Au fur et à mesure que ces bonnes nouvelles affluaient, que les

témoignages de la renommée de Robert arrivaient d'endroits plus

éloignés, montrant par là qu'elle gagnait le pays, on peut compter

qu'une joie grandissait dans la maison. Non pas une surprise; les

siens l'avaient toujours regardé comme un être exceptionnel. Sa mère

surtout dut être heureuse et ce baume, après les récentes histoires,

venait à point. Non pas tant à cause du bruit: les éloges des

étrangers importent peu à l'admiration d'une mère pour son fils; ils

ne la corroborent pas; elle est au-dessus de ces appuis; ils la

flattent et l'enchantent seulement. Mais dans cette proclamation des

mérites extraordinaires de son fils, il se peut qu'il y eût quelque

chose qui allât plus avant vers le coeur de la bonne femme, sans

qu'elle s'en rendît clairement compte. Ces approbations rassuraient et

ratifiaient son indulgence pour les erreurs de son garçon. Elles

semblaient prendre le parti de sa tendresse contre ces moments où elle

se demandait s'il était bien excusable. N'est-il pas naturel qu'il y

ait un peu d'écarts et de désordre en celui qui, de l'aveu de tout le

monde, est en dehors des conditions ordinaires? Cette pensée devait

lui être adoucissante. C'était la consolation de maints chagrins

muets, la défaite de ces doutes, ombres affreuses, qui se glissent

parfois entre une mère et son sang. Et dans Mauchline, dans les

environs, l'admiration pour Burns, jusqu'alors indécise et déroutée

entre l'étonnement, la curiosité et la critique, prenait pied et se

donnait de l'importance. C'était un personnage; on s'occupait de lui à

Édimbourg, dans des livres et dans les journaux. Le vieil Armour

devait se gratter l'oreille, perplexe; et les rigides passer vite

quand ils rencontraient le poète; s'il allait les imprimer et jeter

leur nom aux rires du pays!

Quant à lui, ses sentiments se laissent deviner. Lorsqu'il fut sur le

point de quitter la petite ferme de Mossgiel, il dut, avec l'habitude

qu'il avait de s'examiner et le net discernement qu'il apportait à ces

examens, il dut se représenter ces deux années et demie, si pleines

d'une confusion où toutes choses étranges étaient mêlées. Quel chemin

parcouru depuis qu'il était arrivé à Mossgiel, avec le ferme propos

d'être sage et l'intention de devenir un bon fermier! Comme ces

temps-là étaient loin déjà! Il en était séparé par toute une

existence. Quel tourbillon de luttes, de colères, de labeurs, de

soucis, d'ivresses! Quels élans de production! Quelles douces heures

de rêverie et de poésie, faites d'un miel dont ses vers n'étaient que

les rayons pressés! Quels émois, quelles folies! Quelles ivresses

amoureuses, quelles exaltations délicieuses ou douloureuses! Mais

quels regrets, quelles mélancolies, quels remords en pensant à la

pauvre Mary! Puis, quelles ténèbres, quelle épaisse nuit de

désespérance et, tout soudainement, quel coup de soleil, dont il était

encore ébloui, dont il avait l'éclat dans la figure, vers lequel il

allait marcher! Fût-il jamais une vie faite de plus de coups de

surprise et plus soûlée d'émotions? Son regard se débattait éperdu,

ne sachant où se reposer, dans ce choc de moments divers, qui se

croisaient plus mêlés que les lignes d'un tartan. L'étoffe de ces

années était faite ainsi, d'heures claires, grises et noires, bonnes

et mauvaises, nobles et basses, tissées ensemble, irrévocablement.

Pauvre manteau bigarré qui se détachait, pour jamais, de ses épaules!

Car il lui était impossible de ne pas sentir qu'il laissait derrière

lui une portion de sa vie. Adieu les champs, retournés par la charrue,

le champ de la Souris et de la Marguerite! Adieu le galetas où il

avait écrit ses poèmes! Adieu le _ben_ où la _Vision_ lui était

apparue! Elle ne lui avait pas menti. Ils étaient salués à présent ces

invisibles rameaux qu'elle lui avait placés sur le front. Mais lui?

