très claire et délibérément jetée contre cette sévérité pharisaïque
qui ne connaissait ni atténuation, ni rachat des fautes, contre cette
morale toute de réprobation et d'exorcisme, sans nuances ni limites,
qui condamnait d'un coup, en bloc et à toujours. C'était, vers la fin,
mieux encore. C'était une voix d'indulgence et de pardon. Il y avait
bien longtemps que cette voix-là n'avait été entendue, au milieu de
ces paroles d'airain et de fer. Sans doute, on discerne dans cette
pièce, sous couleur de plaidoyer général, une défense pour soi-même;
et l'auteur avait besoin de la mansuétude de jugement qu'il réclamait
pour tous. Mais qu'est-ce que la lutte contre les préjugés et les abus
sinon un front de poussées sur les points où il nous blessent;
seraient-ils jamais détruits s'ils n'étaient combattus par ceux-là
qu'ils font souffrir? Il n'en existait pas moins que l'attaque était
complète et ouverte, et qu'elle portait sur les endroits vitaux de la
doctrine. Sans le savoir, Burns continuait, dans cette région, le
travail entrepris par Hutcheson, et collaborait à une même
émancipation. Et, en ce qui regarde Burns particulièrement, il n'en
était pas moins vrai que, par la logique et les meilleures aspirations
de son esprit, il était sorti graduellement des altercations et des
ripostes personnelles pour faire du débat la défense d'une idée
généreuse.
* * * * *
Il y avait--nous ne devons pas l'oublier--un certain courage à
protester ainsi et cette attitude n'allait pas sans lui attirer
quelques chagrins et des ennuis. Chez lui, il trouvait les
remontrances et les prières de sa mère, de son frère, ou ces silences
qui blâment[230]. Dehors, il rencontrait la froideur, l'aversion de
beaucoup. Si sa franchise et sa crânerie lui avaient attiré, même dans
les rangs du clergé libéral, des amitiés qui compensaient le scandale
des pharisiens, il n'en devait pas moins souffrir dans ses relations,
et il pouvait en souffrir dans ses intérêts. Nous verrons que cette
hostilité ne fut pas étrangère à une des grandes douleurs de sa vie.
Il était de plus exposé, si un hasard avait mal tourné les choses, à
être poursuivi et frappé de l'excommunication qui, dans ce pays,
mettait un homme aussi sûrement hors de la société qu'au moyen-âge. Il
n'était pas d'ailleurs sans s'en rendre compte. Après la fougue et la
fièvre de la bataille, il lui venait des appréhensions. Il écrivait à
un révérend de ses amis, un modéré de la Nouvelle Lumière:
[Note 230: Chambers, tome I, p. 139.]
Ma petite Muse, fatiguée de mainte chanson
Sur les robes et les rabats et les graves bonnets noirs,
Est devenue tout alarmée, maintenant qu'elle l'a fait,
De peur qu'ils ne la blâment,
Et qu'ils ne lancent leur saint tonnerre sur elle,
Et qu'ils ne l'anathématisent.
J'avoue que ce fut téméraire et assez imprudent,
Pour moi, pauvre poétaillon rustique,
De me mêler d'une bande si puissante
Qui, s'ils me connaissent,
Peuvent aisément, d'un simple petit mot,
Lâcher l'enfer sur moi.
Mais j'étais hors de moi de voir leurs grimaces,
Leurs faces soupirantes, hypocrites, fières de la grâce,
Leurs prières de trois milles, leurs grâces d'un demi-mille,
Leur conscience élastique,
À ces gens que l'avidité, la vengeance et l'orgueil déshonorent
Plus encore que leur ineptie[231].
[Note 231: _Epistle to the Rev. John Mac Math._]
Il avait beau se tenir; dès qu'il parlait d'eux, la colère lui
remontait à la gorge et il repartait de plus fort. Dans cette même
pièce, à deux pas de ces regrets, il reprenait de plus belle:
Ô Pope, si j'avais les dards de ta satire
Pour donner à ces chenapans leur dû,
J'arracherais leurs coeurs pourris et creux,
Et je crierais bien haut
Leurs jongleries, leurs filouteries, leurs ruses
Pour tromper la foule.
