Quelque surprenant que ce fait puisse paraître, il faut l'admettre, se

rendre à l'évidence. Tous les témoignages s'accordent, venant des

sources les plus diverses. Des esprits critiques, expérimentés dans

l'appréciation des hommes, ne font que confirmer ce que nous avons

déjà vu de la prodigieuse puissance de parole de Burns. Ils sont

unanimes à le faire et, si cela est possible, ils enchérissent encore

sur l'éloge. «Je me rappelle, dit Heron, que feu le Dr Robertson me

fit un jour l'observation qu'il n'avait presque jamais rencontré

d'homme dont la conversation révélât une plus grande vigueur et une

plus grande activité d'esprit que celle de Burns[541].» Lockhart, qui

avait vécu presque avec tous les personnages auxquels Burns avait été

présenté, rapporte la même impression en termes plus affirmatifs

encore. «La poésie de Burns aurait pu lui procurer accès dans ce

monde, mais c'étaient les ressources extraordinaires qu'il déployait

dans la conversation, la forte et vigoureuse sagacité de ses

observations sur la vie, la splendeur de son esprit et la

resplendissante énergie de son éloquence aux moments où ses sentiments

étaient excités, qui le rendirent l'objet d'une admiration sérieuse

parmi les maîtres expérimentés dans l'art de la _causerie_. Il s'en

trouvait plusieurs parmi eux qui probablement adoptaient dans leur

coeur l'opinion de Newton que «la poésie est une niaiserie

ingénieuse». Adam Smith, par exemple, ne pouvait pas avoir beaucoup de

respect, au service d'un travailleur aussi improductif qu'un faiseur

de ballades écossaises; mais le plus imposant de ces philosophes avait

assez à faire pour se maintenir en attitude d'égalité quand il était

amené en contact personnel avec la gigantesque intelligence de Burns,

et tous ceux dont les impressions sur ce sujet ont été recueillies

s'accordent à dire que sa conversation était ce qu'il y a de plus

remarquable en lui.[542]» Nous verrons s'ajouter à celles-ci d'autres

attestations plus importantes peut-être et d'une telle autorité qu'il

faut admettre, selon le mot de Chambers, «que le meilleur de Burns n'a

pas été transmis et n'était pas de nature à être transmis à la

postérité[543].»

[Note 541: R. Heron. _Life of Burns._]

[Note 542: Lockhart. _Life of Burns_, p. 118-19.]

[Note 543: R. Chambers, tome I, p. 14.]

