Le jour qui fut son dernier, il était seul dans sa chambre avec sa

plus jeune fille en qui vécut le souvenir de la scène, et Robert. La

pauvre petite pleurait. Il essaya de parler et ne put que trouver

quelques mots de consolation, tels qu'on en dit aux enfants. Ils

étaient faibles et comme murmurés avec peine. Il lui conseilla dans un

soupir déjà lointain de «marcher dans la voie de la vertu et d'éviter

le vice». Après un instant silencieux, il dit qu'il y avait quelqu'un

dans la famille sur la conduite future de qui il avait des craintes.

Il répéta ces paroles, comme si c'eût été là pour lui une

préoccupation suprême. Robert s'approcha du lit et lui demanda: «Mon

père, est-ce moi que vous voulez dire?» Le vieillard répondit que

c'était lui. Robert se tourna vers la fenêtre, les joues couvertes de

larmes et la poitrine tremblante de sanglots qu'il étouffait.

Peut-être, avec l'attention vigilante, furtive et si aiguë des

malades, son père avait-il saisi quelque indice, deviné quelque chose.

Ces paroles se sont plus d'une fois représentées à l'esprit de Burns,

avec amertume[130]. William Burnes expira le même jour, le 13 février

1784, dans sa soixante-troisième année. Sa vie avait été dure et

inclémente comme un jour d'hiver. Il avait eu pour lot de connaître le

labeur sans sa récompense et l'effort sans l'espoir du repos. Il avait

tout accepté sans plainte, sans même un murmure. Il avait vécu

noblement. Après tant de traverses et si peu de joie, il atteignit le

calme.

[Note 130: R. Chambers, tom. I, p. 80.]

On ne voulut pas qu'il dormît dans un cimetière étranger, mais dans le

cimetière familier d'Alloway, près du petit cottage d'argile. Les

funérailles furent faites selon une vieille coutume. Le cercueil fut

suspendu entre deux chevaux qui marchaient l'un derrière l'autre. Les

parents et les voisins suivaient à cheval[130]. Il fut couché à

l'ombre des murs de l'église, sous le son des cloches qu'il avait

connues. Sur l'humble pierre qui recouvrait sa tombe, Robert fit

graver quelques vers:

Oh! vous dont la joue se mouille d'une larme,

Approchez-vous avec un pieux respect,

Ici reposent les restes chers d'un époux aimant,

D'un père tendre, d'un ami généreux,

Le coeur charitable qui ressentait toute souffrance humaine,

Le coeur indomptable qui ne craignait aucun orgueil humain,

L'ami de l'homme, du vice seul l'ennemi;

«Car même ses faiblesses penchaient du côté de la vertu[131].»

[Note 131: _Epitaph on my ever honoured Father._ Le dernier

vers est une citation de Goldsmith.]

Ils ne disent rien au delà de la vérité. Dans ce petit cimetière,

autour de sa tombe, le gazon est usé; les pas de ceux qui viennent la

visiter ont fait un sentier où l'herbe ne croîtra plus. Il a

l'immortalité qui, au coeur des parents, est peut-être la plus douce

de toutes, celle qui vient d'un enfant. Il en fut digne parce qu'il

fut lui-même admirable. C'est pour des hommes tels que lui qu'a été

écrite la belle Élégie de Gray. Il fut, du moins par la noblesse

morale, un de ces grands coeurs ignorés qui dorment dans les

cimetières de village.

* * * * *

Lorsque les fils revinrent de l'enterrement du père, ils trouvèrent la

ruine dans la maison. «Quand mon père mourut, tout son avoir s'en alla

aux rapaces limiers d'enfer qui grognent dans le chenil de la

justice[132].» Il ne restait plus rien absolument. C'est seulement en

se portant créanciers de leur père pour les arrérages des gages dus

sur leur travail, que les deux fils et les deux filles aînées

arrachèrent aux gens de loi de quoi pouvoir aller travailler

ailleurs[133]. Mais avant de quitter la maison où William Burnes avait

rendu le dernier soupir, Robert écrivit à son cousin une lettre par

laquelle on aime à terminer les rapports de ce père et de ce fils.

[Note 132: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

[Note 133: R. Chambers. Tom. I, p. 82.]

