Il eut un de ces accès de désespérance où l'âme et le corps

s'affaissent en même temps, s'entraînant l'un l'autre dans leur

descente. Il en arriva à être dans un état terrible: «Le mal final qui

amena l'arrière-garde de ce cortège infernal fut que ma maladie

d'hypocondrie s'irrita à un tel degré que, pendant trois mois, je fus

dans un état délabré de corps et d'esprit qui eût été à peine enviable

pour ces misérables sans espoir qui viennent d'entendre leur juste

sentence: «Retirez-vous de moi, maudits[95].» C'est dans cette

condition qu'il passa la fin de l'année 1781. Aussi l'impression de

cette période est celle d'une tristesse et d'un accablement infinis.

Une personne qui l'avait connu alors racontait, en 1826, à R.

Chambers, que ce qu'on avait remarqué en lui était sa mélancolie.

Parmi les gens ordinaires, il restait assis pendant des heures, la

tête dans la main, et le coude sur le genou; c'était seulement

lorsqu'un homme intelligent ou une femme se joignait à la société

qu'il s'éveillait et s'animait un peu[96]. Lui qui, tant de fois,

avait jeté tout le village dans des convulsions de rire et avait

suspendu à ses lèvres ses rudes auditeurs, s'était renfermé dans le

chagrin et le silence. Le changement d'existence et plus encore la

souffrance morale avaient en outre altéré et débilité sa santé. Il

était devenu gravement malade d'une maladie nerveuse. Dans une lettre

à son père, il a laissé le tableau désespéré de la faiblesse de son

corps et du découragement de son âme.

[Note 95: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

[Note 96: R. Chambers, tome I, p. 55.]

«Ma santé est à peu près la même que quand vous étiez ici,

seulement mon sommeil est un peu meilleur, et, à tout prendre, je

suis plutôt mieux qu'autrement, bien que je ne m'améliore que

bien lentement. La faiblesse de mes nerfs a tellement débilité

mon esprit que je n'ose ni revoir les événements passés, ni

regarder du côté de l'avenir; car la moindre anxiété et le

moindre trouble dans ma poitrine produisent les effets les plus

désastreux sur toute ma machine. Quelquefois, à la vérité,

pendant une heure ou deux, mes esprits s'allègent un peu, je

jette un rapide regard dans le futur, mais ma principale

occupation et la seule qui me soit douce est de considérer le

passé et l'avenir d'une façon religieuse et morale. Je suis

transporté à la pensée qu'avant longtemps, peut-être bientôt, je

dirai un éternel adieu à toutes les peines, agitations, et

inquiétudes de cette pénible vie, car je vous assure que j'en

suis vraiment fatigué, et, si je ne me trompe beaucoup, je

pourrai avec contentement et joie la résigner.

L'âme, inquiète et renfermée en elle-même,

Se repose en errant dans une vie future.

C'est pour cette raison que le 15e, 16e et 17e versets du 7e

chapitre des Révélations me plaisent plus qu'autant de dizaines

de versets dans toute la Bible, et je ne voudrais pas échanger le

noble enthousiasme qu'ils inspirent pour tout ce que ce monde

peut offrir. Quant à ce monde-ci, je désespère d'y faire jamais

quelque figure. Je ne suis pas fait pour l'agitation des gens

d'affaires, ni pour le désordre des gens gais. Je ne serai jamais

capable de paraître sur ces scènes. À la vérité je suis tout à

fait détaché des pensées de cette vie. Je prévois que la pauvreté

et l'obscurité m'attendent, je suis en quelque mesure préparé et

je me prépare chaque jour à les rencontrer.

Il me reste juste assez de temps et de papier pour vous remercier

des leçons de vertu et de piété que vous m'avez données, qui ont

été trop négligées quand vous me les avez données, mais dont,

j'espère, je me suis souvenu avant qu'il soit trop tard[97].»

