Cela se terminait par un éloge des représentants du Nouveau Parti, qui

faisait contraste avec la caricature des champions de la Vieille

Lumière. La pièce ne tarda pas à circuler dans le pays et à y

provoquer un vaste éclat de rire. «Ce fut la première de mes

productions poétiques qui vit la lumière» dit Burns, voulant dire

qu'il la communiqua en manuscrit. «J'avais une idée que la pièce avait

quelque mérite, mais pour prévenir tout malheur, j'en donnai une copie

à un ami qui était très friand de cette sorte de choses, et je lui dis

que je ne pouvais pas deviner qui en était l'auteur, mais que je la

trouvais assez bien faite. Dans une certaine partie du clergé aussi

bien que des laïques, elle souleva un fracas d'applaudissement[220].»

C'étaient les membres de la Nouvelle Lumière qui, charitablement,

accueillaient cette démolition de leurs adversaires. C'était

assurément le plus rude coup que le Vieux Parti eût encore reçu.

[Note 220: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Ce n'était là que la première d'une série fameuse de diatribes contre

le clergé de l'ancienne école. Pendant l'année 1785 et une partie de

1786, c'est-à-dire pendant presque tout son séjour à Mossgiel, elles

se pressent, tombant drues, fouettant ferme de leur sarcasme et de

leur éloquence, comme un fouet à double lanière, faisant résonner

toute la contrée d'un franc rire et blêmir plus d'un visage puritain.

Ce jeune paysan se trouvait d'un coup un satirique de premier ordre,

et les noms qu'il choisit sont marqués aussi magistralement, que ceux

qui l'ont été par la main de Martial ou de Régnier.

Le premier qui lui tomba sous la main, après les révérends Moodie et

John Russell, fut précisément William Fisher, un des elders de

Mauchline. Il le malmena plus terriblement encore, dans sa _Prière de

Saint Willie_. Les circonstances qui motivèrent cette implacable

satire sont tellement caractéristiques des moeurs, et elles démontrent

si bien que la tyrannie sacerdotale dont nous avons parlé plus haut

n'avait pas disparu à cette époque, qu'il peut être utile de les

rappeler. Gavin Hamilton, le notaire de Mauchline et le propriétaire

de Mossgiel, avait été menacé d'être exclu de la communion annuelle et

écarté des tables «pour négligence habituelle des ordonnances de

l'Église». On lui reprochait d'être irrégulier à l'église; d'avoir été

absent deux dimanches dans un mois et trois dans l'autre; de s'être

mis en route un dimanche, malgré les conseils du ministre; de négliger

habituellement, si toutefois pas entièrement, le culte de Dieu, dans

sa famille[221]. Gavin Hamilton affirma que ces accusations sortaient

d'une rancune personnelle et en appela de la Kirk session au

Presbytère d'Ayr. Il y fut défendu par un de ses confrères d'Ayr,

nommé Aiken, ami de Burns, qui était, paraît-il, doué d'un talent de

parole remarquable et qui semble avoir été un grand orateur dans un

petit bourg. La Kirk session de Mauchline, c'est-à-dire Daddy Auld et

William Fisher, fut considérée comme mal fondée dans sa réprimande, et

Gavin Hamilton rapporta un ordre du Presbytère que les procès-verbaux

de la session dont il avait appelé fussent détruits. C'est en sortant

de ce jugement que Burns place les lamentations suivantes dans la

bouche de William Fisher, lequel gémit de ce qui vient de se

passer[222]. Il s'adresse au Dieu de justice:

[Note 221: R. Chambers, tome I, p. 135.]

[Note 222: Voir l'argument par Burns lui-même, publié pour

la première fois par Scott Douglas, tom. I, p. 96.]

Ô Toi qui résides dans les cieux,

Qui, selon ton bon plaisir,

En envoies un an ciel et dix en enfer,

Pour ta plus grande gloire,

Et non pas pour le bien ou le mal

Qu'ils ont fait devant Toi!

Je bénis et je loue Ta puissance infinie,

Quand Tu en as laissé des milliers dans les ténèbres,

De ce que je suis ici, devant Ta vue,

Pour les dons et la grâce

Une lumière brûlante et éclairante

Pour toute cette contrée.

Qu'étais-je donc, moi ou ma génération,

Pour obtenir une telle exaltation

Moi qui mérite si justement la damnation

Pour avoir enfreint Tes lois,

Cinq mille ans avant ma création,

Par la faute d'Adam.

