Mon heure est maintenant venue. Vous et moi, nous ne nous

reverrons plus en Angleterre. J'ai des ordres pour me rendre

avant trois semaines, à bord de la _Nancy_, capitaine Smith,

allant de la Clyde à la Jamaïque et faisant escale à Antigua.

Ceci, sauf pour notre ami Smith que Dieu préserve longtemps, est

un secret à Mauchline. Le croiriez-vous? Armour a obtenu un

mandat d'amener pour me jeter en prison, jusqu'à ce que je donne

garantie pour une somme énorme. Ils gardent un secret absolu sur

ceci, mais j'en ai été informé par un canal auquel ils ne songent

guère et me voici errant d'une maison d'ami à une autre, et,

comme un vrai fils de l'Évangile, «je n'ai pas où reposer ma

tête». Je sais que vous allez verser l'exécration sur la tête de

Jane; mais, par amour pour moi, épargnez la pauvre fille mal

conseillée: pourtant puissent toutes les furies qui déchirent la

poitrine de l'amant ruiné et désespéré, accompagner sa mère

jusqu'à sa dernière heure! J'écris dans un moment de rage,

réfléchissant à ma misérable situation--exilé, abandonné,

délaissé. Je ne puis écrire davantage--donnez-moi de vos

nouvelles par retour de la voiture. Je vous écrirai avant de

partir[331].

[Note 331: _To John Richmond_, 30th July 1786.]

On devine, aux derniers mots de la lettre, d'où venait l'avertissement

qui l'avait sauvé. Au moment où elle avait vu celui qui l'avait aimé,

auquel elle avait appartenu, auquel elle tenait par l'enfant qu'elle

portait dans ses entrailles, sur le point d'être saisi et jeté en

prison, il est vraisemblable que Jane sentit se réveiller en elle son

attachement ou du moins de la pitié. Elle eut horreur de perdre celui

qui, pendant quelques jours, avait été son époux. Elle le fit prévenir

secrètement. On sent dans la lettre que ce trait de dévouement et

d'amitié a presque réconcilié Burns avec celle qui lui avait meurtri

le coeur et attristé sa vie. Il y a là comme la reconnaissance d'un

service rendu et un ton de pardon, un retour vers l'infidèle. Et, du

même coup, ces lignes contiennent peut-être le sort de la pauvre Mary

Campbell.

* * * * *

Le lendemain même de cette lettre, le 31 juillet 1786, paraissaient

les poèmes, un humble volume de deux cents pages, avec sa grossière

couverture de papier bleu, son papier rugueux et ses caractères

lourds. Il portait comme titre: _Poèmes, principalement en dialecte

écossais, par Robert Burns_, et comme épigraphe, quatre vers qui

indiquaient que l'auteur avait une appréciation exacte de son mérite.

Il commençait par une préface dans laquelle on sent une attente pleine

de confiance et de fierté. Elle mérite d'être lue entière et avec

soin; il est impossible, dans des conditions si singulières et si

difficiles, de se présenter avec plus de tact, de simplicité et de

dignité:

Les bagatelles suivantes ne sont pas la production d'un poète

qui, avec tous les avantages d'un art savant, et peut-être au

milieu des élégances et des loisirs de la vie riche, abaisse ses

regards pour chercher un thème rural, en songeant à Théocrite et

à Virgile. Pour l'auteur de ceci, ces noms et d'autres noms

célèbres, leurs compatriotes, sont, dans leur langage original,

une fontaine fermée et un livre scellé. Dépourvu des conditions

nécessaires pour se mettre poète par règles, il chante les

sentiments et les moeurs qu'il a ressentis et vus, en lui-même et

dans ses compagnons rustiques autour de lui, dans son langage

natif et dans le leur. Bien qu'il fût Rimeur depuis ses plus

jeunes années, ou du moins depuis les premières impulsions des

passions tendres, ce n'est que très récemment que les

applaudissements, peut-être la partialité de l'Amitié, ont

éveillé sa vanité jusqu'à lui faire penser que quelque chose de

lui valait la peine d'être montré; aucune des productions

suivantes n'a été composée avec la pensée qu'elles pourraient

être imprimées. S'amuser des petites créations de sa propre

imagination, parmi le travail et les fatigues d'une vie

laborieuse; transcrire les sentiments divers, les amours, les

chagrins, les espoirs, les craintes, de sa propre poitrine;

trouver une sorte de contrepoids aux luttes du monde, scène

toujours antipathique et tâche toujours malaisée à l'esprit

poétique; tels furent ses motifs pour courtiser les muses, et il

a trouvé que la poésie est sa propre récompense.

