C'est à cette même influence qu'il faut rattacher quelques pièces qui

n'ont pas grande valeur dans son oeuvre, mais qui ont une certaine

importance dans sa biographie, car elles témoignent d'une tendance

vers une école littéraire qui pouvait être dangereuse pour lui. La

chanson suivante fut composée dans un des moments qu'il a dépeints

plus haut.

L'Ouest hibernal souffle sa rafale,

Et jette la grêle et la pluie;

Ou bien le Nord orageux envoie et chasse

Le grésil et la neige aveuglants;

En chutes brunes, le ruisseau descend

Et rugit entre ses rives

Oiseaux et bêtes restent à couvert

Et passent le jour maussade.

La rafale balayante, le ciel assombri,

Le jour d'hiver attristé,

Que d'autres les redoutent; pour moi ils sont plus chers

Que toute la pompe de Mai.

Le hurlement de la tempête apaise mon âme,

Il semble s'unir à mes douleurs;

Les arbres sans feuilles plaisent à ma pensée,

Leur destin ressemble au mien[113].

[Note 113: _Winter, a Dirge._]

Ces derniers vers sont de l'Ossian tout pur. C'en est la note

mélancolique et orageuse. «Les hommes se succèdent comme les flots de

l'océan ou comme les feuilles des bois de Morven. Desséchées elles

volent au souffle des vents[114].» C'est presque le cri de René, le

cri si étrange, si nouveau pour nos pères, qu'il bouleversa leurs

coeurs: «Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans

les espaces d'une autre vie! Ainsi disant, je marchais à grands pas,

le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni

pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté et comme poussé par le démon de

mon coeur[115].» Et c'est, plus près de nous encore, le soupir de

l'_Isolement_.

[Note 114: Ossian.]

[Note 115: Chateaubriand. _René._]

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,

Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons;

Et moi je suis semblable à la feuille flétrie,

Emportez-moi comme elle, orageux aquilons[116]!

[Note 116: Lamartine.]

On est tout étonné de trouver dans Burns cette ressemblance avec les

romantiques mélancoliques. Il faut vite ajouter que le mélange de

sublimité ossianique et de grandeur biblique, qui paraît dans le

morceau de prose cité plus haut, fut passager chez lui. Elles

n'étaient pas en accordance avec sa nature qui était pondérée, et

violente, mais dans la région moyenne des sentiments. Les nuages

n'étaient point son fait. Il aimait à sentir la terre sous ses pieds.

Il ne tarda pas à abandonner ce grandiose surhumain, qui moralise

plutôt sur la vanité de la vie qu'il n'en dépeint les actes. Cependant

toutes traces de l'influence ossianique ne disparurent pas de son

oeuvre. On la retrouve, plus tard, très sensible dans des pièces comme

l'_Élégie de Sir James Hunter Blair_, celle _sur la mort de Robert

Dundas_ (1787), celle _sur le comte de Glencairn_ (1791). Quant à

l'influence plus large et plus mélangée des lectures de cette époque,

elle persista dans ses lettres, où la familiarité et le sans-façon

n'apparaissent presque jamais.

Heureusement, dans un autre coin de sa cervelle, une autre partie de

lui-même était également à l'ouvrage. On voit paraître pour la première

fois, avec conscience, un des côtés de son esprit, beaucoup plus réel et

plus solide: le goût de l'observation directe, sans commentaires, sans

morale, appliquée nettement à la vie. Ce goût pour l'étude des hommes

avait déjà paru, comme un trait rapide, dans son séjour à Kirkoswald,

tout à fait à la sortie de son adolescence. Burns ne l'avait pas perdu à

coup sûr. Mais cette préoccupation se manifeste ici et se proclame

clairement. «Il me semble que je suis quelqu'un envoyé dans le monde

pour voir et observer; et je m'arrange très aisément avec le coquin qui

m'escroque mon argent, s'il y a en lui quelque chose d'original qui me

montre la nature humaine dans une lumière différente de ce que j'ai vu

auparavant. Bref, la joie de mon coeur est «d'étudier les hommes, leurs

moeurs et leurs façons», et pour ce cher objet je sacrifie joyeusement

toute autre considération[117].» Cette formation-ci appartient bien

plus définitivement à sa vie; elle en est un des éléments permanents et

solides, et on ne tardera pas à voir ce que devait donner cette

observation. C'était le contrepoids des enthousiasmes et des sublimités

un peu factices.

