les batteurs en grange poétiques de l'Angleterre, pour les
productions de qui je n'avais pas une violente admiration. Ainsi
préparé, les poèmes furent mis entre mes mains, et avant d'avoir
achevé une page, j'éprouvai des émotions de surprise et de
plaisir dont je n'avais jamais eu conscience auparavant. Le
langage que j'avais commencé à dédaigner, comme bon seulement
pour les conversations vulgaires, semblait transformé par le
charme du génie et être devenu le langage propre de la poésie. Il
exprimait toutes les idées avec une brièveté et une force, il se
pliait à tous les sujets avec une souplesse qui manquent parfois
aux langages les plus parfaits. À chaque page, on voyait
l'empreinte du génie. Tout était touché par une main d'une
dextérité si étonnante qu'elle semblait remplir ses fonctions les
plus faciles et les plus familières, quand elle accomplissait ce
que toute autre aurait tenté en vain. Je ne quittai pas le volume
avant de l'avoir achevé, et je ne puis pas me rappeler de moments
qui aient passé plus rapidement que les heures où je fus ainsi
occupé. Un désir de voir l'homme qui avait le pouvoir de produire
de tels effets succéda naturellement[351]».
[Note 351: Walker. _Life of Burns_, p. LXVIII.]
Tous étaient ainsi gagnés, séduits, enveloppés par ce charme qui
courait le pays; il semblait que c'en fût véritablement un. Une
vieille dame des environs, descendante de Vallace, Mrs Dunlop, venait
d'être affligée d'une longue et cruelle maladie qui l'avait réduite à
un état d'assombrissement et de découragement. Un volume des poèmes
fut laissé sur sa table par un de ses amis. Elle l'ouvrit et tomba sur
le _Samedi soir du Villageois_. Elle le lut avec la plus grande
surprise et le plus grand plaisir. «La description des simples
villageois opéra sur son esprit comme le charme d'un puissant
exorciste, chassa le démon ennui et la rendit à son harmonie et à sa
bonne humeur ordinaires». Mrs Dunlop envoya aussitôt un messager à
Mossgiel, qui était à une distance de 15 à 16 milles, avec une lettre
flatteuse pour Burns, lui demandant de lui envoyer une demi-douzaine
de ses exemplaires et de lui faire le plaisir de venir la voir à
Dunlop-House, aussitôt qu'il le pourrait. Ce fut le commencement d'une
amitié et d'une correspondance qui ne finirent qu'avec la vie du
poète. Le dernier emploi qu'il ait fait de sa plume fut une lettre à
Mrs Dunlop, quelques jours avant sa mort[352].
[Note 352: _Gilbert's Narrative._--R. Chambers, tom. I, p.
839.]
Les avances les plus flatteuses lui venaient de tous côtés et des
hommes les plus éminents. Dugald Stewart, le célèbre professeur de
philosophie à l'Université d'Édimbourg et un des hommes les plus
accomplis de son temps, qui passait ses vacances dans la villa de
Catrine, sur les bords de l'Ayr, pria le Dr Mackenzie, le docteur de
Mauchline, un de ses amis, de lui amener le poète à dîner. Celui-ci y
rencontra Lord Daer, jeune noble de grande espérance, qui revenait de
France où il avait été lié avec quelques-uns des hommes qui jouèrent
un peu plus tard un rôle dans la Révolution Française, entre autres
Condorcet[353]. C'était la première fois que Burns se trouvait avec un
représentant de l'aristocratie; il a laissé ses impressions de cette
entrevue, dans une pièce curieuse où l'on sent, sous la bonne humeur
et la satisfaction, ce qu'il y avait d'ombrageux dans ses rapports
avec les personnes d'une position sociale supérieure à la sienne.
[Note 353: R. Chambers, tom. I, p. 329.]
Oh! où est le pouvoir magique de Hogarth
Pour montrer les regards étonnés de Messire le Poète,
Et comment il ouvrait les yeux et balbutiait,
Quand effaré, comme conduit à la bride,
Et piétinant lourdement sur ses jambes de laboureur
Il s'embarrassa dans le salon?