Quand je chus du ventre de ma mère,

Tu aurais pu me plonger en enfer,

Pour y grincer des gencives, y pleurer, y crier,

Dans des lacs brûlants,

Où les démons maudits rugissent et hurlent

Enchaînés à leurs poteaux.

Cependant me voici, choisi pour exemple

Que Ta grâce est grande et ample;

Je suis un pilier de Ton temple

Ferme comme un roc,

Un guide, un bouclier, un exemple

À tout Ton troupeau.

Ô Lord, Tu sais quel zèle je montre,

Quand les buveurs boivent, et les jureurs jurent,

Et qu'on chante ici et qu'on danse là,

Petits et grands;

Car je suis gardé par Ta crainte

Et exempt de toutes ces choses.

Pourtant, ô Lord, il faut que je le confesse

Par moment je suis troublé d'une luxure charnelle;

Et parfois aussi, avec une assurance mondaine,

Le vil égoïsme entre en moi;

Mais Tu sais que nous sommes une poussière

Souillée de péché[223].

[Note 223: _Holy Willie's Prayer._]

Il avoue alors qu'avec une certaine Meg, puis avec la fillette de

Lizzie.... Mais c'est que ce vendredi-là il était gris, sans quoi il

ne se serait jamais approché d'elle. C'est peut-être la volonté de

Dieu et, s'il en est ainsi, que cette volonté soit faite.

Peut-être laisses-Tu cette épine charnelle

Tourmenter Ton serviteur soir et matin,

De crainte qu'il ne devienne exalté et orgueilleux

Des dons qu'il a reçus.

Si c'est ainsi, il faut qu'il supporte Ta main

Jusqu'à ce que Tu la relèves.

Toutes ces pages sont d'une malice qui tombe juste à point, tous les

mots portent. C'est d'une raillerie charmante et cruelle, où chacun

des traits dessine et égratigne à la fois. La fin est surtout

caractéristique. L'aigreur, le fiel de cette âme dévote éclatent en

une longue prière haineuse où le nom du Seigneur revient et roule au

milieu de demandes de châtiment contre ces indignes, Gavin Hamilton,

Aiken et leurs semblables. Ce Tartuffe rustique s'emporte lui aussi.

Mais tandis que celui de Molière est peut-être bien un pur incrédule

qui se sert de la religion comme d'un moyen d'escroquerie; celui-ci,

par une vue très profonde de l'état de ces esprits, est un vrai

croyant; sa rancune a sincèrement recours à sa foi. Toute cette pièce

est parfaite. Ce n'est pas sans doute l'ample satire du Tartuffe;

c'est quelque chose de court et de léger comme une flèche, mais

infaillible.

Lord, bénis Tes élus en cet endroit,

Car ici Tu as une race d'élus;

Mais que Dieu confonde la face hardie

Et flétrisse le nom

De ceux qui amènent sur Tes elders la disgrâce

Et la honte publique.

Lord, rappelle-Toi ce que Gavin Hamilton mérite;

Il boit, et jure, et joue aux cartes,

Cependant il a une habileté si prenante

Près des humbles et des grands,

Que, hors des mains des prêtres de Dieu, les coeurs des gens

S'en vont à lui.

Et lorsque naguère nous l'avons châtié,

Tu sais quel scandale il a excité,

Qu'il a fait éclater le monde de rire,

De rire de nous.

Maudits soient sa corbeille et ses provisions,

Ses choux et ses pommes de terre.

Lord, écoute mon cri fervent, ma prière

Contre le presbytère d'Ayr,

Que Ta main puissante, Lord, soit sévère

Sur leurs fronts,

Lord fais-la peser, fais peser Ta colère

Sur leurs affronts.

Ô Lord, mon Dieu, cet Aiken à la langue souple,

Mon coeur et mon âme en tremblent encore

De penser comment nous étions debout, apeurés, gémissants,

Et tout suants de peur,

Tandis que lui, la lèvre dédaigneuse et courbée,

Tenait haut la tête.

Lord, au jour de la vengeance, visite-le;

Lord, ceux qui l'ont employé, visite-les;

Dans Ta miséricorde ne les oublie pas,

N'entends pas leur prière;

Mais, pour l'amour de Tes fidèles, détruis-les

Ne les épargne pas.

