était la pépinière de la cour de justice, était un corps très brillant
et très instruit. Cela tenait à des circonstances particulières. Les
fils de famille nobles n'ayant pas, comme en Angleterre, le débouché
de la vie publique, se portaient de ce côté. «La Faculté des avocats
comprenait la moitié des gentilshommes d'Écosse. La profession de la
loi était embrassée par les fils aînés de la gentry, plutôt parce
qu'elle conférait une sorte de distinction fashionable que parce
qu'ils en attendaient des affaires ou des émoluments. Elle conduisait
à une éducation savante ou du moins polie, et donnait une sorte de
dignité au-dessus de la pure inactivité. C'est peut-être à cause de
cela qu'il y avait, à cette époque, parmi la Faculté des avocats
d'Écosse, une élégance de manières, unie à un degré de science et de
connaissances générales, qu'on n'aurait pu retrouver en aucune autre
compagnie semblable dans aucun autre pays[511].» C'est Henry Mackenzie
qui parle ainsi et il avait bien connu le barreau de son temps. En
laissant de côté ce que la partie exclusive d'un jugement semblable a
toujours de douteux, il reste que la Faculté des avocats d'Édimbourg
était une réunion d'hommes remarquables non seulement par leurs
connaissances professionnelles, mais par leur culture générale. Elle
comptait en 1786 des hommes comme Alexander Fraser Tytler, un
historien distingué qui a laissé des _Éléments d'histoire générale_;
Charles Hope, un orateur puissant, qui «avait la plus admirable voix,
pleine, profonde et distincte, dont le soupir même s'étendait sur une
ligne de mille personnes... une voix qui n'était surpassée que par
celle de Mrs Siddons, laquelle venue directement du ciel et digne d'y
être écoutée, était la plus noble qui ait jamais frappé l'oreille
humaine[512].» Il y avait Maconochie, qui avait voyagé par toute
l'Europe et possédait la plupart des langues européennes[513],
«penseur indépendant et original et d'un savoir considérable; ses
connaissances embrassaient tous les sujets, loi, science, histoire,
littérature, et par conséquent étaient peut-être plus variées que
précises; sous son labeur incessant, ses renseignements s'accumulaient
d'heure en heure. J'avais l'habitude de faire les tournées avec lui et
il me semblait également à son aise en théologie, ou en agriculture,
ou en géométrie, ou lorsqu'il examinait une montagne, ou démontrait
ses erreurs à un fermier, ou réfutait les dogmes d'un clergyman, bien
que de toutes ses occupations cette dernière fût peut-être celle qui
lui procurait le plus de plaisir[514]». Il y avait Miller, un des
hommes les plus cultivés et les plus remarquables de son temps
«profond et original en mathématiques[515]»; il y avait Craig,
Bannatyne, qui, avec Tytler et sous la direction de Mackenzie,
écrivaient dans le _Lounger_ et le _Mirror_. Craig, qui fut plus tard
membre de la Cour de session, allait se trouver mêlé à l'histoire de
Burns. Mais la gloire du barreau, «le plus brillant ornement de la
profession[516]» dit lord Cockburn, était alors l'éloquent, le
spirituel, le charmant, le populaire et généreux Henry Erskine.
C'était un grand et irrésistible orateur, d'une parole si riche de
beautés classiques, si enjouée, si spirituelle, si claire, si
copieuse, si légère et en même temps si sérieuse. «Tout son esprit
était un argument, et chacune de ses exquises comparaisons était un
pas dans son raisonnement» dit Jeffrey[517]. «Sa gaîté légère était
toujours un instrument d'argumentation, il raisonnait en esprit[518]»
dit lord Cockburn. Il était aussi célèbre pour son esprit que pour son
éloquence. Aux réunions matinales chez le libraire Creech, on
apportait le dernier mot de Henry Erskine, toujours piquant et
cependant avec quelque chose qui le rendait inoffensif[519]. C'est lui
qui, après avoir été présenté au Dr Johnson lequel, bourru brutal,
comme souvent, avait mérité une fois de plus le nom de _ursa major_,
s'approcha de Boswell qui menait le docteur dans la société
d'Édimbourg, et lui glissa secrètement un shelling dans la main, pour
le remercier de lui avoir montré son ours[520]. Il se trouvait au
théâtre un soir où un tumulte s'éleva dans le parterre entassé. La
cause du bruit était un individu qui, en dépit de toutes les raisons,
ne voulait pas s'asseoir; l'affaire se gâtait; Erskine s'avance
paisiblement: «Excusez le gentleman, ne voyez-vous pas que c'est
seulement un tailleur qui se repose?» L'effet fut tel que l'individu
en tomba sur son banc et aurait probablement voulu être dessous[521].
