contre les savants. On sent qu'il s'est fait à lui-même les objections
qu'il réfute. Elles ne lui sont pas venues sans lui causer un peu de
dépit et d'impatience. Il s'en débarrasse avec brusquerie, en prenant
l'offensive et en affirmant la supériorité d'une étincelle de génie
naturel sur l'huile de toutes les lampes de collèges. «Je suis trop
au-dessous de cette tâche en génie natif et en éducation» avait-il
écrit. Qu'importe l'éducation? Et voilà la moitié de l'obstacle
écarté.
En effet, un mois après, le ton a beaucoup changé. Sans doute, Robert
Burns ne se compare pas aux poètes écossais célèbres, à ceux qu'il
admire le plus. Il se tient encore à distance d'eux. Mais du moins, il
est bien poète cette fois; et il chantera son cher district de Kyle.
C'est une résolution prise. Le rêve lointain qu'il faisait dans son
journal, le chagrin qu'il éprouvait de n'avoir ni le génie ni
l'instruction pour le réaliser, ont disparu. Il avait déjà reconnu que
le savoir n'y était pour rien et écarté cet obstacle-là. Il comprend
maintenant qu'il possède l'étincelle. Dans un mouvement fier, il
déclare que Coila (c'est le nom de la personnification de Kyle) aura
désormais ses poètes et ses louanges. Il en prend l'engagement dans
une suite de strophes vraiment charmantes. Elles sont aussi pleines de
bonne grâce, de belle humeur et de confiance tranquille, que celles du
mois précédent étaient agressives et âpres. C'est qu'il déchirait
alors, avec colère, la dernière objection, et qu'aujourd'hui son parti
est pris.
Mon bon sens serait dans une hotte,
Si je risquais l'espoir de grimper
Avec Allan ou avec Gilbertfield
Les talus de la renommée,
Ou avec Ferguson, le jeune clerc
Nom immortel...[247]
[Note 247: _Epistle to W. Simson._]
Mais, cette réserve faite, il le promet, il ose l'affirmer, sa contrée
aura ses poètes et un de ces poètes sera lui-même.
L'antique Coila peut tressaillir de joie,
Elle a désormais ses propres poètes,
Des gars qui n'épargneront pas leurs chansons,
Mais qui chanteront leurs lais,
Jusqu'à ce que les échos redisent tous
Ses louanges bien chantées.
Pas un poète ne pensait qu'elle valût la peine
Qu'on montât son nom en style mesuré:
Elle gisait comme une île inconnue
Près de la Nouvelle-Hollande,
Ou bien là où les Océans aux chocs farouches bouillonnent
Au sud de Magellan.
Ramsay et le fameux Fergusson
Ont donné au Forth et à la Tay un coup d'épaule;
La Yarrow et la Tweed, en mainte mélodie,
Résonnent par toute l'Écosse;
Tandis que l'Irvine, le Lugar, l'Ayr, le Doon,
Personne ne les chante.
L'Ilissus, le Tibre, la Tamise et la Seine
Glissent doucement en maint vers mélodieux;
Mais, Willie, emboîtez-moi le pas,
Redressez votre crête,
Nous ferons si bien que nos rivières et ruisseaux luiront
Autant que les autres.
Nous chanterons de Coila les plaines et les collines,
Les moors d'un brun rouge sous les clochettes des bruyères,
Ses rives, ses pentes, ses cavernes, ses gorges,
Où le glorieux Wallace
Souvent remporta le succès, dit l'histoire,
Sur les gars du sud.
Au nom de Wallace, quel sang écossais
Ne bouillonne pas comme une marée de printemps?
Souvent nos indomptables pères ont marché
Aux côtés de Wallace,
Poussant toujours en avant, chaussés de sang,
Ou sont morts glorieusement.