Maintenant qu'il apparaît dans le personnage public d'un auteur,

il le fait avec crainte et tremblement. La renommée est si chère

à la tribu des rimeurs, que même lui, poète obscur et sans nom,

recule et pâlit à la pensée d'être traité «comme un sot

impertinent qui impose de force ses balivernes au monde et, parce

qu'il sait faire tinter quelques mauvaises rimailles écossaises,

se considère comme un poète et non de peu d'importance, en

vérité.»

C'est une observation de ce célèbre poète, dont les divines

Élégies font honneur à notre langage, à notre nation et à notre

race[332], que «l'Humilité a réduit plus d'un génie à l'existence

d'un hermite, mais n'en a jamais élevé un à la renommée.» Que si

quelque critique relève le mot _génie_, l'auteur lui dit, une

fois pour toutes, que certainement il se considère comme doué de

quelques dispositions poétiques; autrement la façon dont il

publie ses oeuvres serait une manoeuvre au-dessous du pire

jugement que, il l'espère, ses pires ennemis porteront jamais sur

lui. Mais au génie d'un Ramsay ou à la glorieuse aurore du pauvre

et infortuné Fergusson, il déclare avec la même simplicité et la

même sincérité, qu'il n'a pas la plus lointaine prétention, même

pendant les plus hautes poussées de sa vanité. Dans les pièces

suivantes, il a souvent tourné son regard vers ces deux poètes

écossais, justement admirés, mais plutôt pour s'allumer à leur

flamme qu'en vue d'une imitation servile.

[Note 332: Shenstone.]

À ses souscripteurs, l'auteur envoie ses plus sincères

remerciements. Ce n'est pas le salut mercenaire par-dessus un

comptoir, mais la gratitude profonde et cordiale du poète qui

sait combien il doit à la bienveillance et à l'amitié pour lui

permettre de gratifier--s'il le mérite--le voeu le plus cher de

tout coeur poétique: être distingué. Il prie ses lecteurs, en

particulier les Instruits et les Polis, qui pourront lui faire

l'honneur de le parcourir, de tenir compte de l'éducation et des

circonstances de sa vie. Mais si, après un examen juste, sincère

et impartial, il est convaincu de lourdeur et de niaiserie, qu'il

soit traité comme il traiterait les autres dans le même

cas--qu'il soit condamné sans merci au dédain et à l'oubli.

Le volume se composait presque entièrement des pièces écrites pendant

l'année 1785 et les premiers mois de 1786. Il est à remarquer que

quelques-unes de ses principales pièces n'y figuraient pas. Peut-être

par un sentiment de réserve Burns avait-il omis: _la Mort et le Dr

Hornbook_ et la _Prière de Saint Willie_. Quant aux _Joyeux

Mendiants_, cette incomparable production semblait être sortie

entièrement de sa mémoire. Ce volume était principalement fait de ses

poèmes rustiques, de ceux qui ont le plus le goût de terroir, et

dépeignent les moeurs et les superstitions de la campagne. Il ne

représentait réellement que la moitié de son génie poétique. Pas de

chansons; le don de musique qui était en lui y était à peine indiqué.

Dans le volume entier, il n'y en a que trois véritables. _Mary

Morison_, cette chose exquise, bien que dès lors en manuscrit, n'est

pas du nombre. Parmi les trois choisies pour être publiées, une au

moins, les _Sillons d'orge_, est de première excellence; les deux

autres sont bonnes. On peut dire que ces quelques strophes étaient

uniquement la promesse de ce que le monde devait entendre de ses

lèvres dans ce genre de poésie. C'est par elles seulement qu'une

oreille perspicace pouvait deviner cette mélodie encore mystérieuse,

qui devait plus tard être révélée au monde, faire de lui un des

chantres les plus hauts et, selon l'expression du Dr Hately Waddell,

un des psalmistes de son pays.

