La scène de ces fiançailles et de ces adieux est célèbre dans

l'histoire de la poésie anglaise. Tout contribue à lui donner un

caractère de grâce pastorale et de mélancolie: la beauté du lieu, la

destinée des personnages et la douceur des vers qu'elle a produits.

C'est près de la résidence de Coilsfield, à l'endroit où le petit

ruisseau de la Flail rejoint la rivière d'Ayr, qu'on montre l'aubépine

près de laquelle les amants se rencontrèrent. Le cours de l'Ayr, entre

des bords raides et verts, est pittoresque jusqu'à son embouchure; il

ne l'est nulle part davantage que dans cet endroit fait à souhait et

choisi par un poète. L'eau peu profonde coule sur des cailloux, entre

la rive basse et sablonneuse où débouche la Flail, et l'autre rive

escarpée, qui disparaît sous un manteau d'églantiers, de

chèvrefeuilles et de bruyères, dans les épaisseurs duquel le printemps

sème des milliers d'hyacinthes violettes. C'est une retraite charmante

et intime. Tout autour ondule un horizon de collines boisées. Si l'on

jette sur ce tableau le silence solennel d'un dimanche écossais, si

l'on met dans l'âme des deux personnages, le respect, la révérence

qu'inspire le jour sacré, on a quelque idée du sentiment qui présida à

cette scène et on comprend qu'elle soit pour les Écossais grave et

presque religieuse. Cromek raconte que leurs fiançailles, qui étaient

en même temps leurs adieux, s'accomplirent «avec ces cérémonies si

simples et frappantes que le sentiment rustique a inventées pour

prolonger les émotions tendres et les consacrer.» Ils se tinrent

debout de chaque côté du ruisseau; ils se lavèrent les mains dans le

courant et, tenant une Bible entre eux, prononcèrent leur voeu d'être

fidèles l'un à l'autre[306]. On a retrouvé la Bible en deux volumes

que Burns donna à sa fiancée. Sur le premier volume était écrit le nom

de Mary Campbell, suivi de la marque maçonnique du poète et de ces

paroles du Lévitique: «_Vous ne jurerez point faussement par mon nom.

Je suis l'Éternel._» Sur le second volume était écrit: «_Robert Burns,

Mossgiel_», également avec la marque maçonnique, et ces mots de St.

Matthieu: «_Tu ne te parjureras point, mais tu t'acquitteras envers le

Seigneur de ce que tu as déclaré par serment[307]._» Les heures

radieuses s'envolèrent, sur lesquelles flottaient des parfums, faites

pour eux de tendresse voilée par la mélancolie des adieux et

sanctifiée par une solennelle promesse. Quand l'ouest étincelant

proclama la fuite du jour, les amants se séparèrent, pour ne jamais se

retrouver. Mais le lieu où fleurit l'aubépine blanche de Burns est

devenu, pour une partie du monde, aussi précieux que celui où poussent

sur les talus les petites pervenches bleues de Rousseau.

[Note 306: Cromek. _Reliques of Burns._]

[Note 307: Les deux volumes se trouvent dans le monument de

Burns près d'Ayr.]

On peut juger de la ferveur et de la gravité des voeux que Burns avait

prononcés d'après cette pièce dans laquelle il les rappelle et les

renouvelle:

Veux-tu venir aux Indes, ma Mary,

Et quitter le rivage de la vieille Écosse?

Veux-tu venir aux Indes, ma Mary,

À travers le rugissement de l'Atlantique?

Oh! doucement croissent le citron et l'orange,

Et l'ananas sur son arbre;

Mais tous les charmes des Indes

Ne sauraient jamais égaler les tiens.

J'ai juré par les cieux à ma Mary,

J'ai juré par les cieux d'être fidèle;

Et puissent aussi les cieux m'oublier,

Le jour où j'oublierai mon voeu!

Oh! donne-moi ta foi, ma Mary,

Et donne-moi ta main blanche comme la neige;

Oh! donne-moi ta foi, ma Mary!