Avait-il été aussi fidèle à la recommandation qu'elle lui avait faite?

Avait-il préservé, irréprochablement, sa dignité d'homme et gardé son

âme droite? Ces derniers mois, tout secoués d'orages sortis de

lui-même, qu'avaient-ils produit de comparable aux douze mois

précédents? Hélas! Mais malgré tout, malgré tout, ces années avaient

été actives, joyeuses, fécondes; elles étaient argentées, jusque dans

leurs folies mêmes et leurs plus sombres conséquences, par la lumière

de la jeunesse.

* * * * *

Une légende s'était formée, par suite d'une erreur mal rectifiée par

Currie, que Burns avait fait à pied la route d'Édimbourg. Il y était

arrivé si las, si endolori qu'il était resté couché deux jours. La

réalité est dans un autre sens aussi intéressante et peut-être plus

curieuse. Il fit le chemin à cheval, sur un poney qui lui avait été

prêté par un de ses amis, et son voyage, au lieu d'être une marche

solitaire et pénible, fut une fête et un triomphe. Il s'éloigna de

Mauchline par Scone et Muirkirk, en remontant le cours de sa rivière

favorite l'Ayr, et, franchissant les hauteurs, redescendit vers la

Clyde. Lorsqu'il chevauchait ainsi par les collines et les moors,

assombris alors des tristesses de novembre et émus de ses soupirs, il

était tout entier à des espérances nouvelles pour lui. Il fredonnait

le refrain d'une vieille chanson:

En passant près de Glenap,

Je vis une vieille femme,

Qui m'a dit: «Reprends courage,

Tes meilleurs jours vont venir[367].»

[Note 367: Lockhart. _Life of Burns_, p. 103.]

Il avait été convenu que, après le premier jour de son voyage, qui

devait en prendre deux, il passerait la nuit chez un M. Prentice, qui

occupait la ferme du domaine de Covington. «Tous les fermiers de la

paroisse avaient lu avec délices les ouvrages alors publiés du poète

et étaient anxieux de le voir. Ils furent invités à dîner avec lui

dans la soirée; le signal de son arrivée devait être un drap blanc

attaché à une fourche et qu'on placerait au faîte d'une meule de blé

dans la cour de la ferme. La paroisse est un bel amphithéâtre, à

travers lequel circule la Clyde, avec la colline de Wellbrae à

l'ouest, les hauteurs incultes de Tinto et Culter au sud, et la jolie

colline verte et conique de Quothquan à l'est. L'enclos où étaient les

meules étant au centre s'apercevait de toutes les maisons de la

paroisse. Enfin Burns arriva monté sur un poney qu'on lui avait prêté.

Aussitôt le drapeau blanc fut hissé, et aussitôt on vit les fermiers

sortir de leurs demeures et converger vers le lieu de rendez-vous. Il

s'ensuivit une fameuse soirée ou plutôt une nuit, qui emprunta même

quelque chose au matin, et la conversation du poète confirma et

augmenta l'admiration produite par ses écrits. Le matin suivant, il

déjeuna en nombreuse société, à la ferme prochaine occupée par James

Stodart et prit le lunch au Bank, dans la paroisse de Carnwarth, avec

John Stodart, le père de ma mère, également en grande compagnie[368]».

