s'était établi. Glasgow, où avait enseigné Simson, où enseignait
Hutcheson, était justement, nous l'avons vu, l'Université où un grand
nombre des ministres presbytériens de l'Écosse et la plupart de ceux
de l'Irlande recevaient leur éducation. Hutcheson y avait comme
collègue un professeur de théologie, le Dr Leechman, qui, sans avoir
sa vigueur de pensée, partageait sa largeur de vues[200]. Par
l'influence de ces deux hommes, une nouvelle génération de ministres
pénétra dans le peuple. «C'est grâce à Hutcheson et à lui, dit le Dr
Carlyle qui avait lui-même été leur élève, qu'une nouvelle école se
forma dans les provinces ouest de l'Écosse où, jusqu'à cette époque,
le clergé était étroit et intolérant, avec un esprit qui ne s'était
jamais aventuré au-delà des limites d'une stricte orthodoxie. Car bien
qu'aucun de ces professeurs n'enseignât aucune hérésie, cependant ils
ouvrirent et élargirent les esprits des étudiants, ce qui leur donna
bientôt un tour de libre recherche, dont le résultat fut la franchise
et le libéralisme des sentiments. L'expérience prouva que cette
liberté de pensée n'était pas aussi dangereuse qu'on pouvait d'abord
l'appréhender, car bien que la téméraire jeunesse fît des excursions
dans les régions illimitées de la perplexité métaphysique, cependant
tous les judicieux revenaient bientôt à la sphère plus basse des
vérités établies depuis longtemps, qu'ils trouvèrent, non seulement
utiles au bon ordre de la société, mais nécessaires pour fixer leurs
esprits dans quelque degré de stabilité[201].»
[Note 200: Voir _Sermons by William Leechman_, D.D. publiés
avec une vie par James Wodrow. Les titres et les textes de
ces sermons suffisent à marquer la différence avec les
prédications d'alors et le livre de Boston: _Sermon VIII;
The Excellency of the spirit of Christianity_, 2 Timothy.
For God hath not given us the spirit of fear, but of power
and of love and of a sound mind. _Sermon XIII_; _On the
Propriety and Usefulness of Religious gratitude_, Psalm
CVII, 8: Oh, that men would praise the Lord for his goodness
and for his wonderful works to the children of men. _Sermon
XVII; Jesus Christ full of grace_ etc. On voit le contraste
avec les sermons de damnation. Ces sermons sont du reste
ternes et minces.--Voir aussi Dr Alex. Carlyle, chap. III.
Leechman fut aussi persécuté malgré ses talents et son
caractère.--Voir John Tulloch. _The Church of the Eighteenth
Century_, p. 273-75, _(St.-Giles' Lectures)_.]
[Note 201: _Autobiography of Dr Alex. Carlyle_, chap. III,
p. 84.]
Ces nouvelles recrues du clergé, en augmentant d'année en année, ne
tardèrent pas à former un parti plus jeune, plus éclairé, plus
libéral, qui apportait plus de largeur dans la doctrine et plus de
douceur dans la pratique. Selon le conseil de Hutcheson, ils mettaient
dans leurs sermons moins de discussion et de définitions théologiques,
et plus de conseils moraux et pratiques. L'ancien clergé étroit,
intolérant, et souvent ignorant, les regardait avec défiance, gardant
jalousement son ancienne rigidité et sa prédication purement
doctrinale. Peu à peu, il se forma dans l'église deux partis opposés
et bientôt ennemis: les jeunes et les vieux, les modérés et les
extrêmes. On désigna l'ancien parti sous le nom de _Old Light_
«l'Ancienne Lumière» et le nouveau sous celui de _New Light_, «la
Nouvelle Lumière». Bientôt, dans les paroisses, dans les presbytères
et jusqu'à l'Assemblée Générale, les deux partis furent aux prises,
avec ce qu'un membre du clergé d'alors appelle lui-même une acrimonie
théologique.