Il était intarissable de bons mots et pendant trente ans il en fournit
Édimbourg. Il était la joie et la gaîté de la ville. Il en était aussi
l'honneur pour sa droiture, son inflexible honnêteté politique, la
sûreté de ses relations, sa bienveillance envers tous[522]. Quand il
mourut en 1817, on proposa de mettre sur sa tombe «à l'homme le plus
aimé de l'Écosse».
[Note 511: _Edinburgh Review_, Nº 321, January 1883, p.
231.]
[Note 512: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 141.]
[Note 513: _Edinburgh Review_, Nº 321, p. 240.]
[Note 514: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 124.]
[Note 515: _Edinburgh Review_, Nº 321, p. 240.]
[Note 516: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 81.]
[Note 517: À voir l'extrait de Jeffrey, dans le
_Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen_.]
[Note 518: Lord Cockburn. _Life of Jeffrey_, p. 88.]
[Note 519: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 149.]
[Note 520: _Henry Erskine and His Times_ by Lieut.-Colonel
Alex. Fergusson, p. 130.]
[Note 521: Id., p. 275.]
[Note 522: Voir l'éloge de H. Erskine dans _The Life of
Jeffrey_ de lord Cockburn, p. 90.]
Quelques-uns, et des plus illustres, n'appartenaient à aucune de ces
catégories sociales qui donnaient à Édimbourg sa physionomie. Adam
Smith, le plus grand de tous, l'illustre fondateur de l'Économie
Politique, occupait une sinécure royale; il venait de perdre sa mère
deux ans auparavant, et sa gaîté naturelle en était attristée. Hutton,
l'auteur de la _Théorie de la Terre_, le vrai créateur de la géologie,
qui soutint la théorie des causes actuelles, qui découvrit le
métamorphisme des roches, ce point capital en géologie, était un vieux
gentilhomme qui vivait de ses rentes et faisait des communications à
l'_Edinburgh Society_; Mackenzie, notre ami depuis longtemps, était
homme de loi et ses affaires commençaient à le détourner de la
production littéraire.
En même temps, des hommes non moins distingués venaient de tous côtés,
enrichir encore de leur présence cette société. L'Assemblée générale
qui réunissait chaque année, au mois de Mai, les représentants du
clergé national, faisait affluer dans la capitale tout ce qu'il y
avait de remarquable dans le pays. C'était comme la saison
intellectuelle d'Édimbourg. De Glasgow, dont la robuste université
avec moins d'éclat a peut-être fait autant de besogne qu'aucune autre,
de Glasgow venaient Thomas Reid le chef de l'école philosophique
écossaise; Richardson, le professeur d'humanités, qui fut un des
premiers critiques shakspeariens dans son _Analyse Philosophique et
Illustration de quelques-uns des plus remarquables caractères de
Shakspeare_; John Millar, le professeur de droit civil, auteur d'une
_Vue historique du Gouvernement anglais_; George Jardine, le
professeur de logique, dont l'_Esquisse d'Éducation Philosophique_ est
un programme de stricte et féconde pédagogie; John Anderson, d'abord
professeur de langues orientales, puis de physique, qui se montra plus
tard philanthrope éclairé par la fondation de l'Institut Andersonien,
destiné à répandre l'éducation dans les classes pauvres. D'Aberdeen,
venaient James Beattie, le poète et le moraliste, l'auteur du
_Ménestrel_ et d'ouvrages de discussion religieuse; Robert Hamilton,
le mathématicien, qui appliqua ses connaissances mathématiques à
l'Économie politique et publia des travaux sur les Dettes Publiques;
il était en correspondance avec notre Say; George Campbell dont la
_Philosophie de la Rhétorique_ est un ouvrage excellent et, à nos
yeux, supérieur à celui de Blair. De petites villes, de paroisses
perdues, il arrivait des hommes de valeur; le Dr Somerville,
l'historien de la reine Anne, venait de Jedburgh; John Ogilvie, le
poète du _Jour du Jugement_, venait de Medmar; Brydone, le voyageur
dont le _Tour en Sicile et à Malte_ a été traduit en français et est
encore un livre intéressant, vivait près de Coldstream. De toutes
parts on se réunissait à Édimbourg, comme au foyer intellectuel du
pays; la société qui y vivait s'accroissait de l'affluence de tous ces
visiteurs.