Vers le soir du deuxième jour, il arriva devant Édimbourg. Quand il

aperçut, indiquée par une masse sombre et parsemée de lumière, la

silhouette puissante de la grande ville écossaise, il fut pris, sans

doute, d'un mouvement d'émotion et d'enthousiasme. C'était donc là-bas

Édimbourg! La tête et l'orgueil de l'Écosse, la cité légendaire et

historique où les rois avaient trôné et siégé en parlements, la cité

de Marie Stuart, de John Knox, la cité des savants et des poètes, de

Buchanan, de Ramsay, de Fergusson, de Hume, la cité où la science, où

l'éloquence, les arts brillaient d'un éclat prestigieux! Il la salua

de toute la ferveur patriotique que ses lectures avaient développée en

lui.--Puis après cette première exaltation, il songea peut-être qu'il

arrivait seul et obscur, sans une lettre de recommandation; et il

ressentit le moment d'appréhension et de tristesse qui vous prend aux

portes des vastes séjours d'hommes, quand on y entre pauvre et sans

amis. Il gravit la colline qui suit les flancs du château, et montant

par là, il s'en alla trouver son ami Richmond qui lui avait offert

l'hospitalité dans un pauvre logis.

[Note 368: _Letter of Mr Archibald Prentice._ C'était le

fils de l'hôte de Burns. Chambers, tom. II, p. 1 et 2.]

CHAPITRE IV.

ÉDIMBOURG.

NOVEMBRE 1786 -- FÉVRIER 1788.

ÉDIMBOURG EN 1786.

Édimbourg n'était pas encore la cité singulière et admirable, dont la

beauté est formée du contraste de deux villes, l'une gothique et

l'autre classique. La ville nouvelle, avec ses longues et larges rues

bordées de maisons régulières, coupées à angle droit, terminées à

chaque extrémité par un square orné d'une statue, avec son ordonnance

géométrique et sa dignité un peu monotone, n'existait pas encore. Sur

l'emplacement qu'elle recouvre, Henry Mackenzie, l'auteur de _l'Homme

de sentiment_, que nous avons déjà vu, que nous reverrons dans

l'histoire de Burns et qui vécut jusqu'en 1831, tuait des perdrix et

des bécassines[369]. La noble terrasse de Prince's street, qui a si

grand aspect avec sa rangée de statues en bronze et en marbre des

grands Écossais, n'était qu'un terrain vague où commençaient à

s'élever quelques maisons. Il n'y avait pas longtemps qu'un

propriétaire audacieux avait gagné la prime de vingt livres offerte à

celui qui y bâtirait la première maison; pas longtemps qu'un autre

avait été exempté de taxe pour avoir bâti la seconde; et quelques

années seulement qu'un troisième, en faisant construire une, avait

stipulé que son entrepreneur en élèverait une autre à côté, pour qu'il

fût protégé des vents d'ouest[370]. À la place des beaux jardins que

Prince's street domine aujourd'hui, s'étalait un lac, North loch,

qu'assombrissait le reflet des grands rochers du château se dressant

sur l'autre rive. Des deux ponts gigantesques, le North Bridge et le

South Bridge, qui unissent l'arête de la vieille ville aux terrains du

nord et du sud, le premier était à peine achevé; le second était en

construction et le futur lord Cockburn allait en classe sur des

planches jetées en travers des arches inachevées[371]. Calton Hill ne

s'était pas encore ornée de monuments classiques, de temples et

d'édicules grecs, dont les lignes tranquilles, par un fait

probablement unique en architecture, s'accommodent d'un ciel

septentrional. La moderne Athènes n'existait encore que sur les plans

de l'architecte Craig, le neveu du poète Thomson, pour lesquels les

magistrats lui avaient offert une médaille d'or et le droit de cité

dans un coffret d'argent[372].

[Note 369: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p.

17.--Voir aussi les souvenirs de l'auteur de _Modern

Edinburgh_, chap. V, p. 65.]

[Note 370: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p. 18.]

[Note 371: _Memorials of His Time_, by lord Cockburn, p. 3.]

[Note 372: James Grant. _Old and New Edinburgh_, tom. II,

chap. XVI.]

Au moment où Burns y arrivait, Édimbourg n'était encore qu'une vieille

ville embrouillée, mi-partie gothique, mi-partie renaissance, la

vieille ville grise, enfumée, _auld reekie_, irrégulièrement entassée,

empilée sous ses toits d'ardoise bleue[373] à l'abri de son rocher. Sa

physionomie n'avait guère changé depuis le temps de Marie Stuart.