Cette hostilité, qui existait un peu partout, était particulièrement
vive dans le district où résidait Burns, parce que les provinces de
l'ouest avaient toujours été la citadelle du presbytérianisme le plus
rigide, et qu'en même temps, elles fournissaient la plupart des
étudiants de l'Université de Glasgow, à cause du voisinage[202]. Il en
résulta que les deux extrêmes furent en présence et que la lutte était
là d'une animosité plus violente qu'ailleurs. Il était difficile
qu'elle n'outrepassât point les limites. Autour de la Nouvelle
Lumière, se rangeaient des hommes jeunes et ardents, et ils avaient
devant eux des adversaires qui devaient les amener aux extrémités de
la raillerie, tant ils étaient ridicules, et, par certains côtés,
odieux. Lockhart a tracé de ce clergé retardataire un tableau qu'il
convient de reproduire, tant on craindrait d'être accusé d'exagération
si on lui en substituait un qui n'eût pas l'autorité de sa parfaite
connaissance des choses écossaises, et la garantie de son
impartialité. «Les antagonistes marquants de ces hommes (les jeunes)
et les champions choisis de la Old Light, en Ayrshire--cela est
maintenant admis par tout le monde--présentaient, en bien des points
de leur conduite ou de leurs maximes, une cible aussi large que celles
qui ont jamais tenté les traits d'un satirique. Ces hommes se
vantaient d'être les descendants et les représentants légitimes et non
dégénérés des Puritains qui, après avoir été les principaux auteurs de
la ruine de la papauté en Écosse, avaient régenté pendant quelque
temps et auraient volontiers continué à régenter la royauté et le
peuple, sous une domination plus tyrannique que le clergé catholique
lui-même n'avait jamais été capable d'en exercer dans cette nation
courageuse. Ayant toujours à la bouche les horreurs du système papal,
ces hommes étaient réellement, dans leurs coeurs, des moines aussi
fanatiques et des inquisiteurs presque aussi implacables que ceux qui
jamais portèrent corde et capuchon. Austères et désagréables d'aspect,
bourrus et répugnants de langage et de manières, c'étaient de
véritables Pharisiens en ce qui concernait les petites pratiques de la
loi, et beaucoup d'entre eux, au moins pour l'apparence, débordaient
d'orgueil pharisaïque et de fiel monastique. Que d'admirables qualités
fussent cachées sous cet extérieur grossier, se mélangeant aux plus
mauvaises de ces sombres passions et les tenant en échec, c'est ce
dont aucun homme sincère ne se permettra de douter; que Burns ait
fortement chargé ses portraits, noircissant les ombres déjà assez
profondes par elles-mêmes et omettant tout à fait des traits de
caractère plus brillants et peut-être plus tendres qui restituaient
les originaux aux sympathies des hommes les plus dignes et les
meilleurs, c'est ce qui semble également évident[203].»
[Note 202: R. Chambers, tome I, p. 122.]
[Note 203: Lockhart. _Life of Burns_, p. 59.]
Entre la vivacité des uns et la brutalité des autres, le conflit ne
tarda pas à perdre toute mesure. De toutes parts, les reproches, les
accusations, les injures, les diffamations même, volaient de toutes
les chaires. Les congrégations prenaient parti pour leur ministre.
Tout le pays était en émoi. «La polémique de Divinité, dit Burns, vers
cette époque, affolait à moitié la contrée[204]»; et Lockhart, en
parlant de ces divisions s'exprime ainsi: «Il est impossible de
contempler maintenant la guerre civile qui sévissait parmi ces hommes
d'église de l'ouest de l'Écosse, sans confesser que, de chaque côté,
il y a eu beaucoup à regretter et pas peu à blâmer. Des esprits
orgueilleux et hautains étaient malheureusement opposés les uns aux
autres, et, dans un déploiement exagéré de zèle à propos des points de
doctrine, aucun des deux partis ne semble avoir apporté beaucoup de la
charité de l'esprit chrétien. Le spectacle d'une si indécente violence
parmi les principaux ecclésiastiques du district agissait
défavorablement sur les esprits des hommes. Personne ne peut douter
que, dans l'état des principes de Burns qui étaient, à mettre les
choses au mieux, fort indécis, ce résultat n'ait été, en ce qui le
concernait, très funeste[205].»
[Note 204: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
[Note 205: Lockhart. _Life of Burns_, p. 57.]
Dans cette bataille, il se trouvait que les deux ministres d'Ayr, le
Dr Dalrymple, qui avait baptisé Burns, et le Rev. Mac Gill
appartenaient à la Jeune Lumière. Le ministre de Mauchline, le Rev.
