granges qu'à des temples[153]. Toute image en était proscrite comme
sentant la superstition. Tout embellissement du culte était
interdit[154]; tel était le préjugé sur ce point que, même de notre
temps, un ministre d'Édimbourg, ayant introduit dans son église un
harmonium, cela fut considéré comme une innovation dangereuse que
l'Assemblée Générale songea à réprimer[155]. Entre ces murs dégarnis,
se déroulaient d'interminables services, monotones, dépouillés de tout
ce qui fait la pompe et la poésie de la Religion, consistant en
psalmodies, en lectures, en prières improvisées et en sermons
démesurés[156]. Ces services s'éternisaient pendant des journées
entières, et, dans la contrée de l'ouest, occupaient les dimanches de
l'aube au crépuscule[157]. Les sermons ordinaires duraient deux
heures; quelques-uns, trois, quatre ou cinq; dans les grandes
circonstances, plusieurs ministres étaient présents afin de se relayer
au fur et à mesure que l'un d'eux était épuisé[158]. Les sermons
étaient exclusivement doctrinaux; ils évitaient toute tendance morale
et pratique; ils portaient constamment sur les mêmes points: la chute
de l'homme dans Adam, son salut par le Christ, la purification par la
foi, la Nouvelle-Alliance; ils retombaient sans cesse dans les mêmes
divisions, pleins d'interminables et fastidieuses répétitions[159]. Le
fanatisme des traditions, l'habitude de prêcher en plein air, la
lourdeur des auditeurs avaient amené un style d'éloquence véhément,
bruyant, plein de fureur et de gestes, tumultueux, une nuée d'éclairs
et de tonnerre d'où le prédicateur descendait la voix brisée et le
visage couvert de sueur[160].
[Note 153: _Scotland Social and Domestic_, by Rev. Charles
Rogers. Introduction, p. 19.]
[Note 154: Voir d'amusantes anecdotes et remarques à ce
sujet dans les _Reminiscences of Scottish Life and
Character_, by Dean Ramsay, chap. II, p. 11 et suiv.]
[Note 155: Voir, au sujet de cette question de l'orgue dans
les églises: _Scotland Social and Domestic_, by Rev. Charles
Rogers. Introduction, p. 28.]
[Note 156: _Id._, p. 24.]
[Note 157: Chambers. _Domestic Annals of Scotland_, vol.
III, p. 271.--Voir Ch. Rogers, _Scotland_, etc., p. 24.]
[Note 158: Buckle. _History of Civilization in England_,
vol. III, p. 203 et suivantes.]
[Note 159: Dean Ramsay. _Reminiscences_, p. 29.]
[Note 160: Buckle. _Id._, pag. 289.--Voir aussi dans Dean
Ramsay, p. 207, l'anecdote des deux sacristains qui
discutent les mérites de leurs ministres; et page 208.]
De ces harangues furibondes tombait une doctrine de terreur et de
tremblement. Pas un mot de pardon, de miséricorde ou d'espérance; rien
que des avertissements et des prophéties de souffrances
éternelles[161]. C'était l'esprit sauvage et dur de l'Ancien
Testament; ce qu'il y a d'indulgence et de tendresse dans le Nouveau
leur restait inconnu. Le divin sourire du Christ n'éclairait pas ces
sombres esprits; ils n'auraient pas compris ces mots charmants, par
lesquels le désigne le plus hébraïque pourtant de nos orateurs,
lorsqu'il l'appelle: «Cet enchanteur céleste[162].» Dean Stanley a
bien marqué le caractère judaïque de cette théologie: «L'immense
prépondérance de l'enseignement de l'Ancien Testament et de
quelques-unes des moins importantes parties de l'Ancien Testament sur
l'enseignement du Nouveau et de la partie la plus essentielle du
Nouveau, devait nécessairement mutiler, rétrécir et aigrir
l'enseignement religieux du pays[163].» Celui-ci n'avait pris du
nouveau Testament que l'idée de l'Enfer, et appliquant à des
châtiments sans fin, la rigueur que l'ancien Testament appliquait à
des châtiments corporels, ils avaient fait sortir de ce mélange une
religion qui rendait éternelles les férocités de la Bible.