[Note 117: _To Murdoch, Lochlie, January 15, 1783._]

Cette réaction fut aidée par une influence littéraire très différente

des autres. Le bonheur fit qu'en ces conjonctures les oeuvres de

Fergusson, très écossaises, très réelles et d'une grande saveur de

terroir, tombèrent sous la main de Burns. Ce fut pour lui comme un

coup de fouet. «J'avais abandonné la rime, dit-il, mais rencontrant

les poésies écossaises de Fergusson, j'accordai de nouveau ma lyre

rustique, aux sons incultes, dans la vigueur de l'émulation[118].»

Pauvre Fergusson, délicat, doux, violent aux plaisirs, si malheureux,

mourant à l'hospice, à vingt-quatre ans, en se plaignant du froid!

Burns conserva pour lui une sorte de reconnaissance et une tendresse

touchante. Il en parle plus souvent que de Ramsay. Il l'appelle son

frère:

[Note 118: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Mon frère aîné en infortune,

Et de beaucoup mon frère aîné en poésie[119].

[Note 119: _Verses under the Portrait of Fergusson._]

Une des premières choses qu'il fit en arrivant à Édimbourg fut de

faire mettre une pierre sur la tombe négligée du poète. Le frêle et

plaintif souvenir de Fergusson restera attaché à sa gloire. C'est

évidemment sous cette influence qu'il produisit alors son premier

poème écossais et sa première oeuvre assez longue. L'_Élégie sur la

mort de la pauvre Mailie_, une brebis favorite.

Ces tiraillements, ces combats de tendances se mélangeaient à une

arrière-pensée, à des rêveries qui dépassaient certainement les

limites de la vie actuelle de Burns. La preuve en est dans un

singulier document, un Journal, qu'il se mit à tenir au commencement

de 1783, un an juste après son retour d'Irvine. Les modifications qui

viennent d'être indiquées y sont exprimées, ce qui montre que leur

travail était déjà accompli. Le début vaut d'être lu avec soin. Il

indique clairement que Burns prêtait dès lors une certaine importance

à ses sentiments, qu'il avait l'idée très vague, très naïve, que ses

confidences ou ses confessions pourraient avoir un jour un intérêt

pour d'autres que pour lui. Il y a même la pensée, implicitement

contenue dans les motifs de ce Journal, qu'il sera lu un jour. Par

qui? c'est confus encore. Mais il aura des lecteurs, sans quoi la

principale raison que son auteur se donne de le tenir, disparaîtrait.

Observations, Notes, Chansons, Fragments de Poésie, etc., par

Robert Burness, an homme qui avait peu l'art de faire de l'argent

et encore moins celui de le garder; mais qui était, nonobstant,

un homme de quelque bon sens, de beaucoup d'honnêteté, et d'une

bienveillance illimitée envers toutes les créatures raisonnables

ou non. Comme il doit peu à l'éducation des écoles et qu'il a été

élevé au bout d'une charrue, ses oeuvres doivent être fortement

teintées de sa façon de vivre rude et rustique. Mais comme elles

sont, à ce que je crois, véritablement siennes, ce peut être une

distraction, pour un observateur curieux de la nature humaine, de

voir comment un Laboureur pense et sent sous le poids de l'amour,

de l'ambition, de l'anxiété, du chagrin et des autres soucis et

passions qui, bien que diversifiées par les modes et les façons

de vivre, opèrent à peu près de même, je le crois, dans toute la

race[120].

À la suite de ce préambule déjà bien caractéristique il avait ajouté

un extrait de Shenstone dont il s'appropriait et dont il s'appliquait

le sens:

Il y a beaucoup d'hommes dans le monde, à qui pour faire bonne

figure il manque beaucoup moins l'intelligence nécessaire que

l'opinion de leurs propres capacités, qui leur permettrait de

relater leurs propres observations et de leur accorder la même

importance qu'à celles qui paraissent imprimées[120].

