Je ne sais si je serai accusé d'un enthousiasme et d'une

partialité de ce genre, en présentant à l'attention de mes

lecteurs un poète de notre pays, dont les écrits m'ont été

récemment communiqués. Mais, si je ne me trompe pas grandement,

je pense que je puis, en toute sûreté, déclarer que c'est un

génie d'un rang peu ordinaire. La personne à laquelle je fais

allusion est ROBERT BURNS, un laboureur d'Ayrshire, dont les

poèmes furent, il y a quelque temps, publiés dans une petite

ville de l'ouest de l'Écosse, sans autre ambition, semble-t-il,

que de les faire circuler parmi les habitants du comté où il est

né, et d'obtenir un peu de renommée de la part de ceux qui

avaient entendu parler de ses talents. J'espère qu'on ne

considérera pas que j'ai trop de prétentions, si j'essaye de le

placer à un point de vue plus haut, de réclamer le verdict de ses

concitoyens sur le mérite de ses oeuvres, et de revendiquer pour

lui les honneurs que leur valeur semble mériter.

En mentionnant la circonstance de son humble condition, je n'ai

pas la pensée de faire reposer ses prétentions seulement sur ce

titre, ou de faire valoir les mérites de sa poésie, considérés

par rapport à la bassesse de sa naissance et au peu d'opportunité

de culture que son éducation pouvait lui fournir. À la vérité,

ces détails pourraient exciter notre étonnement devant ses

productions; mais sa poésie, considérée en soi et sans les causes

qui résultent de sa situation, me semble tout à fait digne de

dominer nos sentiments et d'obtenir nos applaudissements. Sa

naissance et son éducation ont, à la vérité, opposé une barrière

à sa renommée, c'est le langage dans lequel la plupart de ses

poèmes sont écrits. Même en Écosse, le dialecte provincial, que

Ramsay et lui ont employé, se lit maintenant avec une difficulté

qui refroidit le plaisir du lecteur: en Angleterre, on ne peut

pas le lire du tout, sans avoir constamment recours à un

glossaire, en sorte que le plaisir est presque détruit.

Quelques-unes de ses productions, spécialement celle d'un genre

grave, sont presque anglaises. De l'une d'entre elles, j'offrirai

d'abord à mes lecteurs un extrait, dans lequel je pense qu'il

découvriront un ton élevé de sentiment, une puissance et une

énergie d'expression qui sont particulièrement et fortement

caractéristiques de l'esprit et de la voix d'un poète.

Il citait les strophes de la _Vision_, dans lesquelles est racontée

l'enfance de Burns, sans aller toutefois à celles si belles de la fin.

Puis il continuait en termes du plus haut éloge: «De chants comme

celui-là, solennels et sublimes, avec cette mélancolie ravie et

inspirée dans laquelle le Poète élève ses regards «au dessus de cette

sphère visible et diurne», les poèmes intitulés _Désespoir_, la

_Lamentation_, _Hiver_, _Chant funèbre_ et l'_Invocation à la Ruine_,

offrent des exemples non moins frappants». Il donnait comme spécimens

«dans le tendre et le moral» _l'Homme fut créé pour pleurer, le Samedi

soir du villageois_, les pièces _à la Souris_ et à la _Pâquerette de

montagne_. Il citait celle-ci en entier, moins, disait-il, à cause de

son mérite supérieur que parce qu'elle pouvait tenir dans les bornes

de son journal. Et, à propos de la jolie strophe sur l'alouette, il

ajoutait en termes qui contiennent avec une merveilleuse exactitude

l'essence du sentiment de la nature dans Burns: «Des touches comme

celles-là dénotent le pinceau d'un poète qui peint la nature avec la

_précision de l'intimité_, et cependant avec le coloris délicat de la

beauté et du goût». Les mots que nous avons soulignés vont droit au

fond du génie de Burns sur ce point.

