de la colline du château, le _Lawn Market_, le marché à étoffes, où
les vendeurs étalaient, aunaient leurs marchandises, sous leurs abris
de toile, comme à une foire de campagne[436]. Voici, de nouveau, notre
vieille connaissance, la prison d'Édimbourg, la Tolbooth. Devant la
porte se promène de long en large un des vieux soldats de la garde
civique d'Édimbourg[437]. C'est un corps de vétérans chargé de la
police de la ville. Leur uniforme est un habit rouge à revers bleus,
un gilet rouge, des culottes rouges, de longues guêtres noires, des
buffleteries blanches et de grands tricornes. La plupart d'entre eux
ont également le nez rouge, car la discipline du corps n'est pas
incompatible avec le whiskey[438]. Leur armement n'est pas moins
remarquable. Ils ont bien des mousquets et des baïonnettes, mais ils
les portent rarement; leur arme favorite est une hache de forme
archaïque, qu'on fabriquait au temps jadis à Lochaber, composée d'un
long manche, d'un fer étroit et long et d'un crochet recourbé en
arrière. La plupart de ces hommes sont des vétérans des régiments de
highlanders, de vieux gaëls, parlant à peine anglais, qui trouvent
ainsi une sorte de retraite. Une hostilité constante existe entre eux
et les gamins de la ville qui leur jouent mille tours[439]. À
l'extrémité de la prison, on voit une plate-forme sur laquelle ont
lieu les exécutions. Un membre très respectable du conseil de la cité,
nommé Brodie, vient de leur apporter un perfectionnement. Au lieu de
la double échelle, toujours un peu pénible à gravir pour le patient,
il a substitué la trappe qui se dérobe sous lui. Dans quelques mois il
sera accusé de vol avec effraction, et condamné à mort. Il inaugurera
sa propre invention. Comme il était un homme aussi calme qu'ingénieux,
il examina lui-même l'appareil, se vit, en souriant, ajuster la corde
autour du cou et, en belle toilette de satin noir, se laissa choir
hors de la vie, la main négligemment passée dans son gilet[440]. En
face de la prison, voici les derniers vestiges de l'ancien poste de la
garde civique, qui avait l'air «d'un long limaçon noir rampant sur la
grande rue[441]». Avec lui a disparu la fameuse jument de bois placée
là par la rude discipline de Cromwell. On y attachait les soldats
coupables d'ivresse, leur mousquet lié à leurs pieds et une coupe à
boire placée sur leur tête[442].
[Note 436: J. Grant. _Old and New Edinburgh_, tome I, chap.
X, p. 94.--Wilson. _Reminiscences_, tom. I, p. 220.]
[Note 437: R. Chambers. _Traditions_, p. 96.]
[Note 438: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 292 et R.
Chambers. _Traditions_, p. 196-200.--Voir sur l'abolition de
ce corps: Walter Scott, _Heart of Midlothian_.]
[Note 439: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 293.]
[Note 440: R. Chambers. _Traditions_, p. 105-107.--James
Grant. _Old and New Edinburgh_, tom. I, p. 115.]
[Note 441: Walter Scott. _Heart of Midlothian._]
[Note 442: James Grant. _Old and New Edinburg_, tome I,
chap. XIV, p. 134.]
Au-dessous de la Tolbooth, en face de St.-Giles, la terrasse est
presque complètement bouchée par une bande de constructions établies
juste au milieu de la rue et qu'on nomme les _Luckenbooths_, ou les
baraques fermées[443]. Elles ne laissent, entre les maisons d'un côté
et St.-Giles de l'autre, que deux passages étroits et obscurs. Encore
celui du côté de St.-Giles s'est-il encombré par surcroît. Contre la
façade, entre les contreforts de la vieille église, dans tous les
coins[444], se sont collées, blotties une nichée de petites échoppes
qu'on a comparées à des nids de martinets[445]. On les appelle les
_Krames_. Tout ce coin est une scène très animée de trafic. C'est là
que sont les merciers, les gantiers, les chapeliers, les marchands de
jouets, les libraires[446]. Tenez justement! la dernière maison des
Luckenbooths, celle qui fait face à la descente de la High Street,
c'est la maison où Allan Ramsay a eu sa boutique de libraire ornée des
deux bustes de Ben Jonson et de Drummond de Hawthowden. Elle est
maintenant occupée par un de ses successeurs nommé William
Creech[447], qui publie presque tous les livres qui paraissent à
Édimbourg. C'est ce petit homme, vif et souriant, très soigné de mise
qui, la tête bien poudrée, en habits noirs, en culottes de satin,
reçoit tous les écrivains[448]. Il racontera plus tard qu'un jeune
paysan est venu, chapeau bas, lui demander si c'était bien là qu'était
établi Allan Ramsay[449]. Et la High Street descend ainsi, hérissée
d'enseignes de chaque côté, car d'un bout à l'autre c'est un véritable
marché, et dans les caves, à l'abri des balcons de bois, jusque sous
les escaliers extérieurs, il y a des vendeurs de mille objets[450].