Le 13 de ce mois j'ai perdu le meilleur des pères. Quoique

assurément nous fussions depuis longtemps avertis du coup qui

nous menaçait, néanmoins les sentiments de la nature réclament

leur part, et je ne puis me rappeler la chère affection et les

leçons paternelles du meilleur des amis et du plus capable des

maîtres sans ressentir ce que, peut-être, les dictées plus calmes

de la raison condamneraient en partie.

J'espère que les parents de mon père, dans votre pays, ne

laisseront pas leurs rapports avec nous s'éteindre en même temps

que lui. Pour ma part, c'est toujours avec plaisir, avec orgueil,

que je reconnaîtrai ma parenté avec ceux qui étaient unis, par

les liens du sang et de l'amitié, à un homme dont j'honorerai et

révérerai toujours le souvenir[134].

[Note 134: _To James Burness. February 17, 1784._]

Ce sont des paroles dignes de celui à qui elles étaient consacrées.

Elles expriment bien l'amitié respectueuse qui unissait les fils au

père; on y sent bien aussi ce beau rôle d'instituteur, d'éducateur que

William Burnes avait, avec tant de clairvoyance, de persévérance et de

sagesse, rempli envers ses enfants, depuis les promenades qu'il

faisait avec ses deux jeunes garçons dans les champs de Mont-Oliphant,

jusqu'aux dernières leçons que, mourant, il donnait encore à sa

dernière fillette.

En prévision d'un dénouement inévitable, les deux fils avaient loué

par avance une petite ferme située à quelques milles de Lochlea, près

de Mauchline[135]. À la Pentecôte de 1784, toute la famille y émigra:

Robert et Gilbert, la vieille mère, les trois filles et un jeune

garçon de dix-sept ans. Robert venait d'entrer dans sa vingt-sixième

année.

[Note 135: Gilbert Burns. _Narrative._]

CHAPITRE III.

MOSSGIEL, MAUCHLINE.

MARS 1784 -- NOVEMBRE 1786.

Mossgiel! Ce nom, dans sa sonorité claire, chante aux oreilles

écossaises comme quelque chose de radieux et de glorieux. C'est là

qu'a éclaté une des plus étonnantes floraisons de poésie dont un

peuple puisse s'enorgueillir. C'est là que Burns a vécu dans un

tourbillon de passion et de gaîté, dans des péripéties de désespoir et

d'ivresse, telles qu'il a été donné à peu d'hommes d'en connaître

d'égales, et peut-être à aucun de les connaître en un temps si court.

Le site est à souhait pour y installer le logis d'un poète. Quand on y

arrive au sortir du fond de Lochlea, il semble qu'on monte vers la

lumière. La ferme est sur un plateau qui domine toute la contrée.

Derrière, la vue s'étend sur les moors de Galston, au fond desquels se

déchire la fente pourprée du matin. Devant, le paysage est immense et

admirable. Le regard s'étend sur une pente où des vallées fuyantes et

indéfiniment prolongées se perdent entre des ondulations

décroissantes, qui les emmènent mourir dans des brumes lointaines. Ce

vaste pays est semé de collines, de bois, de champs, de haies et de

fermes blanches qui vont diminuant jusqu'à n'être plus que des points.

Tout à l'extrémité, par une échappée, on voit la plaine au bord de la

mer, puis la mer comme une lame de fer ou d'argent ou d'or et, encore

au delà, les montagnes d'Arran perdues dans les nuées. Ce n'est plus

le paysage du mont Oliphant solidement renfermé dans un cadre âprement

découpé. C'est un paysage d'immense envergure, flottant, aérien, très

sensible aux impressions du ciel et continuellement soumis à ses

métamorphoses. Rien ne peut rendre la magnificence et la variété des

effets qui se déploient et se nuancent devant cette petite porte de

ferme, surtout quand des soleils couchants, qui auraient transporté

Wordsworth, y épandent leurs couleurs. Lorsque la mélancolie s'empare

de ces étendues, ce qui arrive fréquemment, et qu'on est au centre de

cet immense cercle de ciel attristé, il semble qu'on tienne à peine

plus de place que le nid de souris blotti dans un sillon ou qu'une

pâquerette. Et les comparaisons se suggèrent d'elles-mêmes, entre ces

pauvres choses et la vie humaine, également chétive et aussi perdue.

