lèvres, mais vraiment du coeur. Chacune de ces amourettes avait,
pendant qu'elle durait, la véhémence et l'intensité d'une passion qui
le bouleversait de joie ou de désespoir. Les passions se poussaient
dans ce coeur continuellement agité, rapides mais fortes et
innombrables comme des vagues. C'étaient de vraies ivresses et de
vraies angoisses qu'il éprouvait sans trêve. Sa charpente de paysan,
singulièrement massive et solide, endurcie à toutes les fatigues, en
éprouvait des secousses terribles. Il ne s'habitua jamais à aimer. Les
coeurs ordinaires se tarissent dans des amours trop répétés qui vont
s'affaiblissant par leur abondance. Mais cette âme inépuisable fournit
un torrent de passion qui resta jusqu'au bout égal à lui-même dans son
impétuosité. Gilbert qui n'est pas suspect d'exagérer ces sujets,
disait: «Bien qu'il fût, dans sa jeunesse, timide et gauche dans ses
rapports avec les femmes, cependant, quand il devint un homme, son
attachement à leur société devint très fort et il était constamment la
victime et l'esclave de quelque beauté. Les symptômes de sa passion
étaient souvent tels qu'ils égalaient ceux de la célèbre Sapho. À la
vérité, je ne sache pas qu'il se soit jamais évanoui, qu'il ait fléchi
sur ses genoux et expiré; mais son agitation physique et mentale
surpassait tout ce que j'ai jamais vu de ce genre, dans la vie
réelle[82].»
[Note 82: _Gilbert's Narrative._]
Chez certains poètes, les passions ne deviennent une matière poétique
que lorsqu'elles sont façonnées par le souvenir; ils travaillent,
toujours tournés vers leur passé, semblables aux cordiers qui n'ont
jamais dans la main qu'une masse confuse de chanvre et ne voient leur
travail se faire que loin d'eux. Leur oeuvre a presque toujours de la
tristesse et du calme, parce que les choses dont ils parlent sont
perdues, écoulées, parce qu'elles sont éloignées. Mais il en est
d'autres pour lesquels la production est immédiate et n'est que le
prolongement, l'écho instantané de la joie ou de la souffrance
présentes. Ils sont comme des boucliers qui retentissent en même temps
qu'on les frappe. Leurs chants conservent toute la vibration
triomphale ou déchirante du coup dont tremble encore leur âme. Leur
oeuvre a souvent le trouble et l'élan de sentiments que le temps n'a
pas épurés mais n'a pas affaiblis. Elle contient moins de pensée et
plus de passion. C'est parmi ces derniers qu'il faut placer Burns. Non
seulement, l'émotion et la création étaient chez lui simultanées, mais
la première était si désordonnée qu'elle eût été intolérable, si elle
n'avait trouvé un soulagement dans la seconde. «Mes passions, dit-il,
une fois allumées, se déchaînaient comme autant de démons, jusqu'à ce
qu'elles trouvassent une issue dans la rime, et, alors, réciter par
coeur mes vers agissait comme un charme et calmait et adoucissait
tout[83].» Il faut ajouter que ces amours, malgré leur violence,
étaient purs, car Gilbert et Burns lui-même ont pris soin de marquer
la date où ils cessèrent de l'être.
[Note 83: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
Ainsi, avec les journées dans les champs, les sorties du soir, les
lectures et les compositions le long du chemin, les séances chez le
forgeron, les discussions du club, le mélange de travail, de tristesse
et de joie qui fait la vie de tous; avec des rafales de passion, des
éclairs d'ambition, des élans de tendresses charmantes, des
bondissements éblouissants de gaîté qui n'étaient propres qu'à lui;
jetant à pleines mains, comme lorsqu'il semait, la poésie et le rire,
inconscient encore et cependant déjà frémissant de son génie, causant
une sorte d'étonnement autour de lui, impétueux et honnête en toutes
choses, avec l'emportement qui devait lui faire commettre bien des
fautes, mais sans le remords d'en avoir encore commis, il passa les
premières années de Lochlea. Années agitées, mais pures, et qui, en
somme, furent heureuses.