Auld appartenait à la Vieille Lumière. La Kirk-session de Mauchline se
composait avec lui de deux anciens nommés William Fisher et John
Sillars. Celui-ci semble avoir été un brave homme, mais Fisher était
une sorte de tartufe puritain à qui Burns infligea, dans son _Saint
Willie_, une déshonorante immortalité. Il y avait, dans la ville
voisine de Kilmarnock, un autre représentant de l'ancien parti nommé
le Rev. John Russell et désigné, dans les satires de Burns, sous le
nom de Black Jock. C'était un géant, rude, redouté de tous, hurlant
d'une voix de stentor des sermons qui s'entendaient à un mille, et
ébranlant la chaire de ses formidables coups de poing. Tels étaient
les principaux personnages ecclésiastiques dans l'entourage de Burns,
et leur situation.
Cet exposé de l'esprit et de l'organisation de la religion
presbytérienne et de la situation des deux partis, est peut-être un
peu long, mais il nous a paru nécessaire. «Le lecteur anglais, dit
Lockhart, qui ignore tous ces détails, ne sera certainement jamais
capable de saisir les mérites ou les démérites de maintes des plus
remarquables productions de Burns[206].» Il nous a paru que le lecteur
français avait encore plus besoin de ces renseignements que le lecteur
anglais. Sans eux, il serait presque impossible de rien comprendre à
cette période de la vie de Burns.
[Note 206: Lockhart. _Life of Burns_, p. 56.]
* * * * *
Sa nature franche et sa forte vitalité, son besoin de libre allure
devaient lui faire prendre en haine ce régime d'espionnage qui
encourageait l'hypocrisie et emprisonnait l'existence dans la
tristesse. Peut-être cependant ne serait-il pas entré dans la mêlée
s'il n'avait eu que ces répugnances générales. Mais il fut atteint
lui-même par cet odieux système de surveillance, et il n'était pas de
ceux qu'on attaque impunément.
Voici à quel propos la lutte s'engagea. Lorsque la famille de Burns
s'était transportée de Lochlea à Mossgiel, la servante que Burns avait
séduite, Élizabeth Paton, était retournée dans sa famille, dans une
paroisse voisine. Il ne tarda pas à devenir apparent qu'elle était
enceinte. La chose commençait à s'ébruiter dans le pays. Un de ses
amis, le jovial fermier John Rankine, en donna avis au poète, qui lui
répondit, en plaisantant, qu'il s'attendait bien à quelque noise avant
peu. Il avait joué ce jeu dangereux trop de fois pour ne pas y être
pris enfin:
Je m'y suis risqué une fois ou deux,
Et peut-être même bien pas loin de trois fois;
Et je n'avais jamais rencontré la surprise
Qui eût brisé mon repos;
Mais, ce coup-ci, il y aura probablement du bruit;
Il y a un courlis dans le nid[207].
[Note 207: _Reply to an announcement by J. Rankine._]
Des cas de ce genre n'échappaient pas longtemps à la vigilance des
Kirk sessions. La pauvre fille fut condamnée à paraître dans l'église
de sa paroisse sur l'escabeau du repentir. Il eût été possible à Burns
de s'éviter l'humiliation d'y paraître lui-même, car la règle de la
discipline portait que, lorsque les personnes impliquées dans une
accusation d'impudicité vivaient dans des paroisses différentes, la
censure était infligée là où la femme vivait ou bien dans l'endroit
où le scandale avait été notoire[208]. Mais il eut toute sa vie ce
mérite de ne pas essayer d'éluder les conséquences de ses folies.
Bravement, il alla de lui-même prendre place à côté de celle qui était
humiliée à cause de lui.
[Note 208: Chamberlayne. _Magnæ Britanniæ Notitia_, Part II,
Book II, _Method of Discipline_.]
Devant la Congrégation entière,
Je répondis à l'appel loyalement;
Ma belle Betsy à mon côté,
Nous reçûmes une rare antienne;
Mais, par amour d'elle, je fais ce voeu,
Et je jure solennellement
Que, tant qu'il me restera une couronne,
Elle est bienvenue à la partager[209].
[Note 209: Voir la note de Scott Douglas dans son édition de
la vie de Burns de Lockhart, p. 55.]