Oh, doux sont les rivages et les bois de Coila,
Où les linots chantent parmi les bourgeons,
Où les lièvres folâtres, en bonds amoureux,
Goûtent leurs amours,
Tandis que par les coteaux le ramier roucoule
Avec un cri plaintif[248].
[Note 248: _Epistle to W. Simson._]
À partir de ce moment son activité redouble. Ce qu'il avait déjà
produit lui a inspiré la confiance qu'il vient d'exprimer, et cette
confiance à son tour stimule sa production. C'est dans les mois qui
suivent que s'accumulent les unes sur les autres ses oeuvres
capitales: la _Veillée de la Toussaint, à une Souris, les Joyeux
Mendiants, le Samedi soir du villageois, l'Adresse au Diable_, le
_Salut de bonne année du fermier à sa jument, les Deux chiens,
l'Ordination_, et des chansons et des épîtres, tout cela vient à la
suite de cette déclaration. Si bien qu'un beau jour, il reconnaît
qu'il a un peu de génie naturel.
L'étoile qui gouverne mon pauvre sort
M'a destiné à porter l'habit grossier,
Et condamné ma fortune à n'être qu'un liard,
Mais, en revanche,
Elle m'a béni d'un rayon perdu
D'esprit rustique[249].
[Note 249: _Epistle to James Smith._]
En sorte que de la phrase: «Je suis trop au-dessous de cette tâche en
génie natif et en éducation» il ne reste plus rien désormais. Que de
chemin parcouru en un an et quelques mois, car l'extrait du journal
était du mois d'août 1784 et cette strophe est du début de 1786. Le
voeu lointain s'est changé en ambition, l'ambition en effort, l'effort
en confiance. Tous les degrés ont été gravis jusqu'à la pleine
possession de soi-même et la fierté de son oeuvre.
* * * * *
Enfin, après tant de mois de doutes, d'appréhensions, d'examens
intimes, de tentatives, le jour de la claire révélation arriva, le
jour de la récompense, un jour mémorable, où la déesse si longtemps
adorée descendit, posa la main sur l'épaule du poète et son sourire
sur son front. Oui! un jour, la chambre, la pauvre chambre nue
s'emplit de clarté et une forme céleste apparut qui le salua poète et
lui donna le rameau vert que les âges ne flétriront pas. C'était la
consécration, la couronne de sa vie. Cette vision nous a été révélée
dans un récit charmant de simplicité, de mesure et de bonne grâce, et
en même temps si plein de franchise et de brave orgueil qu'il est à la
fois très familier et très élevé et qu'on ne peut rien imaginer qui
soit plus vrai.
Il venait de rentrer fatigué d'avoir brandi le fléau toute la journée,
à l'heure où le soleil fermait son regard au fond d'un horizon
neigeux. Il s'était assis tout pensif dans la chambre de derrière de
la ferme pour se reposer; il était triste et accablé et «ce qui
l'entourait était propre à accroître sa tristesse. Il se mit à
regarder la fumée du foyer qui emplissait le vieux cottage d'argile,
et faisait tousser; à écouter les rats qui couraient dans la toiture.
Ce sont des heures qui entraînent l'esprit vers la mélancolie ou le
passé, ce qui souvent est tout un. C'était sûrement tout un pour lui.
Il se mit à songer au temps perdu, à sa jeunesse dépensée, aux
occasions échappées; il prêta l'oreille à ce choeur de reproches qui
court et crie derrière nous.
Dans cet air chargé de suie et de fumée,
Je regardai en arrière, je réfléchis au temps perdu,
Comment j'avais passé ma fleur de jeunesse,
Sans rien faire
Qu'enfiler des balivernes ensemble par des rimes,
Pour faire chanter des sots.
Si j'avais seulement écouté les bons avis,
Je pourrais aujourd'hui être un gros bonnet aux marchés,
Ou entrer fièrement dans une banque et régler
Mon compte-courant;
Tandis qu'ici, à demi affolé, mi-nourri, mi-vêtu,
Voilà toute ma richesse[250].