Je gagnai, de côté, un coin, un abri,
Et vers sa seigneurie glissai un regard,
Comme vers un prodige effrayant;
Sauf le bon sens, la jovialité,
Et (ce qui me surprit) la modestie,
Je ne remarquai rien d'extraordinaire.
Je guettais les symptômes des grands,
L'orgueil du sang, la pompe seigneuriale,
L'assurance arrogante;
Du diable s'il avait de la fierté;
Ni vanité, ni orgueil--à ce que je pus voir,
Pas plus qu'un honnête laboureur[354].
[Note 354: _Lines on meeting with lord Daer._]
Burns, on le voit, était sorti enchanté de sa rencontre. On aime à se
figurer cette première introduction de Burns dans une société qu'il ne
connaissait pas, et on se représente ce dîner qui fournirait un
tableau à un Meissonier anglais: le médecin intelligent et instruit,
le jeune noble libéral, la douce et calme figure du vénérable D.
Stewart, et ce poète paysan, un peu gauche, cependant le plus grand de
tous. Dugald Stewart a laissé de son côté l'impression que lui fit
cette première rencontre; elle était, elle aussi, excellente.
«Ses manières étaient alors, comme elles continuèrent toujours de
l'être ensuite, simples, viriles et indépendantes. Elles
exprimaient la conscience de son génie et de sa valeur, mais sans
rien qui indiquât la forfanterie, l'arrogance ou la vanité. Il
prenait sa part dans la conversation; mais pas plus qu'il ne lui
appartenait et écoutait avec une attention et une déférence
visibles, quand il s'agissait de sujets sur lesquels son
éducation le privait de moyens d'information. S'il y avait eu un
peu plus de douceur et d'accommodement dans son caractère, il
aurait encore été, je le pense, plus intéressant. Mais il avait
été accoutumé à faire la loi dans le cercle de ses connaissances
ordinaires, et sa crainte de tout ce qui approchait de la
bassesse et de la servilité rendait sa manière d'être un peu
décidée et dure. Rien peut-être n'était plus remarquable, parmi
ses divers talents, que l'aisance, la précision et l'originalité
de son langage, quand il parlait en compagnie. Cela était
d'autant plus remarquable qu'il visait à la pureté dans son tour
d'expression, et évitait, avec plus de souci que la plupart des
Écossais, les particularités de la phraséologie écossaise[355].»
[Note 355: _Dugald Stewart's Letter respecting Burns_,
donnée par Currie, p. 33.]
Sa position toutefois restait toujours indécise et comme en suspens.
Il ne prenait plus guère part aux travaux de la ferme. Cependant il
fit la moisson, qui fut cette année-là tardive. Quelques-uns de ses
amis, Gavin Hamilton, Aiken, Ballantine, désolés de laisser partir,
pour des climats meurtriers et un avenir incertain, l'homme dont ils
étaient fiers et qu'ils aimaient, s'occupèrent de lui trouver une
situation qui pût lui permettre de rester en Écosse et cherchaient à
lui obtenir une place dans l'Excise[356]. Lui-même tantôt désirait,
tantôt semblait redouter que leurs démarches réussissent. La pensée de
ses enfants le retenait; d'autres considérations assez mystérieuses et
qu'on ne peut guère rattacher qu'à l'épisode de Mary Campbell,
semblaient le pousser hors du pays. La lettre suivante expose la
situation d'esprit dans laquelle il se trouvait alors:
[Note 356: R. Chambers, t. I, p. 313.]
«J'ai ressenti en moi toutes sortes de fluctuations et de
mouvements en ce qui concerne l'Excise. Il y a beaucoup de motifs
qui plaident fortement contre: l'incertitude d'obtenir bientôt
une place, les conséquences de mes folies qui peuvent rendre mon
séjour ici impraticable... Toutes ces raisons m'engagent à aller
à l'étranger, et contre toutes ces raisons, je n'ai qu'une
réponse: les sentiments d'un père. Ceci, dans l'humeur où je me
trouve à présent, fait contrepoids à tout ce qui peut être dans
l'autre côté de la balance...