Et il est impossible de ne pas songer qu'aux pieds de cette génération
si puissante en grandissait une autre, destinée à la remplacer et à
l'égaler. Walter Scott était alors un adolescent d'une quinzaine
d'années, un peu boiteux, qui aimait déjà à errer dans les ruelles
d'Édimbourg. Parmi les gamins qui, chaque matin, s'en allaient à la
High School, dans le costume que l'époque trouvait joli pour les
enfants, en culottes courtes, en gilet et en veste brillants, couleur
bleu de ciel, vert d'herbe ou écarlate[523], se trouvait presque toute
la rédaction de la Revue d'Édimbourg. Le futur lord Cockburn, dont les
livres charmants nous fournissent les matériaux les plus heureux et
les plus pittoresques de cette étude, avait sept ans; Francis Horner,
l'économiste et l'homme d'état mort trop jeune, lord Brougham,
l'orateur et le ministre fameux, en avaient huit; James Moncreiff, le
juge, en avait dix; sir Charles Bell, le médecin, dont son biographe
français a dit que «sa découverte sur les fonctions du système nerveux
est le fait le plus important dont la science ait l'obligation aux
physiologistes de la Grande-Bretagne depuis la doctrine de Harvey sur
la circulation du sang[524]» avait douze ans; Francis Jeffrey, le
fameux critique de la Revue d'Édimbourg, en avait treize.
[Note 523: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 11.]
[Note 524: Amédée Pichot. _Sir Charles Bell_, p. 15.]
En même temps grandissaient, de tous côtés, dans les provinces, une
légion d'enfants qui devaient venir se réunir à ce groupe d'Édimbourg.
James Hogg, le plus grand poète populaire que l'Écosse ait produit
après Burns et dont la vie est presque aussi remarquable que celle de
Burns, était un grand garçon de seize ans, solitaire et triste, qui
gardait des troupeaux dans la forêt d'Ettrick. À Glasgow Robert
Stevenson, le grand ingénieur de phares, Mac Crie, l'historien de John
Knox, avaient quatorze ans; James Mill, le père de Stuart Mill,
l'auteur d'une _Histoire de l'Inde_, en avait treize; Tannahil, le
doux chanteur, en avait douze et travaillait déjà dans sa pauvre
famille de tisserands à Paisley; Alexander Murray, le philologue, en
avait onze; il vivait dans une hutte, au bord du lac perdu de Palneur,
où son père, pauvre berger, lui avait appris ses lettres avec un bout
de bois charbonné. John Leyden, le charmant poète des _Scènes
d'Enfance_ avait onze ans; John Struthers, le poète du _Sabbat du
Pauvre_, en avait dix et depuis deux ans déjà gardait les vaches;
Thomas Campbell, l'impeccable et exquis poète, dont l'oeuvre comme une
statuette d'ivoire est petite et parfaite, en avait neuf; ainsi que le
futur sir John Ross dont le nom est lié à l'histoire des expéditions
arctiques. Thomas Brown, le métaphysicien, John Thomson qui fut plus
tard ministre et un véritable peintre, Andrew Ure, le chimiste,
avaient huit ans; John Galt, le romancier, notre auteur des _Annales
de la Paroisse_, en avait sept et grandissait à Irvine où nous avons
vu Burns; Thomas Chalmers, le théologien, le puissant prédicateur,
était âgé de sept ans; David Brewster, l'éminent écrivain
scientifique, de cinq; William Tennant, le poète, de quatre ans. Enfin
David Wilkie, le peintre, le Teniers anglais comme on l'a appelé,
Allan Cunningham, le futur biographe de Burns, John Wilson, le célèbre
Christopher North, le poète, l'essayiste, le critique, l'athlète dont
les exploits physiques sont incroyables, l'auteur de l'_Île des
Palmes_ et des _Noctes Ambrosianæ_ étaient des enfants «miaulant et
piaillant dans les bras de leur nourrice», selon l'expression de
Shakspeare. C'était, dans toute la longueur et la largeur de ce petit
pays, un foisonnement intellectuel dont l'Écosse sera longtemps fière.
Cette génération grandissante ne devait pas, comme celle qui la
précédait, se grouper tout entière à Édimbourg et s'y attacher. Le
«vorace Londres[525]» allait en dévorer une partie. Édimbourg, tout en
continuant à produire des hommes de première valeur, ne les retiendra
plus tous; on pourra inscrire sur cette puissante ruche:
[Note 525: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 159.--Voir aussi
p. 181-82.]