Dieu sait que je ne suis pas ce que je devrais être,
Que je ne suis pas même ce que je pourrais être,
Mais j'aimerais vingt fois mieux être
Tout net un athée,
Que de me cacher sous les couleurs de l'Évangile,
Comme sous un écran.
Un honnête homme peut aimer un verre,
Un honnête homme peut aimer une fillette,
Mais la basse vengeance, la fausse malice,
Il les dédaigne toujours,
Et aussi de crier son zèle pour les lois de l'Évangile,
Comme quelques-uns que nous connaissons.
Ils ont la religion à la bouche,
Ils parlent de merci, de grâce, de vérité,
Pourquoi? pour donner du champ à leur méchanceté,
Contre un pauvre diable,
Et le pourchasser, par delà droit et pitié,
Jusqu'à la ruine.
C'étaient là de bien dangereuses paroles. On les sent encore vibrer de
colère sourde et d'indignation. Elles permettent de concevoir les
orages de haine et de rancune qui grondèrent dans le coeur de Burns
pendant ces mois-là.
Toutes ses pièces anti-cléricales sont ramassées dans l'étendue d'un
an et demi environ. Sauf une seule l'_Alarme de l'Église_, composée
beaucoup plus tard, et due à un de ces moments de vie rétrospective
qui transportent les hommes en arrière, elles appartiennent à la
période de Mossgiel, et la plupart à l'année 1785. Mais Burns garda de
ces aventures une rancune contre le clergé et chaque fois qu'il
trouva l'occasion de glisser dans ses poèmes une méchanceté ou une
insolence à son adresse, il n'y manqua jamais. C'était un souvenir de
l'escabeau de pénitence.
II.
LE FLOT DE POÉSIE.--LA VISION.
Au courant de cette lutte contre le clergé, au milieu de ces troubles
de colère, d'indignation et de rancune, sa vocation littéraire, d'un
très beau mouvement et par une ascension assurée, se dégageait et se
manifestait de telle façon qu'il fallait bien qu'elle devînt claire à
tous les yeux. Après tant d'années de lectures, d'essais,
d'observations, après une si longue et si opiniâtre préparation, ce
trésor accumulé allait enfin s'ouvrir; les riches ressources et les
économies prolongées de cet esprit se répandre tout à coup. Et au fur
et à mesure de cette production, il n'est pas sans douceur de le voir
prendre conscience de son génie, de voir son ambition, après des
hésitations et des tâtonnements, d'abord mesurée et indécise,
s'affermir, se hausser et regarder en face l'entreprise et l'effort.
Jusqu'au moment où il entra à la ferme de Mossgiel, Burns avait, somme
toute, peu produit et rien de très important. Une vingtaine de
chansons sur les fillettes dont il avait été amoureux, quelques
paraphrases de psaumes, la ballade de _Jean Grain d'Orge_, quelques
fragments inachevés, _la Mort et les dernières paroles de la pauvre
Mailie_, composaient son bagage. Le tout tient en quelques pages et,
sauf quelques-unes des chansons, n'est pas essentiel à sa gloire. Si
l'on répand cela sur une dizaine d'années, on a un bien petit tas pour
chacune. C'étaient, en outre, des pièces tout accidentelles, faites
sur une occasion personnelle et qui avaient assurément demandé moins
de travail à Burns que certaines de ses lettres. L'ensemble n'indique
pas la volonté de produire, et aucune de ces pièces n'est en soi un
effort bien sérieux. Mais les choses ne tardèrent pas à changer, peu
après l'installation à Mossgiel. Son oeuvre littéraire partit comme un
flot, abondante, pressée, copieuse, rapide et d'une perfection
achevée.