C'est là qu'il faut lire, pour les comprendre tout à fait, les

dernières strophes des pièces _à la Pâquerette_ et _à la Souris_. En

revanche, lorsqu'on descend du plateau vers les lits de l'Ayr ou du

Cessnock, on voit que le pays abonde en détails, en coins retirés et

intimes qui se retrouvent dans les poésies amoureuses de Burns.

Pour le va-et-vient de la vie humaine, on est loin de l'isolement de

Lochlea et de la pauvreté de Tarbolton. Mossgiel est situé à un mille

de Mauchline, au bord de la route qui conduit à Kilmarnock. Celle-ci

était, dès ce temps, la ville industrielle de la région; on y

fabriquait déjà des lainages et des tapis; elle possédait une

imprimerie; on y venait de tous côtés[136]. Mauchline, d'autre part,

était une jolie bourgade rurale, très vivante autour de sa vieille

église à l'aspect de grange. C'était un centre d'activité agricole, un

lieu de foires et de réunions religieuses; il s'y tenait un important

marché de bestiaux; on y faisait commerce avec la campagne. Ces

transactions y avaient fixé un certain nombre de personnes de position

et d'éducation supérieures, comme Gavin Hamilton le notaire, et le Dr

Mackenzie, le médecin de William Burnes, qui devinrent les amis et les

patrons de Burns. Il y avait là du mouvement, des types variés et

peut-être plus dans le champ d'observation de Burns que ceux qu'il

aurait trouvés à Ayr, par exemple, ville de bourgeois riches et de

petite noblesse. Les éléments ne manquaient pas pour cette étude de

l'homme à laquelle, depuis quelque temps, il se donnait de propos

délibéré[137].

[Note 136: Archibald Mac Kay. _History of Kilmarnock_,

chapter X.--Voir aussi _Rambles round Kilmarnock_, par A. R.

Adamson, chap I.]

[Note 137: Sur Mauchline, voir R. Chambers, tom. I, p.

170.--_Robert Burns at Mossgiel_ by William Jolly, chapters

IV, V, VI--_Rambles through the Land of Burns_, by A. R.

Adamson, chap. XV.]

C'est là que Burns a vécu la période la plus importante de sa vie, la

plus dramatique et la plus féconde. Elle fut courte cependant. Bien

que la plupart des biographies lui attribuent quatre années, elle n'a

duré en réalité que deux ans et quelques mois. Mais ces deux années et

demie, qui vont de Mars 1784 à Novembre 1786, sont certainement parmi

les plus extraordinaires qui aient jamais été vécues par un homme. Il

y a eu rarement, entassé en un temps si étroit, tant d'orages de

colère et de passion, tant de vaillance, tant de gaîté, tant de

travail, tant de fautes, de folies, de déceptions, et de désespoir.

Qu'on ajoute à ce tumulte du coeur et des circonstances une production

littéraire, soudaine, éclatante, d'une fougue et d'une variété sans

rivales. Et au moment même où tant d'espoir et de génie semblaient

écrasés par tant d'erreurs et d'infortunes, passe un coup de vent qui

balaye toutes les menaces et laisse resplendir une gloire imprévue et

merveilleuse. Les matelots, qu'un ouragan entraîne loin du pauvre

havre, plonge dans les abîmes, flagelle aux flancs et aux faîtes des

flots, et jette soudain sur une côte enchantée, connaissent seuls

d'aussi extrêmes aventures et des péripéties aussi rapprochées.

