flancs de la Grande-Rue, avec les noms historiques des Dundas, des
Beaton, des Kennedy, des Grant, des Lockhart, des Lovat, des Leven,
de tant d'autres, la mémoire des temps passés sort des pierres: les
luttes religieuses, les rivalités seigneuriales, les querelles et les
vengeances des familles, les coups de force, les meurtres, les
enlèvements, les séditions, les passages d'armées, depuis les ans où
les Édouard anglais montaient vers le château avec leurs lourds
chevaliers jusqu'au moment récent où le prétendant Charles-Édouard
entra dans la ville à la tête de ses sauvages highlanders et où le duc
de Cumberland y passa avec ses dragons. Ces derniers faits sont, en
1786, un souvenir tout poignant: maints témoins, maints acteurs de ces
scènes vivent encore. «Dans la vieille ville, dit un historien
d'Édimbourg, il n'y a pas une rue où le sang n'ait été répandu à
mainte reprise, soit par suite de guerre ou de tumultes locaux; car
c'est l'Édimbourg des jours où l'épée n'était jamais dans le fourreau
et où régler une querelle _à la mode d'Édimbourg_ était un proverbe
européen[399]».
[Note 399: James Grant. _Old and New Edinburg_, tome 1, p.
4.]
Lorsque, après ce long pèlerinage, on arrive enfin au bas de la
colline, apparaissent tout à coup les ruines de la chapelle de
Holyrood et la masse quadrangulaire du palais. Ici les images sont
encore plus nombreuses et les souvenirs plus saisissants; surtout on y
suit presque entière la destinée de cette fatale famille des Stuarts
«une des plus tragiques de l'histoire[400].» Ces grandes baies vides,
où entre la campagne, ces voûtes rompues où pendent des ronces, sont
tout ce qui demeure de la puissante abbaye que David I avait fondée, à
l'endroit où une croix miraculeuse l'avait sauvé d'un grand cerf blanc
rendu furieux par une blessure. C'est là que Jacques II fut couronné
et enterré; c'est là que Jacques III épousa la princesse Marguerite,
fille de Christian I roi de Danemark, quand elle était âgée de treize
ans; c'est la que, en 1503, Jacques IV épousa la princesse Marguerite,
soeur de Henri VIII d'Angleterre[401]. Quelle dynastie que celle de
ces Jacques! «Des cinq rois qui étaient montés sur le trône avant
Marie Stuart, deux avaient péri assassinés, Jacques I et Jacques III;
deux étaient morts en combattant, Jacques II et Jacques IV; elle
dernier, Jacques V, avait expiré de désespoir en se voyant délaissé
par sa noblesse et vaincu au moment où il se croyait triomphant[402]».
Ce dernier était le père de Marie Stuart dont la fin fut plus
douloureuse encore. Presque tous ont passé sous ces voûtes jadis si
belles. Cette chapelle était la plus belle fleur dont l'art religieux
du moyen-âge eût orné Édimbourg. Les invasions anglaises la
détruisirent en 1543 et 1547; la négligence de la Réforme, la
destruction incessante du temps l'ont mise en cet état. Son dallage de
tombes est encore ce qui a été le plus épargné.
[Note 400: Mignet. _Marie Stuart_, tom. II, p. 416.]
[Note 401: _The Abbey and Palace of Holyrood_, by D.
Anderson, Keeper of the Chapel Royal.]
[Note 402: Mignet, _Marie Stuart_, tome I, chap. I, p. 22.]
Et tout à côté, le fameux château de Holyrood, le théâtre de tant de
mariages royaux, de masques, de tournois, de fêtes, de funérailles et
de forfaits. C'est là qu'a débarqué la perle de sa race, Marie Stuart,
quand elle descendit, l'âme navrée, de la galère qui l'amenait du pays
de France. C'est là qu'elle vécut trois ans, portant «son grand deuil
blanc avec lequel il faisait très beau la voir, car la blancheur de
son visage contendait avec la blancheur de son voile à qui
l'emporterait, et la neige de son blanc visage effaçait l'autre[403].»