Mais, Lord, souviens-Toi de moi et des miens,

Dans Tes bontés temporelles et divines,

Que je puisse briller en fortune et en grâce

Au-dessus de tous;

Et toute la gloire en sera Tienne,

Amen, Amen[224].

[Note 224: _Holy Willie's Prayer._]

C'est une merveilleuse satire, forte surtout parce que l'ironie

atteint le fond des choses et est pleine de sens. Tout y est: la

doctrine sauvage, la sécurité de ce misérable qui est sûr d'être parmi

les élus, ses vices, avec le mélange de cynisme et d'hypocrisie, qu'on

retrouve souvent chez les gens de son espèce, et enfin la haine

dévote, fiel qui rancit au fond de tant de vases d'élection. Et tout

est exprimé en termes si précis, si nerveux, d'un mouvement si rapide,

que rien n'arrête la force du coup et que Holy Willie en fut comme

assommé. C'est la plus féroce des satires de Burns et c'est une chose

grave que d'attacher à une mémoire un pareil écriteau. Heureusement,

il avait eu la main juste autant que rude, William Fisher fut, peu de

temps après, convaincu d'avoir volé l'argent dans le plateau qu'on

tenait à la porte de l'église. Il finit plus mal encore. Une nuit,

rentrant ivre chez lui, il tomba dans un fossé sur le bord de la route

et y périt de froid, dans la boue[225].

[Note 225: Scott Douglas, tom. I, p. 102.]

L'effet de cette pièce dans le pays fut encore plus grand que celui de

_la Sainte Bagarre_. Il fut tel que la Kirk-Session songea à en

poursuivre l'auteur. «_La Prière de Saint Willie_, fit ensuite son

apparition et alarma tellement la Kirk-Session qu'ils tinrent trois

réunions séparées pour examiner leur sainte artillerie et voir s'il ne

s'y trouvait pas quelque arme qu'on pût diriger contre les rimeurs

profanes[226].» Cela n'intimida point Burns. Après _Holy Willie_

vinrent, en rapide succession, pendant 1785, le _Post-Scriptum de

l'Épître à Simson_, l'_Épître à John Goldie_, l'_Épître au Rev. Mac

Math_; et pendant 1786, _l'Ordination_, l'_Adresse aux rigidement

vertueux_ et _la Sainte-Foire_, que ses biographes rangent parmi ses

satires religieuses et que nous serions plus disposé à mettre parmi

ses poèmes locaux comme _la Veillée de la Toussaint_ et _les Joyeux

Mendiants_. C'est toute une série de pièces pleines de bon sens,

d'esprit et d'éloquence. Quelques-unes, comme _l'Ordination_ et

l'_Épître à John Goldie_ sont trop spéciales et locales. Mais les

autres conservent leur intérêt en dehors des circonstances qui les ont

produites.

[Note 226: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

* * * * *

Si Burns, dans ses démêlés avec le clergé ambiant, s'était contenté de

fouailler tel révérend ou tel ancien, il n'aurait fait qu'oeuvre de

représailles individuelles. Il aurait pu déployer des qualités de

satire et des ressources d'invectives, sans cesser de faire une

besogne toute personnelle, comme s'il avait élargi des épigrammes et

leur avait donné l'envolée et le cinglement retentissant de pièces

lyriques. Mais il a été bien au delà et, après avoir attaqué et bafoué

la discipline presbytérienne sous la forme et sous les noms qu'elle

revêtait en face de lui, il s'en prit à la doctrine elle-même. Il en

saisit, avec une parfaite clairvoyance, les points essentiels,

c'est-à-dire l'omniprésence diabolique qui causait toutes les

terreurs, et cette morale inflexible, sans compassion pour la

faiblesse, sans notion de pardon, qui cachait, sous son écorce de

dureté, bien des hypocrisies. Ces points il les attaqua en eux-mêmes,

sans mélange de rancune, hors du rapetissement qui prend les questions

présentées dans des querelles personnelles. C'est par ces coups portés

à la doctrine que Burns mérite surtout d'être placé au nombre de ceux

qui contribuèrent à l'émancipation de l'esprit écossais, pendant le

XVIIIe siècle.