L'article, après avoir donné les éloges, essaye de prévenir les

objections et surtout celles qu'il prévoit, les objections religieuses

et morales. Il avance des précautions, des excuses, des atténuations,

toutes sortes de faucilles pour couper à l'avance les critiques dans

l'esprit des lecteurs. Ces soins même sont instructifs en ce qu'ils

montrent à quelle société susceptible et formaliste Burns allait avoir

à faire. Cela donne l'idée de la surveillance qu'il devait exercer sur

sa parole et de la prudence qu'il devait mettre dans sa conduite, pour

ne pas choquer un monde auquel il fallait présenter ses poèmes avec

presque autant d'apologie que de louange! Voici donc ce que Mackenzie

disait avec beaucoup de tact et une connaissance très exacte des gens

à qui il parlait:

Contre quelques-uns des passages de ces derniers poèmes, on a

objecté qu'ils respirent un esprit de libertinage et

d'irréligion. Mais si nous considérons l'ignorance et le

fanatisme des classes inférieures dans le pays où ces poèmes

furent écrits, fanatisme de cette espèce pernicieuse qui exalte

la foi par opposition ans _bonnes oeuvres_, et dont la fausseté

et le danger ne pouvaient échapper à un esprit aussi éclairé que

celui de notre poète, nous ne regarderons pas sa muse plus légère

comme l'ennemie de la religion (sur laquelle il exprime en

plusieurs endroits les sentiments les plus justes) bien qu'elle

ait été quelquefois un peu imprudente en ridiculisant

l'hypocrisie.

Sur ce point et sur d'autres encore, il faut convenir qu'il y a,

dans le volume qu'il a donné au public, des parties

répréhensibles que la prudence aurait supprimées ou la correction

effacées. Mais les poètes sont rarement prudents, et notre poète

n'avait, hélas! ni amis, ni compagnons qui pussent lui suggérer

des corrections. Quand nous réfléchissons à son rang dans la vie,

et à la société dans laquelle il a vécu, nous sommes plus portés

à regretter qu'à nous étonner que la délicatesse soit si souvent

offensée, pendant la lecture d'un volume où il y a tant pour nous

intéresser et nous plaire.

Il y a bien quelque chose d'un peu étroit et presque d'un peu frisant

le ridicule dans ces regrets que Burns n'ait pas fait parler ses

paysans plus convenablement; peut-être y avait-il aussi quelque chose

qui lui fit froncer le sourcil et hausser impatiemment les épaules

dans toutes ces excuses qui tournaient à la réprimande. Mais la fin

était faite pour lui aller droit au coeur. Mackenzie parlait de lui en

homme qui sait respecter et saluer la dignité d'âme partout où elle se

trouve, mettant toute son autorité au service de sa sympathie.

Burns possède la fierté aussi bien que la fantaisie d'un poète

Cet orgueil honnête et cette indépendance d'âme qui sont parfois

la seule richesse de la muse, éclatent à toute occasion dans ses

ouvrages. Il peut se faire, par conséquent, que je blesse ses

sentiments tout en satisfaisant les miens, lorsque j'appelle

l'attention du public sur sa situation et sur sa fortune. Cette

condition, tout humble qu'elle fût, dans laquelle il avait trouvé

le contentement et courtisé la muse, aurait pu ne pas lui sembler

pénible, mais le chagrin et les malheurs l'y atteignirent. Un ou

deux de ses poèmes font allusion à ce que j'ai appris de

quelques-uns de ses compatriotes, qu'il avait été contraint de

former la résolution de quitter son pays natal, pour chercher

sous le ciel des Indes occidentales l'abri et le soutien que

l'Écosse lui avait refusés. Mais j'espère qu'on saura trouver les

moyens d'empêcher cette résolution de se réaliser; j'espère que

je rends simplement justice à mon pays en le supposant tout

disposé à tendre la main pour secourir et retenir son poète

natif, dont «les chants silvestres et sauvages» possèdent une

telle excellence. Réparer les injustices faites au mérite

souffrant et ignoré; faire sortir le génie de l'obscurité où il a

langui avec indignation, et l'élever à la place où il peut

profiter et plaire au monde; ce sont des efforts qui donnent à la

richesse un privilège enviable, à la grandeur et à la protection

un légitime orgueil[489].

