Parfois, comme dans la _Lamentation_, c'est la nuit; tandis que les

mortels dorment soulagés de leurs soucis, errant dans la campagne il

cherche, dans la solitude et la vue des endroits familiers, cette

recrudescence déchirante et étrangement poursuivie dont nous aimons à

sentir nos regrets s'aviver. La pâle lune luit silencieusement et,

sous sa blême et froide clarté, il vient se lamenter de ce que la vie

et l'amour ne soient qu'un songe. Il raconte ses nuits sans sommeil et

harassées de chagrin, et ses matins où il voit s'allonger la file des

heures pénibles et lentes; jusqu'à ce que l'image des heures

amoureuses lui revienne et que le souvenir des moments heureux le

ressaisisse[281].

[Note 281: _The Lament, occasioned by the unfortunate issue

of a friend's Amour._]

Ô toi, orbe pâle, qui brilles silencieux,

Tandis que sommeillent les mortels délivrés de leurs soucis,

Tu vois un malheureux qui languit intérieurement

Et erre ici pour gémir et pleurer!

Chaque nuit, je tiens veillée avec la Douleur,

Sous tes rayons blêmes, sans chaleur;

Et je me plains, en lamentations profondes,

Que la vie et l'amour ne sont qu'un songe.

Oh! se peut-il qu'elle ait un coeur si bas,

Si perdu à l'honneur, si perdu à la foi,

Qu'elle abandonne l'amant le plus épris,

L'époux à qui sa jeunesse s'est liée?

Hélas! le sentier de la vie peut être rude!

Sa route peut la conduire à travers d'âpres détresses!

Qui alors adoucira ses angoisses et ses peines,

Qui partagera ses chagrins pour les diminuer?

Le matin, qui annonce l'approche du jour,

M'éveille pour le labeur et la douleur;

Je vois, en longue série, les heures

Où je dois souffrir, se traîner lentement;

Mainte angoisse, mainte torture,

Cortège affreux du souvenir,

Tordront mon âme, avant que Phoebus s'abaissant

Ne baise au loin la mer occidentale.

Et quand, la nuit, je me jette sur ma couche,

Meurtri, harassé de soucis et de chagrin,

Mes nerfs brisés de fatigue, mes yeux usés de larmes

Veillent comme les voleurs nocturnes:

Ou si je sommeille, l'imagination, maîtresse,

Règne, farouche, hagarde, folle d'épouvante:

Même le jour, malgré ses amertumes, est un soulagement

Après ces nuits qui respirent l'horreur.

Dans le _Désespoir_, pièce composée peut-être après les autres, en un

de ces moments où la douleur tend à se généraliser en réflexions et

s'infiltre, pour ainsi dire, dans les idées, la souffrance devient une

vue pessimiste de la vie humaine.

Accablé de chagrin, accablé de souci,

Fardeau plus lourd que je ne puis porter,

Je m'assieds à terre et je soupire:

«Ô vie, tu es une charge douloureuse,

Sur une route âpre et fatigante,

Pour des malheureux tels que moi!

Quand je jette mon regard dans le sombre passé,

Quelles scènes pénibles apparaissent!

Quelles peines nouvelles peuvent me percer?

J'ai trop lieu de les redouter!

Toujours soucieux, désespérant,

Tel est mon sort amer:

Mes douleurs ici-bas ne se fermeront

Que lorsque se fermera ma tombe.

Ô jours enviables, jours de jeunesse,

Vous qui dansiez insouciants dans le labyrinthe du plaisir,

Ignorant le souci et le mal!

Pourquoi vous échanger contre des moments plus mûrs,

Pour sentir les folies et les crimes

Des autres ou les miens propres!

Et vous, petits enfants, qui innocemment jouez

Comme des linots dans les buissons,

Vous ne savez pas quels maux vous demandez

Quand vous désirez être des hommes;

Les pertes, les peines,

Qui saisissent l'homme mûr;

Rien que des alarmes, rien que des larmes

Pour la vieillesse obscurcie[282]!»

[Note 282: _Despondency, an ode._]

Cette désespérance atteint son apogée dans un appel à la mort, au-delà

duquel il n'y a plus que le suicide.