* * * * *

Mais il convient d'abord de retracer le fond d'existence sur lequel

ces événements se sont passés. La ferme était une petite construction

un peu plus confortable que celles que la famille Burns avait habitées

jusqu'alors. Elle était sur le modèle des maisons écossaises,

comprenant en bas les deux pièces ordinaires que les écossais

appellent _but_ et _ben_, c'est-à-dire la pièce du devant et la pièce

intérieure. Au-dessus, se trouvait une manière d'étage, auquel on

arrivait par une échelle de meunier et une trappe, et dont une partie

était employée comme grenier, tandis que l'autre formait un galetas où

couchaient les deux frères, sur un même lit. Une fenêtre de quatre

vitres étroites éclairait cette chambrette; tout le mobilier

consistait en une petite table de bois blanc placée sous la fenêtre,

dans le tiroir de laquelle Burns rangeait ses papiers et ses

poèmes[138]. La ferme était en commun, car tout le monde avait fourni

ses économies pour la garnir. «Chaque membre de la famille, dit

Gilbert, recevait les gages ordinaires pour le travail qu'il donnait

sur la ferme. Les gages de mon frère et les miens étaient de 7 livres

(175 frs.) par an, pour chacun. Pendant tout le temps que l'entreprise

de la famille dura, c'est-à-dire quatre années, aussi bien que pendant

la période précédente à Lochlea, ses dépenses n'excédèrent jamais son

maigre revenu[139].» Tous travaillaient. Il n'y avait d'étrangers que

trois gamins qui faisaient les commissions, lesquelles consistaient

surtout à porter les lettres de Robert, ou qui aidaient aux diverses

besognes. La ferme n'était pas très richement montée, ni en bétail ni

en instruments. Avec bonne humeur Burns en a laissé l'inventaire

complet. Il a quatre chevaux qui sont l'attelage de sa charrue: un bon

vieux bidet, une jument rapide, mais à laquelle (Dieu lui pardonne ce

péché avec les autres!) il a donné les éparvins un jour qu'il allait

faire sa cour, une troisième bonne bête, et la quatrième, un maudit

cheval des hautes terres têtu, farouche et fou; avec cela un beau

poulain:

[Note 138: Chambers, tom. I, p. 145,--William Jolly, chap.

II.--Adamson, chap. XIV.]

[Note 139: Gilbert Burns. _Narrative._]

De plus, un poulain, le roi des poulains

Qui ont jamais couru devant une queue;

S'il vit assez pour devenir une bête,

Il me rapportera quinze livres pour le moins.

De voitures, je n'en ai que peu:

Trois chariots dont deux ne sont guère neufs,

Une vieille brouette, plutôt pour montre;

Elle a une jambe et les deux bras brisés;

J'ai fait un tisonnier avec la barre de fer,

Et ma vieille mère a brûlé la roue.

Comme hommes, j'ai trois garnements de garçons,

Des démons pour le bruit et le vacarme;

L'un mène les chevaux, l'autre bat en grange,

Et le petit Davock garde les vaches à la pâture[140].

[Note 140: _The Inventory._]

Le père étant mort, Robert était devenu le chef de la famille. Il

s'acquittait de ce devoir avec courage, avec bonté et une familiarité

qui n'empêchait pas le respect. C'était lui qui disait à haute voix la

prière du soir[141]. Il s'occupait, d'une façon presque touchante, des

jeunes gars qui étaient à son service et les interrogeait sur leur

catéchisme. Ce devaient être parfois de singulières séances. Mais il

n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il ait été un instituteur

extraordinaire, et que ses leçons aient eu plus de clarté et

d'éloquence que tous les sermons à dix lieues alentour. Il semble

qu'il réussît assez bien avec ses élèves:

[Note 141: Chambers, tom. I, p. 160.]

Je les gouverne, comme je le dois, avec mesure,

Et souvent je les secoue de fond en comble;

Et sans faute, le dimanche soir, comme il sied,

Je les retourne dru sur le catéchisme;

Si bien, ma foi! que le petiot Davock est devenu si fort,

Bien qu'à peine plus haut que votre jambe,

Qu'il vous dévidera la Grâce Efficace

Aussi vitement que quiconque dans la maison[142].

[Note 142: _The Inventory._]

À défaut d'autres exemples il donnait celui du travail. C'était

toujours le laboureur infatigable, le rude manieur de fléau, abattant

la besogne de quatre hommes et allégeant de sa gaîté le labeur commun.

Il s'était mis à l'oeuvre avec les meilleures intentions du monde.

«J'entrai dans cette ferme avec une ferme résolution: _allons,

mettons-nous-y, je veux être raisonnable._ Je lus des livres de

fermage, je calculai les moissons, je suivis les marchés--bref, en

dépit du démon et du monde et de la chair, je crois que je serais

devenu un homme sage, n'était que la première année, par suite de

l'achat de mauvaises semences, la seconde, par suite d'une moisson

tardive, nous perdîmes la moitié de nos récoltes. Cela renversa toute

ma sagesse et je m'en retournai comme le chien à son vomissement,

comme la truie qui a été lavée à son vautrement dans la boue[143].» Il

semble avoir inspiré aux siens un mélange d'affection, d'admiration et

de blâme tendre, un de ces blâmes qu'on ne s'avoue pas, tant les

fautes qu'il condamne semblent, à ceux qui en souffrent, faire partie

de la supériorité de celui qui les commet. On l'excusait parce que

c'était lui et qu'il n'était pas comme les autres. Si Gilbert en avait

fait la moitié, il aurait vite vu la différence. On passait tout à

Robert. C'était donc, en résumé, une vie de fermier qui n'était pas

sans dignité, mais qui déroulait, à travers les saisons, ses labeurs

et ses fatigues: le labour, les semailles, le hersage, la moisson, le

battage dans la grange. Elle avait aussi ses fêtes, les rentrées de

récolte en été, et en hiver les veillées qu'il devait chanter dans sa

fameuse pièce de _la Toussaint_.

