chose. Plus tard Burns composa pour Jane, devenue sa femme,
quelques-unes de ses plus exquises et de ses plus caressantes
chansons. Mais, dans ses commencements, cet amour fut peu fécond en
poésie; comme un arbre tardif, il devait avoir sa vraie floraison dans
l'arrière-saison.
En dépit de la défense et de la vigilance des parents Armour, les
rapports entre les deux amoureux continuèrent, avec des regards
échangés entre les fenêtres de l'auberge et celles de la maisonnette,
avec des entrevues furtives et dangereuses. Ces relations duraient
depuis un peu plus d'une année. Le 17 février 1786, Burns écrivait à
son ami John Richmond, à Édimbourg: «J'ai quelques très importantes
nouvelles en ce qui me concerne, pas des plus agréables; ce sont des
nouvelles que sûrement vous ne pouvez pas deviner; je vous en donnerai
des détails une autre fois[259]». C'est le premier indice des
tribulations et des orages qui allaient éclater. Jane était enceinte.
C'était un coup terrible! C'était la ruine; c'était bien pis encore!
La ruine, elle était déjà venue; la récolte de 1785 avait été manquée
et les deux frères, à bout de ressources, avaient compris et s'étaient
dit qu'ils ne pouvaient aller beaucoup plus longtemps. Mais ce nouveau
coup c'était la ruine dans la ruine, le naufrage, la perdition.
Brusquement les conséquences se déroulaient autour des deux amoureux;
ils étaient debout dans l'âpre moisson de leur faute. C'était une
nouvelle tristesse à apporter au foyer de Mossgiel. Qu'allait devenir
Jane quand il faudrait faire cet aveu chez elle, à son père surtout?
Et derrière ces scènes cruelles, quand leur malheur, déjà trahi par
leurs visages troublés, courrait le pays dans quelques semaines,
c'était la masse confuse du scandale, des reproches, des ironies, des
affronts, des humiliations, qui allait éclater. Ils pouvaient déjà en
entendre le flot derrière cette muraille de quelques jours. Et ces
avanies se chargeraient de toute la rancune des dévots. C'étaient
toutes les angoisses et les affres, tout le drame des grossesses de
filles, qui fait passer les égarements dans l'esprit et obtient des
mères qu'elles tuent leur enfant.
[Note 259: _To John Richmond_, 17 February 1786.]
Dans l'âme excessive et surexcitée de Burns, ces prévisions se
déchaînèrent en un véritable affolement. Il ne songea plus qu'à
quitter le pays, à fuir tout droit devant lui, comme un boeuf taonné.
De quels reproches, de quelles récriminations, de quelle querelle
entre les deux amants ce désespoir se compliqua-t-il? Il n'en reste de
trace qu'un lambeau de lettre déchirée, incomplet mais douloureusement
cruel. «Contre deux choses je suis aussi décidé que le destin: rester
dans le pays et la reconnaître pour ma femme! La première chose, par
le ciel, je ne la ferai pas:--la seconde, par l'enfer, je ne la ferai
jamais. Un bon Dieu vous protège et vous rende aussi heureux que le
désire ardemment en pleurant l'amitié qui s'éloigne. Si vous voyez
Jane, dites-lui que je la rencontrerai, ainsi m'aide Dieu en mon heure
de besoin[260]». C'est la dernière amertume quand, au fond d'une faute
commune, un homme et une femme, au lieu de trouver une tristesse
partagée et une tendresse accrue par un besoin et une pensée de
soutien mutuel, rencontrent l'acrimonie et la discorde.
[Note 260: _To James Smith, Mauchline._]
Cette fuite, cet abandon de Jane eût été une lâcheté. Cette pensée
d'ailleurs ne semble avoir été qu'un mauvais éclair. Lockhart raconte
que, ainsi que les derniers mots de la lettre le montrent, Burns eut
avec sa maîtresse une entrevue. Les prières et les larmes de la pauvre
fille vainquirent le serment fait par l'Enfer. «Le résultat de cette
entrevue fut ce qu'on pouvait attendre de la tendresse et de la
virilité des sentiments de Burns. Toute crainte de tribulations
personnelles céda aussitôt aux pleurs de la femme qu'il aimait[261]».