Avant que je quitte la grève de l'Écosse!

Nous nous sommes donné notre foi, ma Mary,

De nous unir en affection mutuelle;

Et maudite soit la cause qui nous séparera

L'heure et le moment du temps[308]!

[Note 308: _Will ye go to the Indies, my Mary?_]

C'est avec ces assurances et cette musique de promesses emportée en

elle, que la douce Mary Campbell partit pour les Hautes-Terres. Pauvre

fille!

* * * * *

Mais nous ne sommes pas encore au terme des surprises. Le dimanche où

il avait dit adieu à Mary Campbell tombait le 14 mai. Jane Armour

revint de Paisley dans les premiers jours du mois suivant. Moins d'un

mois après la promesse du bord de l'Ayr, le 12 juin, il écrivait cette

incroyable lettre:

«La pauvre, mal conseillée, ingrate Armour est rentrée chez elle,

vendredi dernier. Vous connaissez tous les détails de cette

affaire et c'est une sombre affaire. Ce qu'elle pense maintenant

de sa conduite, je ne le sais pas. Ce que je sais c'est qu'elle

m'a rendu complètement misérable. Jamais homme n'a aimé ou plutôt

adoré une femme plus que je ne l'ai adorée; et, pour confesser

une vérité entre vous et moi, je l'aime encore, après tout,

jusqu'à la folie, bien que je ne voulusse pas le lui dire si je

la voyais, ce que je ne souhaite pas. Ma pauvre chère infortunée

Jane, comme j'ai été heureux dans tes bras! Ce n'est pas de la

perdre qui me rend si malheureux; mais c'est surtout à cause

d'elle que je crains. Je prévois qu'elle est sur la route qui

mène, je le redoute, à la ruine éternelle.

Puisse Dieu tout puissant lui pardonner son ingratitude et son

parjure envers moi, comme du fond de mon âme, je lui pardonne; et

puisse sa grâce être avec elle et la bénir dans l'avenir. Je n'ai

pas de plus exacte idée de l'endroit des châtiments éternels que

ce que j'ai ressenti dans mon âme à cause d'elle. Je me suis jeté

dans toutes sortes de dissipations et d'orgies, réunions

maçonniques, assauts de boire et autres folies pour la chasser de

ma tête et tout cela est vain. Et maintenant, au grand remède! Le

navire est en train de revenir qui doit m'emporter à la Jamaïque,

et alors adieu, chère vieille Écosse, adieu, chère ingrate Jane,

car jamais, jamais plus je ne vous reverrai[309].»

[Note 309: _To David Brice._ 12th June, 1786.]

Et le 9 juillet, il écrivait à un autre correspondant, son ami John

Richmond d'Édimbourg:

«J'ai été pour voir Armour depuis qu'elle est de retour,

nullement en vue d'une réconciliation, mais simplement pour

m'informer de sa santé, et à vous, je puis le confesser, par

suite d'une sotte et importune tendresse fort mal placée sans

doute. La mère m'a interdit la maison et Jane n'a pas montré le

repentir auquel on aurait pu s'attendre[310].»

[Note 310: _To John Richmond._ 9th July, 1786.]

Et ailleurs encore:

«La pauvre Armour est de retour à Mauchline. J'ai été pour la

voir et sa mère m'a interdit la maison; elle n'a pas exprimé

beaucoup de regret de ce qu'elle a fait[311].»

[Note 311: _To David Brice._ 17th July, 1786.]

Comme on sent, sous ces faux prétextes, le besoin de la revoir, de se

rapprocher d'elle! Ainsi donc Jane revenue avait trouvé la nouvelle

affection mal affermie, avait eu pour complices des souvenirs trop

récents encore, s'était réinstallée dans ce coeur incertain.