[Note 143: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

À ces occupations s'ajoutaient des visites fréquentes à Mauchline, car

il était toujours le sel et le pétillement de toutes les réunions; des

causeries avec des hommes comme Gavin Hamilton ou le Dr Mackenzie; des

descentes à Tarbolton où était la loge maçonnique à laquelle il

continuait d'appartenir. Tout cela n'allait pas sans séances

prolongées au cabaret, surtout les soirs de Tarbolton. La

franc-maçonnerie, même du rite écossais, aimait alors le choc des

verres. Gilbert dit que l'initiation de Robert avait été son

introduction à la vie de joyeux compagnon[144]. Il ajoute néanmoins

que, pendant tout le séjour à Lochlea et presque jusqu'à la fin du

séjour à Mauchline, il ne vit jamais son frère pris de boisson.

«Malgré ces circonstances et l'éloge qu'il a fait du breuvage

écossais,--lequel semble avoir trompé ses historiens--je ne me

rappelle pas pendant ces sept années, ni jusqu'à la fin de la période

où il commença à devenir auteur, quand sa célébrité grandissante le

jeta en de fréquentes sociétés, l'avoir jamais vu en état d'ivresse;

il n'était nullement adonné à la boisson[144].» Cette attestation

fraternelle est, sans doute, vraie en gros; mais il y a grand espace

entre une habitude d'ivrognerie et des excès passagers. Il est

difficile, quand on connaît les moeurs des paysans écossais de ce

temps, de ne pas admettre que Burns y était entraîné. Si cela ne lui

est pas arrivé, ses pièces sur le whiskey seraient une exception

unique dans son oeuvre et les seules qui n'auraient pas pour support

quelque réalité dans sa vie.

[Note 144: Gilbert Burns. _Narrative._]

C'est donc sur cette routine que se sont superposés les événements qui

ont marqué le séjour de Burns à Mauchline. Quoiqu'ils s'offrent comme

un tout lumineux et orageux à la fois, où les tristesses et les

clartés se mêlant éclatent les unes dans les autres, étrange jeu de

toutes les humeurs de la destinée, il faut cependant en dégager les

divers éléments sans oublier qu'ils agissent simultanément les uns sur

les autres. Il sont au nombre de trois: sa lutte contre le clergé

local, le développement de sa vocation et de sa production littéraire

et une série de drames d'amour dont les conséquences pèseront sur

toute sa vie.

I.

LA LUTTE CONTRE LE CLERGÉ.

Pour bien comprendre les causes et les circonstances de la révolte de

Burns contre le clergé, il faut se rendre compte de la façon dont la

religion était arrivée à s'emparer de toute la vie écossaise, il faut

se représenter le contrôle intolérable et l'espèce d'inquisition que

le pouvoir ecclésiastique avait fini par exercer sur tous les actes

même les plus privés; il faut sentir de quel poids cette organisation

pouvait peser sur l'existence quotidienne et comment il se faisait que

rien ne lui échappait.