On peut imaginer la scène: Les deux coupables attendaient à la porte
de l'église jusqu'à la fin de la première prière; le sacristain les
faisait alors entrer et les conduisait à l'escabeau où ils recevaient
leur réprimande et demeuraient pendant tout le sermon, exposés à tous
les regards[210]. Ils étaient reconduits dehors avant la prière de la
fin. On voit la femme, essayant, la tête baissée, de cacher sa
confusion, et, à côté d'elle, le front haut, et avec un air de défi,
ce jeune paysan dont les yeux noirs devaient laisser paraître
d'étranges menaces de colère et de dédain.
[Note 210: Ch. Rogers. _Scotland Social and Domestic_, p.
352.]
Des châtiments de ce genre n'étaient pas faits pour dompter une âme
altière et fougueuse comme celle-là. Burns sortit de cette réprimande
exaspéré contre ceux qu'il appela, à partir de ce moment, des
hypocrites, avec je ne sais quel air de fanfaronnade et de bravoure,
affectant de se glorifier plutôt que de se repentir de ce qu'il avait
fait et proclamant qu'il recommencerait dès qu'il en aurait
l'occasion. C'est ce qu'il déclarait à son ami John Rankine, en lui
racontant dans une épître comment les choses s'étaient passées. C'est
la première de sa charmante série d'épîtres, et la première pièce
importante composée à Mossgiel. Il reproche d'abord à son
correspondant de griser abominablement les saints et de leur faire
dire ensuite les mille et une horreurs. Ce vieux coquin de Rankine,
qui était coutumier de ces tours, avait en effet, quelque temps
auparavant, offert à un édifiant personnage un verre de _toddy_, c'est
un mélange de whiskey et d'eau chaude. Mais il avait eu soin de faire
verser du whiskey dans l'eau de la bouilloire, en sorte que plus le
dévot pensait rallonger son verre, plus il le corsait et qu'il fut
ivre de fond en comble, au parfait ébaudissement de Rankine[211].
Comme la vérité est dans le whiskey autant que dans le vin, il est
probable que le malfaisant fermier faisait parler ses victimes.
[Note 211: Scott Douglas, vol. I, p. 71.]
Vous avez tant de contes et de tours,
Et, dans vos méchantes brindes et ribotes,
Vous faites des diables avec les saints,
Et vous les soulez jusqu'en haut;
Et alors leurs défauts, leurs pailles et leurs manquements,
On aperçoit tout.
Par pitié épargnez l'Hypocrisie!
Cette sainte robe, oh! ne la déchirez pas!
Épargnez-la, au nom de ceux qui la portent souvent,
Les gens en noir;
Mais votre maudit esprit, quand il en approche,
La leur arrache du dos.
Pensez, méchant pécheur, au mal que vous faites:
C'est la «robe bleue», la livrée et le vêtement
Des saints; ôtez-leur cela, vous ne leur laissez rien
Pour les distinguer
De païens non rachetés,
Comme vous ou moi[212].
[Note 212: _Epistle to John Rankine._]
On sent déjà dans ces strophes la main impatiente de frapper, l'homme
qui est sur le point de porter la guerre chez l'ennemi et qui n'attend
que la première opportunité. Après ce début, il raconte sa propre
aventure, sur un ton qui laisse voir les dispositions d'esprit qu'il
en avait rapportées.
Ma foi, je n'ai pas le coeur à chanter!
Ma Muse peut à peine ouvrir l'aile;
Je me suis joué à moi-même un joli air
Et j'ai dansé mon soûl!
J'aurais mieux fait de partir et de servir le roi
À Bunkers-Hill.
C'était une nuit, récemment, tout content,
J'étais parti me promener avec un fusil,
Et voilà que j'amenai une perdrix à terre,
Une jolie poule;
Et comme le crépuscule était venu
Je crus qu'on n'en saurait rien.
La pauvre petite créature était peu blessée;
Je la caressai un peu, par jeu,
Ne pensant pas qu'ils me tracasseraient pour cela;
Mais, le diable m'emporte!
Quelqu'un raconte à la cour de braconnage
Toute l'histoire.
Quelques vieux friands experts avaient bien vu
Que telle poulette avait reçu du plomb,
On soupçonna que j'étais dans l'affaire,
Je dédaignai de mentir,
Aussi j'eus pour mon sou mon sifflet,
Et je payai l'amende.
Mais par mon fusil, le roi des fusils,
Et par ma poudre et par mon plomb,
Et par ma poule et par sa queue,
Je promets et je jure
Que, par moor et vallon, le gibier me paiera
Cela l'année prochaine[213].