Ajoutez les auberges et les tavernes, qui sont presque toutes en
sous-sol.
[Note 443: R. Chambers. _Traditions_, p. 109.--Smollett.
_Humphry Clinker._ Matt Bramble, Edinb. July 18.]
[Note 444: R. Chambers. _Traditions_, p. 116-17.]
[Note 445: _Henry Erskine and his Times_, by Lieut-Colonel
Alex. Fergusson, chap. II, p. 109.]
[Note 446: R. Chambers. _Traditions_, p. 109.--Lord
Cockburn, _Memorials_, p. 95.]
[Note 447: Wilson's. _Reminiscences_, tome I, p. 221.]
[Note 448: R. Chambers. _Traditions_, p. 118.]
[Note 449: Allan Cunningham. _Life of Burns._]
[Note 450: Wilson. _Reminiscences_, tom. I, p. 220.--Voir
Walter Scott. _Guy Mannering._]
Et descendant des escaliers des maisons, montant des caves, débouchant
des ruelles, s'engouffrant dans leurs ouvertures sombres, quelle foule
grouillante et pittoresque! Ce sont des servantes, avec leur plaid à
couleurs vives qui courent nu-pieds[451], des mendiants dans leur
vêtement de laine bleue, des juges en robe et en perruque qui, le
petit tricorne à la main, s'en vont à la cour de session[452], des
orfèvres avec leur manteau rouge, leur chapeau à corne et leur
canne[453], des chanteurs de vieilles ballades[454], des joueurs de
cornemuse, des marchandes de poissons de Newhaven qui glapissent leur
poisson, ou des hommes de Gilmerton qui beuglent du charbon ou du
sable jaune[455], des barbiers qui courent à leurs pratiques[455] car
tout ce monde de professeurs, de clergymen et d'hommes de loi veut
être bien rasé. De tous côtés ce sont des _water caddies_ ou porteurs
d'eau qui se querellent autour d'un puits public ou qui, courbés en
avant, retenant par une courroie leurs petits tonneaux jetés sur leur
dos garni d'une plaque de cuir noir[456], s'en vont porter jusqu'aux
plus hauts étages la provision du jour[457]. Ces _water caddies_ sont
en même temps les commissionnaires de la ville. Quand un étranger
arrive, on lui adjoint un water caddie qui le conduit partout. Ils
courent, portent les lettres. Ce sont de crapuleux coquins, mais ils
sont très intelligents et en même temps très honnêtes pour leur
métier. Ils connaissent les dessus et les dessous de la société
d'Édimbourg[458]. «Ces gaillards, bien que déguenillés d'apparence et
grossièrement familiers de façons, sont merveilleusement malins et si
connus pour leur fidélité qu'il n'y a pas d'exemple qu'un caddie ait
trahi la confiance. Telle est leur intelligence qu'ils connaissent non
seulement toutes les personnes de la ville, mais encore chaque
étranger quand il est de vingt-quatre heures dans Édimbourg. Aucune
affaire même la plus cachée n'échappe à leur regard. Ils sont
particulièrement fameux pour leur dextérité à exécuter une des
fonctions de Mercure[459]». Ils sont une des curiosités et une des
ressources de la ville. Ajoutez à cela quelque berger, en béret bleu
et en plaid gris, qui traverse la ville, ou quelque conducteur de
troupeau, en kilt, c'est-à-dire en jupon, armé jusqu'aux dents comme
c'était l'habitude[460]. Que de choses nouvelles à voir, que de scènes
amusantes, comiques ou humaines dans cette foule qui va, qui vient, se
bouscule, se renouvelle sans cesse! Dans aucune ville d'Angleterre
elle n'est aussi compacte et aussi mélangée.
[Note 451: Voir les curieuses _Letters of Theophrastus_,
données en appendice à la suite de l'Histoire d'Edinburgh de
Hugo Arnot. Lettres I et III, p. 512 et 522.]
[Note 452: R. Chambers. _Traditions_, p. 110.]