Vous pouvez peut-être croire que c'est une fantaisie
extravagante, mais c'est un sentiment qui m'atteint au coeur.
Bien que sceptique sur plusieurs points de la foi ordinaire, je
pense cependant avoir toutes les preuves qu'il existe d'une vie
par delà les limites étroites de notre existence présente. S'il
en est ainsi, comment en présence de cet Être redoutable, auteur
de l'existence, comment affronterai-je les reproches des êtres
qui sont vis-à-vis de moi dans la chère relation d'enfants, et
que j'aurais abandonnés dans l'innocence souriante de leur faible
enfance! Ô toi, Pouvoir inconnu, toi Dieu tout puissant, qui as
allumé la raison dans mon sein et m'as donné le bienfait de
l'immortalité, j'ai fréquemment dévié de cet ordre et de cette
régularité qui sont nécessaires à la perfection de tes oeuvres,
cependant tu ne m'as jamais quitté ni délaissé....
«Depuis que j'ai écrit la page précédente, j'ai vu l'orage du
malheur s'épaissir au-dessus de ma tête dévouée à la folie. Si
vous réussissez, ô mon ami, mon bienfaiteur, dans vos démarches
pour moi, peut-être me sera-t-il impossible de recueillir le
fruit de vos efforts. Ce que j'ai écrit dans les pages
précédentes est la ferme teneur de ma résolution; mais si des
circonstances ennemies m'empêchaient d'accepter votre offre
bienveillante, on si l'accepter menaçait de m'attirer de
nouvelles misères....[357]»
[Note 357: _To Robert Aiken_, 8th October 1786.]
La lettre coupée, inachevée, trahissait l'état d'incertitude et
d'émotion douloureuse où il se trouvait alors. Le temps passait sans
qu'il prît de résolution et sans que la pensée du départ quittât son
esprit.
* * * * *
Il se produisit alors un événement qui l'en chassa définitivement et
eut sur sa destinée future une importance décisive. Il l'a rappelé
lui-même en ces termes:
«J'avais fait mon dernier adieu à quelques amis; ma malle était
sur le chemin de Greenock; j'avais composé une chanson _La Nuit
ténébreuse s'épaissit rapidement_, qui devait être le dernier
effort de ma muse en Calédonie, quand une lettre du Dr Blacklock
à un de mes amis renversa tous mes projets, en éveillant mon
ambition poétique. Le docteur appartenait à une classe de
critiques dont je n'aurais pas osé espérer l'approbation. Son
idée que je rencontrerais des encouragements pour une seconde
édition m'enflamma tellement que je partis aussitôt pour
Édimbourg, sans une seule connaissance dans la ville et sans une
seule lettre de recommandation[358].»
[Note 358: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
Les choses ne se passèrent pas tout à fait aussi simplement que Burns
le raconte à distance et dans une lettre où les événements de sa vie
devaient être ramassés en quelques mots. Même ce départ pour Édimbourg
ne fut pas sans ses incertitudes et ses difficultés. Tout ce passage
de la vie de Burns est encore intéressant à suivre de près.
À quelques milles de Mossgiel se trouve la paroisse de Loudon, dont le
ministre était alors le Rév. George Lawrie. C'était un homme de
culture et de goût littéraires. Il avait des relations dans la société
intellectuelle d'Édimbourg. C'était un ami de Blair et de Robertson.
Par une rencontre assez curieuse, il avait été l'intermédiaire par
lequel les fragments de Macpherson avaient été soumis à Blair, qui
avait appelé sur eux l'attention publique. Lawrie avait lu les poèmes
de Burns avec la surprise et l'admiration qu'ils causaient à tous ceux
entre les mains desquels ils tombaient. Bien qu'il ne connût pas le
poète, il les envoya à un de ses amis, le docteur Blacklock, en lui en
demandant son avis et en insinuant qu'il pourrait les communiquer à
Blair, alors connu comme le premier critique du temps.
C'est une figure vénérable et touchante que celle du Dr Blacklock et
qui vaut un crayon d'un instant. Né en 1721, il avait perdu la vue à
l'âge de six mois, par suite de la petite vérole, si implacable alors.