On a vu quelle place tient dans la religion puritaine l'idée du

Malfaisant. Une doctrine qui repose sur la déchéance de la nature

humaine et sur sa dégradation, ne peut manquer de faire une large

place à l'esprit du mal. Selon elle, chacun vit assailli par la

tentation, est destiné à la damnation. Les hommes sont normalement la

proie du diable; il faut, pour en retirer quelques-uns, le sauvetage

miraculeux de la grâce. Cette doctrine, tombant dans un pays sombre,

où le sang est superstitieux, où la nature a quelque chose de

mystérieux et de menaçant, où les anciennes croyances féeriques mal

détruites renaissaient sous des formes nouvelles, devait y prospérer

étrangement. Reprise, colportée, développée en d'innombrables sermons

hurlés par des prédicateurs démoniaques, avec de tels cris qu'ils

semblaient avoir les pieds dans le soufre, elle était devenue un

épouvantail; elle avait terrorisé toutes les âmes. Ces gens vivaient

dans un frisson continuel des mauvais esprits. «À leur tête était

Satan lui-même, dont le plaisir était d'apparaître en personne,

attirant ou terrifiant tous ceux qu'il rencontrait. Un jour il

visitait la terre sous la forme d'un chien noir, un autre jour sous

celle d'un corbeau; un autre jour on l'entendait au loin rugir comme

un taureau. Il apparaissait quelquefois comme un homme pâle vêtu de

noir et quelquefois il venait comme un homme noir vêtu de noir; on

remarquait que sa voix était spectrale, qu'il ne portait pas de

chaussures et qu'un de ses pieds était fourchu. Ses stratagèmes

étaient infinis, car, dans l'opinion des théologiens, sa ruse

augmentait avec l'âge et, ayant étudié depuis plus de 5000 ans, il

était arrivé à une incomparable dextérité. Il aimait à saisir et il

saisissait des hommes et des femmes et il les emportait à travers les

airs. Généralement il était vêtu en laïque, mais on disait qu'en plus

d'une occasion il avait eu l'impudence de s'habiller en ministre de

l'Évangile. En tous cas, sous un costume ou sous un autre, il

apparaissait aux membres du clergé et il essayait de les séduire et de

les attirer de son côté. Ces tentatives naturellement échouaient; mais

hors du clergé bien peu étaient capables de lui résister. Il pouvait

soulever ouragans et tempêtes, il pouvait exercer ses maléfices non

seulement sur l'esprit, mais sur les organes du corps, faisant voir et

entendre ce qui lui plaisait. Parmi ses victimes, il poussait les unes

à commettre le suicide, les autres à commettre un crime. Cependant,

tout formidable qu'il fût, aucun chrétien n'était considéré comme

ayant acquis une pleine expérience religieuse si, à la lettre, il ne

l'avait pas vu, s'il ne lui avait pas parlé, s'il n'avait pas lutté

contre lui. Le clergé prêchait constamment de lui, et préparait son

auditoire à des entrevues avec le grand ennemi. La conséquence fut que

les gens devinrent presque fous de peur. Chaque fois qu'un prédicateur

mentionnait Satan, la consternation était si grande que l'église se

remplissait de soupirs et de gémissements[227].» Cette page

pittoresque et dense en renseignements, comme Buckle les écrivait,

rend bien l'état des esprits. Il n'y avait pour l'Ennemi qu'un

sentiment universel de crainte et de haine, et comme un cri unanime

d'épouvante et d'exécration.

[Note 227: Buckle, tom. III, p. 288 et suivantes.]

Soudain, dans le propre langage du pays, on entendit quelqu'un qui

parlait à Satan non seulement sans crainte mais encore avec une sorte

de camaraderie et de cordialité familières. C'était Burns qui avait

conversation avec lui! On n'avait jamais entendu parler du diable sur

ce ton. C'était une épître charmante, enjouée, toute pleine de

raillerie, de bonne humeur, avec un grain d'amitié, tout comme si les

deux causeurs avaient été compères et compagnons, prêts à faire route,

bras dessus bras dessous. Voici que quelqu'un se moque de Satan, le

tourne en ridicule, le plaisante, le nargue, tout comme on fait d'une

personne dont on n'a pas peur. Et c'est peu encore! Voici qu'il

l'admoneste, lui dit qu'il est méchant garçon depuis assez longtemps,

et finit par lui donner de bons avis, lui conseille de se convertir.

C'est à quoi les Théologiens n'avaient jamais pensé; c'est cependant

une idée bien simple et qui arrangerait fameusement les choses. Sur

le coup, ce dut être une stupeur et presque une indignation comme

devant un blasphème et une hérésie. Car pour beaucoup, même

d'aujourd'hui, dire du bien du diable c'est une abomination aussi

grave que de dire du mal de Dieu. Jack Russell et la Vieille Lumière

en durent prédire de belles. Il y avait assurément beaucoup de

bravoure d'esprit et de hardiesse de conduite à faire une pareille

pièce.