C'était, au premier coup d'oeil, une cohue et une bousculade de rues

profondes, raides et tortues, toutes en zigzags et en pente,

horizontalement et perpendiculairement disloquées. Les combles pointus

des maisons, les pignons à redans, les façades à fenestrages

irréguliers, les gables ornementés, les étages en surplomb, les

devantures compliquées d'appentis, de fenêtres en encorbellement,

d'échauguettes accrochées aux angles des murs, d'escaliers extérieurs,

enchevêtraient et changeaient capricieusement leurs profils, dans des

silhouettes pleines de heurts, de brisures et de ressauts, variant

sans cesse. C'étaient les vieilles rues du moyen-âge, avec leurs

fenêtres à allèges et à meneaux, leurs portes basses quadrillées de

clous et garnies chacune de son heurtoir, ou plutôt d'un anneau

courant sur un morceau de fer tordu et qu'on appelait _risp_; les

vieilles rues avec leurs linteaux à devises, leur foisonnement

d'écussons, de monogrammes, de blasons, de décors héraldiques, leurs

floraisons touffues et inattendues de sculptures[374]. Cependant

l'image générale de la ville n'était pas aiguë et découpée, comme

celle d'une ville gothique; il y manquait l'élan léger et innombrable

des clochers et des flèches. C'était plutôt une sorte de soulèvement

énorme et compact, l'exhaussement d'une masse. Le caractère était

plutôt fourni par les lourdes assises des créneaux que par les pointes

jaillissantes des clochers. Cela ressemblait plutôt à un amas de

forteresses et de bastilles qu'à une assemblée d'églises et de

chapelles, à une ville militaire plutôt que religieuse. Cet effet

tenait sans doute au formidable château qui dominait et écrasait la

cité, et, au-dessus de tous les édifices, remplissait le ciel de son

bloc colossal. C'est d'une grandeur presque cyclopéenne. «C'est le

rêve d'un géant» s'écriait le peintre Haydon, l'ami de Keats, en

apercevant Édimbourg[375]. Même pour les esprits en qui l'excessif ne

pénètre pas aisément, l'impression est celle d'une grandeur imposante.

[Note 373: _Tour through the Island of Great Britain_,

originally begun by the celebrated Daniel de Foe, continued

by the late Mr Richardson author of _Clarissa_, and brought

down to the Present Time by Gentlemen of Eminence in the

Literary World, 1778. Tom. IV, p. 78.]

[Note 374: Wilson. _Reminiscences of Old Edinburgh_, vol. I,

p. 61.--Voir aussi les gravures dans les ouvrages

illustrés.]

[Note 375: Ballingal's. _Edinburgh Past and Present._ Chap.

I, par John Gilfillan.]

La majestueuse Édimbourg sur son trône de rocs[376]

[Note 376: Cité par Gilfillan, dans _Edinburgh Past and

Present_, chap. I.]

dit Wordsworth. Et Ruskin écrit qu'il ne connaît qu'une seule cité de

plus noble situation qu'Édimbourg[377]. On peut imaginer l'effet que

dut produire cette apparition sur un homme comme Burns, qui n'avait

jamais visité de plus grande ville qu'Ayr ou Kilmarnock. On verra

qu'il sut en saisir tout de suite le caractère dominant.

[Note 377: Ruskin. _Lectures on architecture and painting._

Lecture I, au début.]

Quand on s'était dégagé de la première confusion et que l'oeil

commençait à classer ce qui l'avait frappé, on voyait que la ville se

composait principalement d'une longue rue sinueuse, irrégulière,

rapide, bâtie sur l'échine abrupte d'un long dos de terrain, qui

descend du rocher jusque dans la plaine et qui a fait comparer la

ville à un dragon. À droite et à gauche, sur les deux parois de

l'arête centrale, dévalaient les ruelles obscures, profondes et

escarpées qu'on appelait des _wynds_; leur enchevêtrement était

inextricable. Mais cette rue unique se termine à une de ses extrémités

par le château d'Édimbourg et à l'autre par le palais d'Holyrood. Et

entre ces deux monuments que de spectacles et de souvenirs! Walter

Scott dit que l'histoire d'Édimbourg serait l'histoire abrégée de

l'Écosse[378]. On peut ajouter que l'histoire de la High street serait

l'histoire d'Édimbourg. C'est dans cette rue que se sont accomplis ses

grands événements et qu'ont passé ses grands personnages. On rencontre

à chaque pas la trace des drames politiques et religieux d'autrefois.