Son père, un maçon pauvre, avait entrepris d'instruire lui-même du
mieux qu'il pouvait son petit aveugle, en lui lisant à ses heures de
repos Milton, Spenser, Prior, Pope et Addison. C'est un autre exemple
de ces éducations écossaises. L'enfant, élevé dans cette musique de
poètes, se mit à faire des vers, qui tombèrent entre les mains d'un
brave homme, le Dr Stevenson d'Édimbourg. Celui-ci s'intéressa à lui
et lui fournit les moyens de faire ses études à l'Université.
Blacklock entra alors dans les ordres et devint un prédicateur de
réputation. Mais, à la suite de déboires dus à sa cécité, il s'était
retiré à Édimbourg et y tenait une sorte de maison de famille où il
recevait quelques élèves choisis. C'était un vieillard très pâle, avec
de beaux cheveux blancs; il était d'une douceur et d'une bonté
inaltérables. On disait de lui «qu'il n'avait jamais perdu un ami et
ne s'était jamais fait un ennemi». Sa bienveillance était continue,
elle agissait comme un des modes de sa vitalité. Il avait pris, pour
se faire conduire, un petit paysan et lui trouvant de la bonne volonté
à apprendre, il lui enseigna le grec, le latin, le français et en fit
un homme distingué. «Si on énumérait tous les jeunes gens qu'il a
retirés de l'obscurité et mis en état, par l'éducation, de se pousser
dans la vie, disait Walker, le catalogue exciterait une surprise très
naturelle[359]». Et Heron: «Il n'y a peut-être jamais eu un homme qui
pût, avec plus de vérité, être appelé un _Ange sur la terre_ que le Dr
Blacklock. Il était candide et innocent comme un enfant, néanmoins
doué de la sagacité et de la pénétration d'un homme. Son coeur était
une source continuelle de bonté[360]». Cette âme exquise était d'une
aménité et d'une gaîté constantes, se réjouissant d'une clarté
intérieure. Il vivait entouré du respect et de l'amour de tous. Quand
le Dr Johnson avait passé par Édimbourg, il lui avait dit: «Cher Dr
Blacklock, je suis heureux de vous voir»; ce qui était un grand
honneur. Tel était celui qui venait d'avoir une influence capitale sur
la destinée de Burns par quelques-unes de ces paroles, par un de ces
actes de bienveillance, qui sortaient de tous les instants de sa vie.
Il était de ces hommes autour desquels tombe comme une manne, et près
de qui la faim, la fatigue, la douleur, ne peuvent passer sans trouver
un réconfort. Ils ne s'en doutent souvent pas; ils n'ont pas même
notion d'un effort, d'une volition; ils sont bienfaisants par nature,
par exercice de leur façon d'exister[361].
[Note 359: Walker, _Life of Burns_, p. LX.]
[Note 360: Heron. _Life of Burns_, p. 433.]
[Note 361: Voir sur le Dr Blacklock la notice dans
_Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen_.]
Voici la lettre que le Dr Blacklock écrivait à Mr Lawrie pour le
remercier de l'envoi du volume de Burns. Elle est curieuse, dans la
première partie, parce qu'elle donne l'impression produite sur lui par
cette lecture; et dans la seconde, parce qu'il montre qu'un mois
après la publication du volume, on s'en occupait déjà à Édimbourg:
J'aurais dû vous remercier, il y a longtemps, de votre envoi, non
seulement parce que c'est un témoignage de votre bon souvenir,
mais parce qu'il m'a donné l'occasion de goûter un des plus
délicats et peut-être un des plus sincères plaisirs dont l'esprit
humain est susceptible. Une quantité d'occupations m'ont empêché
d'avancer dans la lecture des Poèmes; à la fin cependant j'ai
achevé cette agréable tâche. J'ai vu bien des exemples de la
force et de la générosité de la nature s'exerçant sous des
désavantages nombreux et formidables; je n'en ai jamais vu d'égal
à celui que vous avez eu la bonté de me présenter. Il y a une
émotion et une délicatesse dans ses poèmes sérieux, une vérité
d'esprit et d'humeur dans ceux qui ont un tour joyeux, qu'on ne
peut trop admirer ni trop chaudement louer. Je pense que je ne
rouvrirai jamais le livre sans sentir mon étonnement renouvelé et
accru. J'aurais voulu exprimer mon approbation en vers, mais,
soit par suite du déclin de ma vie ou d'une dépression temporaire
de mes esprits, il est maintenant hors de mon pouvoir d'accomplir
cette intention.