* * * * *
Il tint peut-être alors à peu de chose que cette agitation ne se fixât
et que le calme ne grandît dans sa vie. «Comme toutes ces relations,
dit Gilbert, en parlant de ses intrigues, étaient gouvernées par les
règles les plus strictes de la vertu et de la modestie--desquelles il
ne dévia jamais jusqu'à ce qu'il eût atteint sa vingt-troisième
année--il devint anxieux d'être en situation de se marier[84].» Il y
avait, dans une famille qui habitait sur les bords du Cessnock, petite
rivière qui va rejoindre l'Irvine, une jeune fille qui s'appelait
Ellison Begbie. Elle y servait en qualité de domestique, comme
beaucoup de filles de fermiers. Son père était lui-même fermier à
Galston, près de Kilmarnock. C'est sur elle que Burns avait jeté les
yeux et fixé son choix. Ce n'était pas une beauté, semble-t-il, mais
elle avait un charme particulier et une sorte d'attrait vif que la
beauté a rarement. Dans la chanson qu'il a écrite sur elle, on devine,
à travers les comparaisons dont elle se compose, un visage vermeil,
tout riant de couleurs fraîches et vives, des cheveux fins et
châtains, un sourire où éclate la blancheur des dents. Mais, le
refrain est: «ses deux yeux brillants et malicieux», comme s'ils
étaient en effet le trait principal de cette physionomie mobile,
ouverte et charmante de gaîté. Avec cela une grâce spirituelle faite
d'enjouement et de malice.
[Note 84: _Gilbert's Narrative._]
Ses lèvres sont comme ces cerises mûres,
Que des murailles ensoleillées protègent de Borée;
Elles tentent le goût et charment la vue;
Et elle a deux yeux brillants et malicieux.
Sa voix est comme le merle, le soir,
Qui chante sur les bords du Cessnock, invisible,
Tandis que sa compagne est nichée dans le buisson;
Et elle a deux yeux brillants et malicieux.
Mais ce n'est pas son air, sa forme, son visage,
Bien qu'elle égale la reine fabuleuse de la beauté;
C'est l'esprit qui brille dans ses grâces,
Et surtout dans ses yeux malicieux[85].
[Note 85: _On Cessnock Banks._]
Il fallait qu'elle eût quelque chose de véritablement distingué,
puisque plus tard, après avoir beaucoup admiré et comparé les plus
séduisantes dames d'Édimbourg, il avouait que, de toutes les femmes
qu'il avait connues, c'était celle qui aurait fait dans sa vie la plus
agréable compagne[86]. Telle était la femme que Burns demandait en
mariage. S'il avait été accepté, sa vie aurait peut-être pris une voie
normale. Sans doute, la fougue y serait restée et, par elle, il était
difficile que les fautes n'y pénétrassent pas; mais il est probable
que le désarroi ne s'y serait pas mis. Peut-être son exubérance de vie
et sa vigueur d'esprit se seraient-elles tournées vers d'autres
directions et son bonheur y eût-il gagné aux dépens de sa gloire. Ce
n'était pas sa destinée.
[Note 86: Chambers, tome I, p. 48.]
Outre l'influence qu'elle aurait pu avoir sur sa vie, sa courte
liaison avec Ellison Begbie est intéressante parce qu'elle a produit
une correspondance, qui comprend les premiers spécimens de prose que
nous ayons de lui. Ce sont quatre lettres seulement, mais bien
curieuses. Au point de vue littéraire, elles sont caractéristiques. On
y sent une affectation de correction, une recherche d'élégance, la
prétention épistolaire qu'il gardera pendant toute sa vie et qu'il
devait au recueil de lettres que le hasard avait mêlé à ses premières
lectures. Les pensées s'y font graves et compassées, les phrases s'y
succèdent achevées et correctes. Cela a beaucoup de tenue et peu de
mouvement; c'est le contraire de son esprit. La langue elle-même est
différente. Autant ses poèmes abondent en expressions écossaises,
autant cette correspondance est écrite dans une langue purement
anglaise, avec une affectation de mots latins. Au point de vue des
sentiments, ces lettres sont également remarquables par leur gravité,
leur ton de convenance et de franchise, un désir de bien préciser le
genre d'affection qu'il éprouve et de placer ses déclarations sur un
terrain de vie pratique. Dans la première de ces épîtres, il se
défend, avec beaucoup d'habileté, contre un soupçon d'inconstance de