Et cependant comment résister? La pièce était charmante, si

franchement gaie, un si heureux mélange de crânerie, de bonhomie, de

bonne humeur et de moquerie, qu'elle devait rassurer ceux qui la

lisaient. Et le fait est qu'avec la curieuse puissance de conduite et

d'entraînement qu'ont les poésies de Burns, celle-ci vous mène du

tremblement, où ses lecteurs devaient se trouver d'accord avec lui, au

badinage où ils devaient se trouver étonnés de prendre part.

Ô toi, quel que soit le titre qui te convient,

Vieux Cornu, Satan, Nick ou Fourchu,

Qui, dans cette caverne effrayante et pleine de suie,

Enfermé sous les écoutilles,

Éclabousses le cuvier à soufre,

Pour échauder de pauvres misérables!

Écoute-moi, vieux Pendard, un instant,

Et laisse tranquilles ces pauvres corps damnés;

Je suis sûr que cela ne fait guère plaisir

Même au diable

De battre et d'échauder de pauvres chiens comme moi,

Et de nous entendre piailler.

Grand est ton pouvoir et grande ta renommée;

Ton nom est connu et célèbre au loin;

Et bien que ce trou enflammé soit ta demeure,

Tu voyages partout;

Et ma foi, tu n'es ni lent, ni boiteux,

Ni timide, ni paresseux.

Tantôt errant comme un lion rugissant,

Tu cherches ta proie dans les trous et dans les coins;

Tantôt volant sur la tempête aux fortes ailes,

Tu découvres les églises;

Tantôt, regardant dans les coeurs humains,

Invisible, tu guettes.

J'ai entendu ma vénérable grand'mère dire

Que dans les gorges solitaires, tu aimes à errer;

Ou que là où les vieux châteaux ruinés, grisâtres

Font des signes à la lune,

Tu épouvantes la route du voyageur nocturne;

D'un murmure fantastique.

Quand le crépuscule appelait ma grand'mère

À dire ses prières, brave honnête femme!

Souvent derrière le foin, elle t'a entendu bourdonner

D'un bourdonnement effrayant;

Ou passer, en froissant les feuilles des sureaux

Avec un lourd soupir.

Il raconte que lui-même, une nuit d'hiver sombre et venteuse, quand

les étoiles lançaient leurs rayons de côté, il l'a aperçu, de l'autre

côté de l'étang, sous la forme d'un paquet de roseaux. Le bâton

trembla dans sa main et ses cheveux se dressèrent sur sa tête, quand

il le vit s'envoler comme un canard, d'un vol sifflant. Il lui

rappelle, d'un ton moitié sérieux et moitié moqueur, toutes ses

fredaines, depuis le moment où il a troublé dans l'Eden la première

paire d'amoureux. Il se moque de lui et il lui dit qu'il saura bien

lui échapper au dernier moment:

Et maintenant, vieux Fourchu, je sais bien que tu penses

Que les escapades et les buveries d'un certain barde,

En quelque heure fâcheuse, l'enverront d'un bon pas

À ton trou noir;

Mais, ma foi! il tournera lestement le coin

Et se moquera de toi!

Enfin il finit d'un ton paternel, en lui donnant de bons avis, en lui

conseillant de se convertir:

Allons, bonsoir, vieux Nick;

Je désire que tu réfléchisses et que tu t'amendes;

Tu pourrais peut-être, je n'en sais rien,

Avoir encore une chance;

Cela me fait chagrin de penser à ce trou,

Même pour toi![228]

[Note 228: _Address to the Deil._]

Et il le quitte après cette petite admonestation. Il faut se rappeler

l'horreur des Écossais pour le démon, leur croyance à son intervention

continuelle, à sa présence dans leur vie; il faut se rappeler les

prédications dont nous parlions plus haut pour comprendre

l'originalité et la bravoure d'une pièce comme celle-ci, pour

comprendre aussi son succès. Plus d'un que l'idée du Méchant tenait

lié dans l'épouvante, dut écouter avec soulagement ces strophes qui

traitaient le diable avec insouciance, comme un être plus ridicule que

dangereux; et plus d'un, en rentrant le soir, assailli aux passages

noirs des routes par la crainte de le voir surgir, dut se rassurer en

se fredonnant les couplets du poète:

Mais, ma foi! il tournera lestement le coin

Et se moquera de toi!