[Note 250: _The Vision._]
Rencontre singulière: c'est, presque dans les mêmes termes, la plainte
du pauvre Villon:
Bien sçay se j'eusse estudié
Ou temps de ma jeunesse folle,
Et à bonnes moeurs dédié,
J'eusse maison et couche molle!
Mais quoy! je fuyois l'escolle,
Comme faict le mauvays enfant,
En escrivant ceste parolle,
À peu que le cueur ne me fend[251].
[Note 251: Villon. _Grand Testament, XXVI._]
C'est le cri, proféré tout haut ou tout bas, de ceux qui ont gaspillé
leurs premières années en billevesées et brûlé leur poudre aux
moineaux, au lieu de viser un bon gibier substantiel. «Mais quoy!»
est-il si raisonnable après tout? Cela avancerait bien le pauvre
Villon d'avoir été un bourgeois dodu, calfeutré «lez ung brasier, en
chambre bien nattée» avec dame Sydoine. Vaut-il pas mieux avoir fait
la ballade des Dames du Temps jadis? Et en admettant qu'il n'en sache
plus rien lui-même à l'heure qu'il est, n'est-ce pas un plaisir aussi
doux de goûter ses propres vers que de «boire ypocras à jour et à
nuytée[252]». Ainsi de Burns. Quand il serait devenu fermier cossu et
qu'il aurait eu un crédit à la banque, vaut-il pas mieux qu'il ait
fait la _Vision_ et vécu pauvre? Et quel jour de marché ou de vente
lui aurait jamais procuré une fête intérieure comme celles qui ont
réjoui son âme?
[Note 252: Id. Ballade intitulée: _Les Contredits de
Franc-Gontier._]
Mais en ce soir d'hiver où les reproches lui bourdonnaient dans la
tête, il n'en était pas là. Sur le moment, il se fâche, il s'emporte
contre lui-même, il se dit des injures, lève le poing tout prêt à
faire quelque serment imprudent de ne plus rimer:
Je m'agitai, murmurant «imbécile, idiot»,
Et je levai en l'air ma main durcie,
Pour jurer par le toit semé d'étoiles,
Ou par quelque antre serment imprudent,
Que désormais je serais à l'abri des rimes,
Jusqu'à mon dernier souffle.
Les paroles funestes lui viennent, quand tout à coup quelque chose
d'extraordinaire se passe. La porte s'ouvre et une femme apparaît. Les
strophes qui annoncent l'entrée de la vision sont parfaites de grâce
et de réalité; un autre poète aurait dépeint cette apparition sous la
forme d'une allégorie, quelque chose comme une statue de monument
public, très majestueuse et très banale. Mais Burns portait le vrai en
ses moelles et ses extases elles-mêmes étaient faites de réalité.
Aussi c'est une jolie fille qui lui apparaît, modeste, gracieuse et
belle, mais, sous ses vêtements féeriques, vivante, une des filles
bien prises du pays d'Ayr. Avec un jugement sûr, il a choisi le vrai
symbole de sa poésie:
Quand, click! la ficelle tira le loquet,
Et, dgi! la porte alla frapper le mur,
Et je vis, à la flamme de mon foyer
Toute brillante maintenant,
Une jeune fille étrangère, bien prise, jolie,
M'apparaître en plein.
Vous ne doutez pas que je retins mon souhait;
Mon jeune serment à moitié formé fut étouffé;
Je regardais effaré, comme si j'avais été effrayé
Dans quelque gorge sauvage,
Quand, doucement, comme la modeste vertu, elle rougit
Et elle entra.
Des branches de houx, vertes, minces, avec leurs feuilles,
Étaient tordues gracieusement autour de son front;
Je la pris pour quelque muse écossaise,
D'après cet emblème,
Venue pour arrêter ces voeux imprudents
Qui eussent été vite brisés.