sa part, qui pourrait bien venir à l'esprit d'Ellison Begbie et il
fait une description de la vie mariée, qui est réellement un beau
morceau sur le mariage:
Il est naturel qu'un jeune homme aime la connaissance des femmes
et il est habituel qu'il recherche leur société quand l'occasion
s'en présente. L'une d'elles lui est plus agréable que les
autres; quand il est avec elle, il y a quelque chose, il ne sait
pas quoi, qui le séduit, il ne sait pas comment. Je suppose que
cela est ce que la plupart d'entre nous appellent _amour_ et je
dois avouer, ma chère E., que c'est un jeu difficile que celui
que vous avez à jouer lorsque vous rencontrez un amoureux de
cette espèce. Vous ne pouvez vous empêcher de dire qu'il est
sincère, et cependant, avec quelque faveur que vous le traitiez,
peut-être dans quelques mois ou au plus tard dans un an ou deux,
la même inexplicable fantaisie peut le rendre éperdument épris
d'une autre, tandis que vous serez oubliée. Je n'ignore pas que
peut-être, la prochaine fois que j'aurai le plaisir de vous voir,
vous me conseillerez de prendre cette leçon pour moi, et vous me
direz que la passion que je professe pour vous est peut-être une
de ces lueurs passagères. Mais j'espère, ma chère E., que vous me
ferez l'honneur de me croire, quand je vous assure que l'amour
que j'ai pour vous est fondé sur les principes de la Vertu et de
l'Honneur, et que conséquemment, aussi longtemps que vous
continuerez à posséder ces aimables qualités qui m'ont d'abord
inspiré ma passion pour vous, aussi longtemps faut-il que je
continue à vous aimer.
Croyez-moi, ma chère, c'est un amour comme celui-là qui seul peut
rendre heureux l'état de mariage. On peut causer de flammes,
d'enthousiasmes, autant qu'on veut, et une chaude imagination,
avec l'ardeur de la jeunesse, peut faire éprouver quelque chose
de pareil à ce qu'on décrit. Mais je suis sûr que les plus nobles
facultés de l'esprit, unies à des sentiments semblables dans le
coeur, sont le seul fondement de l'amitié et ç'a toujours été mon
opinion que la vie mariée n'est pas autre chose que de l'_amitié_
à un degré plus élevé. Si vous êtes assez bonne pour exaucer mes
souhaits, et s'il plaît à la Providence de nous épargner jusqu'à
la période la plus reculée de la vie, je puis, en regardant vers
l'avenir, voir que même alors, bien que courbé sous la vieillesse
ridée, même alors, quand toutes les choses de ce monde me seront
indifférentes, je regarderai mon E...... avec l'affection la plus
tendre, pour la simple raison qu'elle aura toujours, mais à un
degré plus élevé et perfectionné, ces nobles qualités qui
inspirèrent ma première affection pour elle[87].
[Note 87: _To Ellison Begbie._ Lettre 1.]
Ces dernières lignes sur l'idée du bonheur tranquille et apaisé qu'il
faut attendre du mariage, sur la nécessité des qualités de l'âme pour
un amour durable, ne sont-elles pas éloquentes, et cette vue de
l'amitié qui sort d'une vie commune ne va-t-elle pas au fond des
unions heureuses?
Une autre lettre est intéressante par la façon presque religieuse dont
il parle de l'amour. On sent bien, dans cette correspondance, qu'à ce
moment il était encore dominé et gouverné par l'austérité paternelle,
que son âme était toujours pleine de déférence pour l'exemple de vie
qu'il avait devant lui et que les amourettes nombreuses qu'il avait
déjà eues étaient restées des affaires de coeur et d'imagination.
Je crois en vérité, ma chère E., que les purs, les sincères
sentiments d'amour sont aussi rares dans le monde que les purs et
sincères principes de vertu et de piété. Ceci, j'espère, vous
expliquera le singulier style de mes lettres à vous. Par
singulier, je veux dire qu'elles sont écrites d'une façon si
sérieuse que, pour vous dire la vérité, j'ai souvent eu peur que
vous ne me preniez pour quelque dévot outré qui converse avec sa
maîtresse comme il converserait avec son ministre.
Je ne sais pas comment cela se fait, ma chère, car bien que, sauf
votre société, il n'y ait rien au monde qui me donne autant de
plaisir que de vous écrire, cependant cela ne me cause jamais ces
vertiges d'enthousiasme dont on parle tant parmi les amoureux.