[Note 161: Buckle. _Id._, tom. III, p. 238.--Voir aussi les
exemples qu'il donne dans les notes.]
[Note 162: Bossuet.]
[Note 163: Dean Stanley. _Lectures on the History of the
Church of Scotland._ Lecture II, p. 83.]
Un dieu terrible planait sur cette religion sinistre, juge de colère
et de vengeance, un Jéhovah irrité et inexorable, dont la main était
toujours levée sur le genre humain. C'est de lui que venaient les
inondations, les tremblements de terre, les pestilences et les
famines, lui qui envoyait les vents avec l'ordre de détruire, qui
balayait la terre du déchaînement de son courroux. C'était le Dieu des
puritains, mais plus sombre encore. Les catastrophes de la nature
étaient les signes de son déplaisir. Par lui, le monde était sans
cesse menacé de destruction; les feux d'en bas, les météores d'en haut
allumaient dans le ciel des signaux d'alarmes; les étais et les
piliers de notre planète semblaient craquer; les éléments troublés
proclamaient la ruine universelle et le moment présent n'était qu'un
répit[164]. S'il apparaissait tel dans les vers du tendre et délicat
Cowper, on devine quel aspect il devait prendre dans les déclamations
d'hommes incultes, grossiers et durs.
[Note 164: Cowper. _The Task._ Book II, vers 150 et
suivants.]
En même temps qu'ils se faisaient du Tout-Puissant une idée si
terrible, ils représentaient l'Ennemi occupé sans cesse au milieu
d'eux à son oeuvre de perdition. Ses stratagèmes étaient infinis, car,
depuis cinq mille ans qu'il s'étudiait à perdre l'homme, il était
presque irrésistible. Il rôdait toujours autour de ses victimes. Et ce
n'était pas sous la forme toute morale du péché; c'était un être réel,
présent, qu'on pouvait rencontrer chaque jour et surtout chaque nuit
«quand les vieux châteaux ruinés et gris font des signes de tête à la
lune[165].» Il n'y avait pas de village où quelqu'un ne l'eût vu, sous
une des mille figures qu'il prenait. On vivait en un péril constant,
au milieu de la trame de ruses que lui et ses méchants esprits
ourdissaient, tendaient partout. De quelque côté qu'on se tournât,
c'étaient des menaces et des dangers. Les âmes semblaient des oiseaux
éperdus entre des cieux de fer d'où un Dieu implacable lançait ses
jugements et des gouffres de feu où le Démon leur préparait
d'éternelles tortures. Et quel enfer! C'était un des triomphes des
prédicants que de le représenter de façon à faire dresser les cheveux.
Les supplices les plus atroces qui puissent déchirer et tordre le
corps et l'âme de l'homme, les raffinements de souffrances, étaient
énumérés et décrits avec complaisance. Dans une atmosphère de cris et
de hurlements, les damnés étaient fouettés de scorpions, plongés dans
de l'huile ou du plomb bouillants, suspendus à des crocs par la
langue[166]. Des scènes plus affreuses complétaient celles-là. Les
enfants, dans leurs supplices, accablaient leurs parents de reproches
et de malédictions[167]. Ce qui s'est dépensé de poésie et d'éloquence
sombre, dans ces tableaux d'une imagination horrible et parfois
grandiose, est incroyable. On ferait avec les extraits des
prédications écossaises un poème de tortures auprès duquel celui de
Dante perdrait sa terreur. Et quelle chance d'échapper à ces horreurs?
Les élus étaient si peu nombreux que chacun pouvait se considérer
comme un damné. C'était dans toute sa rigueur le puritanisme, la
doctrine effrayante qui mena Bunyan à l'illuminisme et Cowper à la
démence.