Pour réparer autant qu'il était possible la faute commise et détourner
la tempête prévue, il lui donna par écrit une sorte de déclaration de
mariage, qui suffit, selon la loi écossaise[262], pour constituer un
mariage irrégulier, mais parfaitement valide. Avec ce papier, Jane et
lui étaient considérés comme mariés; tout s'arrangeait. Un accident de
ce genre était alors trop ordinaire dans les villages de l'Écosse pour
qu'on s'en inquiétât beaucoup: pourvu que le mariage fût au bout de la
grossesse, les choses étaient réputées régulières[262].
[Note 261: Lockhart, _Life of Burns_, p. 82.]
[Note 262: R. Chambers, tom. I, p. 237.]
Mais le drame ne faisait que se compliquer au moment où on pouvait le
croire terminé. L'obstacle vint d'où on ne l'aurait sûrement pas
attendu. William Armour refusa de reconnaître cet engagement et
préféra voir sa fille déshonorée plutôt que mariée à celui qui l'avait
séduite. Il n'avait jamais aimé Burns et il le voyait de nouveau sur
le bord de la misère, sans avenir[263]. Burns reconnut qu'il était
dénué de ressources. Il offrit d'aller à la Jamaïque chercher à s'en
créer, et de revenir dans quelques années reprendre Jane; les
arrangements de cette sorte ne sont pas aussi rares en Angleterre
qu'ils peuvent nous le paraître[264]. Si on n'acceptait pas cette
proposition, il offrit de travailler comme un simple ouvrier pour
nourrir sa femme et l'enfant attendu. Il ne semble pas qu'il ait songé
aux étonnantes poésies entassées dans le tiroir de la petite table de
Mossgiel. William Armour fut inflexible. Sa conduite a été jugée dure,
étroite et précipitée. Peut-être n'est-elle pas sans excuses, ni sans
explication. Burns était un gendre fait pour dérouter et effaroucher
maint homme plus intelligent que le maître maçon de Mauchline. Il
devait lui apparaître comme un mauvais garnement impie, misérable,
destiné à toujours l'être et à entraîner sa fille dans son indigence
et dans son immoralité.
[Note 263: Walker. _Life of Burns_, p. LVII.]
[Note 264: Lockhart. _Life of Burns_, p. 83.]
La décision suprême était suspendue aux lèvres de Jane. Après tout,
elle était maîtresse de son choix. Si, avec la profonde tendresse
féminine, avec la foi en l'homme qu'elle devait connaître mieux que
son père, et la vaillance que l'amour inspire en face des avenirs
nébuleux, elle avait voulu être la femme de Burns, elle le pouvait.
Sans doute son père violenta sa réponse; sans doute elle ressentit ces
défaillances d'énergie que donne la confusion d'une faute; peut-être
la réponse de sa voix fut-elle loin du souhait de son coeur. Elle céda
pourtant, livra le papier sur lequel leurs deux noms réunissaient
leurs deux existences[265]. L'engagement fut remis par William Armour
à M. Aiken. Celui-ci le détruisit-il réellement? Il suffit que Burns
l'ait cru. La destruction matérielle du contrat signifiait pour lui la
rupture de la foi jurée, et que Jane se reprenait de lui, à ce qu'il
croyait alors, pour jamais.
[Note 265: Lockhart. _Life of Burns_, p. 83.]
Pendant ces quelques semaines, Burns souffrit beaucoup. Cependant,
tant que le papier n'était pas détruit, il y avait un lien entre Jane
et lui. Quand il apprit qu'on avait découpé leurs deux noms du
contrat, il en reçut un coup terrible. Il écrivait le lendemain du
jour où il en fut informé: «À propos, le vieux Mr Armour a persuadé à
Mr Aiken de mutiler ce malheureux papier, hier. Le croiriez-vous? Bien
que je n'eusse ni un espoir, ni même un désir de la faire mienne après
sa conduite, cependant, quand il me dit que les noms étaient coupés du
papier, mon coeur mourut en moi; il me coupa les veines avec cette
nouvelle. Que la perdition saisisse la fausseté de cette femme[266]».
Une scène cruelle[267]: le vieux maçon, dur et vindicatif, annonçant
lui-même à Burns qu'on a mutilé le contrat, lui donnant des détails,
qui sait? les inventant, mentant peut-être; et Burns, chez lequel les
palpitations et les bonds du coeur étaient désordonnés, effrayants,
bouleversé, défaillant, et, avec son orgueil, essayant de cacher sa
torture. À partir de ce moment, il changea sa signature; cette lettre
est paraphée: «Burns» au lieu de Burness; comme s'il voulait laisser à
jamais derrière lui ce nom qu'on avait pris en vain. Il ne le reprit
plus[268]. En même temps, pour rendre la séparation des amoureux plus
définitive et éviter les scènes qui auraient pu amener une entente, le
père Armour envoya sa fille à Paisley, chez un oncle, charpentier
là-bas[269]. Toutes ces émotions, les scènes entre les deux amants,
l'engagement, l'aveu de Jane chez elle, la rupture, le départ sont
contenus dans quelques semaines, depuis la fin de février jusqu'à la
fin de mars 1786.