[Note 97: _To His Father. Irvine, Dec 27, 1761._]

Tels étaient le trouble et l'abattement dans lesquels il se trouvait,

aux premiers jours de 1782, car cette lettre était destinée à porter à

son père des souhaits pour l'année nouvelle. Évidemment, un grand

effondrement s'était fait dans son coeur. Il était à un de ces moments

où une cruelle déception jette son ombre devant elle et envoie son

amertume jusqu'au bout de la vie. D'un autre côté, sa famille

commençait à se débattre dans la ruine. Tout conspirait à rendre son

désespoir complet, comme lorsque les malheurs du dehors ont l'air de

se concerter avec les chagrins intérieurs. Ce sont les heures qui

restent douloureuses dans le souvenir, où tout nous abandonne et où

les plus robustes énergies faiblissent et s'évanouissent dans des

défaillances qui semblent définitives. C'est en vain qu'il se tournait

du côté de la Bible. Il est facile de voir qu'elle était sans action

profonde sur lui. Il n'y trouvait pas l'asile, la consolation, le

fleuve de paix intérieure où les fervents lavent leurs angoisses. Il

ne se rappela jamais sans frissonner cette noire période de sa vie.

Quant à la poésie, elle avait cessé: «Je suspendis, écrivait-il, ma

harpe aux saules[98].»

[Note 98: _Common-place Book. March 84._]

* * * * *

Mais il avait trop de jeunesse et de ressort pour que cette lassitude

et cette dépression durassent. Il est vraisemblable que les premiers

mois furent les plus mornes. Peu à peu, la crise ayant atteint sa

hauteur diminua. Dans la lettre à son père, il parle déjà d'un mieux

et de clartés qui commençaient à percer l'assombrissement de sa vie.

Par degrés aussi, son esprit de sociabilité lui fut rendu. Il est

probable qu'il accueillit ces retours de gaîté avec une sorte de

brusquerie à les saisir et à les épuiser, avec cette insouciance

téméraire qui suit les grands soucis et les grandes défiances de la

vie, quelque chose de dur qui fait qu'on arrache les joies plutôt

qu'on ne les reçoit, et qu'on les tord plutôt qu'on n'en jouit. Rien

n'est plus propre que ces mouvements excessifs vers le plaisir, à

jeter dans des plaisirs excessifs par eux-mêmes. L'âpreté à jouir crée

le goût de jouissances plus âpres. C'est surtout pour le coeur que les

convalescences demandent à être lentes et sages. Burns vivait dans un

milieu peu propice à ces ménagements. Dans ces ports de la côte ouest,

surtout dans ceux situés en face des îles de Man et d'Arran, la

contrebande par mer était active. Il y traînait toujours une

population de gens, moitié matelots, moitié contrebandiers,

aventureux, hardis, achetant, par une vie de duretés et de dangers,

des intervalles violents de débauche. Burns se trouvait en contact

avec eux à un moment critique. Il s'en ressentit.

Ce fut dans sa vie un tournant de grande importance morale et le point

de départ de changements profonds dans sa façon d'être, d'où devaient

sortir des résultats graves et durables. C'est l'époque que Gilbert et

lui-même désignent comme celle où il tomba pour la première fois dans

de vrais excès. «Ma vingt-troisième année fut pour moi une ère

importante», écrivait-il dans son autobiographie. Et Gilbert disait:

«à Irvine il fit connaissance des gens qui avaient une façon plus

libre de penser et de vivre que celle à laquelle il était accoutumé,

et cette société le prépara à franchir ces bornes d'une rigide vertu

qui l'avaient jusque-là retenu[99].» C'est avec grande clairvoyance

que Carlyle remarque à ce propos, que «si l'incident le plus frappant

de la vie de Burns, est son voyage à Édimbourg, sa résidence à Irvine

en est peut-être un plus important[100].» Il déplore son initiation à

des dissipations et à des vices dont il était resté pur jusque-là. Il

donne, par ce rapprochement, toute sa valeur et tout son relief à un

de ces points capitaux d'une existence, duquel bien des péripéties

futures dépendront. L'artisan de cette transformation fut un jeune

marin nommé Richard Brown dont Burns a tracé le portrait et détaillé

l'influence sur lui-même.

[Note 99: _Gilbert's Narrative._]

[Note 100: Carlyle. _Essay on Burns._]

De cette aventure, j'appris un peu de la vie d'une ville; mais la

principale chose qui donna un tour à mon esprit fut que je formai

une amitié cordiale avec un jeune homme, un homme supérieur à

tous ceux que j'avais jamais vus, mais un fils infortuné du

malheur. Il était l'enfant d'un simple artisan; un homme riche du

voisinage l'ayant pris sous sa protection lui avait fait donner

une éducation relevée, afin d'améliorer sa position dans la vie.