En même temps, Burns dut subir la seconde réprimande publique. En

détruisant l'acte de mariage, le vieil Armour avait rendu irrégulière

la situation de sa fille et de Burns; il en avait fait deux

délinquants. Burns, sur le point de quitter le pays, aurait pu se

soustraire à cette punition. Mais il tenait à obtenir un certificat de

célibat et cette cérémonie était l'attestation même de sa

liberté[311]. Il s'y soumit donc. Il eut à comparaître plusieurs fois

à l'église. La dernière fut le 6 août. Voici du reste, avec la suite

des procès-verbaux dont nous avons parlé plus haut, la suite et les

détails caractéristiques de cet épisode:

Juin, le 11.--La session, étant informée que Jane Armour est

enceinte, ordonne à son officier de la convoquer pour le prochain

sabbath.

Juin, le 18.--Conseil de session. Jane Armour convoquée n'a pas

paru mais a envoyé une lettre adressée au Ministre de la

paroisse, dont la teneur est ainsi que suit:

Révérend Monsieur,

Je suis sincèrement affligée d'avoir donné et de devoir donner à

votre session du tracas à cause de moi. Je reconnais que je suis

enceinte; et Robert Burns de Mossgiel est le père. Je suis avec

grand respect

Votre très humble servante,

Signé: JANE ARMOUR.

Mauchline 13 juin 1786.

L'officier devra convoquer Robert Burns à se présenter

aujourd'hui en huit jours.

Juin, le 25.--À comparu Robert Burns et s'est reconnu le père de

l'enfant de Jane Armour.

Signé: ROBERT BURNS.

(On a ajouté, après coup, au mot child la terminaison du pluriel

child-ren).

Août, le 6.--Robert Burns, John Smith, Mary Lindsay, Jane Armour

et Agnes Auld ont comparu devant la congrégation, professant leur

repentir du péché de fornication; chacun d'eux ayant comparu à

deux dimanches auparavant, ils ont aujourd'hui reçu la réprimande

et l'absolution de scandale[312].

[Note 312: Ces procès-verbaux ont été également copiés par

nous sur les registres de la Kirk-Session de Mauchline.]

M. Auld, le Ministre, montra du tact. Il adoucit la réprimande et au

lieu de le faire asseoir sur l'escabeau il lui permit de se tenir

debout à sa place[313], à la condition que, s'il prospérait dans sa

vie nouvelle, il n'oublierait pas les pauvres de Mauchline[314]. Du

reste, cette nouvelle comparution semble n'avoir produit sur Burns

qu'une très mince impression, il en parle dans ses lettres sans colère

et en passant.

[Note 313: _To David Brice._ 17th July, 1786.]

[Note 314: R. Chambers, tom. I, p. 277.]

* * * * *

Pendant ces mois de juin et de juillet, le paroxysme de douleur du

mois d'avril était peu à peu tombé. L'influence adoucissante de Mary

Campbell était intervenue. L'apaisement s'était fait, et son amour

pour Jane, s'il s'était réveillé, était plus calme et avait dépouillé

sa violence. Dans cette âme mobile et ondoyante, à travers laquelle

passaient sans cesse «les vagues alternées de la crainte et de

l'espoir», les changements étaient brusques et complets. Il lui

fallait peu de temps pour passer d'une extrémité à l'autre. Il reprit

sa belle humeur, bien que la pensée du départ et d'autres dussent

assombrir plus d'une heure solitaire. Il produisit, dans ces quelques

semaines, une série de morceaux gais dont quelques-uns comme

l'_Adresse à Belzebud_, un _Songe_, ont une tendance politique, dont

d'autres sont des adieux, des notes en vers, parmi lesquelles se

trouve sa belle _Épître à un Jeune Ami_, pleine de conseils sagaces,

et d'une sagesse toute fraîche récoltée sur ses folies récentes. Il

paraissait même avoir pris parti de son départ et en parlait avec

insouciance, avec bonne humeur et presque avec gaîté. Malgré tout,

l'incompressible ressort qu'il y avait en lui, par moments, soulevait

et éparpillait tous ces chagrins.

Vous tous qui vivez en vidant les verres,

Vous tous qui vivez en rimant les vers,

Vous tous qui vivez sans jamais réfléchir,

Allons, pleurez avec moi;

Notre camarade nous fausse compagnie

Et va par delà les mers.