[Note 165: _Address to the Deil._]
[Note 166: Buckle, tome III, p. 240.]
[Note 167: Id., p. 242.--Lire pour avoir la collection de
ces horreurs, dans l'ouvrage fameux de Th. Boston, _Human
Nature in its Fourfold State_, le dernier chapitre, _Hell_.
C'est un cauchemar. Ce fut un des livres les plus populaires
en Écosse au XVIIIe siècle.]
* * * * *
Chose redoutable! cette doctrine ne se contentait pas de régner sur
les âmes; elle avait ici, à son service, une organisation pratique qui
s'étendait sur tout ce pays et pénétrait dans ses moindres recoins. Un
gouvernement théocratique, qui avait mis la main sur une partie des
attributions du pouvoir civil, avait subjugué tout le pays et le
terrassait. C'est ce qui constitue la forme religieuse si curieuse du
Presbytérianisme, qui n'a eu son complet développement qu'en Écosse,
où il n'a pas trouvé la limite des autres sectes, ni l'obstacle du
pouvoir civil. Il était seul maître du pays.
Le clergé s'était arrogé le droit de juger et de punir certaines
fautes. Chaque paroisse était gouvernée par un tribunal
ecclésiastique. Ce tribunal, appelé _Kirk session_ ou session
ecclésiastique, était composé du ministre et de plusieurs _elders_ ou
anciens, généralement au nombre de trois. Le premier _Livre de
Discipline_ de 1561 avait voulu que ces anciens fussent nommés par la
Congrégation et pour une année; mais celui de 1581 avait été moins
libéral et, d'après la coutume devenue prévalente, ils étaient choisis
par la Kirk session, qui se recrutait ainsi elle-même, et choisis à
vie, sauf désunion, départ de la paroisse ou déposition[168]. Ils
avaient un vote égal à celui du ministre et cette introduction de
l'élément laïque dans toutes les assemblées ecclésiastiques est une
des originalités et fut une des forces du Presbytérianisme. Ils
devaient aider le ministre dans ses fonctions pastorales, l'assister
dans les cérémonies comme la communion, le catéchisme, les visites, la
distribution de l'argent aux pauvres. La Kirk session se réunissait
une fois par semaine. Si elle ne s'était occupée que de
l'administration de l'église, elle n'aurait été qu'une sorte de
fabrique protestante. Mais c'était là la moindre partie de sa besogne.
Elle pénétrait dans la vie privée, exerçait une sorte de police
occulte sur toutes les actions, entrait dans les intérieurs et
soumettait tout à un véritable despotisme.
[Note 168: _Chambers's Encyclopædia_, au mot _Elders_.]
Les anciens se partageaient, par quartiers, la surveillance de la
paroisse. Ils avaient des espions[169]. Les sages-femmes étaient
tenues de venir déclarer les naissances illégitimes[170]. Dès que la
session connaissait ou seulement soupçonnait une faute, elle citait
l'inculpé devant elle. Il était interrogé, examiné, confronté avec
des témoins[171]. S'il était reconnu coupable, il était «suspendu des
privilèges de l'Église[172]», c'est-à-dire mis hors de la vie commune.
Pour obtenir la levée de cet interdit, il devait paraître à l'église,
se tenir debout ou assis sur une sorte de siège ou de pilori[173],
souvent pieds nus, parfois la tête rasée[174], presque partout affublé
d'un drap d'étoffe grossière, blanche et salie[175]. Dans cette
situation honteuse, il recevait une réprimande sur sa conduite. Cet
affront pouvait se prolonger des mois, il pouvait aller de trois
dimanches à cinquante-deux[176]. Enfin le coupable devait faire une
profession de contrition, de repentir et d'amendement[177]. Cet usage
s'est continué dans quelques paroisses presque jusqu'au milieu de
notre siècle[178]. Tout tombait sous la juridiction de ces terribles
tribunaux: la médisance, les jurons, la non-observance du dimanche,
les jeux de hasard, le mensonge, l'ivrognerie, la calomnie, les
querelles de ménage, les injures, l'adultère, l'immoralité[179], tout
jusqu'aux plus infimes détails de la vie «l'excès de mangeaille[180]»,
«les paroles vaines et les gestes inconvenants[181].»