[Note 266: _To John Ballantine_, April 1786.]
[Note 267: R. Chambers, tom. I, p. 237-38.]
[Note 268: R. Chambers, vol. I, p. 140.--Scott Douglas, tom.
I, p. 293.]
[Note 269: Chambers, vol. I, p. 259.]
Le mois d'avril 1786 est dans l'histoire de Burns un mois de torture
et de démence. Lorsqu'il apprit l'abandon et la faiblesse de Jane, sa
peine fut d'une véhémence inouïe, comme on pouvait l'attendre d'un
homme chez lequel les moindres émotions étaient extrêmes. Ce fut
d'abord de la stupeur, un engourdissement de la souffrance par la
force du coup qui l'assénait. Mais c'était une nature trop puissante
pour que cet accablement durât. Ce fut alors une tempête de désespoir
et d'affliction qui l'emporta jusqu'aux rivages de la folie. Chaque
fois qu'il a parlé de cette cruelle période de sa vie, il ne l'a
jamais fait sans qu'un frisson de l'ancienne angoisse n'ait ressaisi
son coeur; il en a gardé un souvenir analogue à celui que les marins
gardent des heures où ils ont failli sombrer. Les images qui lui
viennent sont toutes empruntées aux fureurs de l'Océan et suggèrent
l'idée d'une barque en péril et sans boussole. Évidemment, il avait
conservé la sensation d'une âme désemparée, affolée, à la merci des
convulsions d'une formidable souffrance.
On a publié récemment, pour la première fois, une lettre où il retrace
les phases de cette épreuve. Elle commence par une raillerie
découragée de lui-même et de sa destinée, et par un récit de son amour
enveloppé dans une plaisanterie brutale, presque grossière et
douloureuse. Peu à peu cependant, il laisse tomber son rire; le style
monte, grandit dans un mouvement où l'ironie passe encore mais comme
emportée dans un tourbillon de colère; et la lettre se termine par de
puissantes images de bouleversement et de chaos.
Tristes et douloureuses, Monsieur, ont été mes tribulations en
ces temps derniers, et nombreux et perçants mes chagrins. Si ce
n'avait été pour la perte que ce monde aurait faite en perdant un
si grand poète, il y a longtemps que j'aurais imité un homme
beaucoup plus sage que moi, le fameux Achitophel de prévoyante
mémoire, quand «il s'en retourna chez lui et mit sa maison en
ordre[270]». J'ai perdu, Monsieur, le plus cher des trésors
terrestres, le plus grand bonheur ici-bas, le dernier, le
meilleur don qui compléta la félicité d'Adam dans le jardin béni,
j'ai perdu--j'ai perdu--ma main tremblante refuse son office,
l'encre épouvantée remonte dans la plume--ne l'annoncez point
dans Gath[271]--j'ai perdu--une--une--une femme!
[Note 270: _Samuel_, liv. I, chap. XVII, 28.]
[Note 271: _Samuel_, liv. II, chap. I, 20.]
La plus belle des créatures de Dieu, la dernière et la meilleure!
Maintenant tu es perdue.
Vous avez sans doute, Monsieur, entendu parler de mon histoire
avec toutes ses exagérations--mais comme mes actions et mes
motifs d'action sont particulièrement comme moi, et comme ce moi
est particulièrement différent de tous les autres, je vous
demande de m'accorder un moment de loisir et une larme inoccupée
pour que je vous raconte mon histoire à ma façon.