[Note 453: R. Chambers. _Traditions_, p. 124.]
[Note 454: _Theophrastus' Letters._ Lettre III, p. 523.]
[Note 455: R. Chambers. _Traditions_, p. 14.]
[Note 456: Lord Cockburn. _Memorials_, p. 305.]
[Note 457: Smollett. _Humphry Clinker._ Matt. Bramble, July
18.]
[Note 458: Voir sur ces Caddies: R. Chambers. _Traditions_,
p. 192-94.]
[Note 459: Smollett. _Humphry Clinker._ J. Melford, Aug. 8.]
[Note 460: _Old and New Edinburgh_, tom. I, p. 155.]
Aux différentes heures de la journée, il se produit dans cette foule
des mouvements, des courants qui en modifient les aspects. Que de
phases différentes depuis le moment où, selon les vers de Fergusson,
Le matin avec de jolis sourires pourprés,
Embrasse le coq aérien de St.-Giles[461].
[Note 461: Fergusson. _Auld Reekie._]
Ce sont d'abord les allées et venues du matin, les courses et les
causeries des servantes. Vers midi, on voit les hommes d'affaires et
de loi sortir de la Parliament House et se diriger par groupes vers
les tavernes pour y prendre leur _méridien_. C'est généralement un
verre d'eau-de-vie et une grappe de raisins secs qu'on demande sous la
forme métaphorique «un coq froid et une plume[462]». De une heure à
deux, tout le monde se réunit, dans le High Street, à l'endroit où
était autrefois la croix d'Édimbourg[463]. On y bavarde; on y apporte
et on y colporte les nouvelles de la ville; l'homme d'affaires y cause
d'intérêts; l'homme de loi y rencontre ses clients; le beau, en gilet
d'écarlate, en manteau et en cravate de dentelle, souliers à boucles,
perruque à bourse et tricorne, y vient étaler sa toilette[464]. Il
attend le moment d'aller à l'Assemblée. On se presse au milieu de la
rue, bien qu'à deux pas le _Parliament close_, une place avec sa belle
statue équestre de Charles II, reste déserte. «La compagnie ainsi
rassemblée est régalée d'airs variés, joués sur un carillon placé dans
un clocher voisin. Comme ces cloches sont bien accordées et que le
musicien, qui reçoit un salaire de la ville, en joue assez bien, ce
divertissement est réellement agréable et très nouveau pour les
oreilles d'un étranger[465]». C'est du clocher de St.-Giles que ce
carillon tombe sur toutes ces conversations.
[Note 462: R. Chambers. _Traditions_, p. 163.]
[Note 463: Smollett. _Humphry Clinker_, Matt. Bramble, July
18.]
[Note 464: Wilson. _Reminiscences_, tom. I, p. 227-28.]
[Note 465: Smollett. _Humphry Clinker._ Matt. Bramble, July
18.]
Dans l'après-midi, les dames font leur apparition dans leurs toilettes
claires, pompeuses et compliquées, avec leurs longs corsages en
pointe, leurs hautes coiffures et leurs vastes jupes de soie de
France, brochée de fleurs de couleur ou ramagée d'or et d'argent[466].
Celles qui vont à pied portent sur leur bras la traîne de leurs
robes[467], car les rues d'Édimbourg ne sont pas faites pour être
balayées avec de la soie. Beaucoup passent dans des chaises à porteurs
tenues par des laquais en livrée ou par des porteurs qui viennent tous
des Hautes-Terres. C'est, avec la garde civique, le monopole des
Gaëls[468]. Quelques grandes dames même vont en carrosse, bien que ce
soit maintenant un problème pour les archéologues que de savoir
comment une voiture passait dans ces ruelles. D'ailleurs les distances
sont si courtes, qu'on pourrait renouveler la plaisanterie qu'on
faisait sur la comtesse de Galway, quand elle allait en voiture pour
rendre visite à lady Minto: «Quand mylady montait dans son carrosse,
les nez de ses chevaux étaient déjà à la porte de lady Minto[469]». À
cette heure-ci, les dames vont faire des visites ou prendre le thé
chez leurs amies.
[Note 466: R. Chambers. _Traditions_, p. 218. _Female
Dresses of Last Century_, passim.]
[Note 467: _Id._, p. 219.]
[Note 468: R. Chambers. _Traditions_, p. 194.]
[Note 469: Wilson. Reminiscences, tom. I, p. 22.]