La vente du volume fut tellement rapide que, le 26 août, moins d'un

mois après la mise en vente, il ne restait plus que quinze

exemplaires[333]. Un peu d'argent rentra dans la poche étonnée du

poète, qui le mit aussitôt de côté pour assurer son voyage. «Dès que

je fus maître de neuf guinées, le prix pour me faire transporter à la

zone torride, je retins mon passage sur le premier vaisseau qui devait

partir[334].» On a vu que la veille même de la publication de ses

poèmes, il fixait son départ à trois semaines. Pendant les premiers

jours d'août, il s'attendait à partir à chaque instant. Ce fut un

simple accident, une rencontre de hasard dans le cabinet du frère de

son futur patron qui l'empêcha de partir:

[Note 333: R. Chambers, tom. I, p. 861. Appendix 10: _Sale

of the Kilmarnock edition._]

[Note 334: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

«Je suis allé hier chez le Dr Douglas, tout à fait décidé à

saisir l'occasion du capitaine Smith; mais je trouvai le Dr avec

un Mr et une Mrs White, tous deux de la Jamaïque; ils ont

entièrement dérangé mes plans. Ils lui ont assuré que pour

m'envoyer à Port-Antonio, il en coûtera à mon maître Charles

Douglas plus de 50 livres; sans compter le risque de me faire

attraper une fièvre pleurétique par suite de la fatigue de

voyager au soleil. Pour ces raisons, il refuse de m'envoyer avec

Smith, mais il y a un vaisseau qui part de Greenock le 1er

septembre, tout droit pour ma destination. Le capitaine est un

ami intime de M. Gavin-Hamilton et aussi bon garçon que mon coeur

peut le souhaiter; je suis destiné à partir avec lui. Où je

trouverai un abri? Je n'en sais rien; mais j'espère sortir de ces

orages. Périsse la goutte de mon sang qui les redoute! Je connais

le pire qu'ils peuvent faire et suis préparé à les

affronter[335].»

[Note 335: _To James Smith_, Monday Morning, 14th Aug 1786.]

Son voyage ainsi reculé, il passa une partie du mois d'août à aller

voir ses amis dans le pays et à recueillir le montant des

souscriptions. Il circulait maintenant librement et avait même reparu

à Mauchline. Le vieil Armour, intimidé peut-être ou rassuré par le

bruit qui se faisait autour du nom de son gendre manqué, avait cessé

ses poursuites et se tenait maintenant tranquille[336].

[Note 336: R. Chambers, tom. I, p. 297-98.]

* * * * *

À travers tout cela, il y avait un chapitre attendu de cette histoire,

qui, s'il n'était pas un dénoûment, n'en était pas moins inévitable.

Un dimanche, qui était le trois du mois de septembre, tandis que Burns

était à l'église et écoutait un prédicateur dont il ridiculisait le

sermon, Jane accouchait de deux jumeaux, un fils et une fille. Un

frère de sa maîtresse vint le lui annoncer, le soir, à la ferme, et

s'entendre avec lui pour le baptême[337]. Cet événement, qui devait

être prévu, lui fait de nouveau oublier tout le reste. Il semble

enchanté et comme tout fier d'avoir deux enfants. Toutes les cordes de

paternité, qui avaient déjà vibré en lui, se mettent à trembler de

nouveau, mais touchées cette fois par quatre petites mains. Il

tressaille de cette espèce de frémissement joyeux qui prend les pères

aux entrailles à l'annonce de leur paternité. Sur le champ il saisit

sa plume et écrit à son ami Richmond un mot tout exultant:

[Note 337: R. Chambers, tom. I, p. 298.]

Souhaitez-moi bonne chance, cher Richmond. Armour vient de me

donner un beau garçon et une belle fille d'un seul jet. Dieu

bénisse les chers petits.

Les roseaux verdissent, Ô;

Les roseaux verdissent, Ô;

Un lit de plume n'est pas si doux

Que le sein des fillettes, Ô.[338]

[Note 338: _To John Richmond._ Sunday 3rd Sep. 1786.]

On se demande si ceux qui l'entouraient, si la vieille mère surtout

partageait son enthousiasme. Quelques jours après, quand cette

première allégresse instinctive fut tombée, il en parlait à un autre

ami avec plus de gravité et une notion plus claire de la réalité.

«Vous avez entendu dire, sans doute, que la pauvre Armour m'a

payé double. Un très beau garçon et une fille ont éveillé une

pensée et des sentiments qui vibrent, dans mon âme, les uns avec

des impressions de tendresse, d'autres avec de tristes

pressentiments[339].»

[Note 339: _To Robert Muir_, 8 Sep. 1786.]

C'était plutôt le langage qu'il convenait de parler dans les

circonstances où il était. Il fut entendu que les deux familles se

partageraient les enfants. La fille devait rester à sa mère et être

nourrie par elle; elle vécut peu d'ailleurs. Le garçon devait être

porté à la ferme pour y être élevé par sa grand'mère et ses tantes; il

allait rejoindre son autre soeur, la petite Bess[340]. C'était le

second bâtard que Burns apportait à la maison; c'étaient deux enfants

qu'il allait laisser à la garde et aux soins du sage Gilbert, et de la

vieille mère, dont le foyer se peuplait de petits-enfants venus par le

chemin de traverse. Le gars grandit dru et fort, portant une

ressemblance frappante avec son père et devint plus tard un homme

distingué.