J'ai été toute ma vie, Monsieur, un des fils du désappointement,
gens à l'air triste, à la longue face. Une étoile maudite a
toujours occupé mon zénith et versé sa funeste influence, selon
l'énergique malédiction du prophète. «Et vois, tout ce qu'il
tentera ne prospérera pas[272]». J'atteins rarement où je vise,
et si j'ai besoin de quelque chose, je suis à peu près sûr de ne
pas le trouver là où je le cherche. Par exemple, si j'ai besoin
de mon couteau, je tire de ma poche vingt objets: un coin à
charrue, un clou de fer à cheval, une ancienne lettre, un lambeau
de rimes, bref tout, sauf mon couteau, et celui-ci, à la fin,
après une recherche pénible et inutile, je le trouverai dans le
coin insoupçonné d'une poche insoupçonnée, comme si on l'avait
mis à l'écart exprès. Malgré tout, Monsieur, depuis longtemps je
tournais un regard de convoitise vers ce bonheur inestimable: une
femme. L'eau me venait délicieusement à la bouche de voir un
jeune gars, après quelques contes niais et quelques lieux communs
débités par un Monsieur en noir, s'en aller coucher avec une
jeune fille, sans que personne osât y trouver à redire; tandis
que moi, juste pour avoir fait la même chose, sauf cette
cérémonie, je suis devenu l'objet de la risée de tout le
Dimanche, et je suis insulté comme un pick-pocket. Je n'ignorais
pas cependant que, si ma fortune à mauvaise étoile avait le vent
de mon désir matrimonial, mes projets s'en iraient au néant. Pour
empêcher cela, je résolus de prendre mes mesures avec tant de
caution et de précaution que toutes les planètes malignes de
l'Hémisphère ne pourraient pas ruiner mes projets[273].
[Note 272: Nous n'avons pas trouvé cette citation exacte
dans la _Cruden's Concordance_; il y a d'ailleurs dans la
Bible des expressions analogues qui reviennent à plusieurs
reprisés. Deut. 28, 29, Ps. I, 3.]
[Note 273: _To John Arnot of Dalquatswood_, April 1786.]
Puis, avec une grande crudité de termes et toutes sortes de
comparaisons à double entente et d'un goût douteux sur les escarpes,
les contre-escarpes, les bastions et tous les détails d'un siège et
d'un assaut de citadelle, il raconte qu'il avait pris ses précautions
pour déjouer le mauvais vouloir de sa mauvaise fortune et rendre son
mariage inévitable. Il laisse entendre qu'il n'a pas eu, tout le
temps, d'autre chose en vue. On le prend ici sur le fait d'une de ces
mille faiblesses secondaires qu'une première faute amène avec elle, et
qui en sont les menues branches. Ce qu'il dit là est faux. Il cédait
au besoin d'expliquer et de pallier son aventure. En réalité il
n'avait jamais eu la pensée d'épouser Jane et le serment fait plus
haut le prouve suffisamment. C'est le résultat fatal d'une de ces
défaillances, qu'on est obligé de défendre contre elle le reste de sa
vie et de la combattre, dans l'esprit de ceux surtout qui vous
estiment, par des explications ou des atténuations qui déforment la
vérité. Quand on fait un plaidoyer pour soi-même, on est exposé à tous
les défauts de l'avocat et on perd les excuses qu'il a. Toute cette
partie de lettre est mêlée d'un ricanement pénible et presque
grossier. La seconde partie, où il parle de ce qu'il a éprouvé quand
sa promesse fut rejetée, est vraiment, en dépit de ses comparaisons
trop poussées, une terrible peinture de désespoir.
«Comment j'ai supporté tout cela? On peut seulement l'imaginer.
Toutes les ressources de la description restent loin, loin en
arrière. Il y a, en tout temps, une bonne part de folie dans la
composition d'un poète, mais, dans cette occasion, j'étais sur
dix parties, neuf parties et neuf dixièmes fou à lier. D'abord je
demeurai figé dans une stupeur insensible, silencieux, sombre,
comme la femme de Loth, changée en sel dans la plaine de
Gomorrhe. Mais c'est surtout mon second paroxysme qui rend pauvre
toute description. La débâcle de l'Océan arctique quand le retour
du soleil dissout les chaînes de l'hiver et, détachant des
montagnes de glace longuement accumulée, bouleverse avec des
craquements affreux l'abîme écumant; des images comme celle-là
donnent une faible idée de ce qu'était la situation de mon âme.
Mes facultés enchaînées, tout d'un coup lâchées, mes passions
affolantes s'élevant à une décuple fureur, passèrent par dessus
leurs rives, avec une force impétueuse, irrésistible, balayant
devant elles tous les obstacles et tous les principes. La
Prudence était un appel inaperçu dans l'ouragan qui passe; la
Raison un élan bramant dans les tourbillons du Maelström, la
Religion un castor se débattant faiblement dans les chûtes
rugissantes du Niagara. Je reniai le premier moment de mon
existence; j'exécrai la faiblesse et la folie d'Adam pour ce
présent, agréable à l'oeil, mais exhalant le poison, qui l'avait
ruiné et m'avait perdu; je suppliai les flancs de la nuit
inanimée de se refermer sur moi et tous mes chagrins.