Un peu plus tard, elles vont à l'Assemblée. C'est une salle de danse
que rendent nécessaire l'exiguïté des logements et la difficulté de
faire danser chez soi[470]. Plusieurs fois par semaine, la meilleure
société s'y réunit, sous la surveillance d'une vieille dame très
respectable, très rigide, qui remplit les fonctions de maîtresse des
cérémonies. Un cérémonial très strict règle en effet les moindres
rapports des danseurs et des danseuses. Les couples n'ont pas le droit
de se choisir: on met les éventails de toutes les dames dans le
tricorne d'un gentilhomme, on tire au sort et chaque cavalier est pour
la saison le partenaire de la dame dont il a pris l'éventail. Les
places sont désignées par la dame directrice, qui siège à une
extrémité de la salle sur un trône[471]. Cette discipline fait d'un
plaisir quelque chose de compassé et de contraint, plus près de la
mélancolie que de la gaîté. Un jour le pauvre Olivier Goldsmith, qui
était alors étudiant en médecine à Édimbourg, avait voulu s'y
présenter. Avec son goût d'Irlandais et de grand enfant pour les
couleurs vives, il s'était fait bien resplendissant dans un costume
«de satin bleu de ciel, de riche velours de Gênes noir et de drap
nuance de clairet.» Il semble même que la note du tailleur n'ait pas
été payée. Tout gauche dans ses beaux habits, il était allé à
l'Assemblée, pensant y faire florès. Hélas! c'était un triste
spectacle. D'un côté, les dames solitairement assises; à l'autre bout,
leurs partenaires pensifs. «Mais pas plus de rapport entre les sexes
qu'entre deux nations en guerre; les dames à la vérité peuvent lancer
des regards, et les gentlemen pousser des soupirs; mais un embargo est
mis sur tout autre commerce plus rapproché.» Les couples désignés
dansent «avec une formalité qui ressemble à du découragement». Aussi
ils dansent beaucoup et ne se disent rien. Le bon Olivier n'y tint
pas, il risqua une observation. «Je dis à un gentleman écossais qu'un
si profond silence ressemblait à l'ancienne procession des matrones
romaines en l'honneur de Cérès; et le gentleman écossais me répondit
pour ma peine, (et ma foi! je crois qu'il avait raison) que j'étais un
pédant.» Le pauvre Olivier sortit le coeur gros, un peu triste, se
sentant un peu ridicule dans ses habits clairs, avec cette phrase
indiciblement mélancolique où est toute son âme: «Un homme laid et
pauvre est sa propre compagnie et cette compagnie-là, le monde me la
laisse goûter en abondance[472].» Avec plus de gaucherie et de
naïveté, il y avait là un peu de l'envie que ce luxe devait inspirer à
ce jeune paysan qui le regardait passer.
[Note 470: Hugo Arnot. _History of Edinburgh_, p. 298.]
[Note 471: Voir pour les règlements de ces réunions: Hugo
Arnot. _History of Edinburgh_, p. 292.--Chambers.
_Traditions_, p. 52.--Wilson. _Reminiscences_, tom. I, p. 62
et suivantes.--_Erskine and His Times_, p. 112-13,--et
surtout l'amusante description de lord Cockburn, dans ses
_Memorials_, p. 26.]
[Note 472: Voir Forster. _Life of Goldsmith._]
Le soir arrive. L'obscurité sort des étroites ruelles où elle s'est
réfugiée pendant le jour et envahit graduellement la ville. La grande
rue fait pour s'éclairer une tentative vaine; car s'il y a plus de
réverbères qu'il y a vingt ans, il n'y a pas plus d'huile[473]. Les
citoyens les plus graves, marchands, juges, avocats, professeurs, s'en
vont vers les tavernes ou les clubs, qui font partie de la vie
sociale. Des caves, où l'on sert des huîtres et de la bière noire et
qu'on appelle _oyster cellars_, s'échappe un peu de lumière et un
bruit de musique; car on y danse. «La plupart des _oyster cellars_ ont
une sorte de longue pièce, où une société pas trop nombreuse peut
goûter l'exercice d'une danse campagnarde, au son d'un violon, d'une
harpe ou d'une cornemuse[474].» Il y a vingt ans, la bonne société
n'osait fréquenter ces endroits de louche réputation[475]. Depuis
quelque temps cela est devenu à la mode, grâce à cette charmante et
folle duchesse de Gordon, dont l'entrain et la hardiesse scandalisent
et dont la grâce séduit la ville. Les dames de la haute société
d'Édimbourg y viennent maintenant[476]. Aussi la rue est-elle animée.