C'est là qu'elle commença à régner sagement, tandis que cependant on
pouvait sentir que la reine était incapable d'empêcher la femme
d'exercer son charme sur les hommes qui l'entouraient. C'est là que,
dans un emportement de passion sensuelle[404], elle épousa Darnley. Ce
fut l'origine de ses malheurs. Voilà la tourelle, où le 9 mars 1566,
tandis qu'elle soupait avec Rizzio, la tapisserie, qui représentait la
chute de Phaéton, l'ambitieux imprudent[405], se soulevant tout à
coup, laissa voir la tête hagarde et féroce de Ruthven le chef des
conjurés; c'est dans cette salle que Rizzio tomba frappé du premier
coup de dague, tandis que ses mains s'accrochaient aux jupes de la
reine et qu'il criait: «Giustizia! sauve ma vie, madame, sauve ma
vie»; et là aussi est dans le parquet la tache de sang qui en fit
couler tant d'autre. Car à partir de cette horrible scène, le coeur de
Marie Stuart ne souhaita plus que la vengeance[406]. Et le souvenir de
l'enchanteresse qui trouble et séduit l'histoire entraîne la pensée.
Autour de l'image de la plus étrange charmeuse qui, avec Cléopâtre et
Brunehaut, ait occupé un trône, surgissent les figures de Darnley, de
Ruthven, de Morton, de Bothwell, ces vies excessives en amour et en
haine, fougueusement animales, où les convoitises et les colères se
précipitaient sur leurs objets, destinées somptueuses et sanglantes,
toutes, toutes, sanglantes. Et derrière cette tragédie de Holyrood, on
ne peut s'empêcher d'entrevoir l'assassinat de Craigmillar,
l'emprisonnement du lac de Lochleven et la scène funèbre et sublime de
Fotheringay[407].
[Note 403: Brantôme. _Vie des Dames Illustres. Marie Stuart,
Reyne d'Écosse._]
[Note 404: Mignet. _Marie Stuart_, tome I, chap. III, p.
161.--Hill Burton, tome IV, chap. XLIII, p. 105.]
[Note 405: _Old and New Edinburgh_, tome II, chap. X, p.
66.]
[Note 406: Mignet. _Marie Stuart_, chap. IV à la fin.--Hill
Burton, tome IV, chap. XLIII, p. 145 et suivantes.]
[Note 407: Voir l'admirable et poignant récit de cette
scène, par Mignet. _Marie Stuart_, chap. X.]
Dominés par celui d'entre eux qui a été au coeur de l'humanité, tous
ces drames s'emparent de l'esprit et l'émeuvent jusqu'à le rendre
visionnaire. Si, poursuivant un peu plus avant, on gravit les
premières pentes du siège d'Arthur jusqu'aux décombres de la chapelle
de St.-Antoine, on aperçoit, dans ses fumées et ses vapeurs, la
puissante cité, sous son habituel dais d'un rouge sombre. Il semble
que ce sont tous ces souvenirs tragiques qui montent de toutes parts.
Parfois il arrive que le belvédère de St.-Giles dépasse seul ce nuage
et le spectacle est saisissant: on dirait une couronne gigantesque
tombée dans du sang, et apparue dans le ciel comme le symbole de cette
race royale dont la mémoire plane sur cette cité. On ressent alors une
profonde émotion historique; on comprend le respect et l'enthousiasme
avec lequel les Écossais contemplent leur ancienne capitale dans sa
robe de majestueuse tristesse.
* * * * *
Il est inutile d'insister sur ce fait qu'un homme du XVIIIe siècle, à
plus forte raison Burns, ne pouvait parcourir une ville comme
Édimbourg, avec le sentiment pittoresque et précis des événements
passés que possède à présent l'esprit de l'humanité. Le mouvement
romantique et historique, qui d'ailleurs allait partir d'Édimbourg
même, n'était pas encore né; l'homme de génie qui devait faire
revivre, et, comme un grand restaurateur, nettoyer et raviver tous les
tableaux d'autrefois, commençait seulement à les contempler et à les
aimer. Cependant un certain intérêt s'était déjà éveillé pour les
choses d'Écosse. Il y avait vingt-cinq ans qu'avait éclaté un des
grands succès littéraires du XVIIIe siècle, _l'Histoire d'Écosse_ de
Robertson. L'oeuvre de Hume avait paru et mis en relief les faces
écossaises de l'histoire britannique[408]. On voit, par les récits de
Pennant, de Newte et d'autres, que les stations historiques, que les
voyageurs d'aujourd'hui ne manquent pas de faire, étaient faites
également par les voyageurs d'alors[409]. Lorsque le Dr Johnson avait
passé par Édimbourg en 1773, Boswell l'avait conduit voir les endroits
célèbres de la ville. «Nous sortîmes afin que le Dr Johnson pût voir
quelques-unes des choses que nous avons à montrer à Édimbourg»; et
Robertson «harangua le Dr Johnson sur les lieux qui se rapportent aux
scènes de sa célèbre histoire d'Écosse». Pour les Écossais proprement
dits, une visite d'Édimbourg était alors une occasion de douleur et de
regrets. Beaucoup d'entre eux n'avaient pas encore pris leur parti de
l'Union, après un siècle. «Je commençai à me laisser aller à mes vieux
sentiments écossais, dit Boswell en racontant qu'il conduisit Johnson
voir le palais du Parlement, et j'exprimai un ardent regret que, par
notre union avec l'Angleterre, nous eussions cessé d'exister, que
notre royaume indépendant fût perdu». Il est vrai que cela lui attira
un bon coup de boutoir de Johnson, qu'il accueillit avec
reconnaissance et qu'il enregistra avec vénération[410]. On ramènera
probablement à ses vraies proportions l'effet qu'Édimbourg produisait
sur un voyageur du XVIIIe siècle, en se disant que les gens de cette
époque ne percevaient pas la couleur des événements, mais qu'ils en
sentaient le côté humain, auquel ils donnaient un tour oratoire et
général. Ces choses n'étaient pas pour eux sujets à descriptions et à
tableaux, mais à apostrophes et à éloquence.