Ce protecteur mourut et laissa mon ami sans ressources juste au

moment où il allait se lancer dans le monde; le pauvre garçon

désolé prit la mer; après des vicissitudes de bonne et de

mauvaise fortune, il avait été, peu de temps avant que je fisse

sa connaissance, débarqué par un corsaire américain, sur les

côtes sauvages du Connaught, sans qu'il lui restât rien. Je ne

puis abandonner l'histoire de ce malheureux garçon sans ajouter

qu'il est en ce moment capitaine d'un grand navire des Indes

Occidentales, appartenant à la Tamise.

L'esprit de ce gentleman était doué de courage, d'indépendance,

de magnanimité, de toute vertu noble et virile. Je l'aimais, je

l'admirais jusqu'à l'enthousiasme; j'essayais de l'imiter. J'y

réussis en quelque mesure; j'avais de la fierté auparavant, il

lui enseigna à couler dans son vrai canal. Sa connaissance du

monde était de beaucoup supérieure à la mienne, et j'étais très

attentif à m'instruire. C'était le seul homme que j'aie jamais vu

qui fût un plus grand extravagant que moi quand la Femme était

l'étoile qui dominait; mais il parlait de certaine faute à la

mode avec une légèreté que j'avais jusqu'alors regardée avec

horreur. Ici son amitié me fut nuisible, et la conséquence fut

que peu après avoir repris la charrue, j'écrivis «la _Bienvenue_

que je vous envoie[101].»

[Note 101: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

On verra un peu plus tard ce qu'était cette _Bienvenue_. La société du

marin lui fut par quelques côtés utile. Richard Brown fut assez

perspicace pour sentir dans son jeune ami un mérite caché et pour

l'enhardir. «Vous rappelez-vous, lui écrivait plus tard Burns, un

dimanche que nous passâmes ensemble dans le bois d'Eglington? Vous me

dites, après que je vous eus récité quelques vers, que vous vous

étonniez que je pusse résister à la tentation d'envoyer des vers d'un

tel mérite à un magazine. C'est cette remarque qui me donna quelque

idée de mes propres pièces et qui m'encouragea à essayer de devenir un

poète[102].» Cette fois-ci, l'ambition commençait à prendre une forme

et devenait un peu plus nette. Ce n'étaient plus «les indécis

tâtonnements sur des murs obscurs de la caverne», c'était un pas vers

un but aperçu, le désir clair et la volonté de marcher à la colline

lointaine où croissent les lauriers. C'était beaucoup déjà.

[Note 102: _To Richard Brown, Edinburgh, Dec 30, 1787._]

Quant à la préparation du lin, l'apprentissage se termina d'une façon

singulière. «Mon partenaire, dit-il, était un gredin de la plus belle

eau qui faisait de l'argent par l'art mystérieux de voler, et pour

finir le tout, pendant que nous étions en train de festoyer et de

donner la bienvenue à l'année nouvelle, la boutique, par l'imprudence

de la femme de mon partenaire qui s'était enivrée, prit feu et fut

réduite en cendres. Je fus laissé comme un vrai poète sans un

sixpence[103].» Ce fut la fin de son apprentissage. Il ne revint

cependant à Lochlea qu'un peu plus tard, vers le mois de mars 1782.

[Note 103: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

III.

LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE. -- LES PREMIÈRES FAUTES. -- LA MORT DU

PÈRE.

Lorsqu'il se remit à la charrue il était un autre homme. Il avait

traversé une dure épreuve, d'où il revenait encore endolori, mais en

voie de guérison. Il jugeait la souffrance pour s'être mesuré avec

elle. S'il en ressentait encore l'étreinte, il n'en avait plus autant

l'horreur. Il avait en outre acquis des expériences diverses, qui

flottaient encore en lui; il en rapportait des idées nouvelles sur la

vie, vagues encore, mais qui ne tarderaient pas à devenir plus

solides. Quand il se retrouva dans son ancienne vie des champs,

l'influence de la campagne le reprit et le calma. Dans les lentes

allées et venues de labourage, il put réfléchir. Son chagrin s'effaça

et ses réflexions se dessinèrent dans son esprit. Il ressentit, après

quelque temps, un peu de résignation, qui est la parcelle d'or

contenue dans toute grande souffrance.