Pleurez-le, ô troupe joyeuse,

Qui chèrement aimez, par ci par là, une bordée;

Il ne se joindra plus aux éclats joyeux,

Dans le ton sociable;

Car il est parti pour un autre rivage,

Par delà les mers.

Les jolies filles peuvent bien le pleurer,

Et dans leurs plus chères prières le placer,

Les veuves, femmes, toutes peuvent le bénir

D'un oeil plein de larmes;

Car je sais bien qu'il leur manquera beaucoup,

Par delà les mers.

Il vit le froid nord-ouest du malheur

Longuement rassembler une amère rafale;

Une coquette enfin lui brisa le coeur,

Malheur lui en advienne!

Alors, il prit passage, devant le mât,

Par delà les mers.

Trembler sous le gourdin de la Fortune,

N'avoir que peu d'eau et de farine pour s'emplir le ventre,

Avec son humeur fière, indépendante,

S'accordent mal;

Alors, il se roula les fesses dans un hamac,

Par delà les mers.

Gens de la Jamaïque, traitez-le bien,

Trouvez-lui un bon abri confortable,

Vous trouverez en lui un bon garçon

Plein de joyeuseté,

Qui ne voudrait pas faire mal au diable,

Par delà les mers.

Adieu! mon camarade, faiseur de rimes,

Votre sol natal fut de mauvais vouloir,

Mais puissiez-vous fleurir comme un lis

Maintenant et prospérer!

Je boirai mon dernier gobelet à votre santé,

Par delà les mers[315].

[Note 315: _On a Scotch Bard gone to the west Indies._]

Mais il était incorrigible. En même temps que son esprit reprenait un

peu de calme, il reprenait sa veine de galanterie, séduit au point de

tout oublier, par la moindre image qui mettait son imagination en

jeu. Il y en a un exemple qui est curieux par les renseignements qu'il

donne sur sa rapidité d'impression et par la renommée même de

l'aventure. Il est curieux aussi parce qu'il complète le tableau de

cette âme dont la soudaineté et la variété d'impressions est

déconcertante et déroute les présomptions.

Un soir du mois de juillet, il se promenait dans le domaine de

Ballochmyle qui venait d'être acheté par M. Alexander. Il suivait les

pentes escarpées au bas desquelles coule la rivière à peine visible.

C'était une de ses promenades favorites, qui l'avait déjà inspiré,

quand il avait mis sur les lèvres de la fille du propriétaire

précédent, forcé par des revers de fortune de vendre son domaine

héréditaire, ce joli et triste adieu:

Les bois de Catrine étaient jaunis,

Les fleurs tombaient sous la pelouse de Catrine;

Aucune alouette ne chantait sur les tertres verts,

La nature apparaissait languissante;

À travers les bosquets flétris, Maria chantait,

Elle-même dans toute la fleur de la beauté;

Et les échos des bois sauvages résonnaient:

Adieu les pentes de Ballochmyle!

Couchées dans votre lit hibernal, ô fleurs,

Vous fleurirez de nouveau fraîches et belles,

Vous, oiselets, muets dans les bosquets dépouillés,

Vous charmerez de nouveau l'air de vos voix;

Mais ici, hélas, pour moi, jamais plus

L'oiselet ne chantera ni la fleur ne sourira,

Adieu les jolies rives de l'Ayr,

Adieu, adieu, doux Ballochmyle![316]

[Note 316: _Farewell to Ballochmyle._]

Cette fois-ci il suivait une petite allée, quand il aperçut la soeur

du propriétaire actuel, Miss Wilhelmine Alexander. Lui-même a décrit

le tableau et raconté la scène, dans une lettre qui indique bien les

splendeurs et en même temps les délicatesses de sensations qui

passaient dans cette tête, pêle-mêle avec des choses brutales ou

grossières. C'est du reste un riche morceau de prose descriptive, et

qui donne une idée de la façon dont ce paysan écrivait:

«J'avais erré au hasard dans les lieux préférés de ma muse, les

bords de l'Ayr, pour contempler la nature dans toute la gaîté de

l'année à son printemps. Le soleil flamboyait au-dessus des

lointaines collines à l'ouest; pas une baleine ne remuait les

fleurs cramoisies qui s'ouvraient ou les feuilles vertes qui se

déployaient. C'était un moment d'or pour un coeur poétique.