Descendre cette rue, c'est parcourir les annales de l'Écosse. Et au

moment où Burns visite la vieille ville, ces souvenirs sont encore

complets, car aucun des vieux bâtiments qui les font vivre n'a été

démoli.

[Note 378: Walter Scott. _Provincial antiquities of

Scotland_; General account of Edinburgh.]

Tout au haut, sur son formidable piédestal de basalte[379], est le

château éprouvé par tant de sièges, battu par les catapultes d'Édouard

et par les boulets de Cromwell. Au-dessous, ce sont le palais de Marie

de Guise, la reine-régente, la mère de Marie Stuart, les vieilles

résidences des ducs d'Argyle, des ducs de Gordon, des comtes de

Cassilis et de Leven et de cent autres[380]. Plus bas, cet édifice

vermoulu, menaçant et hideux, avec ses deux tourelles et ses fenêtres

grillées de barreaux de fer, c'est la vieille Tolbooth, la prison

d'Édimbourg[381]. Le génie de Walter Scott ne lui a pas encore donné

sa célébrité européenne, bien que le futur romancier vienne déjà errer

autour d'elle et la contempler. Mais pour les Écossais, elle a toutes

ses lugubres légendes. Au faîte de ce pignon, est la pointe de fer où

l'on piquait les têtes des criminels, où ont verdi dans la pluie et le

soleil, les faces du régent Morton et du vaillant Montrose[382]. Juste

au dessous, cette église dont la tour carrée se termine par un

belvédère en forme de couronne royale, c'est St.-Giles, le berceau et

le temple de la Réforme écossaise. C'est là que John Knox, le plus

puissant auteur de la Réforme en Écosse, prédicateur et tribun,

prêchait ses véhémentes harangues, ses invectives d'une éloquence

enflammée et fuligineuse; et qu'il improvisait ses prières plus

virulentes encore: «Ô Lord, si ton plaisir est tel, purge le coeur de

Sa Majesté la reine, du venin de l'idolâtrie et délivre-la des liens

et de l'esclavage de Satan, dans lequel elle a été élevée et reste

encore, par manque de la vraie doctrine[383].» On sent jusque dans

leurs prières l'âcreté de ces âmes; elles offraient à Dieu, dans des

encensoirs d'airain, un encens fait avec des plantes amères de la Mer

Morte. C'est là aussi que le 23 juillet 1637, quand le doyen commença

à lire la liturgie imposée par Charles Ier, la fameuse Jenny Geddes,

vieille marchande de légumes, lui cria: «La diablesse de colique dans

tes entrailles, fourbe voleur, viens-tu dire la messe à mes oreilles!»

et en même temps elle lui jeta à la tête le _folding stool_, le

pliant, que les femmes apportaient avec elles à l'église[384]. Ce fut

le signal de la bagarre qui allait enflammer une sédition et cette

sédition la guerre civile. Car, là-bas, à l'endroit où les derniers

plis de la ville traînent dans la plaine, ce clocher est celui de

l'église de Greyfriars, dans le cimetière de laquelle fut signé le

_Covenant_. Ce fut une des grandes scènes de l'histoire d'Écosse. Une

multitude de tout rang et de tout âge prit l'engagement de défendre sa

foi contre les erreurs et les corruptions, «en sorte que ce qui sera

fait au moindre d'entre nous pour cette cause sera considéré comme

étant fait à nous tous en général et à chacun de nous en

particulier[385]». On signait le parchemin sur les tombes,

quelques-uns signèrent avec leur sang; un grand tumulte de prières, de

sanglots et de serments s'élevait de toutes parts[386]. Et ce fut le

commencement de la Révolution où Charles Ier devait perdre sa tête.