[Note 120: _Common-place Book. Le début._]

Burns a mis de tout dans ce journal: des confessions personnelles, des

réflexions morales, des pièces de vers, des critiques de ses propres

productions où il les discute strophe à strophe et vers à vers, des

réflexions sur les chansons écossaises, très perspicaces, des projets

d'imitation, des études de caractères. On sent qu'il est tout à fait

au bord de la production et qu'à la première occasion son génie va

s'envoler.

* * * * *

Tandis que toutes ces choses s'élaboraient en lui, il s'était, comme

on peut le deviner, rejeté dans les aventures amoureuses avec plus

d'entrain que jamais. On n'aurait pas l'idée de la légèreté avec

laquelle il s'engageait dans ces intrigues, ni de sa facilité à

s'exalter, ni surtout de sa curieuse façon de souffler sur le moindre

caprice jusqu'à le chauffer au rouge et le changer en un amour

brûlant, si l'on n'avait sous les yeux un des fragments de son

journal. Il y a là quelques lignes qui en disent beaucoup sur ses

habitudes de coeur. La confession est d'ailleurs dépouillée de toute

hésitation et de tout artifice: «Ma Peggy de Montgomery fut ma

divinité pendant six ou huit mois. Elle avait été élevée dans un genre

de vie plutôt élégant. Mais, comme Vanbrugh le dit dans une de ses

comédies, «ma maudite étoile me découvrit» là comme ailleurs. Car

j'avais commencé l'affaire simplement _de gaîté de coeur_; ou plutôt,

pour dire la vérité, qui peut sembler à peine croyable, c'était la

vanité de montrer mon habileté à faire ma cour et particulièrement mon

talent en _Billets doux_, dont je me suis toujours piqué, qui m'avait

fait ouvrir le siège devant elle. Lorsque--ainsi que cela m'arrive

toujours dans mes folles galanteries--je me fus donné une très

ardente affection pour elle, elle me dit un jour, sous le drapeau

d'une trêve, que sa forteresse était depuis quelque temps la légitime

propriété d'un autre; mais avec la plus grande amitié et politesse

elle m'offrit toute espèce d'alliance hormis la vraie possession. Je

découvris plus tard que ce qu'elle m'avait dit d'un engagement

antérieur était véritable, mais il m'en coûta quelques peines de coeur

pour me débarrasser de cette affaire[121].» Il faut ajouter, pour

donner à cette petite histoire tout son sel, qu'ils s'étaient connus

parce qu'ils étaient assis au même banc à l'église[122]. Ce n'était là

bien entendu qu'un épisode, relevé seulement parce qu'il donne le ton

de bien d'autres. Ceux-ci étaient sans nombre et il a bien fallu que

les biographes les plus minutieux de Burns renonçassent à les énumérer

ou à les identifier.

[Note 121: _Common-place Book. Sept. 1785._]

[Note 122: R. Chambers dit que ce détail a été donné par Mrs

Begg. Tome I, p. 70.]

Quelques-unes de ses plus jolies chansons: _Mary Morison_, _Peggy de

Montgomery_ sont restées de ces nombreuses intrigues inconnues. Mais

le ton de ces déclarations lyriques a changé; il est plus chaud et

plus voluptueux. Ce ne sont plus de purs élans du coeur, des

adorations platoniques et des rêves lointains de vie commune. Ce sont

des désirs plus proches ou des souvenirs plus précis, où frémit

l'agitation des sens. La pièce suivante qui s'exhale comme un soupir

brûlant, au sein d'un paysage de champs de blés et d'orge, endormis

dans le silence d'une nuit lumineuse, est caractéristique du

changement survenu. Elle n'aurait pu être écrite avant le séjour à

Irvine.

C'était la nuit du premier août,

Quand les sillons de blé sont beaux;

Sous la lumière pure de la lune,

Je m'en allai vers Annie;

Le temps s'envola à notre insu,

Si bien qu'entre le tard et le tôt,

En la pressant un peu, elle consentit

À m'accompagner à travers les orges.