[Note 340: R. Chambers, tom. I, p. 298.]

Ainsi, prenant chacun un enfant, ces amants de deux années, ces époux

de quelques jours, se séparèrent, croyant ne jamais se reprendre. Ils

ne gardaient, des rencontres nocturnes et des heures d'amour, que des

souvenirs déchirés par les éclats du bonheur brisé, des reproches

réciproques, et la lassitude d'une crise où l'une avait laissé son

honneur et l'autre failli laisser sa raison; au milieu de cela, des

fibres de sympathie mal déchirées saignantes encore, et je ne sais

quelle attraction profonde, indélébile de deux êtres qui ont, avec

ivresse, goûté l'un à l'autre et dont les chairs se reconnaissent.

* * * * *

Pendant ce temps que devenait la douce Mary des Hautes-Terres, la

pauvre fille qui avait eu pour son jour de fiançailles le radieux

second dimanche de mai? En quittant l'Ayrshire, elle était allée dans

la presqu'île de Cantyre, qui forme la pointe méridionale du comté

d'Argyle. Son père était matelot à bord d'un cutter des douanes, dont

la station était dans la petite ville maritime de Campbeltown. C'est

là que vivait sa famille. Elle passa l'été au milieu des siens,

recevant probablement des lettres de Burns, mais sans prendre, à ce

qu'il paraît, aucune mesure pour son union avec lui. Peut-être n'en

parlait-il plus. Elle accepta l'offre qui lui fut faite, par un de ses

parents, d'une place à Glasgow pour le terme de la St.-Martin. Elle

arriva à Greenock avec son père et un frère qu'on venait mettre en

apprentissage chez un charpentier de navire nommé Macpherson, cousin

de sa mère. À peine arrivé le jeune garçon tomba malade. Mary le

soigna avec dévouement et tendresse; mais quand il commença à aller

mieux, elle-même sembla languir. Ses amis, superstitieux comme des

Highlanders, crurent qu'on lui avait jeté le mauvais oeil, et

peut-être peut-on voir là un indice que sa tristesse et sa pâleur

remontaient à quelque temps. Il fallait du moins que ce dépérissement

leur parût inexplicable. Ils conseillèrent à son père d'aller à

l'endroit où deux ruisseaux se rencontrent et de choisir dans leur lit

sept cailloux polis, de les faire bouillir dans du lait nouveau et de

le lui donner à boire. Ce n'était pas là le charme qui pouvait la

guérir; elle souffrait de quelque chose de trop profond. Après

quelques jours, elle fut enlevée par une fièvre maligne qui régnait.

Elle fut enterrée dans un terrain que Macpherson venait d'acheter, à

l'extrémité du vieux cimetière de Greenock, sur le bord de la Clyde,

loin des siens, abandonnée dans la grande ville fumante; telle fut la

fin de l'épisode de ce second dimanche de mai. Quelques personnes, à

qui la destinée de cette douce fille a paru pure et touchante, lui ont

élevé un monument qui abrite sa tombe des rayons du soleil couchant,

quand il s'abaisse au delà du «rugissement de l'Atlantique». Les

steamers qui sortent de la Clyde passent tout auprès. Une des

dernières choses que voient les Écossais, qui quittent le pays en

emportant, à travers le monde, les vers de leur poète national, est la

pierre où sont sculptés les adieux de Burns et de Mary Campbell.

Burns en apprenant la nouvelle de Greenock reçut un coup terrible. Mrs

Begg se rappelait qu'après le travail de la moisson achevée, elle

était un jour à son rouet, avec sa mère ou une de ses soeurs qui

l'aidaient. Les deux frères étaient là aussi. On apporta une lettre

pour Robert. Il alla à la fenêtre pour l'ouvrir et la lire, et elle

fut frappée de l'expression d'angoisse qui passa sur son visage. Il

sortit sans dire un mot. Ce fut plus tard seulement que sa famille

apprit cette histoire qui resta toujours comme un sujet sacré dont on

ne devait pas parler[342].

[Note 341: R. Chambers, tom. I, p. 321-324.]

[Note 342: R. Chambers, tom. I, p. 324.]