Une expression légère, sentimentale,
Était fortement marquée sur sa face,
Une grâce rustique, farouche et fine,
Brillait sur elle,
Ses yeux, même fixés dans le vide,
Brillaient clairement d'honneur.
Sa robe--en tartan brillant--coulait, descendait,
Laissant voir simplement la moitié de sa jambe;
Et quelle jambe! ma jolie Jane
Seule aurait la pareille,
Si droite, si effilée, si bien prise, si nette;
Aucune autre n'en approchait.
On reconnaît bien là l'amateur de beauté féminine, qui ne peut se
tenir, en voyant même sa muse, de regarder si elle a la jambe bien
faite. Qui sait? Ces fous de poètes seraient peut-être moins épris de
la gloire, si à l'origine les hasards du langage en avaient fait un
mot masculin.
Par dessus sa robe de tartan, c'est-à-dire de cette étoffe quadrillée
qui est l'élément principal du costume calédonien, la jeune inconnue
porte un large manteau de couleur verdâtre, dont le lustre est moiré
de lumières profondes et d'ombres. Il est orné de broderies étranges
qui représentent le pays d'Ayr: on y voit des montagnes, des vagues
qui marquent la côte, des fleuves, des villes. Il est parsemé en outre
de scènes où figurent ceux qui ont illustré ou défendu ce coin de
terre écossaise. En sorte que les plis changeants du manteau montrent
tantôt une scène tantôt une autre, et font varier, avec les mouvements
de celle qui le porte, les images dont il est brodé.
Tandis que le poète stupéfait la regarde, l'apparition s'adresse à
lui. Elle répond du premier coup aux inquiétudes et aux amertumes dont
il était assailli; ses paroles ont une douceur chaste et une autorité
dont le poète se rend compte. Ce n'est déjà plus la fille au corps
gracieux; en un instant, il en est venu à employer des mots qui ne
connaissent plus que le respect.
Avec un songement profond, un regard étonné,
Je regardais cette beauté qui semblait céleste:
Un murmure, un battement de coeur me donnait témoignage
D'une parenté secrète;
Quand avec l'air d'une soeur aînée
Elle me salua:
«Salut, mon poète, inspiré par moi,
Vois en moi ta muse native,
Ne te plains plus que ton lot soit dur
Si pauvre et si humble!
Je viens te donner la récompense
Que nous autres accordons.»
Ensuite, elle lui révèle qui elle est. Non sans quelque longueur, elle
lui explique qu'elle fait partie de ces bons génies qui allument, dans
un pays, toutes les flammes nécessaires pour qu'il vive, se défende et
jette son éclat. Les uns suscitent des soldats; les autres des hommes
d'État; d'autres des inventeurs, des artisans; d'autres enfin des
poètes. C'est à cette classe de génies qu'elle appartient et depuis
longtemps elle veille sur son cher poète. Tout le discours qui suit
alors devient admirable. Elle lui représente la vie qu'il a vécue. Les
jours qu'il voyait tout à l'heure perdus, enlaidis, inutiles, repris
par cette parole enchanteresse, repassent devant lui rehaussés,
éclairés, dignes de lui, dignes d'elle. Il n'avait vu tout à l'heure
que l'envers de sa propre vie; en voici le vrai côté, avec de belles
et nobles images, avec son véritable sens. Il écoute dans le
ravissement ces mots qui le raniment et le rassurent vis à vis de
lui-même:
Coila est mon nom,
Et je revendique ce district comme mien,
Où jadis les Campbells, chefs illustres,
Ont tenu la force et le pouvoir;
J'ai vu poindre ta flamme harmonieuse
À ton heure natale.
Avec des espoirs futurs, j'aimais à regarder
Affectueusement tes petites façons enfantines,
Ton rude ramage, ta phrase carillonnant
En rimes inhabiles
Allumées aux chansons simples et naïves
D'autres temps.