Le ciel était bleu, le vent paisible,

La lune clairement brillait;

Je la fis asseoir, elle le voulut bien,

Parmi les sillons d'orge.

Je savais que son coeur était à moi,

Et moi, je l'aimais sincèrement;

Je l'embrassai mainte et mainte fois,

Parmi les sillons d'orge.

Je l'emprisonnai dans une étreinte passionnée.

Comme son coeur battait!

Béni soit cet heureux endroit

Parmi les sillons d'orge!

Mais, par la lune et les étoiles si belles,

Qui si clairement brillaient sur cette heure,

Elle bénira toujours cette nuit heureuse

Parmi les sillons d'orge.

J'ai été gai avec de chers camarades,

J'ai été joyeux en buvant,

J'ai été content en amassant du bien,

J'ai été heureux en songeant;

Mais, tous les plaisirs que j'ai jamais vus,

Quand on les doublerait trois fois,

Cette heureuse nuit les valait tous

Parmi les sillons d'orge[123].

[Note 123: _The Rigs of Barley._]

Et, après chaque strophe, le refrain reprend et court à travers la

pièce comme un frémissement d'épis.

Les sillons de blé et les sillons d'orge,

Les sillons de blé sont beaux;

Je n'oublierai pas cette nuit heureuse

Avec Annie, parmi les sillons!

À ce jeu dangereux, ce qui devait arriver, arriva. Une des servantes

de la ferme devint enceinte. Elle tomba, éblouie par ces yeux noirs si

puissants, et séduite par cette voix aux accents d'une éloquence

étrange. Ce qu'il ressentit, quand la malheureuse éperdue vint lui

confier le terrible secret dut être affreux. Le père allait se

mourant, ce serait un coup sûrement mortel que cette faute de son

fils, si grande. Ses derniers jours en seraient affligés. Et les

larmes dans les yeux de la mère, la désolation dans toute la maison!

En même temps quel remords d'avoir perdu cette enfant! Quel châtiment

que la vue de cette figure chaque jour plus attristée et plus pâle! Ce

fut un temps de cruelles réflexions. Il les a dépeintes lui-même, en

quelques vers écrits à la hâte dans le journal intime qu'il tenait à

cette époque, et où éclate un cri douloureux de repentir.

De tous les maux nombreux qui blessent notre paix,

Qui pressent l'âme ou tordent l'esprit d'angoisses,

Sans comparaison, les pires sont ceux

Que nous devons à nos folies ou à nos crimes.

Dans toutes les autres circonstances, l'esprit

Peut dire ceci: «Ce ne fut pas ma faute.»

Mais quand à la souffrance du malheur

S'ajoute cet aiguillon: «Blâme ta propre folie!»

Quand, ce qui est pire encore, s'ajoutent les morsures du remords,

La conscience qui vous torture et vous ronge d'avoir fait une faute,

Une faute peut-être où nous avons attiré les autres,

Les jeunes, les innocents qui vous ont trop aimés;

Que dis-je? Quand leur amour même a été la cause de leur ruine,

Ô Enfer brûlant! dans tout ton arsenal de tourments

Il n'y a pas une lanière plus déchirante[124]!

[Note 124: _Remorse, a fragment._]

C'était le remords poignant d'une première séduction. Il n'avait pas

encore pris son parti de faire souffrir par l'amour celles qui

l'aimaient. Plus ou moins vite, les séducteurs y arrivent et

s'accoutument à meurtrir les coeurs, comme les chasseurs se font à

étouffer dans leurs mains les oiseaux sanglants. Mais les cris des

premières victimes font mal et troublent l'âme. Burns avait ressenti

cette amertume. Cependant, avec la lâche adresse du coeur humain à

forger des excuses à ses fautes, il ne tarda pas bientôt à atténuer à

ses propres yeux le mal qu'il causait et sa responsabilité. C'étaient

de ces réflexions générales, au moyen desquelles on essaye de se

consoler d'avoir, par passion ou faiblesse, méchamment agi. Qu'on

compare aux vigoureux reproches dont il se flagellait lui-même, cette

sorte d'indulgence universelle réclamée pour tous, afin d'en profiter

soi-même.