[Note 408: L'histoire de Robertson est de 1759, une seconde
édition avec additions et corrections allait paraître en
1787; celle de Hume parut pendant les années 1754, 56, 59 et
61.]
[Note 409: Pennant. _First Tour in Scotland. Performed in
the year 1769.--Tour Through different parts of England
Scotland and Wales. Performed in 1778_, by Richard Joseph
Sulivan.--_Tour in England and Scotland performed in 1785_,
by Thomas Newte.]
[Note 410: Boswell. _Journal of a Tour to the Hebrides_,
Monday August 16.]
* * * * *
Il n'est pas impossible, ce semble, de comprendre maintenant et de
distinguer les sentiments qui se succédèrent en Burns, pendant ses
premières courses à travers Édimbourg. Il fut d'abord frappé
d'étonnement, devant cette ville qui surprend les voyageurs les plus
exercés. Il se sentit un peu interdit et dépaysé, comme il arrive
lorsque le sentiment des lieux récemment quittés persiste confusément
en nous et que nous ne sommes pas encore tout entiers à ceux que nous
voyons.
Edina! ville favorite de l'Écosse!
Salut à tes palais et à tes tours,
Où jadis, aux pieds d'un monarque,
Siégeaient les pouvoirs souverains de la Législation!
Moi qui naguère contemplais les fleurs follement éparses,
En errant sur les rives de l'Ayr,
Et chantais, solitaire, les heures paresseuses,
Je m'abrite dans ton ombre honorée[411].
[Note 411: _Address to Edinburgh._]
Pourtant son esprit ne tarda pas à se frayer son chemin dans cet
étonnement et à discerner avec clarté les traits principaux. Son
_Adresse à Édimbourg_ et certains passages d'autres pièces peuvent
servir à reconstituer ses impressions. Tout le côté théologique,
puritain, le côté de la Réforme proprement dite, qui passionne les
esprits d'aujourd'hui, le laissa indifférent. Les souvenirs religieux
n'étaient pas pour lui plaire. John Knox ne lui a guère inspiré qu'une
rime burlesque dans une pièce anti-cléricale:
Orthodoxes, orthodoxes
Qui croyez à John Knox[412];
[Note 412: _The Kirk's Alarm._]
et quant à l'autre souvenir de St.-Giles, il en fit encore un pire
usage: il donna le nom de Jenny Geddes à une jument, un peu rosse,
qu'il eut plus tard. Au contraire, il fut fortement frappé de
l'apparence militaire d'Édimbourg; la strophe sur le château domine
toute la pièce adressée à la ville; elle en est de beaucoup la plus
robuste. Parmi les descriptions des poètes qui ont été inspirées par
la vieille forteresse, il n'y en a aucune ni dans Walter Scott, ni
dans Hogg, ni dans Aytoun, qui approche de celle-ci, pour je ne sais
quel hérissement menaçant de contreforts et de bastions.
Là guettant de haut les moindres alarmes,
Ton âpre, rude forteresse brille au loin,
Comme un hardi vétéran, blanchi dans les armes,
Et marqué, déchiré de mainte cicatrice.