Sic vos non vobis mellificatis apes.
Mais en 1786, au moment où nous sommes, ce mouvement d'émigration vers
Londres était à peine sensible, et la ville de Hume et d'Adam Smith,
de Blair et de Robertson, de Hutton et de Black, de Dugald-Stewart et
de Mackenzie, d'Erskine et de Fergusson, était encore la métropole
intellectuelle de l'Écosse.
Cette vie intellectuelle si intense était encore activée, resserrée
par une vie sociale tout à fait propre à Édimbourg. Tous ces hommes
vivaient, pour ainsi parler, dans la même rue, les uns sur les autres.
Ils se connaissaient et s'aimaient, se rencontraient tous les jours,
allaient ensemble au Parlement ou à l'Université, se promenaient en
causant sur les _Prairies_[526], discutaient, soupaient tous les soirs
les uns chez les autres, ou, quand ils voulaient être entre eux,
allaient à leur club ou à une taverne. «Au moyen des caddies, nous
donnions rendez-vous à nos amis dans une taverne, à neuf heures; et
c'était un beau temps où nous pouvions réunir David Hume, Adam Smith,
Adam Ferguson, lord Elibank, les Drs Blair et Jardine en les prévenant
une heure à l'avance[527].» Quand Hume, après son séjour à Londres,
reprit en 1769 possession de son logement au troisième étage dans
James's Court, il écrivait à son ami Adam Smith, retiré dans un
village de l'autre côté du Forth, une phrase où se montre la charmante
tendresse de coeur qui s'alliait à sa fermeté d'esprit: «Je suis
heureux d'être à portée de regard de vous et d'avoir à mes fenêtres
une vue de Kirkcaldy». L'auteur de l'_Histoire d'Angleterre_
apercevant de chez lui la petite maison paisible où l'auteur de la
_Richesse des Nations_ poursuivait son grand ouvrage et lui donnant le
bonjour est un fait caractéristique de la société littéraire
d'Édimbourg à ce moment. Encore cela leur semblait-il loin; Hume
ajoutait: «Je voudrais bien aussi pouvoir vous parler[528].» Tous ces
hommes vivaient pour ainsi dire en famille.
[Note 526: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 49-50.]
[Note 527: Dr Alex Carlyle. _Autobiography_, p. 275.]
[Note 528: _Old and New Edinburgh_, by J. Grant, tom. I, p.
98.]
Si l'on veut achever le tableau de la vie sociale d'Édimbourg dans les
vingt dernières années du XVIIIe siècle, il faut ajouter à cette
aristocratie de l'esprit et du savoir, puisée au plus profond du
peuple, l'aristocratie de naissance et de fortune. Presque toutes les
vieilles familles avaient leur hôtel ou leur maison à Édimbourg et y
venaient résider l'hiver. Par suite de l'esprit familial qui anime
l'organisation par clans, et de l'esprit démocratique qui domine dans
le système presbytérien, la noblesse n'était pas très séparée des
autres classes. Le haut du pavé appartenait peut-être à la distinction
intellectuelle et en tout cas les savants étaient les égaux des
nobles. «La supériorité d'Édimbourg, disait Jeffrey, est due en grande
partie à la combinaison cordiale des deux aristocraties du sang et des
lettres[529].» Des hommes comme Henry Erskine, Dugald Stewart, John
Playfair, qui unissaient l'élégance des façons à la culture de
l'esprit, et dont quelques-uns appartenaient à l'ancienne noblesse,
servaient de traits d'union entre les deux classes et régnaient des
deux côtés.
[Note 529: Extrait d'un article de Jeffrey sur Playfair,
1819--cité dans l'_Edinburgh Review_, Nº 321.]
Cette familiarité, cette communauté de vie tenait à la construction
particulière d'Édimbourg. Tout le monde se connaissait, se voyait. Les
familles restaient dans la même ruelle, souvent dans la même maison.