Elle préluda tout à fait à la fin de 1784, vers le mois de novembre,
avec l'_Épître à Rankine_, la _Bienvenue du Poète à son Enfant
illégitime_ et la pièce satirique des _Deux Pasteurs_, pour commencer
vraiment en janvier 1785. Pendant l'année 1785 et les premiers mois de
1786, vinrent, en une succession rapide, presque toutes les pièces qui
constituent sa gloire, le fameux volume de Kilmarnock en entier. De
janvier à la fin de mars, parurent l'_Épître à Davie_, la _Prière du
Saint Homme Willie, la Mort et le Docteur Hornbook_; le 1er avril, la
_première Épître à Lapraik_; le 21 avril, la seconde; en mai l'_Épître
à William Simson_ le maître d'école, avec ses jolis passages sur la
poésie écossaise; en août l'_Épître à John Goldie_; en septembre la
_troisième Épître à Lapraik_ et l'_Épître au Révérend Mac Math_; en
octobre la _seconde Épître à Davie_. C'est la période de ces charmants
poèmes, familiers, alertes, gais, souvent pleins de détails
biographiques, qui imitent et dépassent les modèles qu'en avait donnés
Allan Ramsay. À partir de ce moment la production se presse encore; en
même temps elle s'anoblit et s'élargit. Chaque semaine, presque chaque
jour, en ces quelques mois fructueux, donne une pièce. Les
chefs-d'oeuvre se succèdent; on peut dire que Burns serait immortel
rien qu'avec ce qu'il a écrit pendant les deux mois de novembre et de
décembre 1785. Cette série s'ouvre par la fameuse pièce de la _Veillée
de la Toussaint_; l'admirable et tendre pièce _à la Souris_ est aussi
de novembre; puis viennent l'une sur l'autre, l'_Adresse au Diable_,
le _Breuvage Écossais_ et surtout ces deux morceaux de premier ordre
_le Samedi soir du Villageois_ et la plus étonnante, à nos yeux, de
toutes ses créations, sa cantate des _Joyeux Mendiants_. Telle était
sa fécondité à ce moment qu'il laissait ses oeuvres sans en prendre
souci et que cette cantate fut oubliée, presque perdue et ne parut
qu'après sa mort. Le jour de l'an de 1786 c'est le _Salut matinal de
bonne année du vieux fermier à sa vieille jument Maggie_, une poésie
pleine du sentiment des bêtes. Pendant les premiers mois de l'année,
ce sont, coup sur coup, _les Deux Chiens, le Cri et la Sincère Prière
de l'Auteur aux Représentants Écossais à la Chambre des Communes_, à
propos d'un acte sur les distilleries écossaises, _l'Ordination_, la
jolie _Épître à James Smith_, avec sa vaillante philosophie et sa
crânerie, cette admirable et noble pièce de la _Vision_ qui est comme
le couronnement et la consécration de toute cette fécondité,
l'_Adresse aux très Vertueux, la Sainte Foire_, peut-être sa plus
forte peinture de moeurs; la célèbre ode _à la Pâquerette_ est du mois
d'avril. Puis s'entassent immédiatement une suite de pièces
mélancoliques et désespérées qui correspondent à des angoisses de
coeur: _à la Ruine, Lamentation occasionnée par l'issue infortunée de
l'Amour d'un Ami, le Désespoir._ Arrivent alors la sage et virile
_Épître à un Jeune Ami_, qu'on comparerait presque pour la sagesse
pratique aux conseils de Polonius à son fils; enfin l'_Adresse à
Belzebud_, le _Songe_, la _Dédicace à Gavin Hamilton_, l'_Épitaphe
d'un Barde_. Avant le mois de mai 1786, tout un volume était écrit,
dont il n'existait, pour ainsi dire, rien en janvier 1785. Cette
production était entassée en quinze mois. Si on place, dans les
interstices de ces pièces capitales, des chansons, des épitaphes, des
épigrammes, des billets poétiques, d'autres morceaux divers de moindre
importance; si on considère qu'il y a, dans ce flot, des satires, des
élégies, des tableaux de moeurs, des pièces d'une moralité et d'une
noblesse incomparables, des cris de douleur, des épîtres familières,
de tout enfin, on comprendra l'étonnement que cause à ceux qui
l'étudient de près cette merveilleuse explosion de poésie. Les
printemps tardifs, où les sèves longtemps contenues éclatent soudain
de toutes parts et à toutes les branches, ont seuls de pareilles
frondaisons.