Bien que ce succès soit extraordinaire, il n'est pas inexplicable. On

peut démêler pourquoi sa conversation devait éclater dans ces salons

comme une lumière merveilleuse et déconcertante. La conversation

ordinaire, savante, correcte, formaliste, recherchant la forme

littéraire des choses, les réunissait selon des rapports et des

conflits de mots. Elle était un peu froide, empreinte d'une élégance

abstraite. On y trouvait sans doute de l'observation et de l'humour,

surtout, cela est probable, chez les juges, plus en contact avec la

vie que les professeurs et plus dégagés de l'abondance de parole que

les avocats. Mais, malgré tout, cette conversation avait une livrée

livresque, comme dit Montaigne, elle sentait les livres, et les livres

de cette époque, élégants et abstraits. Et voici tout à coup--et dans

quelles circonstances de surprise!--un homme qui parlait, avec autant

de netteté et autant de vigueur dans le raisonnement, que les plus

solides et les plus précis de tous ces beaux discoureurs. Mais, dans

cette trame serrée, entrait la substance des choses, entraient les

choses elles-mêmes, reproduites dans leur vie. Il y avait surtout deux

qualités par lesquelles cette parole tranchait sur toutes les

causeries: l'énergie du pittoresque et l'ardeur de la passion

personnelle, une couleur et une flamme nouvelles[544]. Quand il

penchait du côté comique, il abondait en tableaux vivants, peints par

touches serrées où entraient beaucoup de mots locaux expressifs et

irrésistibles. Quand il discutait des idées ou décrivait des

sentiments, son langage s'élevait, se châtiait, devenait purement

anglais et prenait une ampleur et une splendeur oratoires dont ses

lettres peuvent donner une idée. Une seule conversation en Angleterre

aurait pu tenir tête à celle-là, c'était celle de Burke, avec plus

d'éloquence et moins d'accent, plus magnifique et moins poignante. À

Édimbourg, la seule exception à la régularité générale était la

charmante fantaisie d'esprit et la légère gaîté d'Henry Erskine; mais

c'était un pétillement bien blanc à côté du flot empourpré de

l'éloquence de Burns. La forme elle-même était différente. Aux phrases

lucides, faites d'expressions admises et de circulation reconnue,

s'opposait un jaillissement impétueux d'inventions verbales, de

trouvailles de langage, d'expressions créées, où les mots, chauffés et

fondus ensemble dans ce souffle brûlant, s'accrochaient dans des sens

inattendus et saisissants. C'était une conversation énergique,

remuante, pleine de sève, de suc et de saveur. Ajoutez à cela des dons

d'action, une voix profonde, le rayonnement et la mobilité de la

physionomie, l'éclair noir du regard, la vigueur musculaire et la

décision des gestes. Tout cela faisait quelque chose de nouveau, rude

et fruste parfois, mais plus fort, plus ample, plus varié, plus

mouvementé et surtout plus naturel. C'est comme, si dans un salon

plein d'odeurs fines et du bruissement des bijoux et des soies,

étaient entrés, par une fenêtre soudainement ouverte, les larges

parfums des bois et des blés, et les voix profondes et dominatrices de

la vie humaine.

[Note 544: Gilfillan a aperçu une de ces supériorités de la

parole de Burns. C'est le côté sentiment qu'il nomme

_feeling_.--Voir _Life of Burns_, p. XXXVII.]

Et, tandis que les hommes étaient ainsi frappés d'étonnement, les

femmes écoutaient, émues, cette parole différente de toutes celles

qu'elles avaient entendues. Elles ont moins que les hommes le respect

étroit de la culture intellectuelle et, plus qu'eux, l'intuition large

de la valeur générale et complète d'un homme. Elles sentaient que

celui-ci, malgré son ignorance relative, avait été créé par la nature

plus puissant que les autres, qu'il était le plus grand de tous ceux

qui se trouvaient là. Elles sentaient surtout qu'il était plus capable

de passion, qu'il avait souffert, et que peut-être il était destiné à

souffrir davantage. Elles lui savaient gré de toucher en elles des

tendresses et des pitiés plus profondes; elles l'admiraient avec une

sorte de commisération et de sympathie. «C'est le seul homme, disait

la duchesse de Gordon qui fut l'idole de Londres, dont la conversation

m'ait fait perdre pied[545].» Il faut ajouter, point important,

qu'elles sentaient leur puissance sur lui et qu'il les approchait avec

un culte et une constante préoccupation d'elles, autrement flatteurs

que les plus ingénieuses urbanités. Sa manière de leur parler était

«pleine de déférence, toujours avec un tour soit vers le sentimental,

soit vers l'humour, qui réveillait leur attention d'une façon toute

spéciale.[546]» C'était encore la duchesse de Gordon qui disait cela

et c'est là un fin jugement féminin. Avec la réserve qui lui était

imposée, il abordait les grandes dames d'Édimbourg de la même façon

que les filles de Mauchline. Il avait trouvé d'instinct ce mélange

indéchiffrable de raillerie et de sérieux, qui est le dernier mot de

la séduction et qui prend les femmes par ce qui en elles aime à être

aimé, et ce qui sait gré d'être dominé.

[Note 545: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 41.]

[Note 546: Voir plus bas les souvenirs de Walter Scott sur

Burns.]

* * * * *

Aussi son succès fut éclatant. En quelques jours, il devint le héros,

le lion de la saison. Partout il était recherché, invité, choyé, fêté.