M. Stewart (Dugald Stewart) professeur de philosophie de notre
Université, m'avait déjà lu trois poèmes et je lui avais témoigné
le désir qu'il fit inscrire mon nom parmi les souscripteurs; mais
si cela a été fait ou non, je n'ai jamais pu le savoir.... Il m'a
été rapporté, par un gentleman à qui j'avais montré ces oeuvres
et qui en a cherché un exemplaire avec diligence et ardeur, que
l'édition tout entière était déjà épuisée. Il serait donc très
désirable, pour ce jeune homme, qu'une seconde édition plus
nombreuse que la première pût être immédiatement imprimée, car il
paraît certain que son mérite intrinsèque et les efforts des amis
de l'auteur pourraient lui donner une circulation plus répandue
que tout ce qui a été publié en ce genre, à ma souvenance[362].
[Note 362: _To Mr George Lawrie_ V. D. M. Sept. 4, 1786,
donnée par Chambers, tom. I, p. 311.]
M. Lawrie fit parvenir cette lettre à Burns. On peut penser si elle
fut accueillie avec joie. Toutefois il ne semble pas qu'elle lui ait
d'abord suggéré l'idée de se rendre à Édimbourg. Elle ne lui donna que
ce qu'elle contenait réellement, la pensée de faire une seconde
édition, dans laquelle il mettrait quelques morceaux composés
récemment. Il se peut que cette lettre, écrite au commencement de
septembre, ait mis quelque temps à arriver jusqu'à Burns. Il alla,
vers le commencement d'octobre, trouver son imprimeur de Kilmarnock,
pour lui demander s'il voudrait faire une autre édition de 1000
exemplaires. L'imprimeur voulait bien risquer les avances de la
composition mais pas du papier. «D'après lui le papier de 1000 copies
coûterait environ 25 livres et l'impression environ 15 ou 16; il offre
de s'entendre là dessus pour l'impression, si je veux faire les
avances pour le papier; mais ceci, vous le savez, est hors de mon
pouvoir; aussi adieu l'espérance d'une seconde édition jusqu'à ce que
je devienne plus riche! C'est une époque qui, je le pense, arrivera
avec le paiement de la dette nationale britannique[363].»
[Note 363: _To Robert Aiken_, 8th October 1786.]
Cet échec fut une déception pour Burns qui avait peut-être vu, dans
une seconde édition, le moyen de reculer ou d'éviter son départ. Son
esprit y fut forcément ramené et plus que jamais il se crut sur le
point de quitter son pays. En revenant d'une visite qu'il avait faite
à Mr Lawrie, probablement pour le remercier, «je composai, dit-il, la
dernière chanson que je devais écrire en Calédonie». Son esprit était
assombri et la description des circonstances dans lesquelles il avait
fait ce suprême adieu est peut-être plus frappante que le poème
lui-même: «Il avait pris congé de la famille du Dr Lawrie, après une
visite qu'il pensait être la dernière, et pour s'en retourner chez
lui, il avait à traverser une vaste étendue de moors solitaires. Son
esprit était fortement affecté de quitter pour toujours une scène où
il avait goûté tant de plaisirs d'une sociabilité élégante, et
attristé par l'aspect sombre de son avenir qui faisait un contraste.
L'aspect de la nature était en harmonie avec ses sentiments; c'était
un soir sombre et lourd à la fin de l'automne. Le vent s'était levé et
sifflait à travers les roseaux et les longues herbes qu'il faisait
plier. Les nuages couraient chassés dans le ciel, et par intervalles,
de froides averses cinglantes ajoutaient le déconfort du corps à la
tristesse de l'âme[364].» C'est dans cet état d'âme qu'il composa ces
derniers vers:
[Note 364: Walker, p. LXXII.]