On se parlait de fenêtre à fenêtre[530]. «Beaucoup des Erskines, des
Stairs, des Dalrymples et autres parents vivaient en société, dans un
cercle de cent yards de diamètre, et il était facile de rassembler une
réunion de famille en quelques instants[531].» Ce qui se faisait entre
les membres d'une même famille, se faisait entre familles amies. On se
recevait beaucoup, sans grande dépense[532]. La causerie d'hommes
instruits et éloquents était le grand charme de ces réunions. Il y
avait donc une vie de conversation très développée et qui ressemblait
un peu à la vie française. Mais au lieu de la parole légère,
pétillante, brillante, pleine de bonds et de surprises, d'éclat, de
fantaisie et d'esprit qui animait nos salons, c'était une conversation
plus sérieuse, plus posée, qui se rapprochait plus de la discussion
suivie et qui, avec peut-être autant de hardiesse ou de paradoxe,
avait une allure plus mesurée et un ton plus dogmatique. L'esprit n'y
manquait pas, ni le charme, ni l'élégance, mais ils s'exerçaient avec
une sorte de discipline et de tenue professionnelles. Les maîtres de
la conversation n'étaient pas, ainsi qu'à Paris, des hommes de lettres
et des bohêmes comme Rousseau, Diderot, Duclos, Galiani, Beaumarchais;
c'étaient des juges, des clergymen, des professeurs, des avocats,
portant tous, plus ou moins, la dignité de professions graves et
vêtues de noir, sans oublier l'atmosphère religieuse où tout ce monde
se mouvait. Mais à part cette différence, Édimbourg était sûrement à
cette époque, avec Paris, la ville d'Europe où la conversation était
poussée au plus haut degré de perfection et était davantage un des
éléments de la vie sociale.
[Note 530: Walter Scott. _Provincial Antiquities of
Scotland; General account of Edinburgh._]
[Note 531: _H. Erskine and His Times_, by Lieut-Colonel Alex
Fergusson, p. 128.]
[Note 532: Walter Scott. _Provincial Antiquities of
Scotland._ Id.]
* * * * *
Quel effet ce paysan récemment enlevé à sa charrue allait-il produire
dans ces salons? Comment ce garçon, qui n'avait jamais eu d'autre
compagnie que celle de laboureurs et d'ouvriers et, de temps en temps,
quelques heures de conversation d'un homme de loi de bourgade ou d'un
médecin de campagne, comment ce garçon allait-il se comporter dans ce
monde difficile et raffiné? Comme toute les sociétés mondaines
celle-ci était exercée à percevoir les moindres nuances de tenue,
habile à saisir les moindres écarts, les moindres manquements; il s'y
maniait une observation subtile et aiguë. On attendait ce phénomène
avec curiosité; car s'il y a dans l'histoire littéraire des cas
analogues, il n'y en a peut-être pas un de semblable, où la renommée
ait été si brillante, la transition si brusque, l'épreuve si
difficile. La chose fut bien vite réglée. La manière dont Burns se
tira de ce pas est un des endroits les plus curieux de sa vie et qui
révèle le mieux quelles ressources de tout genre il y avait en lui.
Il était arrivé à Édimbourg dans un costume qui ne différait guère de
celui des autres villageois; «quel rustaud!» s'était écriée une dame
à qui on l'avait désigné dans la rue[533]. S'il entendit ce jugement
il dut y être péniblement sensible. Quelques semaines après son
arrivée, il prit des vêtements plus appropriés à son nouveau milieu et
se mit à la mode. Il adopta le costume que portaient alors volontiers
les libéraux, lequel était aux couleurs de Fox. Cette transformation
accomplie, il parut en habit bleu à boutons de métal, en gilet rayé de
bleu et de jaune, en culottes de daim collantes et en bottes à revers
qui venaient au-dessous du genou[534]. Sa cravate de batiste blanche
était nettement arrangée; ses cheveux noirs, sans poudre à une époque
où on en portait généralement, étaient noués par derrière et sur le
devant couvraient son front[535]. Sa mise était toute changée, bien
qu'elle conservât encore quelque chose de rustique qu'il aurait
peut-être essayé vainement de faire disparaître. «Son costume, dit
Dugald Stewart, était parfaitement approprié à sa condition, simple et
sans prétentions, mais avec une attention suffisante à la netteté. Si
j'ai bonne mémoire, il portait toujours des bottes; et quand il était
particulièrement en cérémonie, des culottes de daim[535].» Un de ceux
qui le virent le mieux à cette époque, Walker, dit qu'il était
simplement mais convenablement vêtu, dans un genre qui tenait le
milieu entre le costume de fête d'un fermier et celui de la compagnie
à laquelle il était maintenant mêlé; «à tout prendre, d'après sa
personne, sa physionomie et son vêtement, si je l'avais rencontré près
d'un port de mer et qu'on m'eût demandé de deviner sa condition,
j'aurais probablement conjecturé qu'il était un capitaine de navire
marchand, de la classe la plus respectable[536].» C'était une preuve
de tact parfait que d'avoir du premier coup, choisi ce costume
indépendant, fait pour ses habitudes de tenue et néanmoins assez
élégant.