On ne parlait que de lui. On le montrait dans la rue. Le jeune

Jeffrey, alors un écolier de treize ans, voyant passer un homme dont

l'aspect l'avait frappé, s'était arrêté pour le regarder. Un marchand

debout sur le seuil de sa boutique lui tapa sur l'épaule en lui

disant: «Oui, gamin, tu peux bien regarder cet homme-là, c'est Robert

Burns!» Et l'enfant s'éloigna pensif[547]. De tous côtés lui venaient

des témoignages d'intérêt et d'admiration. Un jour c'était une main

inconnue qui laissait chez le libraire 10 guinées pour le poète de

l'Ayrshire[548]. Un autre jour dans une réunion de francs-maçons, il

était acclamé. «Je suis allé hier soir à la Loge maçonnique, où le

Révérend Grand-Maître Charteris et toute la grande Loge d'Écosse

étaient présents. Le meeting était nombreux et élégant; toutes les

différentes loges de la ville étaient présentées dans toute leur

pompe. Le Grand-Maître, qui présidait avec grande solennité et d'une

façon qui lui faisait honneur comme gentleman et comme maçon, parmi

d'autres toasts, donne «La Calédonie et le barde de la Calédonie,

frère Burns.» Ce toast retentit par toute l'assemblée avec nombreux

honneurs et des acclamations répétées. Comme je n'avais pas la moindre

idée que cela dût arriver, j'étais foudroyé et tremblant dans tous mes

nerfs. Je répondis du mieux que je pus. Juste au moment où j'eus fini,

un des grands officiers dit assez haut pour que je pusse l'entendre,

sur un ton rassurant: «très bien, en vérité!» ce qui me remit un

peu[549].» Dans la correspondance de Mrs Alison Cockburn, alors une

vieille charmante femme, vive, spirituelle et d'un coeur printanier,

on trouve des passages qui montrent jusqu'où allait l'enthousiasme

pour le poète: «La ville est à présent tout sens dessus dessous avec

le poète laboureur, qui reçoit l'adulation avec une dignité naturelle;

il est l'image même de sa profession, fort et épais, mais il a un

coeur enthousiaste et tout amour[550].» La bonne vieille dame avait

l'oeil fin, et ce dernier trait légèrement indiqué montre bien par où

Burns possédait la sympathie des femmes. Et dans une autre lettre, on

saisit encore mieux l'émoi que causait la présence du poète, partout

où il allait: «On gâtera cet homme, s'il y a moyen de le gâter, mais

il conserve ses façons simples et demeure tout à fait calme. Sans

doute, il sera au bal des chasseurs demain, ce qui tourne la tête à

toutes les femmes et à toutes les modistes. Pas un bonnet de gaze à

moins de deux guinées, beaucoup dix, douze guinées, etc.[550]» Six

mois après avoir failli partir à la Jamaïque, faire monter le prix des

coiffures de gaze à Édimbourg! Le bruit de son succès et de son

triomphe était allé jusqu'à Londres. Un ami de Fergusson lui écrivait:

«J'espère avoir le plaisir de vous voir à Édimbourg. Mais d'après tous

les rapports, il sera difficile de vous avoir, à moins de vous retenir

une semaine à l'avance. Il y a grande rumeur ici à propos de votre

intimité avec la Duchesse (de Gordon) et autres dames de distinction.

Sérieusement, on me dit que «les cartes d'invitation volent par

milliers chaque soir.[551]» Il semblait même que la renommée de ses

oeuvres fût en train de se répandre en Angleterre aussi rapidement

qu'en Écosse. Le Dr Moore, l'auteur estimé de _Zeluco_, un roman

maintenant délaissé mais alors célèbre, lui écrivait ses regrets de ne

pouvoir lui procurer de souscripteurs, «mais je trouve que beaucoup de

mes connaissances sont déjà sur la liste[552].» Bien plus, le docteur

lui annonçait que les élèves du collège de Winchester traduisaient _La

Veillée de la Toussaint_ en vers latins[553]. Il devenait classique.

Lui, qui regrettait tellement de ne savoir ni le grec ni le latin pour

devenir poète, voici qu'on le mettait en grec et en latin.

[Note 547: Lord Cockburn, _Life of Jeffrey_, p. 7.]

[Note 548: _To John Ballantine_, 13th Dec. 1786.]

[Note 549: _To John Ballantine_, 13th Jan. 1786.--Voir aussi

_A Winter with Burns_, avec le curieux dessin qui représente

_l'Installation de Robert Burns comme poète lauréat de la

loge_.]

[Note 550: _The Songstresses of Scotland_, by Sarah Tytler

and J. L. Watson, tom. II, p. 180.]

[Note 551: _Letter from Peter Stuart_, éditeur du journal

_The Star_, à Londres, dans Chambers, tom. II, p. 36.]

[Note 552: _Letter from Dr Moore_, January, 23th 1787, citée

par Currie, tom. II, p. 18.]