Ce n'est pas qu'il eût meilleur espoir dans l'avenir, qui restait

caché et aussi sombre que jamais; mais il s'en préoccupait moins. Il

rapportait un peu de l'insouciance des marins, accoutumés à prendre le

temps comme il vient et à faire bon accueil au vent de quelque côté

qu'il souffle. Son ami Brown lui avait communiqué quelque chose du

sans gêne et de l'indifférence des gens de mer vis-à-vis du lendemain,

si opposés à l'esprit des paysans, dont la richesse dépend chaque jour

du jour suivant. Il lui avait aussi enseigné à ne pas s'inquiéter des

jugements du monde, comme il est naturel chez des hommes qui ne sont

jamais assez longtemps nulle part pour que leur amour-propre puisse y

prendre racine. Que lui importait dès lors l'obscurité? Quant à la

pauvreté, n'avait-il pas ses deux bras pour travailler? Et si même, en

poussant les choses à l'extrémité, il devait avoir recours à la vie

mendiante, «la dernière et pire ressource des malheureux et des

misérables[104]» cela n'avait rien pour le terrifier. Certains

mendiants étaient des moitié de conteurs qui payaient leur gîte par

des histoires, ils étaient connus par leurs noms et accueillis avec

plaisir dans le cercle de leurs itinéraires. Il ferait comme eux. «Je

sais, écrivait-il à Murdoch, que mon talent pour ce que les gens de la

campagne appellent une conversation raisonnable, quand il sera rendu

vénérable par des cheveux blancs, me procurerait assez d'estime, pour

que, même dans cette situation, j'apprenne à être heureux[104].»

D'autres fois, il songeait à se faire soldat. C'était sa dernière

ressource, quand toutes les autres auraient manqué. «De bonne heure

dans ma vie et toute ma vie, j'ai regardé le tambour du recrutement

comme ma suprême espérance[105].» Il en parlait avec un peu de cette

crânerie qu'affectent les conscrits.

[Note 104: _To John Murdoch. Lochlea, January 15, 1783._]

[Note 105: _To Miss Margaret Chalmers_, 22nd Jan 1788.]

Ô pourquoi diable me désolerais-je

Et pourquoi toujours prévoir le mal?

J'ai vingt-trois ans et cinq pieds neuf pouces,

Je m'en irai, je me ferai soldat.

J'avais gagné un peu d'argent avec beaucoup de souci,

Je le gardais bien ensemble;

Maintenant il est parti et quelque chose avec;

Je m'en irai, je me ferai soldat[106].

[Note 106: _I'll go and be a Sodger._]

Cette nouvelle disposition d'esprit, si différente de celle où il se

trouvait dans la lettre écrite à son père, s'exprima dans une chanson:

De mainte façon, dans maint essai, j'ai courtisé la faveur de la Fortune Ô;

Quelque chose de caché toujours s'interposait, pour me frustrer de mes efforts Ô.

Parfois je fus accablé par mes ennemis, parfois abandonné de mes amis Ô;

Et quand mon espoir était au sommet, c'est alors que je me trompais le plus Ô.

Alors, endolori, harassé et las de la vaine tromperie de la Fortune Ô,

Je laissai tomber mes projets comme des songes vides et j'en vins à cette conclusion Ô:

Le passé était triste, le futur inconnu, ses biens et ses maux cachés Ô;

Mais l'heure présente était à moi, et ainsi j'en jouirais Ô.

Je n'avais ni aide, ni espoir, ni but, personne pour m'aider Ô;

Il me fallait travailler et suer, souffrir et peiner pour vivre Ô;

À labourer, à semer, à moissonner et à faucher mon père m'avait élevé Ô,

Car un homme, disait-il, fait au travail, peut tenir tête à la Fortune Ô.

Ainsi obscur, inconnu et pauvre, condamné à errer dans la vie Ô,

Jusqu'à ce que je repose mes os fatigués dans un sommeil éternel Ô;

Sans but et sans souci que d'éviter ce qui peut me faire peine ou chagrin Ô,

Je vis aujourd'hui aussi bien que je puis, insoucieux de demain Ô.

Pourtant je suis aussi joyeux qu'un monarque dans son palais Ô,

Bien que la Fortune maussade me poursuive avec sa malice ordinaire Ô;

Je gagne, à la vérité, mon pain quotidien et ne puis réussir à faire plus Ô;

Mais comme le pain quotidien est tout ce qu'il me faut, je me soucie peu d'elle, Ô[107].