Les murs lourds, aux barres massives,
Farouches, debout sur le roc abrupt,
Ont souvent soutenu les assauts de la guerre
Et souvent repoussé le choc de l'agresseur[413].
Mais sa véritable émotion fut en arrivant devant Holy-Rood. Son
patriotisme un peu attardé et populaire, l'espèce de fierté qu'il
prenait à croire que ses ancêtres avaient combattu dans la Rébellion
de 1745, la pitié qu'inspire la fortune des Stuarts, lui soulevèrent
le coeur d'enthousiasme:
Avec des pensées frappées de terreur, des larmes de pitié,
Je contemple ce noble, majestueux palais,
Où, en d'autres temps, les rois de l'Écosse,
Héros fameux! avaient leur royale demeure;
Hélas! Combien changés les temps futurs!
Leur nom royal tombé dans la poussière!
Leur race infortunée errante, sombre, exilée!
Bien qu'une loi rigide crie: «Cela était juste!»
Farouchement mon coeur bat de voir vos traces,
Vous dont les ancêtres, au temps jadis,
À travers les rangs ennemis et les brèches croulantes,
Portèrent le lion sanglant de la vieille Écosse:
Et moi-même qui chante en accents rustiques,
Peut-être mes aïeux ont quitté leur chaumière
Et affronté le rude rugissement et le visage affreux du Danger,
Suivant hardiment par où vos pères menaient[413].
[Note 413: _Address to Edinburgh._]
Mais, ce ne fut pas tout ce qu'il ressentit. Autour de Holyrood, il
rencontra l'ombre de Marie Stuart; elle y erre et tend sa main à
baiser aux poètes, cette main qui était à elle seule une séduction,
cette «longue, grêle et délicate main[414]», qui rendit Brantôme
poète, lorsqu'il parlait de «cette belle main blanche et de ces beaux
doigts si bien façonnés qu'ils ne devaient rien à ceux de
l'Aurore[415]». Burns la baisa et fut séduit. Il devint, à partir de
ce moment, un des partisans de l'irrésistible reine. Il prit tout
naturellement parti pour elle; la considéra comme injustement
persécutée: «Vu la chambre où la belle offensée Marie, reine
d'Écosse, naquit[416].» «Je vous envoie, madame, un hommage poétique
que j'ai récemment offert à la mémoire de notre aimable reine
écossaise, grandement offensée[417]». Il s'adressait à Tytler qui
avait publié sa défense de Marie Stuart: «Vénéré défenseur de la belle
Stuart[418]». Elle devint une des apparitions favorites de sa pensée.
Il fut peut-être le premier à voir dans cette existence le sujet d'un
drame, qu'il concevait avec son décor et ses ressorts historiques.
[Note 414: Ronsard. _Regret, à Marie Stuart._]
[Note 415: Brantôme. _Marie Stuart._]
[Note 416: _Journal of the Highland Tour_, 25th Aug 1787.]
[Note 417: _To Lady Winifred Maxwell Constable_, April
1791.]
[Note 418: _To William Patrick Fraser._]
Ô la scène d'un Shakspeare ou d'un Otway
Pour représenter l'adorable, l'infortunée reine écossaise!
Vaine fut toute la toute puissance de ses charmes féminins,
Contre les armes de l'aveugle, impitoyable, folle rébellion.
Elle tomba, mais tomba avec une âme vraiment romaine,
Pour assouvir la vengeance d'une femme rivale,
Une femme--bien que la phrase puisse sembler grossière,
Aussi habile et cruelle que Satan[419].
[Note 419: _Prologue, for Mr Sutherland's Benefit Night._]
Plus tard, il écrivit sur Marie Stuart une élégie dont il disait:
«Est-ce que l'histoire de notre Mary Reine d'Écosse a un effet
particulier sur les sentiments des poètes ou est-ce que j'ai dans la
ballade que je vous envoie réussi au-delà de mon ordinaire succès
poétique, je ne sais, mais elle m'a plu au-delà des efforts de ma muse
depuis assez longtemps[420]». Et en effet, il ne semble pas que les
poètes aient jamais écrit, sur la pauvre reine captive, quelque chose
de plus touchant et de plus simple. C'est un pendant aux vers que
«restée veuve au beau avril de ses plus beaux ans», elle composa sur
elle-même, à ces regrets qu'elle «allait, jettant et chantant
piteusement[421]».
[Note 420: _To Mrs Graham of Fintry._ February 1791.]