J'écoutais les gazouilleurs emplumés qui répandaient leur

harmonie de tous côtes, avec des égards de confrère; et je

sortais fréquemment de mon sentier, de peur de troubler leurs

petites chansons ou de les faire s'envoler ailleurs en les

effrayant. Sûrement, me disais-je, celui-là est un vrai misérable

qui, insoucieux de vos harmonieux efforts pour lui plaire, peut

suivre de l'oeil vos détours, afin de découvrir vos retraites

cachées et vous dépouiller de tous les biens que la nature vous a

donnés: vos plus chers trésors, vos faibles petits. Même la

branche d'aubépine blanche qui se mettait en travers du chemin,

quel coeur, en un pareil moment, pouvait s'empêcher de

s'intéresser à son bonheur et de souhaiter qu'elle fût préservée

du bétail à la dent rude ou du souffle meurtrier de l'est? Telle

était la scène et telle était l'heure, quand, dans un coin du

tableau, j'aperçus une des plus belles oeuvres de la nature qui

ait jamais couronné un paysage poétique ou ravi l'oeil d'un

poète, en exceptant ces bardes visionnaires, qui tiennent

commerce avec des êtres aériens. Si la calomnie et la raillerie

avaient passé par mon chemin, elles se seraient en ce moment

réconciliées à jamais avec un tel objet. Quelle heure

d'inspiration pour un poète! Elle aurait élevé la simple et terne

prose historique à la métaphore et au rhythme. La chanson fut le

travail de mon retour à la maison et répond peut-être pauvrement

à ce qu'on aurait pu attendre d'une pareille scène[317].

[Note 317: _To Miss Wilhelmina Alexander, enclosing a song

inspired by her charms_, Mossgiel 18th Nov. 1786.]

C'était le soir, sous la rosée, les champs étaient verts,

À chaque brin d'herbe pendaient des perles;

Le Zéphyr se jouait autour des fèves,

Et emportait avec lui leur parfum;

Dans chaque vallon, le mauvis chantait,

Toute la Nature paraissait écouter,

Sauf là où les échos des bois verts résonnaient,

Parmi les pentes de Ballochmyle.

D'un pas négligent, j'avançais, j'errais,

Mon coeur se réjouissait de la joie de la nature,

Quand, rêvant dans une clairière solitaire,

J'entrevis, par hasard, une belle jeune fille:

Son regard était comme le regard du matin,

Son air comme le sourire vernal de la nature;

La Perfection, en passant, murmurait:

«Regarde la fille de Ballochmyle.»

Doux est le matin de mai fleuri,

Et douce est la nuit dans le tiède automne,

Quand on erre dans le gai jardin

Ou qu'on s'égare sur la lande solitaire;

Mais la femme est l'enfant chéri de la nature!

C'est là que celle-ci réunit tous ses charmes;

Mais même là, ses autres ouvrages sont éclipsés

Par la jolie fille de Ballochmyle.

Ô que ne fut-elle une fille de campagne!

Et moi, l'heureux gars des champs!

Quoique abrité sous le plus humble toit

Qui s'éleva jamais sur les plaines Écossaises!

Sous le vent et la pluie du morose hiver,

Avec joie, avec bonheur, je travaillerais,

Et, la nuit, je presserais sur mon coeur

La jolie fille de Ballochmyle.

Alors l'orgueil pourrait gravir les pentes glissantes,

Où brillent bien haut la gloire et les honneurs;

Et la soif de l'or pourrait tenter l'abîme,

Ou descendre et fouiller les mines de l'Inde:

Donnez-moi la chaumière sons le sapin,

Un troupeau à soigner, un sol à bêcher;

Et chaque jour aura des joies divines

Avec la jolie fille de Ballochmyle[318].