En Angleterre, la Réforme s'était faite par la royauté; elle avait

conservé l'autorité des évêques et une hiérarchie qui rattachait le

clergé au trône. Mais en Écosse, où la nature du pays rendait

l'aristocratie presque indépendante et où la violence de l'histoire

avait empêché le développement des villes et la formation d'une

bourgeoisie qui pût lui faire contrepoids[145], la royauté n'avait

trouvé d'appui contre les nobles que sur le clergé[146]. Quand

celui-ci fut attaqué, elle le défendit, et la Réformation se fit

contre elle et lui, par l'union des grands et du peuple[147]. Dès le

début de la nouvelle église naissante, l'influence de Knox qui,

pendant ses visites et son séjour à Genève, s'était pénétré des

principes de Calvin, avait contribué à lui donner une forme plus

démocratique, comme il apparaît d'après le premier _Livre de

Discipline_ de 1560[148]. Ce règlement remettait l'élection des

Ministres au peuple, après un examen public, fait par les Ministres et

les Anciens, sur les points de controverse entre les Protestants et

les Catholiques[149]. Un peu plus tard, la querelle qui survint, à

propos des anciens biens ecclésiastiques, entre les nobles qui avaient

tout accaparé et le clergé protestant qui en réclamait une partie,

sépara le clergé de la noblesse, et le rejeta davantage du côté du

peuple[150]. Par ces ruptures, toute la hiérarchie périt

successivement, et les liens qui pouvaient rattacher l'organisation

religieuse au gouvernement furent brisés. Le clergé fut de plus en

plus poussé vers le peuple[151]. Sa pauvreté même contribua à l'y unir

plus étroitement. Il devint plus indépendant du pouvoir civil et plus

démocratique, jusqu'au point où l'organisation religieuse fut tout à

fait en dehors de l'organisation politique, et où tout ce qui pouvait

rattacher l'Église à l'État fut aboli. La paroisse devint le seul

organisme religieux et un organisme absolument libre. Toutes les

paroisses furent égales entre elles; elles n'eurent au-dessus d'elles

que des assemblées représentatives émanées d'elles, comme les

Presbytères qui étaient une sorte de conseil des paroisses, les

Synodes qui étaient formés par la réunion des Presbytères, et enfin

l'Assemblée Générale qui se réunissait tous les ans à Édimbourg,

véritable parlement ecclésiastique et une des forces du pays[152].

[Note 145: Robertson. _History of Scotland_, Book I, au

commencement.]

[Note 146: Robertson. _History of Scotland_, Book I. Voir le

commencement du règne de Jacques V.--Hill Burton. _History

of Scotland_, tom. III, chapitre XXXVIII; _Power of the

Clergy_.--Buckle. _History of Civilisation in England_, tom.

III, chap. II; les cinquante premières pages.--Merle

d'Aubigné. _Histoire de la Réformation en Europe_, etc.

_Écosse_, chapitre I: _Lutte entre la Royauté et la

Noblesse._--Mackintosh. _History of Civilisation in

Scotland_, chap. XIII, sect. II. pag. 60-65.--Mignet. _Marie

Stuart_, tom. I, p. 14 et 15 et 66-67.]

[Note 147: Buckle, tome III, chap. II, p. 58-68.--Hill

Burton, tom. III, chap. XXXVIII, _The Lords of the

Congregation_.--Robertson, Book III. Année 1560.]

[Note 148: Robertson. Book III, année 1560. Bien que

l'histoire de Robertson soit sans doute moins nourrie de

documents que des histoires plus récentes, la vigueur et la

portée philosophique de ce remarquable esprit lui

fournissent parfois des résumés ou des explications de faits

clairs et pénétrants.--Mac Crie. _Life of John Knox._ Period

V, commencement.]

[Note 149: Tytler. _History of Scotland_, vol. III, p.

131.--Mackintosh. _History of Civilization in Scotland_,

chap. XV, vol. II, p. 137.]

[Note 150: Voir sur cette importante rupture, Robertson, p.

64, 68 et 75-76. Robertson, qui fut longtemps Modérateur de

l'Assemblée Générale, possédait ces questions comme

historien et comme ecclésiastique.--Hill Burton. _History_,

vol. III, chap. XLI, pp. 36 et suiv. _Disposal of

Ecclesiastical Revenues_.]

[Note 151: Buckle. _History of Civilisation in England_,

vol. III, chap. II, p. 99.]

[Note 152: On trouve un exposé clair de cette organisation

ecclésiastique de l'Écosse, avec le nombre des paroisses,

presbytères, synodes, etc. au XVIIIe siècle, dans la _Magnæ

Britanniæ notitia or Present State of Great Britain_ by John

Chamberlayne. L'édition que nous avons est de MDCCLV, vers

la date de la naissance de Burns.]

Les austères origines calvinistes, l'aspect du pays, la dureté des

longues persécutions entreprises pour rétablir l'épiscopat,

conspirèrent pour donner à la nouvelle religion un esprit de

tristesse. De cette disposition, sortirent un culte morose, une morale

implacable et une discipline inflexible, au-dessus des forces

humaines.

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 8 / 67 段