De même, il faut se rendre compte de la dureté de la morale puritaine,

repenser aux jugements inflexibles dont elle frappait toutes les

actions, à l'implacable condamnation dont elle accablait les moindres

fautes, pour admirer, en la replaçant dans l'austérité environnante,

son _Adresse aux très Vertueux_. C'était une nouvelle chose, dans une

petite paroisse de campagne, à cette époque, que ce plaidoyer plein de

compassion attendrie pour la faiblesse humaine et, en même temps, que

cette façon, la seule juste, de mesurer les fautes aux tentations de

la nature ou des circonstances. Nulle part on n'a mieux exprimé cette

indulgence, que la sympathie pour l'homme a rendue maintenant commune,

mais qui n'a jamais trouvé une forme plus humaine, plus portative,

pour ainsi dire, plus propre à devenir la devise du mélange de

défiance et de bonté, avec lequel seulement nous devons nous permettre

de juger les autres. S'adressant aux rigides, il leur disait:

Oh! vous qui êtes si bons vous-mêmes,

Si pieux et si saints

Que vous n'avez rien à faire qu'à noter et compter

Les fautes et les folies de votre voisin!

Vous dont la vie est comme un moulin bien allant,

Fourni d'une eau abondante;

La trémie pleine tourne toujours

Et toujours le clapet fait son bruit.

Écoutez-moi, vous, vénérable cohorte,

Je suis l'avocat de ces pauvres mortels

Qui fréquemment passent la porte de la calme Sagesse,

Pour aller au portail de l'étourdie Folie;

Oui, au nom de ces écervelés et de ces insouciants,

Je voudrais ici proposer une défense,

Pour leurs malheureux tours, leurs noires fautes,

Leurs défaillances et leurs infortunes.

Vous comparez votre état au leur,

Et vous frissonnez de les rapprocher;

Mais jetez, un moment, un regard juste,

Qu'est-ce qui fait la grande différence?

Défalquez ce que le manque d'occasions a donné

À cette pureté dans laquelle vous vous enorgueillissez,

Et, (ce qui souvent est plus que tout le reste)

Votre meilleur art de dissimuler.

Pensez, quand votre pouls maté

Donne de temps en temps une secousse,

Quelles fureurs doivent convulser les veines

De celui dont le pouls sans répit galope!

Avec bon vent et la marée en poupe,

Vous filez tout droit au large;

Mais faire voile contre l'un et l'autre,

Cela fait étrangement louvoyer.

Voyez la Sociabilité et la Jovialité s'asseoir,

Joyeuses et sans défiance,

Jusqu'à ce que, défigurées, elles deviennent

La Débauche et l'Ivrognerie:

Oh! si elles pouvaient s'arrêter à calculer

Les éternelles conséquences,

Ou bien, pour parler d'un enfer que vous craignez plus,

La maudite, maudite dépense.

Vous, hautes, fières, vertueuses dames,

Ficelées droites dans vos corsets pieux,

Avant d'injurier la pauvre Fragilité,

Supposez les cas renversés:

Un gars chèrement aimé, une occasion câline,

Une inclination traîtresse;

Mais, laissez-moi le murmurer à votre oreille,

Peut-être que vous n'êtes pas une tentation.

Et la pièce, dépouillant brusquement son air ironique, se termine,

comme il arrive souvent à la fin des morceaux de Burns, par deux

strophes d'une gravité éloquente, pleines de la substance de bien des

sermons.

Examinez donc avec bonté, votre frère, l'homme,

Avec plus de bonté encore, votre soeur, la femme;

Encore qu'ils puissent aller un peu de travers,

S'égarer en chemin est chose humaine;

Un point reste toujours grandement obscur,

Le motif pour quoi ils agissent ainsi;

Et il est tout aussi difficile de marquer

Jusqu'à quel degré peut-être ils se repentent.

Celui qui a créé le coeur, c'est celui-là seul

Qui avec certitude peut nous juger;

Il en connaît chaque corde--et son ton divers,

Chaque ressort--et sa portée diverse;

Devant la balance, restons donc muets,

Nous ne pouvons pas l'ajuster:

Ce qui a été commis nous pouvons en partie l'estimer,

Nous ignorons ce qui a été surmonté[229].

[Note 229: _Address to the unco Guid._]

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 11 / 67 段