«Et toi, puissance hideuse, abhorrée par la vie,

Tant que la vie a un plaisir à offrir,

Oh! écoute la prière d'un misérable!

Je ne recule plus épouvanté, je n'ai plus peur;

Je brigue, je mendie ton aide amicale,

Pour clore cette scène de souci!

Quand donc mon âme, dans une paix silencieuse,

Terminera-t-elle le jour attristé de la vie?

Quand mon coeur lassé cessera-t-il ses battements,

Refroidi, pourrissant dans l'argile?

Plus de crainte, plus de larmes,

Pour souiller mon visage inanimé,

Embrassé et serré

Dans ton étreinte glaciale![283]

[Note 283: _To Ruin._]

Toutes ces pièces et la lettre que nous citions plus haut sont d'avril

et de mai 1786. Ces productions véritablement désespérées sont serrées

les unes contre les autres dans le court espace de quelques semaines.

Il n'y avait évidemment pas de repos pour l'esprit misérable de Burns

dans l'intervalle de l'une à l'autre; sa douleur ne prit pas haleine

une seule fois. À la surface, il resta gai; sa fierté et son

excitabilité sociale le soutenaient. Il chercha à oublier ou tout au

moins à s'étourdir, et probablement cette maudite époque de sa vie est

responsable de l'habitude de boire qui lui devint plus tard funeste.

En effet Gilbert dit que, ni pendant le séjour à Tarbolton, ni pendant

le séjour à Mauchline jusqu'au moment où il devint auteur, il ne le

vit pas une seule fois en état d'ivresse, et il attribue le changement

survenu dans sa conduite à ce que, devenant célèbre, il fut plus

recherché[284]. Ce motif est à peine plausible. Burns était depuis

longtemps aimé dans son entourage, assez connu dans les villages

voisins, assez fêté de toutes parts pour qu'il n'y eût de réunion sans

qu'il y fût et sans qu'il en devînt aussitôt le roi. Il y avait beaux

jours que les occasions l'assaillaient, et s'il avait résisté à celles

qu'il avait rencontrées, il pouvait résister à toutes. Assurément, il

ne faisait pas fi d'un gobelet de whiskey, «l'âme des jeux et des

caprices[285]», et il aimait John Barleycorn le roi des grains. Mais

c'était dans la mesure où, depuis qu'en faisant fermenter le raisin ou

l'orge l'homme a trouvé le moyen de faire aussi fermenter sa pensée,

il semble qu'il soit permis, tant cela est universel et naturel, de

surexciter son imagination et de tendre, au-dessus des tristesses de

la vie, un léger arc-en-ciel de joie factice. C'était dans la mesure

où boire avec un compagnon noue plus rapidement les connaissances et

fait plus rapidement mûrir l'amitié.

[Note 284: _Gilbert's Narrative._]

[Note 285: _Scotch Drink._]

Nous ferons résonner la mesure de quatre,

«Nous la baptiserons avec de l'eau fumante,

Et puis, nous nous asseoirons et nous boirons notre coup

Pour nous réjouir le coeur;

Et ma foi, nous aurons fait meilleure connaissance

Avant que nous nous quittions[286].»

[Note 286: _Second Epistle to John Lapraik._]