[Note 107: _My Father was a Farmer._]

«Cette chanson, disait Burns, est une inculte rhapsodie, misérablement

fautive en versification; mais comme les sentiments sont vraiment ceux

de mon coeur, j'ai, pour cette raison, un plaisir particulier à la

répéter[108].» Et ce plaisir tenait non seulement à ce qu'elle

exprimait son nouvel état d'âme, mais à ce que cet état lui-même était

un soulagement après la tristesse. Cette insouciance des jours

inconnus, du bien ou du mal qu'ils contiennent, cette bonne humeur

vis-à-vis de la fortune, cette façon d'attendre, lui resteront

désormais. Aux heures tout à fait sombres, cette raillerie se

haussera, elle deviendra un défi âpre et farouche; mais dans les temps

ordinaires, ce sera une ironie légère et un peu narquoise. Il y aura

toujours de la fierté et du courage, la résolution de ne compter que

sur soi et de n'avoir besoin que de peu. Carlyle l'a bien noté: «Il y

a une force dans ce jeune homme qui le rend capable de marcher sur

l'infortune, bien plus, de la lier sous ses pieds pour s'en faire un

jeu. Car une humeur de caractère, hardie, chaude, rebondissante lui a

été donnée; et ainsi les formes du malheur qui arrivent de toutes

parts, il les reçoit avec une ironie gaie, amicale; et quand il est le

plus serré par elles, il ne perd pas un pouce de courage ou

d'espérance[109].»

[Note 108: _Common-place Book. April 1784._]

[Note 109: Carlyle. _Essay on Burns._]

* * * * *

Cette insouciance du lendemain et cette façon de hausser les épaules

aux menaces du sort, très opposées à l'esprit de vigilance et de

prévoyance inquiète qui régnait dans la maison, n'était pas la seule

chose qu'il eût rapportée de son séjour à Irvine. L'approbation et les

encouragements de son camarade Brown faisaient leur travail dans son

esprit et y déterminaient quelque chose comme un commencement

d'ambition. C'était très vague et très obscur, très latent, presque

inconscient même; mais il s'y remuait une préoccupation nouvelle.

Jusqu'alors Burns avait été satisfait de son application

intellectuelle pour le plaisir qu'il en recevait; ses productions

littéraires ne visaient pas au delà de l'instant présent. Il se fit

dès lors, dans sa pensée, des ouvertures sur des choses plus reculées.

La naissance de ce germe d'ambition suscita une confuse idée de

préparation, une espèce de recueillement, une disposition à l'effort

et à l'étude. Les deux années qui s'écoulèrent après le voyage

d'Irvine, et qui sont les dernières de Lochlea, sont occupées par

cette sourde fermentation. Cela est très insensible ou du moins très

caché; car les renseignements sur cette période de sa vie sont peu

nombreux. Il en existe pourtant quelques-uns qui la révèlent et la

résument. On voit qu'elle est faite de conflits entre des influences

diverses, d'états d'âme opposés, les uns factices et les autres

sortant du vrai fond de sa nature.

Par un certain côté, il est soumis à des influences qui paraissent peu

en harmonie avec sa nature d'esprit. Il lit beaucoup, mais une classe

très particulière d'auteurs. «En matière de livres, à la vérité, je

suis très prodigue. Mes auteurs favoris sont du genre sentimental tels

que Shenstone, particulièrement ses _Élégies_; Thompson; _l'Homme de

Sentiment_ (un livre que j'estime tout de suite après la Bible)

_l'Homme du Monde_; Sterne, spécialement son _Voyage sentimental_;

l'_Ossian_ de Mac Pherson[110].» À l'exception de Sterne--et encore

est-il représenté ici par son oeuvre la plus unifiée et la plus

purifiée--ce sont des auteurs de style noble et de noble prestance.