[Note 553: _Letter from Dr Moore_, 28th Feb. 1787, Currie,

tom. II, p. 19.]

* * * * *

Il y avait là de quoi faire tourner les têtes les plus solides;

d'autant plus que ces fumées de fortune venaient tout d'un coup, après

la misère et une fuite ignominieuse. Il était dans l'état d'un homme à

qui, après une longue inanition, un seul verre de vin est dangereux.

Il était arrivé épuisé d'espoir, dans un dénûment de toute joie, et on

lui versait à flots le vin le plus précieux, le plus capiteux, dans

toutes les coupes de la flatterie. Qui n'aurait pas été grisé? Ses

meilleurs amis, ceux qui avaient le plus confiance en lui, redoutaient

qu'il ne le fût. Le bon Dr Lawrie, celui-là même qui lui avait

communiqué la lettre du Dr Blacklock, se demandait s'il résisterait à

ce passage trop brusque de tous les dénûments à toutes les abondances.

Il lui écrivait sur un ton presque paternel: «Mon ami, un si rapide

succès est très rare; pensez-vous que vous ne courrez pas risque de

souffrir de ces applaudissements et de ce trop d'argent? Rappelez-vous

l'avis de Salomon qui parlait par expérience: «Plus fort est celui qui

dompte son propre esprit et...» J'espère que vous n'imaginez pas que

je parle par soupçon ou mauvais bruit. Je vous assure que je parle par

amitié, et bonne renommée, et bonne opinion, et par un fort désir de

vous voir briller au grand soleil comme vous avez lutté dans l'ombre,

dans la pratique comme dans la théorie de la vertu[554]». Tous ceux

qui lui portaient intérêt étaient anxieux pour lui.

[Note 554: _Letter of Dr Lawrie_, 22nd Dec., dans Scott

Douglas, tom. IV, p. 180.]

Il sortit admirablement de cette épreuve. Rien dans ce triomphe n'est

plus surprenant que la façon dont il le soutint. Il accueillit toutes

ces démonstrations avec gratitude, mais avec calme et dignité. Il ne

semble pas même qu'il ait ressenti, au milieu des empressements dont

il était l'objet, ni une très grande joie ni une très grande surprise.

Il prit, dès l'abord, la juste place entre la fausse modestie et la

vanité, et il s'y maintint rigoureusement. Il eut le bon goût de ne

pas prétendre qu'il n'avait aucun titre à cet accueil, mais eut la

clairvoyance de distinguer ce qui s'y trouvait d'adventice et il sut

discerner la part d'engouement de la part de justice. «Vous penserez

probablement, mon honoré ami, qu'une allusion à la nature dangereuse

d'une vanité enivrée peut ne pas être inopportune, mais, hélas! vous

vous trompez beaucoup. Un concours de diverses circonstances a élevé

ma renommée de poète à une hauteur que, j'en suis certain, mes mérites

ne peuvent pas soutenir; et je regarde dans l'avenir comme dans

l'abîme sans fond[555]». Et il disait encore ces mots d'une belle

franchise, et qui marquent nettement la part qu'il revendiquait pour

lui et celle qu'il attribuait aux circonstances: «Je méprise

l'affectation de fausse modestie qui cache la satisfaction de

soi-même. Que j'aie quelque mérite, je ne le nie pas; mais je vois,

avec de fréquentes angoisses de coeur, que la nouveauté de mon

personnage et l'estimable préjugé national de mes compatriotes m'ont

élevé à une hauteur tout à fait insoutenable par mes capacités[556]».

Il voyait aussi clairement que cette faveur ne pouvait être durable;

il discernait ce qu'elle avait d'éphémère et en envisageait la

disparition avec sang-froid. Le 15 Janvier, six semaines après son

arrivée, au moment le plus brillant de sa réception, il écrivait à Mrs

Dunlop une lettre qui, par sa sincérité, sa dignité, et une assez

triste prévision de l'avenir, est éloquente. Un homme qui, dans de

pareilles circonstances, sentait ainsi, ne manquait pas de hauteur

d'âme.

[Note 555: _To Robert Aiken_, 16th Dec. 1786.]

[Note 556: _To Dr Moore_, 15th Feb. 1787.]