[Note 318: _The Lass of Ballochmyle._]

La chose étonnante que ces imaginations-là! On peut croire que, dans

des moments comme celui-ci, Jane Armour et Mary Campbell et tous les

soucis et toutes les imprudences avec leurs suites étaient loin. Il

oubliait tout, se donnait au ravissement présent, perdu dans des

chaumières en Espagne. Il avait, autant qu'on peut l'avoir, cette

faculté des poètes et des artistes de tout oublier à chaque instant et

d'être en réalité comme des instruments qui vibrent, sans souci de

l'air précédent. Il envoya peu après cette chanson à celle qui la lui

avait inspirée, mais il n'en reçut aucune réponse. Ce silence

l'offensa car il en reparla plus tard avec une amertume peu

raisonnable[319]. Il était tout naturel que la demoiselle, fût-elle de

Ballochmyle, ne trouvât aucune réponse à faire à ce singulier paysan

qui, avec toutes les circonlocutions pastorales, n'en parlait pas

moins de la presser chaque nuit sur son coeur. Cependant Miss

Alexander apprit à être fière d'avoir inspiré ces vers au poète

inconnu en qui, ainsi que le dit le Dr Currie, avec l'élégance de son

temps «respirait la Muse de Tibulle»[320]. Elle ne se maria pas et

devint une vieille, vieille dame. Elle mourut en 1848 âgée de 88

ans[321]. Elle avait fait encadrer la chanson reçue jadis et l'avait

avec elle partout où elle allait[322]. C'est excentrique, mais non pas

sans quelque chose de profondément féminin. Le manuscrit de la chanson

est maintenant un des objets précieux des archives de la famille

Alexander[323].

[Note 319: Scott Douglas, tom. I, p. 161.]

[Note 320: Currie. _Life of Burns._]

[Note 321: Voir dans Hately Waddell _Héroïnes of Burns_, ses

souvenirs personnels sur Miss Alexander.--Et Chambers, tom.

I, p. 289.]

[Note 322: Chambers, tom. I, p. 289.]

[Note 323: Nous remercions ici le colonel Alexander de la

bonne grâce avec laquelle il nous a permis de visiter

Ballochmyle et les souvenirs de Burns.]

* * * * *

Au milieu de ce mélange incohérent de désespoirs, de fiançailles,

d'orgies maçonniques, de productions désolées, exquises ou railleuses,

de ces adieux, de ces sautes de sentiments, de ces échappées

d'imagination, qui s'entassent du mois d'avril au mois de juillet,

Burns copiait ses poésies et corrigeait les épreuves. On avait trouvé

un imprimeur à Kilmarnock, un nommé John Wilson. Burns se rendait à

pied à Kilmarnock plusieurs fois par semaine, non sans y faire des

stations prolongées avec ses amis, au public-house du vieux Sandy, à

l'enseigne du jeu de Boules, dont le propriétaire avait une spécialité

pour la fabrication d'une certaine bière[324]. L'impression commença

probablement le 13 juin, car dans une lettre du 12 juin, il écrivait:

«Vous avez entendu dire que je deviens poète imprimé; demain mes

oeuvres vont à la presse. Je pense que ce sera un volume d'environ

deux cents pages. C'est la dernière sottise que je pense faire;

ensuite, je veux devenir un homme sage aussi vite que possible[325]».

[Note 324: _Burns and his Kilmarnock Friends._ Appendix I.]

[Note 325: _To David Brice_, 12th June 1786.]