Mais il n'avait jamais outrepassé les limites et n'avait cherché, dans

les cabarets de village que la compagnie d'amis, et dans la boisson

qu'un pétillement de verve. C'est pendant ces semaines mauvaises qu'il

semble qu'il se soit mis, pour la première fois, à boire lourdement,

qu'il ait cherché dans l'ivresse non plus la surexcitation mais la

stupeur. Afin de trouver l'oubli, il a été jusqu'au point où

s'engourdissent du même coup la pensée et la souffrance. Il s'est jeté

dans des orgies plus épaisses, avec une sorte de fureur et de bravade

farouche. Il a apporté dans la boisson, ce besoin de défi qui pousse

les amoureux; il a parié de boire plus que les autres; il a fait

toutes les extravagances de tant de pauvres coeurs qui ont cru

s'étourdir. Il le dit lui-même: «J'ai essayé souvent de l'oublier, je

me suis plongé dans toutes sortes de désordres et d'orgies: réunions

maçonniques, assauts de boissons et autres folies pour la chasser de

ma tête, mais tout a été vain![287]» Ce n'est plus la légère

excitation faite presque entière de rire, de paroles et de verve

bruyante, dans laquelle sa nature exubérante se plaisait; c'est la

vraie ivresse, celle qui va jusqu'au bout et continue à outrance,

jusqu'à ce que la raison, la parole, l'être entier chancelle et que le

dernier mot appartienne à la boisson. Gilbert avait raison en disant

que son frère n'avait connu cette dégradation qu'au moment où il

devint auteur. Il se trompe sur les causes qui l'y ont poussé. Burns,

hélas! n'est pas le seul des poètes que «les voeux brisés d'une femme

sans foi[288]» aient poussé dans cette voie fatale, où maints ont

laissé leur santé, et quelques-uns leur génie.

[Note 287: _To Mr David Brice_, 12th June, 1786.]

[Note 288: _The Lament._]

* * * * *

En voyant les ravages que cet amour a faits dans le coeur de Burns et

en songeant à la place qu'il a tenue dans la suite de sa vie, il est

impossible de ne pas se demander ce que fut cette passion si

cruellement despotique, ce qu'était la femme qui l'a inspirée. Elle ne

semble pas avoir été belle. Brune, avec des cheveux noirs épais et des

yeux noirs brillants, ce qui frappe en elle c'est quelque chose de

bien pris et de net dans les formes du corps, d'alerte et de ferme

dans l'allure, la grâce qui ressort de mouvements souples, d'un pas

libre et décidé. Burns faisait allusion à cette élégance de tournure

quand, en parlant de la Nymphe de la _Vision_, il disait:

«Sa robe--en tartan brillant--coulait, descendait,

Laissant voir simplement la moitié de sa jambe;

Et quelle jambe! ma jolie Jane

Seule aurait la pareille,

Si droite, si effilée, si bien prise, si nette;

Aucune autre n'en approchait[289].»

[Note 289: _The Vision._]

Elle conserva jusqu'avant dans la vie la jeunesse de démarche et

l'activité qui avaient été son grand attrait. Il est probable

cependant qu'elle avait dans les manières quelque chose de vif et de

séduisant, et cette gaîté de caractère dont le charme est grand. Son

esprit était ordinaire et on pourrait croire, si l'on s'en tenait à

ses premières relations avec Burns, que son coeur l'était encore

davantage.

Et cet amour lui-même, quelle place occupe-t-il dans la nomenclature

des amours de Burns? Violent, véhément, sincère, il le fut sans doute;

mais ce sont là des caractères qui peuvent être communs à bien des

passions dont l'essence est différente. Si on regarde d'un peu plus

près celui-ci, on ne tarde pas à voir qu'il relevait presque

exclusivement des sens. Ce qui frappe dans les pièces qui s'y

rattachent, c'est le ton voluptueux qui y domine. Elles sont faites

uniquement de sensations physiques, contenues dans des expressions

brûlantes.

Ce ne sont pas des pensées poétiques, feintes et vaines,

Qui réclament mes tristes lamentations délaissées de l'amour;

Ce n'est pas un pipeau de berger, des chants d'Arcadie,

Ni des tortures imaginaires, bizarres et faibles;

La foi échangée, la flamme mutuelle,

Les pouvoirs célestes souvent attestés,

Le tendre nom de père qui m'était promis,

C'étaient là les gages de mon amour.

Quand ses bras étreignants m'encerclaient,

Comme les instants extasiés s'envolaient!

Combien j'ai souhaité les charmes de la fortune

Pour l'amour de ma chérie, de ma seule chérie!