[Note 213: _Epistle to John Rankine._]
C'était un singulier résultat de cette grave leçon. Lorsqu'on avait à
faire à de mauvaises têtes prêtes à tout risquer, c'était souvent ce
qui arrivait. La résolution de Burns était cousine du stratagème de ce
méchant gars de Nichol Snipe, le garde-chasse, qui avait tellement
interloqué M. Balwhidder, le bon et simple ministre des _Annales de la
Paroisse_. C'est une des jolies anecdotes de ce charmant livre et elle
montre à quel point de bravade ces humiliations publiques poussaient
parfois des natures inflexibles. M. Balwhidder raconte que ce Nichol
et la fille qu'il avait séduite furent obligés de se tenir debout dans
l'église. Le reste de la scène demande à être dit par lui-même. «Mais
Nichol était un vaurien perdu, car il arriva avec deux habits: l'un
boutonné par derrière et l'autre boutonné par devant; et deux
perruques de mylord, qui lui avaient été prêtées par le valet de
chambre: l'une sur sa figure et l'autre à sa vraie place; et il se
tenait le visage contre la muraille de l'église. Quand je l'aperçus de
la chaire, je lui dis «Nichol, vous devez vous tourner de mon côté.»
Sur quoi, il se retourna, il est vrai, mais il me présenta le même
aspect que son dos. Je demeurai confondu et je ne savais pas quoi
dire, mais je lui criai d'une voix de courroux: «Nichol! Nichol! si
vous aviez toujours été de dos, vous ne seriez pas ici aujourd'hui» et
ces paroles eurent un tel effet sur toute la congrégation que le
pauvre garçon souffrit ensuite plus de ma moquerie que si je l'avais
réprimandé de la manière prescrite par la session[214].» Il y avait un
peu de Nichol dans la façon dont Burns avait reçu la réprimande du
révérend.
[Note 214: _Annals of the Parish_, chap. V, A D, 1764.]
Lorsque, quelque temps après, Élizabeth Paton accoucha d'une fille, il
répondit à la censure qu'il avait dû subir, par une pièce intitulée,
_Bienvenue d'un poète à sa fille, enfant de l'amour_, pièce charmante
dans son genre, toute pleine de mots caressants pour le petit être qui
lui donnait pour la première fois droit «à la vénérable appellation
de père»[215], avec une pointe d'émotion et de tendresse derrière le
défi.
[Note 215: _A poet's Welcome to his love begotten
Daughter._]
Tu es la bienvenue, fillette; le malheur me prenne
Si ta pensée ou celle de ta mère
M'intimide ou m'effraye jamais,
Ma jolie petite dame;
Ou si je rougis quand tu m'appelleras
Tata ou papa.
Ils peuvent maintenant m'appeler fornicateur,
Et tracasser mon nom dans leur bavardage rustique;
Plus ils parlent et plus je suis connu;
Qu'ils clabaudent donc!
Une langue de femme est mince matière
À troubler un homme!
Bienvenue! ma jolie, douce, mignonne fillette,
Bien que tu sois venue un peu sans être demandée,
Et bien que ta venue m'ait mis aux prises
Avec l'église et le choeur;
Cependant, par ma foi, j'avais fait ce qu'il fallait,
Ça, j'en donne ma parole!
Mignonne image de ma jolie Betty,
Quand je t'embrasse et je te caresse paternellement
Aussi chère, aussi proche de mon coeur je te place,
Aussi volontiers,
Que si ta naissance avait été vue par tous les prêtres
Qui ne sont pas encore en enfer!
Doux fruit de mainte rencontre joyeuse,
Maintenant c'en est fait de mon plaisant labeur,
Puisque tu es venue au monde obliquement,
Ce qui fait rire les imbéciles;
Dans mon dernier sou tu as ta part,
Et c'est la plus grosse moitié.
Quand je devrais en être pauvre et ruiné,
Tu seras aussi belle, aussi bien vêtue,
Et tes jeunes années aussi bien élevées
Dans l'éducation,
Que n'importe quel mioche de lit conjugal,
De ta position.
Dieu fasse que tu puisses hériter
La personne, la grâce, le mérite de ta mère,
Et l'esprit de ton pauvre et indigne père,
Sans ses défauts,
J'aimerais mieux te voir héritière de cela
Que de fermes bien garnies.
