbourg et je fus invité par
le Dr Blacklock à déjeuner dans la société de Burns.... En aucune
partie de ses manières, il n'y avait le plus léger degré
d'affectation, et il n'y avait rien, ni dans sa conduite ni dans
sa conversation, par quoi une personne étrangère eût pu
soupçonner qu'il était, depuis plusieurs mois, le favori des
sociétés élégantes de la métropole.