Une tempête naturellement se dissipe en soufflant. Mes passions
épuisées retombèrent graduellement en un calme blafard et, par
degrés, je suis rentré dans le chagrin assoupi par le temps d'un
homme veuf qui, essuyant les pleurs décents, relève ses yeux usés
par le chagrin pour chercher--une autre femme.
Tel est l'état de l'homme; aujourd'hui bourgeonnent sur lui
Les tendres feuilles de son espérance; demain, il fleurit
Et il porte sa parure empourprée, abondante, sur lui;
Le troisième jour arrive une gelée, une gelée meurtrière
Qui mord sa racine et alors il tombe comme moi[274].
[Note 274: Ce sont les vers fameux de Wolsey. Shakspeare,
_Henri VIII_, acte III, scène II.]
Telle est, Monsieur, cette ère fatale de ma vie. «Et il arriva
que comme j'attendais la douceur, voici l'amertume; et comme
j'attendais la lumière, voici les ténèbres[275]».
[Note 275: _Job_, XXX, 26. Les citations de Burns ne sont
pas toujours très fidèles. La phrase qui se trouve dans son
texte est «And it came to pass that when I looked for sweet
behold darkness». Le texte de la traduction anglaise est
«When I looked for good, then evil came _unto me_, and when
I waited for light, there came darkness».]
Mais ce n'est pas tout. Déjà les bassets saints, la meute à
fornication, commencent à quêter la voie et je m'attends à chaque
instant à les voir lâchés et à les entendre derrière moi donner
de la voix. Mais comme je suis un vieux renard je leur donnerai
des détours et des ruses et, bientôt, j'ai l'intention d'aller me
terrer dans les montagnes de la Jamaïque.
C'est qu'effectivement la Kirk-Session avait déjà vent de toute
l'aventure. Rien ne donne la sensation directe de la rapidité
d'information et de l'inquisition de ces singuliers tribunaux comme
les procès-verbaux où sont enregistrées les diverses phrases de
l'histoire de Burns et de Jane Armour. Ce fut notre bonne fortune
d'arriver à Mauchline au moment où le ministre de la paroisse, le
Révérend Edgard, préparait ses études sur la vie religieuse en Écosse;
et c'est un de nos bons souvenirs que le soir où, après avoir entendu
une de ses substantielles conférences sur tout ce vieux monde disparu,
nous découvrîmes, en feuilletant avec lui ces cahiers jaunis, ces
souvenirs qui, à notre connaissance, paraissent pour la première fois
dans une biographie du poète. Voici le début et les premiers indices:
Avril, le 2.--La session étant informée qu'on dit que Jane
Armour, femme non mariée, est enceinte, et qu'elle a disparu de
l'endroit où elle demeurait récemment pour aller résider
ailleurs, la session pense qu'il est de son devoir de faire une
enquête sur la vérité on la fausseté de cette rumeur.
Dans l'intervalle, elle charge deux de ses membres, à savoir
James Lamie et William Fisher, d'aller entretenir, à ce sujet,
les parents qui, elle l'espère, seront disposés à prêter leur
concours à la session, comme cela est le devoir et comme il sied,
et feront leur déclaration.
* * * * *
«Avril, le 9.--James Lamie expose qu'il a parlé à Mary Smith,
mère de Jane Armour, qui lui a dit qu'elle ne soupçonnait pas sa
fille d'être enceinte, que celle-ci était allée à Paisley pour
voir ses parents et qu'elle ne tarderait pas à rentrer».
Il n'est pas inutile de remarquer qu'un des deux membres chargés de
cette délicate mission était le fameux _Holy Willie_, lui-même,
l'homme à la prière. Le digne homme put avoir de bien douces
dégustations de fiel en pensant à cette nouvelle imprudence de son
ennemi. Au moment de la satire, on n'avait pas pu atteindre ce méchant
gars, mais voici qu'il s'offrait de lui-même. «Malheureusement pour
moi, dit Burns au moment où il se félicite d'avoir échappé à
l'artillerie de la session, malheureusement pour moi mes sottes
escapades m'amenèrent, par un autre côté, juste en face et à portée de
leurs plus lourds projectiles[276]». Nous aurons, dans les mêmes
extraits, la suite de cette histoire. En attendant on voit que rien ne
manquait aux tribulations de Burns, et que les anxiétés l'assaillaient
au dehors comme au dedans.