Je t'ai vu rechercher la grève retentissante,
Charmé par les mugissements des houles;
Ou bien, quand les flocons accumulés du Nord
Chassaient à travers le ciel,
Je vis que la face blanchie de la farouche nature
Frappait ton jeune regard;
Ou bien, quand la terre au vert manteau, profonde
Et chaude, soignait la naissance de chaque fleurette,
Et que la joie et la musique s'épandaient
Dans tous les bois,
Je l'ai vu contempler l'allégresse universelle
Avec un amour illimité.
Quand les champs mûris et les cieux d'azur
Appelaient le bruissement des faucheurs,
Je t'ai vu déserter leurs joies du soir
Et, solitaire, errer,
Pour dissiper les mouvements qui gonflaient ta poitrine
Dans ta pensive promenade.
Quand le jeune amour, aux rougeurs chaudes, fort,
Aigu, vibrant, courut dans tes nerfs,
Ces accents chers à ta bouche,
Le nom de l'adorée,
Je t'ai appris à les verser en chansons,
Pour apaiser ta flamme.
J'ai vu le jeu affolé de ton pouls
Désordonné le lancer dans ce sentier oblique du plaisir,
Égaré par les météores luisants de la Fantaisie,
Poussé par la Passion;
Et pourtant la lumière qui te dévoyait
Était, quand même, une lumière du ciel.
Je t'ai enseigné tes chansons qui dépeignent les moeurs,
Les amours, les façons des simples paysans,
Si bien que maintenant, sur tout mon vaste domaine,
Ta renommée s'étend,
Et que quelques-uns, l'ornement des plaines de Coila,
Sont devenus tes amis.
Après ces éloges, avec une bonne grâce et une modestie qui sont un des
côtés curieux de cette pièce, la marque de la fermeté d'esprit et de
la clairvoyance de Burns envers lui-même, viennent des paroles qui
mesurent et qui limitent le domaine du poète. Sérieuse, la Muse
continue:
Tu ne peux apprendre, ni moi t'enseigner
À peindre les paysages avec la lumière éclatante de Thomson;
Ni à éveiller ces battements qui font fondre les âmes
Avec l'art de Shenstone;
Ni à répandre avec Gray un flot d'émotion
Ardente sur les coeurs.
Cependant sous la rose sans rivales
L'humble pâquerette fleurit suavement;
Bien que le monarque des forêts, jette au loin
Ses bras ombreux,
Cependant la savoureuse aubépine croît verte,
Plus bas dans la clairière.
Ne murmure donc pas, ne regrette donc rien,
Efforce-toi de briller dans ton humble sphère,
Et, crois-moi, les mines de Potosi
Ni les attentions des rois
Ne peuvent donner un bonheur qui surpasse le tien,
Ô poète rustique.
Les dernières strophes sont admirables. D'un bond de pensée la Muse
monte plus haut et arrive au sommet où l'on voit les origines communes
et les rapports réciproques de l'esprit et du caractère. Ce n'est plus
le poète local qu'elle rassure, c'est l'homme tout entier qu'elle
exhorte; elle joint à ses encouragements un avertissement de noble
morale, comme si elle considérait que, sinon l'innocence de la vie, du
moins la noblesse des intentions est l'appui du talent, et comme si
elle le prévenait que, en laissant détériorer son âme, il laisserait
obscurcir son inspiration.
Pour te donner mes conseils en un seul,
Entretiens toujours avec soin ta flamme harmonieuse,
Sauvegarde en toi la dignité de l'Homme,
D'une âme toujours droite;
Et aie confiance que le Plan Universel
Protégera tout le monde.
Et, porte désormais ceci--dit-elle avec solennité,
Et elle noua le houx autour de mon front;
Les feuilles luisantes et les baies rouges
Frémirent bruissantes;
Et, comme une pensée passagère, s'envolant,
Elle disparut dans la lumière.