[Note 169: Buckle, tome III, p. 208.--Ch. Rogers, _Scotland
Social and Domestic_, p. 347.]
[Note 170: Ch. Rogers, p. 367.]
[Note 171: Chamberlayne. _Magnæ Britanniæ Notitia_, Part II,
Book II, chap. III.]
[Note 172: _Chambers's Encyclopædia; Kirk-sessions._]
[Note 173: Ch. Rogers, _Scotland etc._, p. 28.]
[Note 174: _The Worship and Offices of the Church of
Scotland by_, G. W. Sprott, p. 222 et suivantes.]
[Note 175: Ch. Rogers, p. 38 et 358.]
[Note 176: G. W. Sprott, p. 222.]
[Note 177: Chamberlayne, _Id._]
[Note 178: G. W. Sprott, p. 222.]
[Note 179: Voir dans Ch. Rogers 'énumération des cas', p.
355 à 370.]
[Note 180: Mackintosh, _History of Civilisation in
Scotland_, p. 141.]
[Note 181: Id., p. 310.]
Et nul moyen d'échapper à cette tyrannie. L'appel à la juridiction
supérieure du Presbytère est difficile ou entraîne une procédure
lente, presque uniformément dérisoire[182]. Si on disparaît, on est
déclaré contumace «fugitif de la discipline de l'église[183];» on a
son nom publié dans toutes les chaires de toutes les paroisses du
Presbytère. Et où aller? On ne peut être admis dans une nouvelle
paroisse qu'en produisant un certificat de vie de celle qu'on quitte.
Si on est frappé de censure dans une paroisse étrangère, on est
atteint dans la sienne, jusqu'à ce qu'on apporte un certificat
d'absolution, de celle où on a été jugé. Une ramification de police
ecclésiastique s'étend sur tout le pays et la condamnation de la
moindre session vous attend et vous retrouve partout[184]. Si on
résiste, on est excommunié et la vie devient impossible dans une
société fanatique et terrifiée. Il faut se soumettre, ou bien on n'a
de refuge que dans l'existence nomade des mendiants et des vagabonds.
Il faut, devant toute la Congrégation, paraître en pénitent et
recevoir la réprimande du ministre. Et dans quelle situation? En face
de la chaire, dans le passage de l'église, se trouve un escabeau élevé
qu'on appelle l'escabeau du repentir. C'est là qu'il faut s'asseoir,
sous tous les regards, et endurer pendant des heures l'humiliation de
ce pilori ecclésiastique. Quand ce sont de pauvres filles, elles
essaient de cacher leur rougeur et leurs larmes sous leurs plaids.
Mais les sessions sont impitoyables: «considérant que la plupart des
femmes qui viennent à l'escabeau pour y faire leur contrition
publique, s'y asseoient avec leurs plaids autour de leurs têtes,
couvrant leurs visages, pendant tout le temps qu'elles sont assises,
en sorte que personne ne peut voir leur visage, on ordonne que
l'officier enlèvera son plaid à chaque pénitente avant qu'elle ne
monte sur l'escabeau[185].» Et ce supplice n'est pas d'un seul
dimanche; pendant trois ou quatre, pendant neuf ou dix quelquefois,
c'est-à-dire, pendant près de trois mois, il faut chaque semaine subir
cette déshonorante exposition. On devine les résultats fréquents de ce
système. Les âmes faibles en restaient honteuses et brisées; d'autres
se révoltaient, s'endurcissaient.