* * * * *
On comprend que, pour fournir en un temps si court une pareille
abondance de vers, il fallait qu'il fût continuellement en état de
poésie. C'était en effet sa façon d'être habituelle; il la portait
dans tous les moments et dans toutes les occupations de toutes ses
journées.
Ô chère, chère rime! c'est toujours un trésor,
Mon principal, presque mon unique plaisir;
À la maison, aux champs, au travail, au repos,
La muse, pauvre fillette,
Bien que sa mesure soit rude,
Est rarement à ne rien faire[232].
[Note 232: _Second Epistle to Davie._]
Sa tête était toujours en animation et en travail de poésie, tantôt
avec volonté, tantôt, comme disent les théologiens, par une activité
indélibérée. L'inspiration fermentait et fumait en lui sans trêve.
Juste à l'instant je suis pris d'un accès de rime,
Ma caboche en levure travaille fortement,
Ma fantaisie fermente et monte haut
D'une poussée rapide;
Avez-vous un moment de loisir
Pour écouter ce qui va venir?[233]
[Note 233: _Epistle to James Smith._]
Souvent il travaillait à plusieurs pièces à la fois. Presque toujours
la composition était instantanée, elle sortait des faits eux-mêmes;
c'était une impression, une émotion brusquement saisies en vers. Elles
n'avaient pas le temps de se refroidir; elles étaient prises,
martelées sous la rime, façonnées en strophes pendant qu'elles étaient
chaudes. Il se prend, un soir, de pique avec le maître d'école de
Tarbolton, personnage inoffensif et ridicule qui affectait le médecin.
Le soir même, en s'en retournant, il compose sur la route _la Mort et
le Docteur Hornbook_ qu'il récite le lendemain à son frère[234]. Un
autre soir, à Mauchline, il entre avec deux amis dans le cabaret de
Poosie Nansie, où était réunie à boire et à chanter une troupe de
gueux vagabonds, et quelques jours après il dit à un de ses amis la
pièce des _Joyeux mendiants_[235]. La plupart de ses épîtres sont de
véritables lettres écrites au courant de la plume, composées dans le
temps qu'il fallait pour les griffonner.
[Note 234: Gilbert. _Letter to Dr Currie, respecting the
composition of his Brother's Poems._]
[Note 235: Chambers, tome I, p. 182-83.]
Et quelle chose plus faite pour faire naître de l'admiration et de la
sympathie que de le voir composer? C'est pendant son travail, au
milieu des corvées d'une ferme, en face des soucis qui commençaient à
assaillir les deux frères comme ils avaient assailli le père, qu'il
poursuit ses strophes. Il ne distrait pas une heure de son métier.
Tantôt, c'est le soir, après avoir semé toute la journée et donné aux
chevaux leur avoine pour la nuit qu'il se met à écrire, le corps
brisé. Sa pauvre muse, c'est-à-dire sa tête, lasse aussi, résiste,
réclame un peu de sommeil. Il faut qu'elle obéisse.
Tandis que les vaches fraîchement vêlées beuglent au piquet,
Et que les chevaux fument à la charrue ou à la herse,
Sur le bord du crépuscule, je prends cette heure-ci,
Pour reconnaître que je suis débiteur
Du vieux Lapraik, au coeur honnête,
Pour sa bonne lettre.
Excédée, endolorie, les jambes lasses
D'avoir jeté du blé par dessus les sillons,
Ou distribué aux bidets
Leur picotin de dix heures,
Ma pauvre muse plaide tristement et demande
Que je n'écrive pas.