[Note 379: La pierre est du diorite basaltique. Voir Hugh

Miller. _Edinburgh and its Neighbourhood._ Lecture II, p.

55.]

[Note 380: _Old and New Edinburgh_, by James Grant, tom. I,

chap. IX.--Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p. 29 et

32.]

[Note 381: _Chambers Memorials_, p. 95.]

[Note 382: _Old and New Edinburgh_, by James Grant, tom. I,

chap. XIV.]

[Note 383: Hill Burton. _History of Scotland_, tom. IV, p.

18.]

[Note 384: Hill Burton, tom. VI, p. 150-53.]

[Note 385: Hill Burton, tom. VI, p. 184.]

[Note 386: R. Chambers. _Traditions of Edinburgh_, p. 311]

Derrière St.-Giles, puisqu'il a été bâti sur l'ancien cimetière de

l'église, c'est le palais du Parlement, où siégeait l'antique

Parlement d'Écosse, quand l'Écosse était une nation indépendante,

avant cette nécessaire et douloureuse union de 1707, à laquelle les

coeurs écossais eurent tant de peine à se résigner et mirent tant de

temps à s'accoutumer. C'est là que fut discuté le pacte qui confondit

les destinées des deux pays, et qui excitait une telle fureur parmi

les citoyens d'Édimbourg qu'il fallut le signer en secret, dans une

cave[387]; c'est là que depuis l'Union se tient la _Court of Session_,

c'est-à-dire la Cour de Justice, où a siégé cette robuste magistrature

écossaise qui a fourni tant de lords chanceliers à l'Angleterre.

[Note 387: _Old and New Edinburgh_, tom. I, p. 164.]

Un peu plus bas que St.-Giles et de l'autre côté de la voie, cette

maison gothique, qui fait saillie sur la rue, toute délabrée, si

compliquée avec ses énormes lucarnes, ses pignons bizarres, ses trois

étages en surplombs successifs, son escalier extérieur et sa niche de

pierre où l'effigie grossièrement sculptée de Moïse montre un soleil

émergeant des nuages et portant le nom de Dieu écrit en grec, en latin

et en anglais, c'est la maison de John Knox. C'est de là qu'avec sa

figure sévère et sa longue barbe, pareil à un dur prophète juif, il

descendait vers le palais d'Holy-Rood pour admonester Marie Stuart

jusqu'à ce qu'elle fondît en larmes. Il considérait la cour comme un

lieu d'immoralité, un repaire «de baladins, danseurs et amuseurs de

femmes[388]». Passant auprès des quatre filles d'honneur, les Maries

de la reine, comme on les appelait, rayonnantes de jeunesse et de

beauté, il leur jetait une plaisanterie funèbre, à la Hamlet. «Ô

belles dames, combien plaisante serait votre vie, si elle devait durer

toujours, et si à la fin vous pouviez passer dans le ciel avec toute

cette gaie toilette. Mais fi! cette brutale, la mort viendra, que nous

le voulions ou non! Et quand elle aura mis la main sur nous, les vers

hideux auront besogne dans cette chair, si belle et si tendre

soit-elle; et la pauvrette âme, je le crains, sera si faible qu'elle

ne pourra emporter avec elle ni or, ni garnitures, ni glands, perles

ou pierres précieuses[389].» Il s'en revenait ensuite, dans sa grande

robe noire, appuyé sur sa canne à pomme de corne[390], satisfait

d'avoir objurgué Jézabel. C'est dans cette maison que, dans sa 59me

année, il ramena comme seconde femme Marguerite Stewart, la plus jeune

fille du «bon lord Ochiltree», si bien que ses ennemis l'accusèrent

d'avoir gagné le coeur de cette pauvre gentille dame par sorcellerie

et sortilège «ce qui paraît être de grande probabilité; elle était une

demoiselle de sang noble et lui une vieille créature décrépite du

plus bas degré[391].» C'est de cette fenêtre qu'il haranguait souvent

la populace. C'est ici qu'il s'éteignit, épuisé par un demi-siècle de

fatigues, de dangers et de colères, le 12 novembre 1572. C'était un

homme violent et d'un sombre fanatisme, mais courageux. «Il n'a jamais

ni craint ni flatté aucune chair», dit à ses funérailles le régent

Morton, qui ne l'aimait pas[392].