[Note 182: Ch. Rogers, p. 29.]
[Note 183: Chamberlayne, _Id._]
[Note 184: Toute cette organisation est expliquée jusque
dans les moindres détails et avec une grande clarté dans le
livre de Chamberlayne. Les procédures y sont indiquées très
minutieusement. Il faut lire tout le chapitre intitulé:
_Method of Discipline._]
[Note 185: Ch. Rogers, _Scotland_, p. 351.--R. Chambers,
_Domestic Annals_, tom. I, p. 335.]
Sous ce dogme et cette discipline, le peuple avait perdu toute joie et
toute gaîté; les sentiments expansifs, naturels et sains, qui sont le
sel et le levain de la vie, qui la rendent plus légère et moins amère,
en avaient été retirés. Elle était devenue contrainte, morose, sombre,
uniforme, ombrageuse à propos des moindres faits. Ces hommes, toujours
en défiance contre eux-mêmes, redoutaient et se reprochaient comme un
péché le moindre plaisir qu'offrent les relations sociales ou la vue
de la nature[186]. Ils étaient bourrelés de scrupules. Ils vivaient
dans un état de surexcitation religieuse continuelle, brûlés d'un feu
sombre et d'une inextinguible soif de parole sainte. Ces sermons même
qui, pendant des journées entières, coulaient, ne les désaltéraient
pas; leur attention usait le zèle de leurs pasteurs. Chose étrange!
ils étaient devenus partisans de cette religion beaucoup plus
infernale que céleste. Ils en étaient venus à ne plus vouloir, à ne
plus comprendre qu'un Dieu inflexible. Ils ne voulaient pas être
rassurés. Quand on le leur représentait clément et accessible au
pardon, ils criaient à l'hérésie. Dans sa jeunesse, le célèbre Francis
Hutcheson avait un jour remplacé son père dans sa chaire et avait
prêché pour lui. Son sermon étant entaché de libéralisme, la
congrégation quitta l'église: «Votre sot fils Francis, dit un des
anciens à son père, a troublé la congrégation par son sot bavardage,
car il a bavardé pendant une heure d'un Dieu bon et bienveillant, et
il a dit que les âmes des païens eux-mêmes vont au ciel, s'ils suivent
les lumières de leur conscience. Le stupide garçon ne s'inquiète pas
s'il ne dit pas un mot des bonnes et confortables doctrines de
l'élection, de la réprobation, du péché originel et de la foi. Fi!
homme, nous ne voulons pas d'un tel individu[187].»
[Note 186: Buckle, tome III, p. 231, 247 et 252.--Voir la
même pensée exprimée plus timidement dans R. Chambers,
_Domestic Annals_, tome I, p. 337.]
[Note 187: Lecky. _History of England in the XVIIIth
century_, tome II, p. 539.]
De même, ils chérissaient la verge de fer par laquelle ils étaient
menés et ils criaient au relâchement quand il paraissait un peu de
tolérance. «L'affaiblissement de la discipline, dit Hill Burton, fut
une des principales causes qui créèrent les scissions, pendant le
dix-huitième siècle[188].» On a remarqué que les séparations dans
l'église écossaise se sont toujours produites dans le sens de la
sévérité. Lorsque l'église avance un peu, fait quelques progrès,
s'éloigne insensiblement de l'ancienne rigidité, il y a des groupes
qui se détachent, qui restent en route, ne voulant pas la suivre,
abandonner la rigueur première. Tandis qu'ailleurs les dissidences se
produisent généralement en avant, elles se font ici en arrière;
ailleurs les non-conformistes prétendent avoir fait un progrès; ils
pensent, ici, s'être gardés d'une décadence[189]. Les scissions se
font, pour ainsi parler, en cercles concentriques. Chacune des
communions prétend être le vase dans lequel se conserve dans son
intégrité, le parfum de la véritable église d'Écosse, et
s'enorgueillit de son orthodoxie. Ce goût pour le dur contrôle du
clergé était si ancré dans le peuple que, aujourd'hui même, dans les
fractions presbytériennes qui se sont détachées de l'église pour
suivre un régime plus strict, les ministres ont la main forcée par
leurs congrégations et sont contraints d'observer des pratiques d'un
rigorisme qu'ils relâcheraient volontiers[190].