J'ai souvent pensé que, si une affection solide n'est pas
effectivement une partie de la vertu, c'est quelque chose qui est
tout à fait de la même famille. Chaque fois que la pensée de mon
E...... échauffe mon coeur, elle allume dans ma poitrine tous les
sentiments d'humanité, tous les principes de générosité; elle
éteint toute méprisable étincelle de malice et d'envie qui ne
sont que trop prêtes à m'infester. Je serre tous les êtres dans
les bras d'une bienveillance universelle, également, je prends
part aux plaisirs des heureux et je sympathise avec les misères
des infortunés. Je vous assure, ma chère, que je lève souvent
vers le divin Ordonnateur des événements un regard plein de
reconnaissance pour le bonheur que, je l'espère, il a dessein de
me donner en vous donnant à moi. Je souhaite sincèrement qu'il
bénisse mes efforts pour rendre votre vie aussi confortable et
heureuse que possible, en adoucissant les côtés les plus rudes de
mon caractère aussi bien qu'en améliorant les conditions peu
propices de ma fortune. Ceci, ma chère, est une passion, à mes
yeux, digne d'un homme et, j'ajouterai, digne d'un chrétien[88].»
[Note 88: _To Ellison Begbie._ Lettre 2.]
La façon dont il lui demande sa main est pleine d'une gravité presque
cérémonieuse. On ne conçoit pas qu'un jeune clergyman adressant, avec
toute la dignité et le décorum de sa profession, une requête de ce
genre, puisse le faire en un langage plus rapproché d'un sermon:
Il y a une règle que j'ai jusqu'ici pratiquée et que j'observerai
invinciblement avec vous, c'est de vous dire honnêtement la
simple vérité. Il y a quelque chose de si bas, de si indigne d'un
homme, dans les artifices de la dissimulation et de la fausseté,
que je suis surpris qu'ils puissent être employés par personne
dans une passion aussi noble et généreuse qu'un amour vertueux.
Non, ma chère E., je n'essayerai jamais de gagner votre faveur
par de si détestables pratiques. Si vous êtes assez bonne et
assez généreuse pour m'accepter pour votre partenaire, votre
compagnon, votre ami de coeur, à travers la vie, il n'y a rien,
de ce côté-ci de l'éternité, qui puisse me donner un plus grand
bonheur; mais je ne songerai jamais à acheter votre main par des
arts indignes d'un homme et, j'ajouterai, d'un chrétien. Il y a
une chose que je vous demande sérieusement, ma chère, et c'est
ceci: que vous mettiez bientôt un terme à mes espérances par un
refus péremptoire ou que vous me guérissiez de mes anxiétés par
un consentement généreux.
Cela m'obligerait beaucoup si vous vouliez m'envoyer une ligne ou
deux quand vous le pourrez. J'ajouterai seulement que si une
conduite réglée (quoique peut-être bien imparfaitement) par les
règles de l'Honneur et de la Vertu, si un coeur consacré à vous
aimer et à vous estimer, si un effort anxieux de vous rendre
heureuse, si ces qualités sont celles que vous souhaiteriez dans
un ami, dans un époux, j'espère que vous les trouverez toujours
dans votre vrai ami et sincère amant[89].
[Note 89: _To Ellison Begbie._ Lettre 3.]
La jeune fille ne tarda pas à faire connaître à Burns sa réponse
définitive; c'était un refus. La lettre qu'il lui envoie et qui est la
dernière de cette série est, avec un chagrin très sincère et très
profond, pleine d'une très belle et très digne franchise:
J'aurais dû, pour être poli, accuser plus tôt réception de votre
lettre, mais mon coeur en avait reçu un tel coup que je puis
encore à peine rassembler mes pensées, de façon à vous écrire à
ce sujet. Je n'essayerai pas de décrire ce que j'ai ressenti en
recevant votre lettre. Je l'ai lue et relue, mainte et mainte
fois et, bien qu'elle fût dans le langage le plus poli du refus,
ce refus était péremptoire: «Vous étiez triste de ne pas pouvoir
me payer de retour, mais vous me souhaitez toute espèce de
bonheur.» Ce serait une faiblesse indigne d'un homme que de dire
que, sans vous, je ne pourrai jamais être heureux, mais je suis
certain que partager la vie avec vous lui aurait donné une saveur
que, sans vous, je ne goûterai jamais.