Et faut-il que je le pense! est-elle partie

La fierté secrète de mon coeur joyeux,

Et entend-elle, insouciante, mes plaintes,

Et est-elle à jamais, à jamais perdue?[290]

[Note 290: _The Lament._]

Les souvenirs auxquels se complaisent ces «pensées qu'il rassemble

comme un trésor[290]», ont parfois une infinie douceur de caresse,

parfois un emportement de lascivité; ils sont tout matériels. La

poésie en est merveilleuse, toutes ces strophes sont encore ardentes

et comme enveloppées d'une chaude atmosphère pourpre, toute de

baisers. Depuis les sonnets de Shakspeare, il ne s'était rien vu dans

la littérature anglaise qui eût cette sincérité et cette splendeur de

sensualité:

Ô toi, reine brillante, qui, au-dessus de la plaine,

Règnes maintenant dans le ciel, d'un empire illimité!

Souvent, ton regard, qui suit silencieusement,

Nous a vus nous égarer, errant amoureusement;

Le temps, inaperçu, s'enfuyait,

Tandis que le pouls voluptueux de l'amour battait fortement,

Quand sous tes rayons aux clartés d'argent

Nous voyions nos yeux s'enflammer mutuellement.

Ô scènes, fixées en un puissant souvenir!

Scènes qui jamais, jamais ne reviendront!

Scènes, qui, si j'oublie parfois dans la stupeur,

Dès que je les ressens de nouveau, m'embrasent de nouveau!

Arraché à toutes les joies et à tous les plaisirs,

À travers le vallon désolé de la vie, j'erre;

Et sans espoir, sans secours, je lamenterai

Les voeux brisés d'une femme infidèle[291].

[Note 291: _The Lament._]

Dans ses lettres aussi, n'est-ce pas toujours le côté sensuel de cet

amour qui reparaît? Il n'en parle jamais sans que le trait dominant ne

soit un détail physique. «Ma pauvre chère infortunée Jane, comme j'ai

été heureux dans tes bras![292]» Et plus tard il s'écrie dans une

expression où la sensation de la possession est fortement rendue et

dont la sensualité est presque intraduisible: «_I don't think I shall

ever meet with so delicious an armful again._ Je ne retrouverai jamais

une si délicieuse embrassée[293]». On verra que cet amour conservera

toujours le même caractère.

[Note 292: _To Mr David Brice._ 12th June, 1786.]

[Note 293: _To Gavin Hamilton._ 7th Jan, 1787.]

* * * * *

Cette même aventure allait exercer sur la vie de Burns une influence

toute différente et non moins importante. À la suite de la rupture,

son départ pour la Jamaïque, qui n'avait été qu'une offre, devint une

résolution[294]. Désireux de s'expatrier à tout prix, il s'entendit

avec un Dr Douglas pour aller être quelque chose comme un teneur de

livres ou un gérant de propriétés[295]. Telle était la pénurie de

Burns qu'il songea à s'engager comme matelot pour pouvoir faire le

passage. Son ami et fidèle protecteur, Gavin Hamilton, lui donna le

conseil, afin de se procurer l'argent nécessaire pour le voyage, de

publier ses poésies par souscription. C'était un mode de publication

fréquent au XVIIIe siècle. Il lui dit que son nom lui assurait assez

de souscripteurs pour garantir le placement d'un nombre de volumes

suffisant à laisser un petit profit. Ce serait pour payer son passage

à bord d'un navire et se mettre en train là-bas, de l'autre côté des

mers[296]. On a vu que Burns avait assez pris conscience de sa valeur

pour qu'une proposition de ce genre ne l'étonnât pas. Il accepta et se

mit sur le champ à distribuer à ses amis des circulaires de

souscription. Il le fit avec beaucoup d'activité et, pendant tout ce

lamentable mois d'avril, on le voit occupé à envoyer de droite et de

gauche une petite feuille imprimée qui portait:

[Note 294: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

[Note 295: Scott Douglas, vol. IV, p. 141.]

[Note 296: _Gilbert's Narrative._]

Proposition pour publier par souscription

les POÈMES ÉCOSSAIS, par ROBERT BURNS.

Le livre sera élégamment imprimé en un volume in-octavo. Prix,

broché, trois shellings. Comme l'auteur n'a pas la moindre vue

mercenaire en publiant, aussitôt qu'il y aura assez de

souscripteurs pour défrayer les dépenses nécessaires, l'ouvrage

sera envoyé à la presse[297].

[Note 297: Scott Douglas, tom. I, p. 113.]