[Note 421: Brantôme. _Marie Stuart._]
Pour mon mal estranger
Je ne m'arreste en place;
Mais j'ay eu beau changer,
Si ma douleur n'efface,
Car mon pis et mon mieux
Sont les plus déserts lieux;
Si en quelque séjour,
Soit en bois ou en prée,
Soit sur l'aube du jour,
Ou soit sur la vesprée,
Sans cesse mon coeur sent
Le regret d'un absent[421].
Les strophes que Burns prête à Marie Stuart, à l'autre extrémité de sa
vie et dans ses derniers chagrins, égalent celles-ci par la naïveté
plaintive, et les dépassent par la couleur et l'accent. On dirait une
ancienne ballade pour la force et le naturel du sentiment:
À présent la nature suspend son manteau vert
À tous les arbres en fleurs,
Et étend ses draps de pâquerettes blanches
Sur les pelouses herbeuses;
À présent Phoebus égaie les ruisseaux de cristal
Et réjouit les cieux d'azur;
Mais rien ne peut réjouir l'infortunée
Qui gît en étroite captivité.
En ce moment, les alouettes éveillent le gai matin,
En l'air, sur leurs ailes mouillées de rosée;
Le merle, à midi, dans son bosquet,
Fait retentir les échos du bois;
Le mauvis sauvage, de sa note répétée,
Chante et endort le jour fatigué;
Dans l'amour, dans la liberté, ils se réjouissent,
Ils n'ont ni chagrins, ni entraves.
En ce moment, le lis fleurit près les rives,
La primevère au pied des talus,
L'aubépine bourgeonne dans le vallon,
Et le prunellier est blanc comme le lait;
Le plus pauvre paysan dans la douce Écosse
Peut errer parmi ces douceurs,
Mais moi, la reine de toute l'Écosse,
Je suis tenue en une prison puissante.
Je fus la reine de la belle France,
Où j'ai été heureuse;
Toute légère je me levais le matin,
Aussi joyeuse me couchais-je le soir:
Et je suis la souveraine de l'Écosse,
Et il s'y compte maint traître;
Et ici, je gis en des fers étrangers,
En un chagrin sans fin.
Quant à toi, ô fausse femme,
Ma soeur et mon ennemie,
La dure vengeance aiguisera un jour l'épée
Qui te percera l'âme:
Le sang qui pleure dans une poitrine de femme
Tu ne l'as jamais connu;
Ni le baume qui tombe, sur les blessures du malheur,
Des yeux miséricordieux de la femme.
Mon fils! mon fils! puissent de plus douces étoiles.
Briller sur ta fortune;
Et puissent ces plaisirs dorer ton règne
Qui ne voulurent jamais luire sur le mien!
Dieu te garde des ennemis de ta mère,
Ou qu'il tourne leurs coeurs vers toi:
Et quand tu rencontreras un ami de ta mère,
Ne l'oublie pas, à cause de moi.
Oh! pour moi puissent bientôt les soleils d'été
Ne plus éclairer le matin!
Puissent pour moi les vents d'automne
Ne plus courir sur les blés jaunis!
Dans l'étroite maison de la mort
Que l'hiver rugisse autour de moi,
Et que les prochaines fleurs qui orneront le printemps
Fleurissent sur ma tombe paisible[422].
[Note 422: _Lament of Mary queen of Scots._]
Du premier coup, Burns s'était trouvé enrôlé dans le cortège de poètes
que l'enchanteresse traîne après elle, depuis Ronsard qui lui disait
en vers de douceur presque racinienne:
Comment pourraient chanter les bouches des poètes,
Quand par votre départ les muses sont muettes[423].
[Note 423: Ronsard. _Regret, à Marie Stuart._]
depuis du Bellay et Maisonfleur et le pauvre Chastelard, qui mourut
pour elle, jusqu'à Schiller, Walter Scott et Hogg. Il fut ainsi frappé
en rôdant autour de Holyrood. N'est-ce pas aussi tandis qu'ils
rêvaient et s'attardaient dans ces lieux qu'elle a attiré à elle
Tennyson et Swinburne?
C'est dans ces promenades, ces rêveries, cette communion silencieuse
avec les âmes des choses passées que Burns passa les tout premiers
jours de son arrivée à Édimbourg.
* * * * *
Mais lorsque ces premières impressions plus graves qui saisissent
d'abord ceux qui entrent dans une ville historique eurent été
satisfaites, Burns put regarder la vie qui s'agitait autour de lui.