Ce ne sont pas vos rares avantages personnels et votre bon sens
supérieur qui me frappent tant en vous; il est possible que, dans
quelques cas, on puisse rencontrer ces qualités chez d'autres.
Mais cette bonté aimable, cette tendresse et cette douceur
féminines, cette attachante suavité de caractère, avec tous les
charmes qui naissent d'un coeur chaud et aimant, voilà ce que je
ne puis espérer retrouver de nouveau dans ce monde, à un tel
degré. Toutes ces qualités charmantes, rehaussées par une
éducation bien au delà de ce que j'ai jamais trouvé chez les
femmes que j'ai jamais osé approcher, ont fait sur mon coeur une
impression que je ne crois pas que la vie effacera jamais. Mon
imagination s'était flattée du souhait,--je n'ose pas dire que ce
fut jamais un espoir,--que, peut-être un jour, je vous
appellerais mienne. J'avais formé les plus délicieuses images et
mes rêves s'y complaisaient; aujourd'hui, je suis malheureux pour
avoir perdu ce que je n'avais vraiment pas le droit d'attendre.
Je ne dois plus penser à vous comme à une amante; j'ose cependant
demander à être admis comme un ami. C'est à ce titre que je
désire la permission de vous rendre visite, et comme je pense
dans peu de jours aller m'établir plus loin et que vous ne
tarderez pas, je le suppose, à quitter cet endroit, je désire
vous voir ou avoir de vos nouvelles bientôt[90].
[Note 90: _Idem._ Lettre 5.]
Ellison Begbie est la première des héroïnes de Burns dont on voie se
dessiner un peu la physionomie. D'après Mrs Begg, la soeur de Burns,
c'était une fille supérieure et la favorite du voisinage[91]. Elle
paraît avoir été, en outre, une fille de tête et de sang-froid, qui
tenait à voir clair dans l'avenir et dans le présent. Elle fut un
moment attirée vers ce garçon capable d'écrire de telles déclarations.
En effet, c'est seulement «après quelque intimité et quelque
correspondance qu'elle rejeta sa poursuite et bientôt après épousa un
autre amoureux»[92]; et cette supposition est bien confirmée par les
mots de Burns: «Pour couronner ma détresse, une _belle fille_ que
j'adorais et qui avait juré son âme de venir à ma rencontre dans le
champ du mariage, se joua de moi dans les circonstances les plus
mortifiantes[93].» Il y avait donc eu une attraction mais qui ne dura
pas. Pour quelle cause? On ne sait ces secrets de coeur. Elle est
peut-être dans un passage cité plus haut, où Burns se défend, comme
s'il éprouvait le besoin de dissiper certaines préventions et d'aller
au-devant de certaines rumeurs. Peut être Ellison Begbie n'eut-elle
pas confiance dans ces ardentes protestations, et voyait-elle dans le
coeur de son poursuivant mieux que lui-même. À coup sûr, elle passa
auprès d'une vie qui n'aurait pas été sans orages. Elle fit le choix
qui convenait le mieux à sa nature équilibrée, pratique et
discernante; «elle a deux yeux brillants et malicieux» dit la chanson
de Burns. Il est probable qu'elle vécut heureuse avec un homme moyen.
Pourtant, comme il arrive aux imprudents, leurs passions bues, quand
ils n'ont plus que le verre vide et craquelé de la vie, de se dire que
leurs ivresses ont été une folie, il arrive aussi que les sages
rassasiés de calme se demandent si leur prudence n'a pas été une
duperie. Il est certain qu'Ellison Begbie se rappela, avec orgueil,
que le poète avait composé pour elle quelques-unes de ses jeunes
chansons, les plus pures et les plus sincères, car, plus d'un quart de
siècle après cette aventure, «il vivait à Glasgow une dame» qui en
récita une qu'elle seule savait, à Cromek, lorsque celui-ci
recueillait ses _Reliques de Burns_ et c'était la chanson sur des yeux
malicieux[94].
[Note 91: Voir l'Appendix B ajouté par Scott Douglas et son
édition de la _Vie de Burns_ de Lockhart.]
[Note 92: Scott Douglas. Tome I, p. 23, note.]
[Note 93: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
[Note 94: Cromek. _Reliques of Robert Burns_, p. 442.]
II.