[Note 188: Hill Burton, tome VIII, chap. XCI, p. 390.]
[Note 189: Dean Stanley, _Church Scotland_, p. 64.]
[Note 190: Hill Burton, tome VIII, chap. XCI, p. 390.]
Ainsi, l'austérité puritaine avait pénétré le pays; il n'y avait nulle
part de refuge contre la domination ecclésiastique, et si on se
rebellait contre elle, on se mettait du même coup en révolte contre la
société. Il n'est pas étonnant qu'après avoir étudié de près cet état
social Buckle ait comparé l'Écosse à l'Espagne pour la bigoterie, et
que Lecky ait dit que, pendant le dix-septième siècle, il y eut plus
de réelle liberté religieuse à Naples et dans la Castille que dans
l'ouest des Basses-Terres de l'Écosse[191].
[Note 191: Buckle, tome III, p. 4.--Lecky, tome II, p. 85.]
Il faut reconnaître qu'il y avait dans cette domination inflexible une
grandeur et une noblesse singulières. Cette discipline faisait, des
âmes qui pouvaient la supporter, des âmes d'une austérité, d'une
gravité, d'une pureté parfaites et continuelles. Elles vivaient dans
une sorte de raideur impeccable, il est vrai, mais dans un sentiment
constant du devoir, sans défaillances, sans hésitations, droites et
fermes jusqu'à la mort. La constitution démocratique du clergé, le
contact incessant de la Bible, avaient fait entrer, jusque dans les
plus basses classes de la nation, le sens libérateur de la petitesse
des choses humaines et le sens élevant de la présence des choses
divines. Les plus humbles, les derniers, les plus ignorants, étaient
munis d'une direction sûre et minutieuse de la vie. Ils travaillaient,
souffraient, allaient de l'enfance à la caducité, sous un regard
toujours fixé sur eux. Ils portaient cette crainte religieuse qui est
le commencement de la sagesse. Ils trouvaient, dans la lecture assidue
de la Bible, un soutien et toute une culture. C'est ainsi qu'on
arrivait à des vies de paysans comme celle du père de Burns. Aucun
pays n'en pouvait offrir de comparables. Tous les soirs, sous des
milliers de toits qui étaient plus pauvres, plus misérables, plus
ouverts aux vents et aux froids que dans la majeure partie de
l'Europe, se passait une scène que nulle part on n'aurait retrouvée,
lorsque le paysan, après le repas, prenait la Bible de la famille, où
étaient inscrites les naissances et les morts, en lisait et souvent en
commentait un chapitre. Ces pauvres intérieurs en étaient comme
sanctifiés pendant un moment. Il y avait vraiment sur tout le pays une
heure solennelle. L'Écosse n'a rien eu dont elle puisse être plus
fière. Burns a laissé un admirable tableau de ce côté de la vie
écossaise dans une pièce qui est l'expression la plus haute de
l'influence de la religion presbytérienne.
* * * * *
Vers la fin du premier quart du XVIIIe siècle, un commencement de
réaction s'était manifesté et quelques germes de libre examen et
d'émancipation avaient été jetés. Le mouvement partit de l'Université
de Glasgow où un grand nombre de ministres presbytériens d'Écosse et
la plupart de ceux d'Irlande étaient formés[192]. Il avait faiblement
commencé avec John Simson, qui avait occupé la chaire de théologie de
1708 à 1729. Son enseignement semble avoir été fait de subtilités
métaphysiques dans lesquelles se glissaient des erreurs de doctrine
sur des points essentiels. Il fut, de la part des cours
ecclésiastiques, l'objet d'une plainte devant l'Assemblée Générale.