On se demande involontairement quelles pouvaient être ses

appréhensions à la veille de tenter cette aventure, si extraordinaire

pour lui, de la publication de ses poèmes. Il en a fait la confidence

avec sa franchise ordinaire, dans un passage curieux et qui est bien

une preuve frappante de sa netteté et de sa fermeté d'esprit. Il était

à peu près sûr du succès:

«Je pesai mes productions aussi impartialement que cela m'était

possible; je pensais qu'elles avaient du mérite; ce m'était une

délicieuse idée qu'on dirait de moi que j'étais un garçon de

talent, même si cela ne devait jamais arriver à mes oreilles,

quand je serais un pauvre conducteur de nègres, ou peut-être

parti pour le monde des esprits, victime d'un climat

inhospitalier. Je puis dire avec vérité que, _pauvre

inconnu_[326], comme je l'étais alors, j'avais à peu près une

aussi haute opinion de moi-même et de mes oeuvres que je l'ai en

ce moment.... Me connaître moi-même avait toujours été ma

constante étude. Je me pesais moi-même seul; je me mettais en

balance avec d'autres; je guettais tous les moyens d'observation,

examinant quelle surface de terrain j'occupais comme homme et

comme poète; j'étudiais assidûment le dessin de la nature, les

endroits où elle semblait avoir voulu placer les différentes

_ombres_ et les _lumières_ de mon caractère. J'étais à peu près

certain que mes poèmes obtiendraient quelque applaudissement; à

mettre les choses au pis, le grondement de l'Atlantique

assourdirait la voix de la critique et la nouveauté des scènes

des Indes occidentales, me ferait oublier l'Indifférence[327].»

[Note 326: En français.]

[Note 327: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Il attendait donc l'événement avec confiance et sans doute aussi avec un

peu de fierté. Entre temps, il semblait qu'il eût épuisé toutes les

émotions qui peuvent tenir en si peu de temps, quand il en survint une

dernière qui sembla dépasser toutes les autres. La conduite des Armour

avait été telle envers Burns qu'il s'était cru délié de toute obligation

à leur égard. Ils avaient refusé la plus haute réparation qu'il fût en

son pouvoir de leur donner; c'était refuser les moindres. Avant de

s'éloigner du pays, il fit dresser un acte par lequel il passait à son

frère Gilbert tout ce qu'il possédait et «particulièrement les profits

qui peuvent sortir de la publication de mes poèmes présentement sous

presse», à la condition que son frère se chargerait d'élever la petite

fille d'Élizabeth Paton, maintenant âgée de deux ans, qu'on avait

recueillie à la ferme[328]. Il ne fit aucune provision pour Jane Armour.

Le vieil Armour eut-il vent de la résolution de Burns ou connaissance de

cet acte? Ce qu'il y a de certain c'est qu'il prit la résolution

d'empêcher Burns de partir sans avoir laissé garantie d'une somme

suffisante pour élever l'enfant dont sa fille était grosse. Il mit

l'affaire entre les mains des gens de loi. Il y allait pour Burns de

l'emprisonnement[329]. Nouvel acte dans ce drame! Le voilà obligé de

quitter la ferme, de dépister les recherches. «Depuis quelque temps, je

me glissais de cachette en cachette, dans toutes les terreurs de la

prison; des gens mal avisés et ingrats avaient découplé la meute sans

merci des gens de loi à mes trousses[330]». Sans un avertissement

singulier et dont l'origine se laisse deviner, il était saisi. Il est

probable que le vieil Armour comptait mettre la main sur une partie des

profits que les souscriptions désormais couvertes assuraient aux poèmes.

Burns alla chercher refuge, comme un véritable outlaw, dans la forêt de

Old Rome, laissant ignorer à tous où il avait disparu. Le 30 juillet

1786, il écrivait à son ami Richmond cette lettre qui rend bien l'état

d'esprit où il devait être:

[Note 328: _Deed of Assignment in favour of his brother

Gilbert_, of «all and Sundry Goods, Gear, Corns, Cattle,

Horses, Nolt, Sheep, Household furniture, and all other

movable effects of whatever kind that I shall leave behind

on my departure from the Kingdom, etc.» Mossgiel, 22nd July

1786.]

[Note 329: R. Chambers, tom. I, p. 290.]

[Note 330: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 16 / 67 段