Involontairement on se demande quel a été le rôle de Burns en tout

ceci, et cette question, une fois venue dans l'esprit, ne se laisse

pas aisément renvoyer. Lui-même a rapporté cet incident dans ces mots

qui suivent immédiatement le récit de la journée de mai. «À la fin de

l'automne suivant, elle traversa la mer pour me retrouver à Greenock,

où elle était à peine débarquée qu'elle fut saisie d'une fièvre

maligne qui, en peu de jours, poussa ma chère fille dans la tombe

avant même que je fusse informé de sa maladie[343].» Mais comment

arrangeait-il cette union avec la passion qui l'avait repris. Qu'il

fût sincère quand il maudissait l'heure et le moment du temps qui le

rendrait infidèle, cela est probable. Il pouvait croire que

l'indignation avait tué l'ancien amour, et prendre pour une guérison

le baume que répandait une douce présence. Mais voici que la maîtresse

possédée avait reparu, ressaisi son pouvoir, chassé devant des désirs

troublants, des souvenirs impétueux, la modeste et tranquille image de

l'absente. Quelle imprudence, quelle faute il avait commise! Que

pouvait-il faire? Sans briser réellement, laissa-t-il voir, peut-être

malgré lui, par l'espacement des lettres, par leur froideur, leur

gêne, le changement qui s'était fait en lui? Et elle, le

devina-t-elle? Eut-elle les serrements de coeur et les larmes

silencieuses des abandonnées? On ne peut s'empêcher de le penser et il

semble que les faits fassent de cette supposition une probabilité. Sur

la Bible qui appartint à Mary Campbell, les deux noms sont presque

effacés, comme si on avait mouillé le papier et essayé de faire

disparaître avec le doigt les traces d'un voeu violé[344].

[Note 343: _Remarks in an interleaved copy of Johnson's

museum._]

[Note 344: Voir, à défaut des volumes, le fac-simile des

inscriptions donné par Scott Douglas, tom. I, p. 298-99.]

Après la mort de sa fille, le père brûla les lettres de Burns, et

quand celui-ci lui écrivit une lettre émouvante pour lui demander un

souvenir de celle qu'il avait aimée, il refusa de lui répondre et

défendit qu'on mentionnât son nom devant lui[345]. Dans les pièces que

Burns consacra à cet amour, on sent comme une secrète accusation

contre soi-même. Enfin il y a une lettre de lui de cette époque qui ne

s'applique à rien d'autre. Elle est du commencement d'octobre et

adressée à son ami Robert Aiken.

[Note 345: R. Chambers, tom. I, p. 325.]

«Je suis, depuis quelque temps, miné par un chagrin sincère,

secret, dû à des causes que vous connaissez assez bien: la

déception, le désappointement, la piqûre de l'orgueil, avec

quelques coups de couteau de remords qui ne manquent jamais de

s'abattre comme des vautours sur mes parties vitales, quand mon

attention n'est pas détournée par les demandes de la société ou

les poursuites de la muse. Même dans ces moments, ma gaîté n'est

que la folie d'un condamné ivre entre les mains du

bourreau[346].»

[Note 346: _To Robert Aiken_, About 8th October 1786.]

Ces remords ne pouvaient se rapporter à l'affaire des Armour,

puisqu'il avait fait tout ce qui était en lui pour réparer le mal et

qu'il avait été sacrifié. Il avait de ce côté des griefs et non des

remords; c'était lui qui pouvait faire des reproches et non en

recevoir. D'où lui venaient donc ces vautours qui ne lui laissaient

point de paix? La réserve singulière qu'il garda toujours sur ce

sujet, dont il semblait vouloir éviter de parler, ajoute encore à

l'idée qu'on ne peut s'empêcher de concevoir qu'il y eut là quelque

chose dont le souvenir lui était pénible.

Ce qui semble certain, c'est qu'il expia, par un long regret,

l'imprudence d'avoir donné des paroles à ce qui aurait dû rester un

rêve, ou la faiblesse d'avoir pris pour un rêve ce qu'il avait revêtu

de sa parole. Il porta en secret cette blessure jusqu'à la tombe.

Après des événements soudains et extraordinaires, qui se pressèrent

dans un si bref espace de son existence qu'ils semblaient devoir

refouler et étouffer le passé, à des intervalles de plusieurs années,

elle se rouvrait aussi fraîche qu'au premier jour. Les plaintes

qu'elle lui arracha, longtemps après, sont parmi les plus déchirantes

que la mort d'une femme ait jamais inspirées à l'homme. Ce fut, à son

honneur, un endroit de son coeur qui resta éternellement douloureux et

saignant. Ce fut le plus pur, le plus durable et de beaucoup le plus

élevé de ses amours. Au-dessus de tous les autres, dont quelques-uns

furent plus ardents, il se dresse avec la blancheur d'un lis.