Vous avez crainte que je ne sois grisé par mon succès comme

poète; hélas! Madame, je me connais et je connais le monde trop

bien. Je ne veux pas prendre des airs de modestie affectée; je

suis disposé à croire que mes talents méritent quelque attention.

Mais dans un âge, dans un pays très éclairés, très instruits,

quand la poésie est et a été l'étude d'hommes du plus beau génie

naturel, aidés de toutes les ressources du savoir, des livres, de

la société polie,--être amené, produit à la pleine lumière d'une

observation instruite et raffinée, et cela avec toutes les

imperfections de ma gauche rusticité et mes rudes idées mal

dégrossies sur les épaules,--je vous assure, Madame, que je ne

feins pas lorsque je vous dis que j'en ai redouté les

conséquences. La nouveauté d'un poète, placé dans ma situation

obscure, dépourvu de tous les avantages que l'on considère comme

nécessaires pour l'être, du moins à cette époque-ci, a excité un

flot d'attention publique trop partiale, qui m'a porté à une

hauteur à laquelle, j'en sais absolument, sincèrement convaincu,

mes talents sont insuffisants pour me maintenir. Avec trop de

certitude, j'aperçois le jour où ce même flot m'abandonnera et

descendra peut-être aussi loin au-dessous du niveau de la vérité.

Je ne parle pas ainsi dans une ridicule affectation de modestie

et de dépréciation de moi-même. Je me suis étudié et je sais le

terrain que je couvre, quelque grandement qu'un ami ou que le

monde différent de moi sur ce point, je persiste dans ma propre

opinion, silencieux, résolu, avec toute la ténacité de la

conviction. Je vous mentionne ceci une fois pour toutes, pour

décharger mon esprit, et je ne désire pas en entendre ou en dire

davantage à ce sujet. Mais

Quand de la fière fortune le reflux reculera,

vous me rendrez témoignage que, lorsque ma bulle de renommée

était au plus haut, je restai froid, la coupe enivrante dans ma

main, regardant devant moi, avec une triste résolution, vers le

moment rapproché, où le coup de la calomnie la brisera sur le

sol, avec tout l'emportement de la vengeance triomphante[557].

[Note 557: _To Mrs Dunlop_, 15th Jan. 1787.]

Il y a déjà dans ces belles lignes un arrière-goût de tristesse. Trois

semaines plus tard, au commencement de février, il écrit au DrLawrie,

pour répondre aux recommandations faites par celui-ci et qu'on a vues

plus haut. Ce sont les mêmes sentiments, la même certitude de sa

valeur, avec un peu plus d'amertume peut-être, mais avec la même

sagesse.

Je vous remercie, Monsieur, de vos allusions amicales, bien

qu'elles ne me soient pas aussi nécessaires que mes amis sont

portés à l'imaginer. Vous êtes ébloui par les compte-rendus des

journaux et des rapports lointains, mais, en réalité, je n'ai pas

grande tentation de me laisser griser par la coupe de la

prospérité. La nouveauté peut attirer l'attention des hommes

pendant quelque temps. C'est à elle que je dois mon _éclat_[558]

présent: mais je vois le temps non éloigné où le flux de

popularité, qui m'a porté à une hauteur dont je suis peut-être

indigne, redescendra avec une vitesse silencieuse et me laissera

sur une étendue de sables nus, où je pourrai retourner à loisir à

ma première condition. Je ne dis pas ceci pour affecter la

modestie; je vois que c'est une conséquence inévitable et j'y

suis préparé. Je me suis donné beaucoup de mal pour former une

estimation juste, impartiale de mon pouvoir intellectuel, avant

de venir ici; depuis que je suis à Édimbourg, je n'y ai rien

ajouté et j'espère que je la remporterai, sans un atome de moins,

vers mes ombres, l'abri de mes obscures premières années[559].

[Note 558: En français.]

[Note 559: _To the Rev. G. Lawrie._ 5th Feb. 1787.]

Cette parfaite sagesse de Burns, l'effet tout puissant de sa

conversation sont si extraordinaires qu'ils paraissent invraisemblables

et qu'on est poussé à croire que ceux qui racontent sa vie exagèrent ou

embellissent. Il se glisse dans l'esprit un peu d'incrédulité ou de

défiance; on se défend mal d'une arrière-pensée que cela est trop beau

pour être vrai tout à fait. On n'admet que sur preuve une chose si

surprenante. Il y a sur ce point trois témoignages capitaux que tous les

biographes de Burns ont cités et qu'il faudra toujours citer. Ils

forment une démonstration aussi probante qu'il est possible d'en

souhaiter dans les choses morales, et dont une biographie sérieuse de

Burns ne saurait se passer à cet endroit délicat. D'ailleurs ils sont,

par eux-mêmes, une lecture intéressante.