Même ils ne sont pas exempts, sinon d'un peu de déclamation, du moins

d'un peu d'apparat et de solennité. Ils disent toutes choses avec

dignité, ou ils ne disent que des choses dignes. On connaît la pompe

éclatante et un peu froide de Thompson; l'élégance un peu compassée de

Shenstone qui, dans sa _Maîtresse d'École_, traitait un sujet digne de

Crabbe à la manière de Spenser. Mackenzie, dont on reverra le nom dans

l'histoire de Burns, l'auteur de _l'Homme de Sentiment_ et de _l'Homme

du Monde_, sensible, délicat, exquis, est un Sterne sans la malice, la

familiarité, sans le débraillé, sans la pénétration; c'est un Sterne

convenable; un Sterne pour jeunes personnes et pour pudeurs

effarouchées. Au milieu de cela, Ossian, avec ses peintures sauvages

et ses grandioses déclamations, toujours dans le sublime ou sur le

bord du sublime, haute et noble source de poésie, où passe, quoi qu'on

en ait dit, un souffle aussi puissant que les vents orageux. Toutes

ces lectures sont faites de gravité et de grandiloquence; ce sont des

lectures de haute tenue, sans abandon, sans familiarité et sans

souplesse. Elles fournirent, pendant quelque temps, les aliments de

l'esprit de Burns. À ces fréquentations, il s'était haussé à une

tonalité de sentiments très élevée, qui s'exprimait d'une façon

oratoire: «Tels sont les glorieux modèles d'après lesquels j'essaye de

former ma conduite; et il est ridicule, il est absurde de penser que

l'homme dont l'esprit brille des sentiments allumés à leur flamme

sacrée, l'homme dont le coeur est gonflé de bienveillance pour toute

la race humaine, que l'homme qui peut s'élever au-dessus de cette

petite scène des choses, que cet homme pourrait descendre à s'occuper

des petits intérêts pour lesquels la race terroefiliale s'agite,

s'échauffe et s'exaspère. Ô comme ce triomphe glorieux enfle mon

coeur! J'oublie que je suis un pauvre diable insignifiant, ignoré et

obscur, traînant dans les foires et les marchés, quand il m'arrive d'y

lire une page ou deux de la nature humaine et d'y saisir les moeurs

vivantes quand elles s'élèvent, tandis que les hommes d'affaires me

bousculent de tous côtés, comme un obstacle dans leur chemin[111].»

C'est là un bien grand détachement de la vie, et une façon bien

hautaine et bien dédaigneuse de la regarder de loin.

[Note 110: _To John Murdoch. Lochlea, January 15, 1783._]

[Note 111: _To John Murdoch, Lochlea, Jan. 15, 1783._]

L'influence d'Ossian se fait bien sentir dans une certaine façon de

s'adresser à la nature, qui n'était ni dans ses habitudes de vie ni

dans le ton général de son esprit. Les puissantes et mélancoliques

invocations que le chantre de Morven adressait aux vents et aux

orages, eurent pendant un temps leur écho dans l'âme de Burns. Le

passage suivant, écrit juste à cette époque, en est la preuve. Il est

cité par tous les biographes de Burns, sans qu'ils aient pris la peine

de le rattacher à son instant particulier et de marquer ce qu'il a

d'anormal.

Comme je suis ce que les gens du monde, s'ils connaissaient un

homme comme moi, appelleraient un mortel fantasque, j'ai

plusieurs sources de plaisir et de contentement qui, en quelque

manière, me sont particulières à moi seul--ou peut-être, ici et

là, à quelque autre original comme moi. Tel est le plaisir

particulier que je prends à la saison de l'hiver plus qu'à tout

le reste de l'année. Ceci, je le crois, peut être dû en partie à

mes malheurs, qui ont donné à mon esprit une tournure

mélancolique; mais il y a quelque chose dans

La puissante tempête et le désert blanchâtre,

Abrupt et profond, étendu au-dessus de la terre ensevelie,

qui élève l'esprit à une sublimité sérieuse, favorable à tout ce

qui est grand et noble. Il y a à peine aucun spectacle terrestre

qui me donne--je ne sais si je dois appeler cela du plaisir, mais

quelque chose qui m'exalte, quelque chose qui me soulève--plus

que de me promener sur l'orée abritée d'un bois ou d'une haute

plantation, par un jour d'hiver nuageux, et d'entendre un vent

d'orage hurler dans les arbres et gronder sur la plaine. C'est ma

meilleure saison de dévotion; mon esprit est enlevé dans une

sorte d'enthousiasme vers celui qui dans le langage pompeux de

l'Écriture «marche sur les ailes du vent[112].»

[Note 112: _Common-place Book, April, 1783._]

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 6 / 67 段