Cette proposition sembla, tout de suite, être accueillie avec faveur.

On trouve, dans la correspondance de ce mois d'avril, des

remerciements à des personnes qui réclament des listes[298]. Gavin

Hamilton s'était chargé d'en placer un bon nombre. Tous ses autres

amis, pris de pitié pour ce pauvre garçon, s'en occupaient aussi; il

devint aussitôt évident que le nombre de souscripteurs serait plus que

suffisant et qu'il allait falloir s'occuper de l'impression.

[Note 298: _Letters: to Robert Aiken._ 3rd April 1786; _to

John Ballantine_ 14th April; _to Mr Mac Whinnie._ 17th April

1786; _to Mr John Kennedy_ 30th April.]

C'est ainsi que ces mois de mars et d'avril 1786 se passèrent pour

Robert Burns et c'était avec raison qu'il disait plus tard: «Ce fut

une terrible affaire, dont je ne puis encore supporter le souvenir,

elle me donna une ou deux des principales qualités pour prendre place

parmi ceux qui ont perdu la carte et brouillé tous les calculs de la

raison[299]».

[Note 299: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

* * * * *

Ici s'intercale un des plus étranges et des plus mystérieux épisodes

de la vie de Burns, celui de Highland Mary, de Mary des Hautes-Terres.

Il resta longtemps ignoré. Burns, de son vivant, n'en parla jamais

qu'avec réserve et l'entoura d'une sorte de silence. Quand il fut

forcé d'en dire quelques mots, à propos des pièces qui portaient le

nom de Highland Mary, il le fit d'une manière très vague et très

évasive. Il y fait allusion comme à un événement du temps passé: «le

sujet est un des passages les plus intéressants de mes jours de

jeunesse[300]», ou «ceci est une de mes compositions du commencement

de ma vie, avant que je fusse du tout connu dans le monde[301].»

C'est, avec quelques mots cités plus loin, tout ce qu'il en laissa

jamais échapper. Après sa mort, sa famille semble avoir désiré laisser

dans l'ombre et l'oubli cet incident. Il est de toute évidence que,

lorsque le Dr Currie prépara son édition de Burns, il reçut de Gilbert

des confidences partielles à ce sujet, mais en même temps des

recommandations de n'en point parler. C'est ce qu'impliquent les

lignes suivantes: «Les rivages de l'Ayr furent la scène de passions de

sa jeunesse, d'une nature encore plus tendre; il ne conviendrait pas

d'en révéler l'histoire quand bien même cela serait en notre pouvoir;

on n'en pourra bientôt plus découvrir les traces que dans ces poèmes

pleins de nature et de sensibilité auxquels elles ont donné naissance.

On sait que la chanson intitulée Mary des Hautes-Terres se rapporte à

un de ces attachements. L'objet de cette passion mourut au début de la

vie, et l'impression laissée sur l'esprit de Burns semble avoir été

profonde et durable[302].» Il s'en fallut de peu en effet--et cela eût

peut-être été à souhaiter pour la mémoire de Robert Burns--que cette

histoire passât comme un événement indistinct et secondaire. Aucun des

biographes du poète n'avait pris la peine d'en marquer ni la date, ni

l'importance. M. Scott Douglas, avec beaucoup de pénétration et de

patience, est parvenu à élucider ce point obscur, et le résultat de

ses recherches a été une révélation imprévue et, par certains côtés,

affligeante. Au moment même où, le coeur saignant de la blessure faite

par Jane, Burns poussait ces plaintes déchirantes, il est désormais

certain qu'il aima ou crut aimer une autre femme et surtout qu'il se

fit aimer d'elle[303].

[Note 300: _Letter to Thomson._ 14th Nov, 1792.]

[Note 301: _Remarks in an interleaved copy of Johnson's

museum._]

[Note 302: Currie. _Life of Burns_, p. 30.]