[Note 388: Wilson. _Reminiscences of Old Edinburgh_, tom. I,

chap. VI, p. 154.]

[Note 389: Il faut lire ces scènes dans le récit de Knox

lui-même. _History of the Reformation of Religion in

Scotland_, Book IV, p. 290-91.]

[Note 390: James Grant. _Old and New Edinburgh_, tom. I, p.

6.]

[Note 391: Mac Crie. _Life of Knox_, Period VIII, p. 217,

la note HHH, à la fin du volume, p. 394, et la note IX, p.

472.--James Grant. _Old and New Edinburgh_, tom. I, ch.

XXIV.]

[Note 392: Hill Burton, tom. V, chap. LIV, p. 87.]

Et voilà l'hôtel de Moray. De ce lourd balcon de pierre, Archibald duc

d'Argyle, vint avec toute sa famille insulter le noble Montrose

vaincu, garrotté, sali par la boue de la populace et traîné sur un

tombereau que conduisait le bourreau portant sa livrée[393]. C'est de

là que lady Argyle cracha sur le prisonnier; c'est là qu'ils

tremblèrent tous, subitement décontenancés et honteux, sous le calme

regard dont il les regarda[394]. Deux jours après, le «grand marquis»

fut pendu à un gibet haut de trente pieds. Ses amis lui avaient porté

de quoi mourir princièrement: il était vêtu d'écarlate orné de

broderies d'argent. Il marchait avec un si grand air, tant de gravité

et de beauté, que ses ennemis même versaient des larmes[395]. Sa tête

fut fichée sur la prison d'Édimbourg; mais il avait dit qu'il s'en

honorait plus que si on avait arrêté que sa statue en or serait

dressée sur la place du marché ou son portrait suspendu dans la

chambre du roi; ses membres découpés furent envoyés à quatre villes

d'Écosse pour y être exposés: une main sur la porte de Perth, l'autre

sur celle de Stirling; une jambe et un pied sur la porte d'Aberdeen,

l'autre sur la porte de Glasgow; le tronc fut enterré par les aides du

bourreau sous le gibet[396]; mais il avait dit qu'il souhaitait avoir

assez de chair pour qu'on en envoyât dans les cités d'Europe, en

mémoire de la cause pour laquelle il mourait[397]. Douze ans après,

c'était au tour d'Argyle lui-même; il fut décapité dans la High

Street. Il mourut avec fermeté et une dignité calme. Sa tête remplaça

sur la pointe de la prison celle de Montrose, dont les restes furent

rassemblés et ensevelis avec pompe dans St.-Giles[398]. À chaque

instant on rencontre de ces grandes morts dans les annales

d'Édimbourg; elles dégouttent de sang.

[Note 393: Walter Scott. _Tales of a Grand Father_, chap.

XLVI.]

[Note 394: Voir les extraits des _Wigton papers_, dans

Aytoun _Lays of the Scottish Cavaliers_.]

[Note 395: Voir l'extrait de _Nichol's Diary_, donné par

Aytoun dans ses _Lays of the Scottish Cavaliers_; et la note

de Wishart, donnée par Walter Scott, à l'endroit déjà cité.]

[Note 396: Hill Burton, tom. VII, p. 8.]

[Note 397: Walter Scott. _Tales of a Grand Father_, chap.

XLVI, d'après les _Wigton Papers_.]

[Note 398: Wilson. _Reminiscences of Old Edinburgh_, tom.

II, p. 112;--et Aytoun, l'introduction en prose au poème sur

Montrose.]

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 19 / 67 段