L'opposition qu'il forme avec la passion pour Jane est complète. Rien

n'est curieux comme de comparer les pièces qui ont été inspirées par

ces deux femmes. D'un côté toutes les épithètes sont matérielles; ici,

elles sont toutes morales. Les louanges sont empruntées, non aux

grâces du corps, mais aux qualités de l'âme. Les mots qui reviennent

sans cesse sont ceux d'honneur, de douceur et de bonté.

«Bien que j'erre sous des climats lointains,

Je sais que son coeur ne change pas;

Car son sein brûle de l'éclat de l'honneur,

Ma fidèle fillette des Hautes-Terres, Ô.[347]»

[Note 347: _My Highland Lassie, O._]

L'idée de la revoir un jour poursuivait Burns. Chaque fois qu'il

songea à quelque chose d'éternel, à une vie future, à des rencontres

dans l'inconnu, ce fut vers elle que sa pensée se tourna. L'amour pour

Jane, vainqueur maintenant, devait être vaincu dans la revanche

inévitable des choses idéales sur celles qui sont seulement

terrestres. On peut dire que, comme les autres passions du poète, il

périt et tomba sur le tas des fleurs fanées. L'amour du second

dimanche de mai fut toujours présent. C'est lui qui conduisit Burns

dans la sphère la plus élevée où il atteignit, lui qui inspira ses

plus hauts efforts de spiritualité. La douce fille des Hautes-Terres

aux yeux azurés fut sa Béatrice et lui fit signe du bord du ciel.

IV.

LA RENOMMÉE SOUDAINE. -- DÉPART POUR ÉDIMBOURG.

Cependant, le volume de Kilmarnock avait un succès prodigieux. Il

s'était enlevé si vite qu'il n'en était pas resté un exemplaire pour

la pauvre ferme de Mossgiel, et que la mère, les frères et les soeurs

de Burns n'eurent ses oeuvres imprimées que dans l'édition

d'Édimbourg[348]. La renommée de l'humble volume de Kilmarnock

grandissait et, dépassant les limites de l'Ayrshire, se répandait à

travers le pays entier. On se prêtait ces poèmes étonnants; de tous

côtés, on les récitait, on les chantait. Les gens du peuple, les

paysans, avaient pour la première fois un grand poète qui rendait,

dans leur propre langue, leurs propres sentiments. C'était un

enthousiasme presque incroyable et tel qu'on aime à le laisser

exprimer par ceux qui l'ont connu. «La fille de ferme chantait ses

chansons, dit Allan Cunningham, le laboureur et les bergers répétaient

ses poésies, tandis que les vieux et les prudents citaient ses vers

dans la conversation, heureux de trouver que des choses de fantaisie

pouvaient être rendues utiles. Mon père qui aimait la poésie emprunta

le volume à un clergyman caméronien qui, en le lui prêtant, y ajouta

ce remarquable conseil: «Ne le laissez pas sur le chemin des enfants,

John, de peur de les attraper comme j'ai attrapé les miens, à le lire

le jour du Sabbath.[349]» Robert Heron raconte que, dans le

Kirkcudbrightshire où il était alors, il est presque impossible

d'exprimer avec quelle admiration fervente et quelles délices ces

poèmes furent reçus. Jeunes et vieux étaient également ravis, agités

et transportés. Lui-même obtint le livre un soir, et ne dormit point

qu'il ne l'eût achevé. «Même les garçons de charrue et les servantes

auraient été heureux de donner les gages qu'ils gagnaient très

durement et dont ils avaient besoin pour acheter leurs vêtements,

s'ils avaient pu se procurer les oeuvres de Burns[350].» La contrée

entière résonnait de son nom. Et ce n'étaient pas seulement les

paysans; les gens cultivés et instruits étaient également saisis par

cette contagion d'admiration pour l'homme et la langue. La plupart

d'entre eux, sans doute, commençaient avec la méfiance de Walker et

passaient par les même phases que lui, pour arriver à la même

admiration:

[Note 348: Scott Douglas, tome IV, p. 139.]

[Note 349: Allan Cunningham, _Life of Burns_, p. 86.]

[Note 350: Robert Heron, _Life of Burns_, p. 433.]

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 17 / 67 段