[Note 489: L'article de Mackenzie a pour titre:

_Extraordinary Account of Robert Burns, the Ayrshire

Ploughman, with Extracts from his Poems_.]

C'était bravement dit! Cet appel au pays, si plein de délicatesse et

cependant d'accent, était le vrai de la situation et eût été la seule

résolution digne de l'Écosse et secourable au poète dont elle se

glorifie désormais. C'était, de la part de Mackenzie, une bonne

action. Lockhart a excellemment remarqué qu'elle fait honneur à sa

clairvoyance et à son courage, et aussi pourquoi: «quoique ses propres

productions fussent distinguées par tous les raffinements de l'art

classique, M. Henry Mackenzie était, heureusement pour Burns, un homme

d'un esprit aussi libéral que son goût était poli, et lui, dont les

pages contiendront toujours quelques-uns des meilleurs modèles

d'élégance travaillée, fut parmi les premiers à sentir que le

laboureur d'Ayrshire appartenait à cette classe d'êtres dont c'est le

privilège d'atteindre les grâces «au delà de la portée de l'art». Il

fut le premier à risquer sa propre réputation en le déclarant

publiquement[490].»

[Note 490: Lockhart. _Life of Burns_, p. 105.--Voir aussi

sur la conduite de Mackenzie quelques lignes justes de

Gilfillan. _Life of Burns,_ p. XXXV.]

Cet article de Mackenzie, c'était la célébrité, le soir même à

Édimbourg, deux jours après en Écosse, une semaine après en

Angleterre, parmi les lettrés qui lisaient le _Lounger_. Burns entra,

toutes portes ouvertes, dans la haute société nobiliaire et littéraire

d'Édimbourg.

Cette société, par laquelle Burns allait être examiné et jugé, était

une des plus cultivées qu'il y eût alors en Europe, une des plus

justement difficiles en matière de valeur intellectuelle. Édimbourg

était une ville de prédicateurs, d'avocats, de juges, de médecins, de

professeurs, presque tous remarquables. Elle se trouvait alors vers le

milieu de cette période incomparable d'éclat intellectuel, qui devait

aller jusque vers 1830, et qui la place parmi les cités lumineuses

dont la liste trace les progrès de l'esprit humain. Il y a eu ailleurs

de plus grands noms; il n'y a eu nulle part une si grande abondance

d'hommes de talent, en si peu de temps et d'espace. Ils étaient

littéralement les uns sur les autres; et beaucoup d'entre eux étaient

des hommes de renommée et d'influence européennes[491].

[Note 491: Pour l'ensemble de ce tableau de la société

intellectuelle d'Édimbourg, nous avons consulté, _The

Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen_, publié par

Blackie;--_The Book of Eminent Scotsmen_ par Joseph

Irving.--Voir aussi les notices qui forment la seconde

partie du volume intitulé: _A Winter with Burns._--Pour les

différents détails, nous avons consulté les ouvrages

particuliers qu'on trouvera indiqués à leur place.]