Quel spectacle, quelles heures d'attardement, quel amusement pour un
observateur comme lui, jeté tout d'un coup dans un pareil mouvement!
Édimbourg était assurément une des villes les plus pittoresques, les
plus vivantes et les plus curieuses qu'il y eût en Grande-Bretagne.
Elle avait une originalité qu'on n'aurait pu retrouver ailleurs et qui
tenait en partie à la construction même de la ville. Le mur élevé pour
la protéger après la bataille de Flodden l'avait longtemps tenue
enserrée. Bâties sur des pentes rapides, les maisons s'étaient
pressées les unes contre les autres[424], laissant des ruelles plus
étroites que des corridors, si bien qu'une des rares où un cheval
pouvait passer avait reçu le nom de _Cavalry lane_[425]. Cela n'avait
pas suffi. Cherchant en l'air l'espace qu'elles ne pouvaient prendre
sur les côtés, les maisons, entassant étages sur étages, se haussaient
indéfiniment les unes au-dessus des autres. Elles atteignaient huit,
dix et même douze étages; elles étaient l'étonnement des étrangers qui
arrivaient à Édimbourg. «Ce qui frappe d'abord l'oeil, dit Smollett,
est l'invraisemblable hauteur des maisons, qui généralement s'élèvent
à cinq, six, sept et huit étages et en quelques endroits, m'assure-t-on,
à douze[426].» «Je lui fis voir, dit Boswell en parlant du Dr Johnson,
la plus haute construction d'Édimbourg, qui a treize étages à partir du
sol, sur le derrière[427]». La population toujours croissante s'était
accumulée en hauteur dans des rues perpendiculaires, selon le mot d'un
auteur. Et cette expression est beaucoup moins une image qu'un fait. Un
escalier commun[428], en pierre à cause de la crainte d'incendie[429],
mal éclairé, aussi peu entretenu que le pavé des rues[430], montait à
travers des étages ou plutôt des habitations superposées. On était
propriétaire non d'une maison, mais d'un _flat_ ou palier. En montant
l'escalier on parcourait toute l'échelle sociale: les étages du bas et
ceux du haut étaient généralement occupés par des locataires pauvres;
les cinquième et sixième par la bourgeoisie et la noblesse[431]. Dans
ces énormes constructions, les existences humaines s'entassaient presque
jusqu'aux nuages, jusque dans des caves obscures et dans les profondeurs
du sol. Le moindre espace habitable était, selon l'expression de Walter
Scott, bondé comme l'entrepont d'un navire[432]. Le jour et la place
étaient restreints. Beaucoup de chambres étaient sombres même à midi et
ne prenaient qu'un peu de lumière sur une allée obscure; on avait à
peine assez d'espace pour les meubles nécessaires[433]. Chaque goutte
d'eau employée dans les familles devait être montée par des porteurs au
haut de ces interminables escaliers qui étaient ainsi de véritables
rues[434]. Ces circonstances imposaient à la vie des conditions
particulières. Les gens, empaquetés chez eux comme dans des cabines de
bateau, ne rentraient que pour prendre leurs repas et se coucher. De
chacun de ces escaliers déroulait, se déversait une foule qui grouillait
dans la rue. «Partout on trouvait des symptômes de la densité de la
population; la rue ouverte était un marché général; partout un
pêle-mêle de populace[435].»
[Note 424: Wilson. _Reminiscences of Old Edinburgh_, tome I,
p. 78 et tome II, p. 304.]
[Note 425: Lord Cockburn. _Memorials of his Times_, p. 94.]
[Note 426: Smollett. _Humphry Clinker._ J. Melford, July
18.]
[Note 427: Boswell. _Journal of a Tour to the Hebrides_,
Monday, August 16.]
[Note 428: Walter Scott. _Provincial antiquities of
Scotland_ General account of Edinburgh.]
[Note 429: Topham. _Letters from Edinburgh 1774_, cité dans
Modern Edinburgh, p. 9.]
[Note 430: Smollett. _Humphry Clinker_, Matt Bramble. Edinb.
July 18.]
[Note 431: Topham. _Id._]
[Note 432: Walter Scott. _General account of Edinburgh._]
[Note 433: Walter Scott. _Id._]
[Note 434: Walter Scott. _Id._--Smollett, _Humphry Clinker_,
Matt Bramble, July 18.]
[Note 435: R. Chambers. _Traditions_, p. 12.]