Si elle était arrivée comme une jeune paysanne revêtue par hasard d'un
manteau magnifique, comme elle est transformée! elle s'éloigne
vraiment déesse. Par un art subtil, cette Vision, qui pour sembler
vraisemblable avait dû faire une entrée familière, s'est transfigurée
en une lumineuse et bienfaisante protectrice. Le pauvre paysan qui
s'est tout à l'heure laissé choir sur un escabeau, harassé de labeurs,
de regrets et de soucis, est maintenant consolé, raffermi. Malgré
tout, en dépit de tes fautes, pauvre Robert Burns, tu as bien fait! tu
as choisi le vrai chemin! tu as abandonné la fortune pour la gloire.
Et encore que tu aies fait saigner quelques coeurs--en quoi tu as
failli surtout--rassure-toi même sur cela; tant de coeurs que tu
consoleras plus tard feront que tu seras pardonné. Lève-toi donc et
mène ta vie! Elle sera ce qu'elle voudra, elle n'aura pas été en vain.
La déesse ne t'a pas trompé. Lève-toi donc, va, laboure, sème, fauche
sous les grésils, les vents et les soleils, sois malheureux et
quelquefois coupable; tu as désormais au front un rameau invisible.
III.
LES ORAGES DU COEUR. -- JANE ARMOUR. -- MARY CAMPBELL.
Cette puissante explosion contre la rigueur du clergé et l'hypocrisie
de certains dévots, sa production littéraire, la conscience de son
génie qui s'éveillait en lui, la fierté et l'ambition qui, à sa suite,
entraient dans son âme et l'emplissaient de rayons, ne sont qu'une
partie de son histoire pendant ces années qui foisonnent d'événements.
Les aventures du coeur toujours tiennent une grande place dans sa vie;
celles qui se sont succédé pendant son séjour à Mossgiel ont eu une
telle influence sur sa destinée, et elles sont si étroitement liées à
la naissance de plusieurs de ses plus belles pièces, que son sort
resterait incompris et quelques-unes de ses oeuvres inexplicables, si
on n'étudiait avec détails ce curieux passage de l'histoire de ce
coeur, pourtant si pleine de surprises.
Il est certain qu'il eut là comme ailleurs plusieurs de ces
sous-intrigues d'amour dont parlait Gilbert. On en retrouve la trace
dans ses vers: que ce soient des attendrissements de quelques jours ou
de quelques heures comme dans les pièces _à la jeune Peggy_, _la Fille
de Ballochmyle_; ou des rapports plus étroits et plus prolongés comme
dans la pièce _à Elisa_. Il continuait son jeu de séducteur; il en
indique lui-même la méthode et le danger dans des vers bien précis:
Ô laissez là les romans, jolies filles de Mauchline,
Vous êtes plus en sûreté à votre rouet;
Ces livres séduisants sont des appâts et des hameçons
Pour des vauriens roués comme Rob Mossgiel;
Vos beaux Tom Jones et vos Graudisson
Font tourner vos jeunes têtes;
Ils allument vos cerveaux, enflamment vos veines,
Et alors vous êtes une proie pour Rob Mossgiel.
Méfiez-vous d'une langue douce et bien pendue,
D'un coeur qui semble ressentir ardemment;
Ce coeur sensible ne fait que jouer un rôle;
C'est un art roué chez Rob Mossgiel,
L'abord ouvert, les douces caresses
Sont pires que des dards d'acier empoisonnés;
L'abord ouvert, les douces caresses
Ne sont que finesse chez Rob Mossgiel.
Mais ces épisodes secondaires reculent et s'effacent devant une
aventure qui prit pendant quelque temps l'aspect d'un drame, et qui
modifia toute son existence. Les courses de chevaux étaient depuis
longtemps un plaisir favori en Écosse[253]; elles avaient réussi
surtout dans l'Ayrshire. Il y avait des courses annuelles à Mauchline;
elles avaient lieu vers la fin d'Avril. Le soir, il y avait des bals:
les uns, pour les gentilshommes et les dames; d'autres plus humbles,
pour les rustiques. C'était, comme dans les villages, une pauvre salle
probablement décorée de branchages, où jouait un violon. On invitait
les filles dans la rue et on donnait un penny par danse au musicien.