L'insouciante, la surmenée, la pauvrette
Est, en ses meilleurs jours, indolente et un peu paresseuse,
Elle me dit: «tu sais, nous avons été si occupés
Depuis un mois et davantage,
Qu'en vérité ma tête est tout étourdie
Et un peu endolorie.»
Ses sottes excuses me mirent en colère:
«Sur ma foi, dis-je, petite sotte, chipie,
J'écrirai et j'écrirai un bon coup,
Cette nuit même.
Ainsi tâche de ne pas faire affront à notre métier
Et de rimer droit.»
Et j'ai pris mon papier en un clin d'oeil.
Et crac! ma plume plonge dans l'encre,
Je dis: «avant que je ferme l'oeil,
Je fais voeu de finir ma lettre.
Et si tu ne veux pas la tinter en cliquetis,
Par Jupiter, je récrirai en prose.»
Et ainsi j'ai commencé à barbouiller, mais si c'est
En vers ou en prose ou tous les deux ensemble,
Ou quelque hotch-potch qui n'est ni l'un ni l'autre,
On le verra plus tard;
Mais du moins j'alignerai un bout de bavardage
Là, juste, sur le pouce[236].
[Note 236: _Second Epistle to Lapraik._]
D'autres fois, il profite d'une après-midi de pluie qui empêche de
rentrer les grains. On est au moment de la moisson:
J'y suis occupé aussi et nous y allons bon train,
Mais des averses aigres, cinglantes, l'ont mouillée;
Alors, j'ai pris ma vieille plume écachée
Avec beaucoup de peine,
Et j'ai pris mon couteau et je l'ai taillée
Tout comme un clerc[237].
Mais pendant qu'il écrit, le vent a monté, et voici qu'il est en train
de culbuter les gerbes; il faut courir, aller donner un coup de main
pour les redresser, car la nuit tombe. L'épître se tirera d'affaire
comme elle pourra:
Mais voici nos gerbes renversées par la rafale,
Et voici que le soleil clignote à l'Ouest,
Il faut que je coure rejoindre les autres,
Et que je quitte ma chanson;
Ainsi je sous-signe en hâte
Votre: Rob le vagabond[237].
[Note 237: _Third Epistle to Lapraik._]
Il arrive qu'il prend un instant sur le lieu même du travail et qu'il
profite d'une averse qui oblige les moissonneurs à se réfugier
derrière les gerbes; il improvise une épître achevée de forme et toute
nourrie de pensée:
Tandis que les faucheurs se blottissent derrière les gerbes,
Pour éviter l'âpre, la piquante averse,
Ou courant à la débandade s'enfuient;
Pour passer le temps
Je vous consacre une heure
En rime oisive[238].
[Note 238: _Epistle to the Rev. John Mac Math._]
Plus souvent encore il composait en labourant. «Tenir la charrue, dit
Gilbert, était chez Robert une attitude favorite pour ses compositions
poétiques et quelques-uns de ses meilleurs vers furent produits
pendant qu'il était à ce travail[239].» Rien n'est plus
caractéristique que l'origine de sa pièce _à une Souris_. Il labourait
un champ voisin de la ferme; c'était aux labours de novembre. Le soc,
en versant la glèbe, disperse un petit tas de feuilles mortes et de
paille, un nid de souris. En voyant la bestiole chassée de son refuge,
ruinée, s'enfuir sous la bise, sur ce terrain dénudé, une
commisération prit Burns. Puis, avec ce vaste horizon attristé autour
de lui, il songea à sa propre vie, à peine plus assurée, exposée aussi
aux duretés. Il devint pensif et silencieux et quand, la nuit tombée,
il ramena son attelage, il rapportait un des chefs-d'oeuvre de la
poésie anglaise[240]. L'histoire de la pièce _à la Pâquerette_ est
analogue. Cette fois c'était aux labours d'avril; en poussant la
charrue il coupa une pâquerette dont la destinée le toucha. «Ses vers
_à la Souris_ et _à la Pâquerette de montagne_ furent composés pendant
que l'auteur tenait la charrue; je pourrais montrer l'endroit exact où
chacune de ces deux pièces fut composée[241].» N'est-ce pas un tableau
d'une simplicité touchante et non pas sans grandeur, que ce paysan, ce
grand poète, arrêté au bout d'un sillon et songeant appuyé sur le
manche de sa charrue? C'est un épisode digne de nobles Georgiques.