J'ai souvent observé, dans le cours de mon expérience de la vie

humaine, que chaque homme, même le plus mauvais, a en lui quelque

chose de bon; bien que ce ne soit souvent qu'une disposition de

constitution qui l'incline vers telle ou telle vertu: c'est de

cette disposition que dépendent également un grand nombre de nos

vices; personne ne saurait dire combien. C'est pourquoi aucun

homme ne peut dire à quel point un autre homme que lui-même peut,

en stricte justice, être appelé méchant. Que celui d'entre nous

qui est le plus noté pour la stricte régularité de sa conduite

examine impartialement combien de ses vertus il doit à sa

constitution et à son éducation, et de combien de vices il a été

exempt, non par suite de soins, de vigilance, mais par manque

d'occasions ou parce qu'une circonstance accidentelle est

intervenue; qu'il examine à combien de faiblesses humaines il a

échappé, parce qu'il n'était pas sur le chemin de ces tentations;

qu'il considère ce qui souvent, sinon toujours, pèse plus que

tout le reste, combien il doit de la bonne opinion du monde, à ce

que le monde ne le connaît pas tout entier; je dis que celui qui

réfléchirait à tout cela, regarderait les faiblesses, que dis-je!

les fautes et les crimes de tous les hommes qui l'entourent, avec

l'oeil d'un frère[125].

[Note 125: _Common place Book, March 1784._]

Voilà bien des défaillances excusées ou du moins atténuées. Il y a

loin de ce plaidoyer à la condamnation de tout à l'heure. Comme les

erreurs personnelles se rapetissent quand on les considère de cette

façon générale! C'est peut-être le vrai point de vue des choses. Mais

le coeur qui invoque ces théories est en train de se réconcilier avec

ses fautes; il est en quête d'intermédiaires entre elles et lui; il

cherche, avec ces hôtesses importunes et odieuses qu'il avait d'abord

chassées dans la première colère de son remords, un _modus vivendi_,

un prétexte à les accueillir; dont il n'est qu'à moitié la dupe. C'est

une transaction où l'on perd toujours, et où l'on va sans cesse

perdant. On saisit le moment où Burns y accéda, et l'on suit cette

espèce d'acclimatement d'un coeur dans sa faute. Dans quelque temps,

après avoir trouvé des excuses à ses erreurs, il en tirera vanité.

* * * * *

Cependant William Burnes approchait de sa fin. Sa constitution

affaiblie par les privations, usée par le travail, minée par les

inquiétudes, était à bout de résistance. La phtisie y avait pénétré.

De derniers chagrins l'achevaient. Il est possible qu'il soit mort

sans avoir connaissance de la faute que son fils avait commise sous

son toit, et que ce calice lui ait été épargné. Avec sa rigidité

religieuse, c'eût été vraiment pour lui la suprême amertume. Mais,

depuis longtemps, les angoisses s'amoncelaient et s'assombrissaient de

tous côtés. Il se débattait, avec des forces chaque jour plus faibles,

contre des difficultés chaque jour plus lourdes, et il était facile de

prévoir le moment où il serait écrasé. Il avait pris la ferme de

Lochlea sur une convention orale, sans contrat écrit. Pendant quatre

ans, les choses allèrent bien; mais, au bout de ce temps, un

malentendu s'éleva entre lui et son propriétaire. Les discussions, les

difficultés, les luttes commencèrent. Elles durèrent trois ans,

amenant leurs irritations, leurs incertitudes, la fièvre consumante

des procès. Elles se terminèrent par une décision qui ruinait

complètement William Burnes, et le lançait, lui et sa famille, dans le

dénûment, dans un gouffre de dettes[126]. C'en était trop. Cela acheva

de le briser. De quelle tristesse il a fallu que cette période de leur

vie fût remplie, pour que Burns ait pu écrire ces terribles paroles et

savoir gré à la mort de lui avoir ravi son père. «Après avoir été

ballotté et entraîné pendant trois ans dans le gouffre des procès, mon

père fut sauvé de la prison par une phthisie qui, après deux années de

promesses, entra avec bonté et l'emporta la où les impies cessent

d'exciter des tumultes et où trouvent le repos ceux dont les forces

sont usées[127].»