[Note 533: Allan Cunningham. _Life of Burns_, p. 44.]
[Note 534: Allan Cunningham. _Id._--et Chambers, tom. II, p.
14.]
[Note 535: Walker. _Life of Robert Burns_, p. LXXII.]
[Note 536: _Account of Burns_, by Professer Dugald Stewart,
Currie.]
[Note 537: Walker. _Id._ p. LXXII.]
La première fois qu'il entra dans un salon, on dut regarder avec
curiosité ce jeune paysan, déjà un peu voûté par l'effort, comme le
laboureur de Virgile qui pèse sur la charrue. Un de ceux qui
l'examinèrent avec le plus d'intérêt a conservé l'impression de sa
première apparition. «Sa personne, quoique forte et bien prise et de
beaucoup supérieure à ce qu'on pouvait attendre chez un laboureur,
était un peu lourde de dessin. Sa stature semblait moyenne bien
qu'elle fût plus grande, parce qu'il ne se tenait pas droit. Son
visage n'avait pas cette forme élégante qui est fréquente chez les
classes supérieures; mais il était viril et intelligent, marqué par
une gravité pensive qui s'assombrissait jusqu'à la dureté. C'est dans
son large oeil noir qu'était la marque la plus frappante de son
génie. Il était plein de pensée et donnait l'idée qu'il aurait été,
s'il avait appartenu à quelqu'un qui s'en serait servi avec art, un
puissant moyen d'expression[538]». C'était cet éloquent oeil noir qui
frappait tout le monde. Quand on l'avait vu, il était impossible de
l'oublier. «Il y avait sur tous ses traits une forte expression de bon
sens et de pénétration, dit Walter Scott, l'oeil seul je crois,
indiquait un caractère et un tempérament poétiques. Il était large et
d'une teinte sombre qui flamboyait (je dis littéralement _flamboyait_)
quand il parlait avec sentiment ou intérêt[539]».
[Note 538: Walker. _Life of Burns_, p. LXXI.]
[Note 539: Walter Scott. _Reminiscences of Burns_, cité par
Lockhart.]
Il se présenta sans timidité, sans gaucherie, sans cette lourdise qui
fit tant souffrir J.-J. Rousseau, sans trop d'assurance, mais sans
fausse modestie, et sans humilité excessive. Il n'essaya pas
d'affecter des manières que son éducation ne lui avait pas données et
que son physique ne lui permettait pas. Il arriva simplement,
virilement, en homme qui est ferme sur ses jambes et peut regarder
tout le monde en face. Sa rectitude d'esprit lui inspira ce qui était
convenable; il avait du premier coup mis le doigt sur la note juste.
Ce n'était ni un rustre ni un faux gentilhomme qui était là, c'était
un homme dont l'esprit effaçait les dehors, et dont la dignité
entendait se faire respecter partout. Et ce fut d'abord une
approbation silencieuse.
Mais quand on l'entendit parler l'approbation se changea en
étonnement. Ce jeune laboureur s'exprimait sur tous les sujets, avec
une souplesse et une vigueur de pensée, avec un éclat et une pureté de
langage dont ses auditeurs restaient confondus. Il semblait deviner
les choses, les saisir, les pénétrer, à la façon des poètes, dans leur
complexité vivante. C'est ainsi qu'il semble que Shakspeare dut tout
comprendre. Il avait, avec cette rapidité d'esprit, un solide bon sens
et une force de raisonnement qui frappa toujours ceux qui le
connurent, et par laquelle il suppléait, dans les discussions, à ce
qui lui manquait en connaissances. Tout cela venait en une parole
nerveuse, originale, toujours mouvementée, sans cesse variée, pleine
tantôt d'une large force comique, tantôt d'une énergie et d'une
élévation supérieures, qui éblouissait et faisait taire tous ces
orateurs surpris. Chose incroyable, le charme de Dugald Stewart,
l'esprit d'Erskine, l'éloquence de Richardson, semblaient petits et
factices à côté de ce discours neuf, jeune et chargé de sève. Quand il
était quelque part, tous ces hommes illustres disparaissaient. C'était
lui le vrai maître, devant qui les autres restaient silencieux,
inquiets et presque respectueux, comme devant une force inexplicable
que ni l'étude, ni la lecture, ni les veilles ne peuvent donner, et en
présence de laquelle les talents restent interdits[540].
[Note 540: Voir Carlyle, _Essay on Burns_.]