[Note 303: Voir dans Scott Douglas, vol. IV, p. 120-130, et

dans son édition de Lockhart, p. 336-339, la suite de faits

et de raisonnements par lesquels il a établi irréfutablement

ce fait. Cette vague aventure flottait quelque part dans la

jeunesse de Burns. Il l'a saisie et fixée à sa véritable

date et dans ses vraies circonstances. Dans l'édition de

Currie, que nous possédons et qui lui a appartenu, se trouve

le premier soupçon de cette histoire et le cri de surprise

qu'il lui arracha. Au bas de la colonne (p. 31) où se

trouvent les vagues allusions de Currie, il a écrit: «Who

can tell the date?--Can it be possible that 1786 was the

year? When he was under vows to Miss Armour? Else what can

be the meaning of «_Will ye go to the Indies Mary?!!!_»

Évidemment, on saisit là la minute où, pour la première

fois, la pensée qu'une pareille chose était possible

traversa le cerveau de Scott Douglas. On verra l'importance

de cette découverte, à travers toute la vie de Burns.]

Il y avait, dans le domaine de Coilsfield, situé à quelque distance de

Mossgiel et habité alors par le colonel Hugh Montgomery, une jeune

fille des Hautes-Terres, nommée Mary Campbell. Elle était employée

comme servante et avait charge de la laiterie. Elle avait été

auparavant chez Gavin Hamilton, l'ami de Burns, où il est probable que

celui-ci la vit pour la première fois[304]. C'était une étrangère, et

on se rappelle peu de chose d'elle; personne ne se doutait de la

poésie qui glorifierait un jour son nom. Il semble probable que Burns

avait déjà tenté de lui faire la cour, car sa soeur Mrs Begg se

souvenait de lui avoir entendu dire à son domestique John Blane que

«Mary avait refusé de le rencontrer dans le vieux château». C'était la

tour démantelée d'un ancien prieuré près de la maison de M.

Hamilton[304]. Il est probable aussi que sa passion pour Jane avait

coupé court à ces velléités.

[Note 304: Chambers, tom. I, p. 252.]

Quand il fut repoussé par les Armour, comment se retourna-t-il vers

cette jeune fille, et comment celle-ci reçut-elle des hommages qu'elle

paraît d'abord avoir tenus à distance? Peut-être fut-elle portée vers

lui par cette pitié féminine que la douleur attire, et il est plus

vraisemblable encore que lui alla vers elle parce qu'il souffrait. Il

y a dans l'âme humaine de ces réactions. Lorsqu'elle a été endolorie

par les déceptions et qu'elle est toute brisée d'une trahison, elle

est prise d'un grand besoin de sécurité et de confiance. Elle va,

comme un voyageur fatigué, aux sources pures et limpides qui coulent

dans les âmes tranquilles et simples. Après les amours orageux, elle

aspire à ceux qui calment, reposent et consolent. Mais c'est un

hasardeux essai, un remède dangereux. Car si la passion qui affole et

torture revient, avant que l'affection qui apaise et guérit n'ait

achevé son oeuvre, le charme reprend et il ne reste alors qu'une

sacrifiée. Burns était brisé; il alla vers la douce Mary, parce

qu'elle formait avec Jane un contraste complet. Blonde avec les yeux

azurés des gens des Hautes-Terres, elle passe dans cette histoire

agitée comme une figure touchante, et laisse après elle une impression

d'affection silencieuse, de modestie et de pureté.

Ces nouvelles amours avancèrent avec une étrange rapidité. Le groupe

de chants de désespoir qui maudissent la trahison de Jane couvre une

partie du mois d'avril. Dès le commencement de mai, Burns s'était

fiancé à Mary, avant de partir, comme il le croyait, pour la Jamaïque.

Lui-même a laissé en quelques mots le récit de ces fiançailles: «Ma

jeune fille des Hautes-Terres, dit-il, était une charmante créature au

coeur le plus aimant qui ait jamais béni un homme d'un généreux amour.

Après une assez longue durée du plus ardent attachement réciproque,

nous convînmes de nous rencontrer, le second dimanche de mai, dans un

endroit retiré, près des bords de l'Ayr, où nous passâmes la journée à

nous dire adieu avant qu'elle s'embarquât pour les Hautes-Terres de

l'Ouest, afin d'arranger les choses dans sa famille pour notre

changement de vie projeté[305]».

[Note 305: _Remarks in an interleaved copy of Johnson's

museum._]

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 15 / 67 段