[Note 276: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
Cette période de sa vie fut vraiment en proie à un chagrin indicible,
qui ne se ramassait pas en quelques heures douloureuses, mais qui se
répandait dans tous les instants. Dans ses lettres les plus
insignifiantes, il affleure à la surface entre les formules les plus
banales. «Rappelez-vous un pauvre poète luttant, dans vos prières. Il
attend, avec crainte et tremblement, ce moment important pour lui, qui
peut-être frappera la médaille de l'empreinte d'une disgrâce éternelle
pour votre humble, affligé, tourmenté, Robert Burns[277]». Et dans une
autre lettre: «Ce sont les sentiments plaintifs, naturels à un coeur
que, ainsi que l'élégant et touchant Gray le dit, la mélancolie a
marqué pour un des siens[278]». Cette tristesse était devenue chez lui
une idée fixe qui se saisissait des moindres faits et leur donnait
l'aspect inquiétant d'un présage funeste ou d'une affligeante leçon.
En labourant un champ, si sa charrue bouleverse un pied de
pâquerettes, aussitôt le rapprochement s'offre à des yeux fixés
toujours sur la même pensée.
[Note 277: _To Mr Mac Whinnie_, 17th April, 1786.]
[Note 278: _To Mr John Kennedy_, 20 April 1786. L'expression
se trouve à la fin de l'_Elegy written in a Country
Churchyard_.]
Petite modeste fleur, cerclée de cramoisi,
Tu m'as rencontré dans une heure mauvaise,
Il a fallu que j'écrase dans la poussière
Ta tige mince:
T'épargner maintenant n'est plus en mon pouvoir,
Toi jolie perle.
Toi-même, toi qui gémis sur le destin de la pâquerette,
Ce destin est le tien, à une date prochaine,
Le soc de l'âpre Ruine arrive droit
En plein sur ta jeunesse,
Bientôt, être écrasé sous le poids du sillon
Sera ta destinée[279].
[Note 279: _To a Mountain Daisy._]
Mais cette image, d'une mélancolie gracieuse, ne lui suffit pas; il y
en a une seule qui rend ce qu'il y a de démesuré et de tourmenté dans
son chagrin: c'est la plus complète image de l'impuissance de l'homme,
toujours la même, celle qui est empruntée aux tempêtes de mer. Il
s'est détourné de la donnée de la pièce et de la suite naturelle des
comparaisons, pour introduire, de force, hors de sa place, l'image
qu'il porte partout avec lui et dont il ne peut se débarrasser:
Tel est le destin de l'humble barde,
Sur le rude Océan de la vie, sous une mauvaise étoile,
Il est inhabile à consulter la carte
Du savoir prudent,
Jusqu'à ce que les houles l'emportent,
Que les rafales soufflent dur,
Et qu'il succombe[279].
Cet état d'esprit produisit toute une série de poèmes d'une teinte
funèbre et dont les titres suffisent à indiquer les sujets: _à la
Ruine_, _Désespoir_, _Lamentation_. Ils sont tous éloquents. La
plupart sont très personnels et, comme il arrive souvent chez Burns,
pleins de détails fournis par les circonstances dans lesquelles ils
ont été écrits. On y reconnaît le milieu et la saison. Dans une de ces
pièces, c'est le printemps dans les champs, avec ses gaîtés de fleurs
et d'oiseaux et son réveil d'occupations rustiques. La nature réjouie
voit sa robe reprendre ses couleurs vernales et sa chevelure de
feuillage ondule dans la brise, toute fraîche de rosée. Une fête est
partout; la violette et la primevère fleurissent; le merle et le linot
chantent; le laboureur excite gaiement son attelage et la joie est
avec le semeur attentif qui fait de grands pas. Mais le pauvre poète
blessé glisse à travers ces scènes comme un fantôme épuisé de douleur,
et pour lui la vie est un songe fatigant, le songe d'un homme qui ne
s'éveille jamais:
Viens, Hiver, avec ton hurlement courroucé,
Et, furieux, ploie l'arbre dénudé;
Tes ténèbres calmeront mon âme désolée,
Quand la nature entière sera triste comme moi[280].
[Note 280: _Song, composed in Spring._]