Des _caddies_ passent avec leurs lanternes en papier[477], des chaises
à porteurs précédées de valets qui portent une torche, et escortées de
gentilhommes, l'épée dans une main et le chapeau dans l'autre,
conformément à la politesse des temps[478]. Et les coins de ruelle ne
sont pas non plus sans ces apparitions nocturnes de plaisir et de vice
des grandes villes, faites pour surprendre et troubler un garçon de
campagne.
[Note 473: _Theophrastus' Letters._ Lettre III.]
[Note 474: Hugo Arnot. _History of Edinburgh_, Book III,
chap. II, p. 271.]
[Note 475: _Theophrastus' Letters._ Letter I--et Hugo Arnot,
p. 272.]
[Note 476: R. Chambers. _Traditions_, p. 160.]
[Note 477: Smollett. _Humphry Clinker._ J. Melford, Aug. 8.]
[Note 478: _Henry Erskine and His Times_ by Lieut.-Colonel
Fergusson, p. 118.]
Près d'un réverbère, avec son visage triste,
Ses yeux alourdis, sa grimace aigre,
Se tient une femme qui eût pu connaître longtemps la beauté.
La Prostitution est son métier, le vice son but;
Voyez maintenant où elle gagne son pain,
Fredonnant des chansons vicieuses pour attirer
Les suivants de la cruelle dissipation[479].
[Note 479: Fergusson. _Auld Reekie._--Voir, sur
l'augmentation de la prostitution à Édimbourg à cette
époque, la lettre II de _Theophrastus_.]
Voici dix heures! Le tambour de la garde civique fait entendre le
roulement du couvre-feu[480]. C'est comme un signal. Toutes les
fenêtres s'ouvrent et les habitants se livrent à une opération dont
les résultats, selon l'expression de Smollett «offensent les yeux
aussi bien que les autres organes de ceux que l'habitude n'a pas
endurcis contre toute délicatesse de sentiment[481]». On n'entend
plus, dans la nuit, que l'exclamation française poussée par quelque
citoyen attardé qui regagne son domicile: «Gardez l'eau!» Hélas!
souvent trop tard! Selon le mot de Walter Scott, c'est plus souvent
l'élégie que l'avertissement du passant surpris[482]. C'est l'heure
pénible et dangereuse d'Édimbourg sur laquelle le Dr Johnson a déjà
passé son verdict, dans son langage solennel, en disant que mainte
perruque «en a été humidifiée jusqu'à la flaccidité[483]».
[Note 480: R. Chambers. _Traditions_, p. 164.]
[Note 481: Smollett. _Humphry Clinker_, Matt Bramble, July
8.]
[Note 482: Walter Scott. _General Account of Edinburgh_,
dans les _Provincial Antiquities of Scotland_.]
[Note 483: _Henry Erskine and His Times_, p. 111.]
Puis la tranquillité se fait: On n'entend plus que les pas des gens
qui reviennent du club, ou les paroles de quelque ivrogne qui s'en va
en trébuchant et qui peut-être est un juge, ou un avocat, car
l'ivresse est fréquente chez tous. La ville retombe dans son silence;
dans la nuit, les grandes maisons se dressent dans le ciel froid de
novembre; et, avec la disparition de tout bruit, revient dans
l'étranger isolé un sentiment de tristesse et d'abandon[484].
[Note 484: _To John Ballantine_, 13th Dec 1786.]
I.
L'HIVER DE 1786-87.
BURNS DANS LA SOCIÉTÉ D'ÉDIMBOURG. -- LE TRIOMPHE. -- LE DÉSACCORD. --
LES TAVERNES D'ÉDIMBOURG.