Dans un de ces bals, en 1785, pendant que Burns dansait, son chien de
berger pénétra dans la salle et troubla les figures en suivant son
maître. Burns en riant dit qu'il voudrait bien avoir une fille qui
l'aimât autant que son chien. Quelque temps après, il passait par le
pré communal de Mauchline où une jeune fille mettait du linge
blanchir. Son chien, en courant, s'en approchant trop près, elle lui
dit de le rappeler à lui. Il en fallait moins à Burns pour entrer en
conversation. Tout en devisant, elle lui demanda s'il avait trouvé
quelqu'un qui l'aimât autant que son chien, se moquant un peu de ce
qu'elle lui avait entendu dire au bal. Ce fut la première rencontre de
Burns avec celle qui après de singulières péripéties devait devenir sa
femme[254]. Elle s'appelait Jane et était la fille d'un maître maçon
nommé William Armour, homme dur, fier de sa petite importance et
appartenant au parti de la Vieille Lumière, autant de raisons, dont il
convient de se souvenir, pour qu'il n'aimât point Burns. Les Armour
demeuraient près de l'église, dans une ruelle sur laquelle donnait le
derrière d'une auberge, où Burns, à partir de ce moment, alla se
poster plus d'une fois[255].
[Note 253: Chambers, _Domestic Annals_, tom. III, p. 454.]
[Note 254: Chambers, tom. I, p. 97,--et aussi les _Souvenirs
de Mrs Burns à Mr John Mac Diarmid_, dans Hately Waddell,
avec quelques divergences de détail peu importantes.]
[Note 255: Voir _Burns at Mossgiel_, p. 50, et le petit plan
de l'ancien Mauchline qui s'y trouve.]
Chose singulière chez Burns, en qui le sentiment du moment s'échappait
sous une forme poétique presque instantanée et qui a fait tant de vers
pour des liaisons moins sérieuses, il n'y a pas, de lui, à cette
époque, une seule chanson dédiée à Jane Armour. Son nom, quand il
monte des profondeurs du coeur, apparaît dans des poésies qui ne sont
pas faites pour elle. On le trouve mentionné pour la première fois
dans un impromptu sur les belles de Mauchline où l'auteur déclare que
pour lui, la fille d'Armour est «le joyau d'elles toutes[256]». Le
passage le plus important qu'il y ait sur elle se trouve dans la
première _Épître à Davie_, écrite au mois de Janvier 1785. Ce qui
montre que les relations étaient déjà établies entre les deux amants.
C'est un passage assez vif, mais plutôt ardent qu'ému.
[Note 256: _The Belles of Mauchline._]
Cette vie a des joies pour vous et moi,
Des joies que la richesse ne peut acheter,
Des joies, de toutes les meilleures;
11 y a tous les plaisirs du coeur,
Ceux de l'amant et de l'ami:
Vous avez votre Meg, votre très chérie,
Et moi ma Jane adorée.
Cela m'échauffe, cela me charme,
Rien que de dire son nom;
Cela m'embrase, cela m'allume,
Et me met tout en flamme[257].
[Note 257: _Epistle to Davie._]
Juste un an après, dans la _Vision_ qui est de Janvier 1786, il
compare la jambe de la muse à celle de sa Jane, ce qui indique des
progrès dans la liaison, et dans l'_Adresse au Diable_, il parle
encore d'elle.
Il y a longtemps, dans la scène heureuse de l'Eden,
Quand les jours du jeune Adam étaient verdoyants,
Et qu'Ève était comme ma jolie Jane,
Ma très chère âme,
Une dansante, douce, jeune, belle fille,
D'un coeur innocent[258].
[Note 258: _Address to The Deil._]