[Note 239: Gilbert. _Letter to Dr Currie, respecting the
composition of his Brother's Poems._]
[Note 240: Chambers, tome I, p. 147.]
[Note 241: Gilbert. _Letter to Dr Currie._]
Le soir, dans son galetas, il écrivait les vers de la journée et la
pièce nouvelle allait rejoindre les autres dans le tiroir de la petite
table[242]. Le lendemain ou quelques jours après, il la récitait
généralement à Gilbert. Les circonstances où ces récitations étaient
faites sont aussi bien curieuses. «Ce fut je pense pendant l'été de
1784, quand dans l'intervalle de plus pénibles labeurs, lui et moi
étions à arracher les mauvaises herbes du jardin, qu'il me répéta la
plus grande partie de son _Épître à Davie_[243].» Et ailleurs: «Ce
fut, je pense, l'hiver suivant, pendant que nous allions ensemble avec
des chariots chercher du combustible pour la famille, (et je pourrais
indiquer l'endroit précis) que l'auteur me répéta pour la première
fois l'_Adresse au Diable_.[243]» Et encore ce coin de champ: «Il me
répéta ces vers le lendemain après midi, tandis que j'étais à la
charrue et qu'il faisait écouler l'eau hors du champ[243]». Il nous
semble que ces vers récités au milieu de grossières besognes sont un
dernier trait qui complète ce tableau unique.
[Note 242: Chambers, tome I, p. 145.]
[Note 243: Gilbert. _Id._]
* * * * *
Au fur et à mesure qu'il produisait, il prenait conscience de son
génie et de sa vocation. Peu à peu il entrevoyait un but à sa vie, un
but qui resta confus et souvent fut obscurci, mais d'où lui vinrent
ses meilleures clartés. La pensée d'être poète s'établissait en lui,
non pas poète européen, un poète qu'on lirait aux quatre coins du
globe; pas même poète anglais; pas même poète écossais. Son ambition
était beaucoup plus circonscrite. Pendant longtemps, toujours
peut-être, à l'époque de sa grande production très sûrement, il ne
songea qu'à être un poète local, il n'eut d'autre visée que de chanter
le canton qu'il habitait. Son voeu le plus élevé était que le coin de
pays qu'il chérissait eût aussi ses louanges quand d'autres districts
de l'Écosse avaient les leurs; que les sites et les moeurs de Kyle
eussent leur place dans la poésie populaire. À ses plus hauts
moments, il prononçait les noms d'Allan Ramsay et de Fergusson. Sauf
le génie, il a été un de ces mille poètes qui célèbrent les mérites de
leur canton. Il y a un vers de Keats qui semble avoir été fait pour
lui. Dans une de ces pièces où ce charmant esprit refaisait d'instinct
la vie des anciens Hellènes, il parle de ces poètes qui moururent
Laissant une grande poésie à un petit clan[244].
[Note 244: Keats. _Odes._ _Fragment._ _To Reynolds._]
Il avait compris, par la divination qu'il a quelquefois, l'origine
toute locale de quelques-unes des plus vastes oeuvres de la Grèce. Il
en fut exactement ainsi de Burns. Il n'a songé qu'à être le poète d'un
«petit clan». Ce fut cette ambition, et non une autre, dont on peut
suivre dans son esprit l'entrée et l'affermissement.
Elle avait apparu dès la première manifestation de la poésie en lui,
et on a vu que son ami Brown lui avait donné à Irvine des
encouragements qui n'avaient pas été vains. Il est probable qu'elle
avait peu à peu progressé dans la période de maturation qui avait
suivi le retour d'Irvine. On la voit pour la première fois se montrer
avec une netteté qui ne laisse plus de doute, dans le Journal qu'il
avait commencé à tenir à Lochlea et qu'il continua pendant un peu de
temps à Mossgiel. L'ambition y est, cette fois, bien marquée et
précisée dans son existence et dans ses bornes.