Si tu es ce que je voudrais que tu sois,
Si tu prends les conseils que je te donnerai,
Je ne regretterai jamais mes tracas à propos de toi,
Ni le coût, ni l'affront;
Mais je serai un père aimant pour toi
Et fier d'en porter le nom[216].
[Note 216: _A Poet's Welcome._]
Cette fillette si joliment saluée par son père fut prise et tendrement
élevée à Mossgiel, par la mère de Burns et par ses soeurs. Elle fut
l'enfant de la maison. On devine, à quelques lignes écrites plus tard,
les rentrées au logis de Burns et les caresses d'enfant.
De mioches, j'en suis plus que satisfait,
Le ciel m'en a envoyé une de plus que je ne demandais;
Ma petite Bess fraîche, souriante, chèrement achetée,
Elle regarde à grands yeux son père dans le visage[217].
Quand Burns partit, elle resta avec sa grand'mère. À vingt-et-un ans,
elle reçut en dot dix mille francs pris sur les fonds souscrits pour
la veuve et les enfants du poète. Elle se maria et mourut en 1816 à
l'âge de trente-deux ans. Elle ressemblait, dit-on, beaucoup à son
père.
[Note 217: _The Inventory._]
* * * * *
Le prêtre qui avait humilié ce jeune paysan ne s'était pas douté de
l'ennemi qu'il préparait au clergé. Tout frémissant de colère sur
l'escabeau, Burns s'était juré de se venger et la première occasion ne
se fit pas attendre. Il arriva, avant la fin de l'année, que deux des
principaux ministres du parti de Auld Light, un révérend Moodie qui
était ministre de Riccarton et l'énorme John Russell de Kilmarnock se
querellèrent à propos des limites de leurs paroisses. Ils portèrent le
cas devant le presbytère d'Irvine, et là, dans une séance publique qui
avait attiré tout le pays des alentours et Burns parmi beaucoup
d'autres, les deux révérends, jusqu'alors amis, apportant dans leurs
invectives la violence de leurs sermons, s'insultèrent grossièrement
en face de leurs partisans consternés et de leurs adversaires
amusés[218]. Burns était à l'affût. Aussitôt il composa sa première
satire: _Les deux Pasteurs ou la Sainte Bagarre, histoire étrangement
triste._ Il les comparait, avec des détails qui poursuivaient la
comparaison jusque dans ses dernières allusions, à deux bergers dont
les troupeaux, pendant qu'ils se querellaient, étaient exposés à tous
les dangers.
[Note 218: Lockhart. _Life of Burns_, p. 60.]
Ô vous tous, saints troupeaux pieux,
Bien nourris dans les pâturages orthodoxes,
Qui maintenant vous gardera du renard
Ou des chiens rôdeurs?
Ou qui aura soin des brebis égarées ou âgées,
Aux abords des fossés?
Les deux meilleurs bergers de tout l'ouest,
Qui aient jamais soufflé dans la trompe de l'Évangile
Ces vingt-cinq derniers étés,
Oh, horrible à dire!
Ont eu une amère et noire querelle
Entre eux.
Ô, Moodie, homme, et toi, verbeux Russell,
Comment pûtes-vous susciter un pareil fracas;
Vous verrez comme les bergers de la «Jeune Lumière» vont siffler,
Et diront que c'est du beau!
La cause du seigneur n'a jamais eu telle entorse,
À ma mémoire[219].
[Note 219: _The Twa Herds or The Holy Tulzie._]
Il décrit le troupeau de Moodie, beau et sain «jusqu'aux pattes»; son
pasteur le tient à l'écart de la mare empoisonnée de l'Arminianisme et
ne lui laisse boire que l'eau claire du puits de Calvin; il connaît
les putois, les chats sauvages, les blaireaux, les renards et il est
prêt à verser leur sang et à vendre leur peau. Et quel berger que
Russell! On l'entend par moors et vallons. C'était la vérité, car la
voix de Russell s'entendait à un mille.
Que ces deux hommes--Ô! faut-il vivre pour voir cela?--
Que ces deux fameux se soient querellés,
Et que des noms comme «gredin», «hypocrite»
Aient été de l'un à l'autre,
Tandis que les bergers de la «Jeune Lumière» ricanant, hostiles,
Disent que ni l'un ni l'autre ne ment.