Au bout de quelques jours, Burns commença à se rappeler dans quel
dessein il était venu à Édimbourg. Il n'avait pas de lettres de
recommandation, mais il connaissait, pour lui avoir été présenté en
Ayrshire, M. Dalrymple d'Orangefield, homme généreux, au coeur chaud,
ami de Ballantine d'Ayr. Il alla le voir et Dalrymple entreprit
aussitôt de le protéger. «J'ai rencontré dans M. Dalrymple
d'Orangefield ce que Salomon appelle avec emphase «un ami qui
s'attache plus fort qu'un frère[485]». M. Dalrymple le présenta à deux
hommes de première situation, et les mieux faits pour lui faire
ouvrir toutes les portes, l'un de la noblesse, l'autre de la société
littéraire d'Édimbourg. Le premier était le comte de Glencairn, auquel
Burns voua un véritable culte qui ne se démentit jamais. C'était un
homme dont la beauté physique était l'expression d'un caractère sans
reproche. «Le noble comte de Glencairn m'a pris par la main
aujourd'hui et s'est intéressé en ma faveur, avec une bonté digne de
l'être bienfaisant dont il porte si noblement l'image. Il est une plus
forte preuve de l'immortalité de l'âme que toutes celles que la
philosophie a jamais proposées; une âme comme la sienne ne peut
mourir[486]». Ailleurs il l'appelle «un homme dont je me rappellerai
les vertus et la bonté fraternelle envers moi, au delà de tous les
temps[487]». L'autre protecteur était le fameux avocat Henry Erskine,
le doyen de la faculté des avocats, d'une éloquence incomparable, d'un
charme social, d'une sûreté de commerce, qui le faisaient aimer et
respecter partout. Ces deux connaissances furent vite faites et leur
effet fut très rapide, car le 7 Décembre, dix jours seulement après
son arrivée à Édimbourg, le poète pouvait écrire:
[Note 485: _To Gavin Hamilton_, Dec 7th 1786.]
[Note 486: _To James Dalrymple_, 30th Nov. 1786.]
[Note 487: _To John Ballantine_, 13th Dec. 1786.]
En ce qui concerne mes propres affaires, je suis en bon chemin de
devenir aussi éminent que Thomas à Kempis ou John Bunyan, et vous
pouvez dorénavant vous attendre à voir mon jour de naissance
inséré, parmi les événements merveilleux, dans l'Almanach du
Pauvre Robin ou l'Almanach d'Aberdeen, à côté du Lundi noir et de
la bataille de Bothwell-Bridge. My Lord Glencairn et le Doyen de
la Faculté Mr H. Erskine m'ont pris sous leur aile et, selon
toute probabilité, je serai bientôt le dixième homme de bien et
le huitième sage du monde[488].
[Note 488: _To Gavin Hamilton_, Dec. 7th 1786.]
À ces deux protections, il faut ajouter celle de Dugald Stewart, qui
le présenta à Mackenzie, à l'auteur de _l'Homme de Sentiment_, à celui
que Burns révérait et admirait depuis si longtemps, qui avait été un
des maîtres et un des consolateurs de sa jeunesse. Ce fut un coup de
bonheur pour le poète. Mackenzie continua l'heureuse influence qu'il
avait eue sur sa vie. Dans le nº 97 du _Lounger_, qui ne devait plus
avoir que quatre numéros, parut un article qui fut un événement. Il
était digne de celui qui en était l'auteur et de celui qui en était
l'objet. Il y avait, de la part de cet écrivain si laborieux et si
correct, une très claire et très large intelligence littéraire et
psychologique du génie et du caractère de Burns. Cette double
appréciation était exprimée en termes parfaits de justesse et
d'accent, à ce point que, non seulement cet article donnait du premier
coup la note exacte et entière sur la valeur du poète, mais que, après
cent ans, il reste une des meilleures choses qu'on ait écrites sur
lui; c'est une longévité rare pour une page de critique. Voici
d'ailleurs, dans ses parties essentielles, l'article que les habitants
d'Édimbourg se passaient et commentaient le 9 Décembre 1796, moins de
quinze jours après l'arrivée de Burns.
Pour les personnes sensibles et capables de comprendre, il y a
quelque chose de merveilleusement agréable dans la contemplation
du génie, de cette portée transcendante d'esprit qui distingue
certains hommes. Dans la vue de talents tout à fait supérieurs,
comme dans celle des grands et étonnants objets de la nature, il
y a une sublimité qui remplit l'âme d'admiration et d'aise, qui
la dilate, pour ainsi parler, au delà de ses limites ordinaires,
et qui, revêtant notre nature d'une puissance extraordinaire et
d'extraordinaires honneurs, intéresse notre curiosité et flatte
notre orgueil.... Dans la découverte de talents généralement
inconnus, nous sommes souvent disposés à céder à une partialité
excessive, comme dans toutes les découvertes que nous faisons; et
c'est à quoi nous devons tant d'exemples de peintres et de poètes
qui, retirés de situations obscures par les éloges extravagants
de leurs introducteurs, sont cependant bientôt retombés dans leur
première obscurité; dont le mérite, bien que peut-être un peu
négligé, n'a pas semblé avoir été tellement déprécié par le monde
et n'a pas pu soutenir, par son excellence intrinsèque, la place
supérieure que l'enthousiasme de ses patrons aurait voulu lui
assigner.