LE SÉJOUR À IRVINE.
Ce projet de mariage eut une grande influence sur la vie de Burns. Il
avait compris, avec Gilbert, qu'il lui serait difficile de s'établir
comme fermier. Pour acheter des instruments et des bestiaux, pour
faire les premières semailles et attendre la première récolte, il faut
une mise de fonds. Comment l'espérer, quand la famille avait à peine
de quoi joindre les deux bouts à la fin de l'année? Si jamais ces
ressources arrivaient, quand serait-ce? Trop tard à coup sûr. Ellison
ne l'aimait pas assez et lui-même l'aimait trop pour attendre.
Peut-être les difficultés qui commençaient à s'amonceler de nouveau
sur le chemin de son père, contribuaient-elles à l'éloigner d'un
métier, où la sueur du front ne suffisait pas à gagner le pain. Il
chercha une façon plus rapide, plus sûre, de parvenir à vivre. Depuis
quelques années déjà, les deux frères avaient obtenu du père quelques
pièces de terre où ils faisaient pour leur propre compte pousser du
lin, fort cultivé alors dans ces parties de la contrée. Robert résolut
d'aller à Irvine apprendre à préparer cette plante. Cependant, le
refus d'Ellison Begbie survint. Il partit néanmoins, le coeur plus
chargé de chagrins qu'on ne l'imaginerait d'après la calme affection
exprimée dans ses lettres, assombri, découragé. Évidemment, il venait
de recevoir bravement un coup dont il serait longtemps à guérir.
C'était vers le milieu de juillet 1781.
La ville où il arrivait et le nouveau métier qu'il entreprenait
n'étaient pas faits pour dissiper sa mélancolie. Irvine est un endroit
d'apparence désolée; c'est une bourgade maritime avec toute la
tristesse des ports, situés non pas sur la mer, qui est à elle seule
un mouvement et une multitude, mais sur les rives plates et vaseuses
d'une embouchure de rivière. Un horizon rampant de maigres dunes, des
bas-fonds de sables coupés de flaques, recouverts et découverts par
l'alternance monotone du flux et du reflux; sur ces pauvres bords, un
ramassis de dépôts de marchandises et de maisonnettes, moitié
cabarets, moitié boutiques à objets de matelots, basses, minables et
louches. Aux heures d'eau retirée, les navires, comme échoués,
augmentent cette impression d'abandon par celle de désarroi, que
donnent leurs grands corps désemparés, leurs mâtures penchées hors
d'équilibre et qui semblent faire gauchir le ciel. Pour un jeune
paysan, accoutumé à se réjouir des mille vies de la terre, ce séjour
de stérilité, lavé d'une eau morne et inféconde, dut être comme un
cauchemar.
À ce serrement de coeur s'ajouta bientôt le dégoût d'un métier pénible
et presque rabaissant pour lui. Au lieu des journées au grand air, de
la fierté du labour et de la diversité des occupations, un
emprisonnement dans un taudis puant de l'odeur fade du lin roui, et
une besogne assise, monotone et mécanique. Des heures et des heures
sur le banc, devant le chevalet de l'espade ou l'établi des sérans.
Pour des bras dignes du fléau ou de la faux, maillocher le lin,
l'écraser, l'écanguer sous la broie, l'étirer sur les peignes, avoir
toujours les mains perdues dans des filasses, c'était presque un
métier de femme. Dans cette salle basse, moitié hangar moitié écurie,
au milieu de cette atmosphère alourdie des émanations et des
poussières du lin, on ne respirait pas. Il étouffait, sa santé s'en
ressentit. Ce changement d'existence, en toutes circonstances, lui eût
été pénible, insurmontable. Il y apportait, avec un coeur récemment
blessé, un amour-propre meurtri. Un travail sain à l'air libre, la
puissance de la nature à changer nos peines en rêveries, l'auraient
apaisé; cette vie étrécie et emmurée, d'une fatigue nouvelle et
exaspérante pour les nerfs, renferma sa douleur, l'aigrit, la rendit
plus corrosive et plus dévorante. Puis, au lieu de la popularité à
laquelle il était accoutumé, c'était, pour lui plus que pour d'autres,
un isolement plus dur, dans une populace de matelots, d'ouvriers et de
déchargeurs. Enfin cet indéfinissable et invincible sentiment, la
nostalgie, se mettait de la partie.