[Note 126: Gilbert Burns, _Narrative_, et Robert Burns,

_Autobiographical Letter to Dr Moore_.]

[Note 127: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Bien qu'épuisé de souffrances et assailli de tourments, le père resta

pareil à lui-même, calme, bon, un peu plus sombre, un peu plus

silencieux peut-être, préoccupé jusqu'au bout de l'instruction de ses

enfants. Les fils étaient maintenant des hommes; mais la seconde fille

était encore toute jeune. Elle avait pour occupation de faire paître

le bétail peu nombreux de la ferme. Il allait la rejoindre et

s'asseyant près d'elle, car il était épuisé par la moindre marche, il

lui disait les noms des herbes et des fleurs sauvages qui poussaient

alentour[128]. À travers les souvenirs attendris de ses enfants, on a

la vision mélancolique de cet homme, portant l'air morne et absorbé

des paysans moribonds qu'on voit parfois dans les champs, les yeux

fixés sur le sol que le seul attrait et la joie puissante de leur vie

a été de remuer. Quand leurs bras amaigris les trahissent, ils sont

envahis d'un profond chagrin. Leurs dernières sorties, pleines de

longues et taciturnes contemplations, ont une tristesse indicible. À

ce lent et douloureux détachement de la terre, où les campagnards

tiennent par les racines de tout leur être, s'ajoutait pour William

Burnes l'angoisse du lendemain pour les siens. Dans quelles affres

cette âme puissante à souffrir et stoïque dut se consumer durant ces

derniers mois! Heureusement, ce noble paysan avait pour appui une foi

solide et la confiance qu'elle donne. Quand ses yeux étaient trop

lassés des misères sombres et troublées d'ici-bas, il savait où les

lever plus haut, pour les reposer dans une espérance sereine et

lumineuse; il savait où sont les rayons qui sèchent les larmes et les

attentes qui guérissent des déceptions. La foi religieuse, austère et

inébranlable, était le refuge et le roc sur cette mer de troubles

qu'avait été sa vie. Dans l'impression poignante et un peu révoltée

que causent tant de malheurs immérités, on éprouve une sorte de

soulagement à songer que les tristesses suprêmes de cet homme de bien

ne furent pas délaissées de toute consolation, et qu'il portait en lui

un rêve où pouvaient se réconcilier la pureté et l'affliction de sa

vie.

[Note 128: R. Chambers, tome I, p. 80.]

Dès le commencement de 1783, il vit que la mort n'était plus loin. Il

s'y prépara courageusement avec une sorte de calme méthodique. Quoique

affaibli, il envoya lui-même ses adieux à ses plus proches parents et

chargea ses fils de les transmettre pour lui à ceux qui étaient plus

éloignés. Cette brave et touchante façon de se mettre en règle avec sa

famille et de se tenir prêt, apparaît bien dans une lettre que Robert

écrivait à son cousin James Burness, de Montrose, le fils de ce frère

que William avait embrassé sur la colline quand ils s'étaient séparés

au sortir de la maison paternelle. Elle est datée du 21 juin 1783.

«Mon père a reçu votre honorée du 10 courant, et comme il est

depuis plusieurs mois en très pauvre santé et que, selon sa

propre expression--et à la vérité, selon l'opinion de tous--il

est mourant, il a, avec beaucoup de difficulté, écrit quelques

lignes d'adieu à chacun de ses beaux-frères. C'est pour cette

triste raison que je tiens aujourd'hui la plume pour lui, afin de

vous remercier de votre bonne lettre et vous assurer que ce ne

sera pas ma faute si la correspondance de mon père dans le Nord

meurt avec lui.»

Et elle se termine par ces mélancoliques paroles:

«Mon père vous envoie, probablement pour la dernière fois en ce

monde, ses souhaits les plus ardents pour votre réussite et votre

bonheur[129].»

[Note 129: _To James Burness, June 21, 1783._]

Il pensait dès lors mourir bientôt. Cependant il vit l'automne et une

dernière fois les moissons rentrer; il passa l'hiver; il alla jusqu'au

moment où les blés commencent à montrer leur verdure.

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 7 / 67 段