À la vérité, quelques-uns de ceux qui avaient le plus contribué à

illustrer la ville avaient déjà disparu. Il y avait dix ans que David

Hume avait quitté la vie avec la sérénité enjouée d'un sage antique,

et sa tombe choisie par lui sur Calton Hill, avec une vue admirable,

avait cessé d'être un objet de curiosité[492]. Lord Elibank, le

jurisconsulte et l'économiste, dont les travaux sur la monnaie, la

circulation du papier, les Dettes Publiques, ne sont pas oubliés,

était mort depuis huit ans; John Rutherford, l'éminent médecin qui,

avec Monro, Sinclair, Plumner et Innes, avait fondé la célèbre école

de médecine d'Édimbourg[493], le fondateur des leçons cliniques,

latiniste achevé, était mort depuis sept ans; lord Kames, l'auteur des

remarquables _Éléments de critique_, depuis quatre ans; le Dr Webster,

le prédicateur et le calculateur, qui avait établi le fonds des veuves

du clergé, une admirable institution de secours; Allan Ramsay le

peintre de portraits, le fils du poète, depuis deux ans. Quelques

autres avaient quitté Édimbourg pour Londres: John Home, l'ami de

Hume, le fameux auteur de la tragédie de _Douglas_; Thomas Erskine, le

frère d'Henri Erskine, le futur grand-chancelier, le grand avocat

politique, qui s'était fait inscrire dès ses débuts au barreau

anglais[494]; Mac Pherson, le traducteur et l'adaptateur d'Ossian; les

deux Hunter, William et John, le grand anatomiste, «l'homme qui pour

son génie original et compréhensif vient immédiatement après Adam

Smith et doit être placé bien au-dessus de tous les autres philosophes

que l'Écosse a produits..., qui, parmi les grands maîtres de la

science organique, appartient au même rang qu'Aristote, Harvey et

Bichat et est un peu supérieur soit à Haller soit à Cuvier[495]». Mais

malgré ces pertes et ces défections, on admirait, de quelque côté

qu'on se tournât, une réunion merveilleuse et unique d'illustrations

de tous genres.

[Note 492: Huxley. _David Hume_--et le _Biographical

Dictionary of Eminent Scotsmen_.]

[Note 493: Sir Alexander Grant. _The Story of the University

of Edinburgh_, tom. I, p. 310.]

[Note 494: _Lord Erskine_, par H. Duméril.]

[Note 495: Buckle. _History of Civilization in England_,

tom. III, p. 429.]

L'Université était dans une période admirable d'éclat[496]. Le

Principal était William Robertson, le fameux historien; il avait déjà

publié ses trois grandes histoires de l'Écosse, de Charles-Quint et de

l'Amérique. Il jouissait paisiblement de sa renommée et de sa grande

influence dans le clergé et dans la société d'Édimbourg. Il continuait

à prêcher le dimanche ses éloquents sermons, car plusieurs des

professeurs de l'Université étaient en même temps pasteurs ou avocats,

et exerçaient leur talent dans des fonctions différentes. Le

professeur de Belles-Lettres et de Rhétorique était Hugh Blair,

également clergyman, qui avait publié ses sermons corrects et châtiés,

un des ouvrages les plus lus de la littérature religieuse du XVIIIe

siècle. Il venait de publier ses célèbres lectures sur les

Belles-Lettres, dont le succès se répandit assez loin pour que,

presque un siècle après, ce fût encore un livre de distribution de

prix dans un collège français. Ce fut le manuel universel de

rhétorique, jusqu'aux livres de Whately et de Bain. C'était Blair qui

avait présenté au public les poèmes d'Ossian. Il était le grand maître

de la critique littéraire en Écosse et un mot de lui recommandait un

ouvrage ou un auteur. Dugald Stewart, abandonnant sa chaire de

mathématiques, venait d'être nommé professeur de philosophie morale.

Il n'avait pas encore entamé ses publications philosophiques; le

premier volume de sa _Philosophie de l'Esprit humain_ est de 1792.