Quelque plaisir que je prenne aux ouvrages de nos poètes
écossais, en particulier de l'excellent Ramsay et du plus
excellent Fergusson, cependant je souffre de voir d'autres
régions de l'Écosse, leurs villes, rivières, bois, prairies,
etc., immortalisés dans des oeuvres si célèbres, tandis que ma
chère contrée natale, les anciens bailliages de Carrick, Kyle et
Cunningham, fameux dans les temps anciens et modernes par une
race d'habitants brave et guerrière; une contrée où la Liberté
civile et surtout la Liberté religieuse ont toujours trouvé leur
premier soutien et leur dernier asile; une contrée qui a été le
berceau de maints Philosophes, Soldats et Hommes d'État
illustres, et le théâtre de maints importants événements de
l'histoire d'Écosse, particulièrement d'un grand nombre des
exploits du Glorieux Wallace, le sauveur de la patrie; tandis que
cette contrée, dis-je, n'a jamais eu un poète écossais de quelque
éminence, pour faire que les fertiles rives de l'Irvine, les bois
romantiques et les scènes solitaires de l'Ayr, et la source saine
et montagneuse, le cours sinueux du Doon deviennent les émules du
Tay, du Forth, de l'Ettrick, de la Tweed, etc. C'est un regret
auquel je serais heureux de porter remède, mais hélas! Je suis
trop au-dessous de cette tâche, en génie natif et en éducation.
Obscur je suis et obscur je dois rester, bien que jamais coeur de
jeune poète ou de jeune soldat n'ait battu pour la renommée plus
éperdument que le mien[245].
[Note 245: _Common-place Book._]
Ce n'est encore là qu'une ambition rêvée plus que tentée, qui inspire
plutôt le regret que l'effort. Par degrés cependant elle se dégage et
se fortifie. On en saisit très bien les progrès. Dans la première
_Épître à Lapraik_, écrite au commencement d'avril de cette mémorable
année de 1785, elle reparaît, modeste encore. Cependant Burns n'est
plus qu'à deux doigts de se donner à lui-même le nom de poète:
Je ne suis pas poète en un sens,
Mais juste un rimeur, comme cela, au hasard,
Et sans prétendre à la science;
Et, après tout, qu'importe!
Chaque fois que ma muse me fait une oeillade,
Je la fais tinter.
Tous vos critiques peuvent hausser le nez
Et dire: «Comment pouvez-vous prétendre,
Vous qui connaissez à peine vers de prose,
À écrire une chanson?»
Mais, avec votre permission, mes savants amis,
Vous avez peut-être tort.
Qu'est tout votre jargon de vos écoles,
Vos noms latins pour cuillers et tabourets?
Si l'honnête nature vous a créés sots,
Que vous servent vos grammaires?
Vous auriez mieux fait de prendre une bêche, des outils,
Ou un marteau à casser les cailloux.
Une troupe d'imbéciles ternes et pédants
Se brouillent la tête aux classes de collège;
Ils y entrent veaux, ils en sortent ânes,
À dire la vérité,
Et puis ils pensent grimper le Parnasse,
Au moyen du Grec.
Donnez-moi une étincelle d'un feu naturel,
Voilà toute la science que je désire;
Alors, bien que je peine à travers flaques et boues,
À la charrue on au chariot,
Ma muse, quoique pauvrement vêtue,
Pourra toucher le coeur.
Oh! une flammèche de la gaîté d'Allan (Ramsay)
Ou de Fergusson, le hardi et le malin,
Ou du brillant Lapraik mon ami futur,
Si je puis l'obtenir,
Cela serait assez de savoir pour mol,
Si je pouvais l'acquérir[246].
[Note 246: _Epistle to J. Lapraik._]