* * * * *

Voici d'abord celui de Walker. Il était alors précepteur dans la

famille du duc d'Athole. Il devint plus tard professeur d'humanités à

l'Université de Glasgow et publia quelques ouvrages de talent: la

_Défense de l'Ordre_, la _Vision de la Liberté_ et une bonne _Vie de

Burns_. Ce n'était pas un homme à admirer le poète à la légère. Il

était lui-même homme de poids, de mesure et de correction. Une haute

taille droite, un lourd front massif sur des lunettes solennelles, des

manières roides, un peu de préciosité pédante qui, si l'on tient

compte de l'indulgence de l'ancien élève de qui est ce portrait,

devait être proche cousine d'une cuistrerie prétentieuse, ne sont ni

le physique, ni le moral d'un homme bâti pour être trop indulgent

envers Burns[560]. Sa déposition, faite avec beaucoup de soin et où

tout est bien pesé, n'en a que plus de valeur.

[Note 560: Voir Gilfillan, _Life of Burns_, p. XXIX.

Gilfillan avait été élève de Walker à l'Université de

Glasgow.]

À sa première apparition dans une société tellement au-dessus de

celle à laquelle il avait été habitué, il fut également exempt

d'une assurance choquante et d'une contrainte embarrassée. Il se

conduisit avec une convenance et un calme, qui probablement

étaient dus à la confiance dans le bon sens et la rapidité à

discerner toutes les nuances de conduite qu'il savait qu'il

possédait. Ceci lui fut grandement facilité par ce fait qu'il

n'essaya jamais d'assumer des manières plus raffinées que celles

qui lui étaient naturelles, et qu'il ne distrayait pas son

attention en essayant d'attirer continuellement les bonnes grâces

de ses nouveaux compagnons. Il avait trop de perspicacité pour

éprouver beaucoup de satisfaction à être montré comme une

curiosité intellectuelle; mais il était loin de tomber dans la

fatuité de Congrève, en revendiquant, pour sa personne, le

respect qu'il était évident qu'il devait uniquement à son génie.

Avec un bonheur singulier, il sut prendre le juste milieu; il

évita d'un côté de montrer par des efforts exagérés qu'il pensait

toujours à ce qui le faisait distinguer; et il évita de l'autre

côté de paraître, en supprimant tout effort, repousser

l'admiration pour les qualités particulières que la nature lui

avait accordées; ce qui eût enlevé ainsi à l'accueil de son hôte

ce qu'il savait avoir été son objet principal. Bien qu'il prit sa

pleine part à la conversation, non seulement parce qu'il

comprenait que cela était attendu de lui, mais encore parce qu'il

avait conscience de remplir cette attente, cependant il le

faisait d'une façon digne et virile, également éloigné de la

vanité pétulante, ou de la joie exagérée d'une importance si

nouvelle pour lui. Son maintien était simple sans vulgarité; bien

qu'il eût peu de douceur et laissât voir qu'il était prêt à

repousser la moindre offense avec décision, pour le moins, sinon

avec rudesse, cependant il devenait bien vite évident que ceux

qui se conduisaient envers lui avec convenance n'avaient à

craindre aucune impolitesse gratuite ou bourrue. Dans la société

des femmes il était correct et se surveillait; mais quand elles

s'étaient retirées, il lui arrivait parfois de se livrer à des

traits d'esprit licencieux, dans lequel il avait trop ce qu'il

fallait pour briller.

J'eus l'occasion de me trouver à Édimbourg et je fus invité par

le Dr Blacklock à déjeuner dans la société de Burns.... En aucune

partie de ses manières, il n'y avait le plus léger degré

d'affectation, et il n'y avait rien, ni dans sa conduite ni dans

sa conversation, par quoi une personne étrangère eût pu

soupçonner qu'il était, depuis plusieurs mois, le favori des

sociétés élégantes de la métropole.

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 24 / 67 段