Mais il commençait ses conférences admirables de clarté, d'éloquence

et d'élévation morale, qui ont fait de lui un des grands modeleurs

d'âmes de son temps. «Pour moi, ses lectures furent comme l'ouverture

du ciel. Je sentis que j'avais une âme. Elles changèrent ma nature

entière[497]» dit lord Cockburn, qui fut un des élèves de ses

premières années. «Dugald Stewart, ajoute-t-il, fut un des plus grands

orateurs didactiques[498].» Mackintosh disait que la gloire

particulière de l'éloquence de Stewart était d'avoir «inspiré l'amour

de la vertu à des générations entières d'élèves[499].» Il fut un

incomparable professeur. C'était avec cela un des plus honnêtes et des

plus accomplis gentlemen de son temps; il semble avoir été, pour

l'urbanité et l'élégance des façons, un rival d'Henry Erskine. Le

professeur de mathématiques était Adam Ferguson. Il avait été

longtemps chapelain d'un régiment de highlanders et ses officiers

l'empêchaient difficilement de prendre part au combat[500]. C'était un

esprit original et énergique, un peu hautain. Le Dr Carlyle raconte

que David Hume disait que Ferguson avait plus de génie qu'aucun

d'entre eux, parce qu'il avait maîtrisé une science difficile, la

physique, en trois mois, assez pour pouvoir l'enseigner[501]. En

effet, Ferguson avait été successivement professeur de physique et de

philosophie morale. Il avait publié en 1767 un _Essai sur l'Histoire

de la Société civile_ que ses admirateurs considèrent comme une des

premières tentatives de «Sociologie», et il venait de publier en 1783

son _Histoire des Progrès et de la Chute de la République Romaine_,

dont les historiens tiennent encore compte. Il avait pour professeur

adjoint John Playfair, dont les ouvrages sont des modèles de style

scientifique clair, lucide et élégant, qui fait penser à du

Fontenelle. Son nom restera attaché à l'exposition de la théorie

huttonienne de la Terre. Que d'autres encore il faudrait nommer:

Andrew Dalzell le professeur de grec, dont les leçons créèrent, à

Édimbourg, le goût de l'hellénisme, qui triomphait à Glasgow avec les

leçons du savant Moore et les belles impressions des Foulis;

Finlayson, le professeur de logique, raide, précis et sec[502]; John

Robinson, le professeur de physique, qui édita les oeuvres de Black.

[Note 496: Pour l'Université voir _The History of

Edinburgh_, de Hugo Arnot, Book III, chap. III.--_The Story

of the University of Edinburgh_, by Sir Alexander

Grant.--_Edinburgh University, a sketch of its Life for 300

years_, publié par James Gemmell.--_The University of

Edinburgh_, by the late Principal Lee--et un petit livre

intitulé: _Viri Illustres_ ACAD. JACOB. SEXT. SCOT. REG.

ANNO CCCMD, publié en 1884.]

[Note 497: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 22.]

[Note 498: _Id._ p. 23.]

[Note 499: _Life of Francis Jeffrey_, by lord Cockburn, p.

49.]

[Note 500: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 42.]

[Note 501: Dr Alex Carlyle. _Autobiography_, p. 289.]

[Note 502: Voir, sur Andrew Dalzel et Finlayson, les

reconnaissants souvenirs de lord Cockburn, _Memorials_, p.

16-19.]

La Faculté de Médecine, qui a tant contribué à la réputation de

l'Université d'Édimbourg, était aussi dans un moment de gloire

extraordinaire. Sans compter les hommes de talent comme Rutherford le

botaniste, Andrew Duncan et d'autres, il y avait quatre hommes de

premier ordre, dont les noms sont historiques et marquent des étapes

dans le développement de la science. À la chaire d'anatomie, il y

avait Alexandre Monro, Monro _secundus_, un merveilleux professeur, le

plus grand de ces Monro, qui, de père en fils, occupèrent la même

chaire pendant une période de cent vingt-six ans, de 1718 à 1846. À la

chaire de physiologie, se trouvait James Gregory, un autre exemple de

ces étonnantes familles de professeurs; son arrière-grand-père James

Gregory, l'inventeur du télescope à miroir, avait été nommé professeur

à Édimbourg en 1674, et, depuis ce temps, les Gregory donnaient des

professeurs de mathématiques et de sciences naturelles aux Universités

d'Angleterre et d'Écosse. Quelle sève dans ces races récemment sorties

du sol! Et ces hommes enseignaient pendant un demi-siècle et vivaient

quatre-vingts ans. Notre James Gregory était en outre le premier

latiniste d'Écosse. À côté de ces noms-là, deux autres d'une plus

grande portée. William Cullen était là, le grand physiologiste, qui

essaya le premier «de généraliser les lois de la maladie telles

qu'elles se manifestent dans le corps humain[503].» Et la chaire de

chimie était occupée par Joseph Black, un des créateurs de la chimie

moderne, celui que Lavoisier considérait comme son maître et appelait

«l'illustre Nestor delà révolution chimique», grand physicien aussi,

car c'est lui qui avait découvert la chaleur latente «un hardi et

admirable paradoxe qui exigeait, pour être proposé, du courage aussi

bien que de la pénétration, et qui marque une époque de l'esprit

humain parce que c'était un immense pas de fait vers l'idéalisation de

la matière en force[504].»