La nuit ténébreuse s'épaissit rapidement,
La rafale sauvage et inconstante rugit bruyamment,
Ce nuage sombre est chargé de pluie,
Je le vois passer sur la plaine;
Le chasseur a quitté le moor,
Les couvées éparpillées se retrouvent en sûreté,
Tandis que j'erre ici, pressé de souci,
Sur les bords solitaires de l'Ayr.
L'automne pleure son grain mûrissant
Arraché par le ravage de l'hiver;
À travers son ciel azuré et tranquille
Elle voit passer la tempête;
Mon sang est glacé de l'entendre mugir,
Je pense à la vague orageuse
Sur laquelle je dois affronter maint danger,
Loin des bords jolis de l'Ayr.
Ce n'est pas le rugissement de la houle soulevée,
Ce n'est pas ce rivage fatal et mortel,
Bien que la mort y apparaisse sous toutes les formes,
Les malheureux n'ont plus rien à redouter;
Mais autour de mon coeur des liens sont noués,
Et ce coeur est percé de maintes blessures,
Celles-ci saignent de nouveau, je déchire ces liens,
Quand je quitte les jolis bords de l'Ayr.
Adieu collines et vallons de la vieille Coila,
Ses moors couverts de bruyère, ses vallées tortueuses,
Les scènes où ma malheureuse imagination erre,
Poursuivant les amours passées et malheureuses!
Adieu mes amis, adieu mes ennemis,
Mon pardon aux uns, mon amour aux autres,
Les larmes qui jaillissent trahissent mon coeur;
Adieu les jolis bords de l'Ayr![365]
[Note 365: _The Gloomy Night is gathering fast._]
Il continua à songer au départ jusqu'à la fin d'octobre, car il en
parle encore dans une épître adressée au major Logan le 30 de ce mois.
C'est seulement dans les premiers jours de novembre que ses amis,
comme M. Ballantine d'Ayr, chagrinés de le voir toujours sur le point
de partir, semblent l'avoir poussé à aller à Édimbourg essayer d'y
publier cette seconde édition. Ils pensaient probablement que, s'ils
gagnaient du temps, il y avait chances pour que l'exil de Burns fût
évité. En même temps, il est impossible qu'il ne fût pas informé que
les journaux, le _Magazine d'Édimbourg_, s'étaient occupés de lui et
avaient fait grand cas de ses poèmes.
«Un exemple frappant de génie naturel éclatant à travers
l'obscurité de la pauvreté et les obstacles d'une vie
laborieuse.... À ceux qui admirent les créations d'une
imagination libre et qui ferment les yeux sur de nombreuses
fautes, en tenant compte de beautés sans nombre, ses poèmes
donneront un singulier plaisir. Ses observations du caractère
humain sont pénétrantes et sagaces et ses descriptions sont vives
et justes. Il y a un riche fonds de plaisanterie rustique, et
quelques-unes des scènes tendres sont touchées avec une
délicatesse inimitable. Le caractère qu'Horace donne à Osellus
lui est particulièrement applicable:
Rusticus abnormis sapiens crassaque Minerva[366]
[Note 366: _The Edinburgh Magazine for October_, cité par
Chambers, tom. I, p. 336.]
Le critique ne s'apercevait pas que les oeuvres de Burns étaient
autrement parfaites et achevées que les oeuvres des poètes à la mode,
à commencer par Blair. Mais c'était, beaucoup déjà que cette
admiration, même un peu à côté.
Toutes ces raisons combinées firent que Burns prit une grave
résolution; vers le commencement de novembre, il se décida à partir
pour Édimbourg, à aller tenter sa fortune dans une ville inconnue, la
capitale intellectuelle de l'Écosse et, on peut le dire, à cette
époque-là, de l'Angleterre. Il se lançait brusquement vers un avenir
nouveau dont il n'avait pas la moindre idée quelques semaines
auparavant. C'était une décision qui devait avoir une influence
considérable sur son avenir, un des tournants importants de sa vie.