D'interminables discussions s'engagèrent qui durèrent pendant quinze
années[193]. L'Assemblée Générale montra une telle hésitation à
intervenir et une telle indulgence lorsqu'elle intervint, que ce fut
une des grandes causes de la sécession de 1733[194], qui se fit, comme
la plupart, dans le sens d'un retour à la sévérité. Mais le véritable
créateur du mouvement fut Francis Hutcheson qui lui succéda. Il
commença ce que Buckle appelle «la grande rébellion de l'esprit
écossais[195].» Employant le premier la langue anglaise dans ses
conférences, éloquent, affable et dévoué, son charme de parole et ses
qualités d'homme firent passer un enseignement dont l'influence ne
tarda pas à être sensible. Partant de principes, non pas théologiques,
mais métaphysiques, il fonda un système de morale séculière. Il
s'adressait à la raison pour trouver des règles de conduite. Cette
confiance dans l'entendement humain, si opposée au mépris qu'a pour
lui la doctrine calviniste, était nouvelle en Écosse, et «son
apparition forme une époque dans la littérature nationale[196].» «Il
forma, dit Lecky, une atmosphère intellectuelle dans laquelle les
vieilles conceptions théologiques de Dieu et de l'Univers
s'évanouirent silencieusement. Enseignant que les vertus sont des
modes de la bienveillance, il éleva les qualités aimables de l'homme à
une dignité tout à fait incompatible avec la théorie calviniste de la
nature humaine, tandis que ses admirables expositions de la fonction
de la beauté dans le monde moral, aussi bien que sa ferme assertion de
l'existence et de l'autorité suprême d'un sens moral dans l'homme,
frappèrent à la racine le dur ascétisme et le dénigrement systématique
de la nature humaine qui avaient si profondément pénétré dans l'église
écossaise[197].» Cette réhabilitation des instincts humains, cette
affirmation que la nature humaine est plutôt bonne que mauvaise, cet
accueil de la beauté, ce retour de la confiance et de la joie dans la
vie, sont un changement important dans la marche de l'esprit
écossais[198].
[Note 192: _Autobiography of Dr Alexander Carlyle of
Inveresk_, chap. III, p. 82.--Lecky, tome II, p. 538.]
[Note 193: Hill Burton, tome VIII, p. 399.--Voir dans les
_St.-Giles' Lectures_ (1re série) la lecture IX, _The Church
in the Eighteenth Century_, par Rev. John Tulloch.]
[Note 194: Lecky, tome II, p. 538.--Hill Burton, tome VIII,
p. 400.]
[Note 195: Buckle, tome III, p. 295.]
[Note 196: Buckle, tome III, p. 293.]
[Note 197: Lecky. _Id._]
[Note 198: Voir aussi, sur ces premiers mouvements de
l'esprit philosophique, M. A. Espinas, _La Philosophie en
Écosse au XVIIIe siècle_, dans _La Revue Philosophique_,
février 1881.]
Il sortit de là un double courant de libéralisme. Le premier, fortifié
par des influences étrangères et surtout françaises, mena bientôt la
pensée écossaise jusqu'aux investigations d'Adam Smith et au
scepticisme de Hume. C'était de beaucoup le plus fort et ce fut aussi
le moins actif. Buckle a expliqué d'une façon magistrale comment cette
marche de la culture intellectuelle se fit sans affecter la nation, se
développant à part et au-dessus d'elle, comment il y eut une
littérature sceptique qui ne produisit pas de scepticisme et une
philosophie qui ne toucha pas à la superstition[199]. Ce courant
n'avait pas pénétré dans les profondeurs sociales où vivait Burns.
Celui-ci n'en put sentir l'influence que plus tard, lorsqu'il séjourna
à Édimbourg.
[Note 199: Buckle, tome III, p. 465 et suivantes.]