[Note 503: Buckle, tome III, p. 413.]

[Note 504: Buckle, tome III, p. 369.]

Le clergé comptait des prédicateurs qui étaient presque tous des

savants remarquables. C'était le Dr Henry, l'auteur d'une _Histoire

d'Angleterre_, l'une des premières histoires faites sur un plan qui

étudie séparément toutes les parties de la vie sociale; c'était James

Macknigh, théologien et commentateur profond, auteur d'une _Harmonie

des Évangiles_ et d'un _Commentaire d'épîtres des Apôtres_, oeuvres de

grande érudition; c'était John Erskine, le bon et l'éloquent, dont les

sermons publics changèrent le ton de la prédication en Écosse et dont

on trouve le portrait dans _Guy Mannering_; c'était le Dr Alexander

Carlyle dont l'_Autobiographie_ est précieuse pour l'étude de toute

cette époque.

La Magistrature, la _Court of Session_, pour employer le terme

écossais, se composait d'hommes de haute valeur, choisis parmi les

avocats que leurs qualités d'orateurs ou de juristes avaient mis hors

pair. Le président était alors Robert Dundas d'Arniston, lord

Mansfield, le troisième d'une descendance de juges intègres et

profonds[505]. Il avait autour de lui des hommes comme Francis Garden,

lord Gardenstone, qui avait plaidé, dans le fameux procès de Douglas,

devant le Parlement de Paris, de façon à laisser, même dans une langue

étrangère, une vive impression de son éloquence[506]; sir David

Dalrymple, lord Hailes, érudit, historien, archéologue, d'une lecture

et d'une science universelles, célèbre par ses travaux sur les

antiquités chrétiennes, les vieilles poésies écossaises, et ses

annales sur l'histoire d'Écosse; lord Braxfield «le géant du tribunal»

selon l'expression de lord Cockburn: rude, brutal, semblable à un

forgeron, sans lettres, il avait un esprit d'une telle vigueur

d'étreinte et de raisonnement qu'il n'avait pas eu besoin de culture

pour avoir la puissance[507]; James Burnet, lord Monboddo, original,

paradoxal et savant, fameux pour sa connaissance des classiques et sa

théorie sur la descendance de l'homme. Il soutenait, avant l'heure,

que les hommes avaient eu des queues et descendaient du singe. Il

avait publié son ouvrage sur _l'Origine et le Progrès du langage_, où

il soutenait le système de Lucrèce sur l'origine du langage et où il

avait pris pour épigraphe les vers d'Horace qui le résument:

[Note 505: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 137.]

[Note 506: _Edinburgh Review._ Nº 231 January 1883, p. 238.]

[Note 507: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 29.]

Quum prorepserunt primis animalia terris

Mutum et turpe pecus

C'était, disait-il, en miniature l'histoire du genre humain. Il était

en train de publier son travail sur la _Métaphysique Ancienne_. Il

donnait des soupers «attiques[508]» où la table était parsemée et les

flacons enguirlandés de rosés à «la manière des anciens[509].» II

allait presque chaque année à Londres, faisant à cheval toute la route

parce que les chaises de poste étaient des véhicules inconnus des

anciens[510]. Il était le père d'une adorable et angélique créature,

dont la grâce et la douceur étaient admirées de tout Édimbourg et

séduisirent Burns, comme une apparition céleste. Elle devait être

enlevée peu d'années après, et le poète devait écrire sur elle une

élégie chaste et attendrie.

[Note 508: Lord Cockburn, _Memorials_, p. 36.]

[Note 509: _Erskine and his Times_, by Lieut.-Colonel Alex.

Fergusson, p. 281.]

[Note 510: _Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen._]

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 22 / 67 段