Et ce qu'il y a de surprenant en lui c'est qu'il n'aimait pas des

lèvres, mais vraiment du coeur. Chacune de ces amourettes avait,

pendant qu'elle durait, la véhémence et l'intensité d'une passion qui

le bouleversait de joie ou de désespoir. Les passions se poussaient

dans ce coeur continuellement agité, rapides mais fortes et

innombrables comme des vagues. C'étaient de vraies ivresses et de

vraies angoisses qu'il éprouvait sans trêve. Sa charpente de paysan,

singulièrement massive et solide, endurcie à toutes les fatigues, en

éprouvait des secousses terribles. Il ne s'habitua jamais à aimer. Les

coeurs ordinaires se tarissent dans des amours trop répétés qui vont

s'affaiblissant par leur abondance. Mais cette âme inépuisable fournit

un torrent de passion qui resta jusqu'au bout égal à lui-même dans son

impétuosité. Gilbert qui n'est pas suspect d'exagérer ces sujets,

disait: «Bien qu'il fût, dans sa jeunesse, timide et gauche dans ses

rapports avec les femmes, cependant, quand il devint un homme, son

attachement à leur société devint très fort et il était constamment la

victime et l'esclave de quelque beauté. Les symptômes de sa passion

étaient souvent tels qu'ils égalaient ceux de la célèbre Sapho. À la

vérité, je ne sache pas qu'il se soit jamais évanoui, qu'il ait fléchi

sur ses genoux et expiré; mais son agitation physique et mentale

surpassait tout ce que j'ai jamais vu de ce genre, dans la vie

réelle[82].»

[Note 82: _Gilbert's Narrative._]

Chez certains poètes, les passions ne deviennent une matière poétique

que lorsqu'elles sont façonnées par le souvenir; ils travaillent,

toujours tournés vers leur passé, semblables aux cordiers qui n'ont

jamais dans la main qu'une masse confuse de chanvre et ne voient leur

travail se faire que loin d'eux. Leur oeuvre a presque toujours de la

tristesse et du calme, parce que les choses dont ils parlent sont

perdues, écoulées, parce qu'elles sont éloignées. Mais il en est

d'autres pour lesquels la production est immédiate et n'est que le

prolongement, l'écho instantané de la joie ou de la souffrance

présentes. Ils sont comme des boucliers qui retentissent en même temps

qu'on les frappe. Leurs chants conservent toute la vibration

triomphale ou déchirante du coup dont tremble encore leur âme. Leur

oeuvre a souvent le trouble et l'élan de sentiments que le temps n'a

pas épurés mais n'a pas affaiblis. Elle contient moins de pensée et

plus de passion. C'est parmi ces derniers qu'il faut placer Burns. Non

seulement, l'émotion et la création étaient chez lui simultanées, mais

la première était si désordonnée qu'elle eût été intolérable, si elle

n'avait trouvé un soulagement dans la seconde. «Mes passions, dit-il,

une fois allumées, se déchaînaient comme autant de démons, jusqu'à ce

qu'elles trouvassent une issue dans la rime, et, alors, réciter par

coeur mes vers agissait comme un charme et calmait et adoucissait

tout[83].» Il faut ajouter que ces amours, malgré leur violence,

étaient purs, car Gilbert et Burns lui-même ont pris soin de marquer

la date où ils cessèrent de l'être.

[Note 83: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Ainsi, avec les journées dans les champs, les sorties du soir, les

lectures et les compositions le long du chemin, les séances chez le

forgeron, les discussions du club, le mélange de travail, de tristesse

et de joie qui fait la vie de tous; avec des rafales de passion, des

éclairs d'ambition, des élans de tendresses charmantes, des

bondissements éblouissants de gaîté qui n'étaient propres qu'à lui;

jetant à pleines mains, comme lorsqu'il semait, la poésie et le rire,

inconscient encore et cependant déjà frémissant de son génie, causant

une sorte d'étonnement autour de lui, impétueux et honnête en toutes

choses, avec l'emportement qui devait lui faire commettre bien des

fautes, mais sans le remords d'en avoir encore commis, il passa les

premières années de Lochlea. Années agitées, mais pures, et qui, en

somme, furent heureuses.

* * * * *

Il tint peut-être alors à peu de chose que cette agitation ne se fixât

et que le calme ne grandît dans sa vie. «Comme toutes ces relations,

dit Gilbert, en parlant de ses intrigues, étaient gouvernées par les

règles les plus strictes de la vertu et de la modestie--desquelles il

ne dévia jamais jusqu'à ce qu'il eût atteint sa vingt-troisième

année--il devint anxieux d'être en situation de se marier[84].» Il y

avait, dans une famille qui habitait sur les bords du Cessnock, petite

rivière qui va rejoindre l'Irvine, une jeune fille qui s'appelait

Ellison Begbie. Elle y servait en qualité de domestique, comme

beaucoup de filles de fermiers. Son père était lui-même fermier à

Galston, près de Kilmarnock. C'est sur elle que Burns avait jeté les

yeux et fixé son choix. Ce n'était pas une beauté, semble-t-il, mais

elle avait un charme particulier et une sorte d'attrait vif que la

beauté a rarement. Dans la chanson qu'il a écrite sur elle, on devine,

à travers les comparaisons dont elle se compose, un visage vermeil,

tout riant de couleurs fraîches et vives, des cheveux fins et

châtains, un sourire où éclate la blancheur des dents. Mais, le

refrain est: «ses deux yeux brillants et malicieux», comme s'ils

étaient en effet le trait principal de cette physionomie mobile,

ouverte et charmante de gaîté. Avec cela une grâce spirituelle faite

d'enjouement et de malice.

[Note 84: _Gilbert's Narrative._]

Ses lèvres sont comme ces cerises mûres,

Que des murailles ensoleillées protègent de Borée;

Elles tentent le goût et charment la vue;

Et elle a deux yeux brillants et malicieux.

Sa voix est comme le merle, le soir,

Qui chante sur les bords du Cessnock, invisible,

Tandis que sa compagne est nichée dans le buisson;

Et elle a deux yeux brillants et malicieux.

Mais ce n'est pas son air, sa forme, son visage,

Bien qu'elle égale la reine fabuleuse de la beauté;

C'est l'esprit qui brille dans ses grâces,

Et surtout dans ses yeux malicieux[85].

[Note 85: _On Cessnock Banks._]

Il fallait qu'elle eût quelque chose de véritablement distingué,

puisque plus tard, après avoir beaucoup admiré et comparé les plus

séduisantes dames d'Édimbourg, il avouait que, de toutes les femmes

qu'il avait connues, c'était celle qui aurait fait dans sa vie la plus

agréable compagne[86]. Telle était la femme que Burns demandait en

mariage. S'il avait été accepté, sa vie aurait peut-être pris une voie

normale. Sans doute, la fougue y serait restée et, par elle, il était

difficile que les fautes n'y pénétrassent pas; mais il est probable

que le désarroi ne s'y serait pas mis. Peut-être son exubérance de vie

et sa vigueur d'esprit se seraient-elles tournées vers d'autres

directions et son bonheur y eût-il gagné aux dépens de sa gloire. Ce

n'était pas sa destinée.

[Note 86: Chambers, tome I, p. 48.]

Outre l'influence qu'elle aurait pu avoir sur sa vie, sa courte

liaison avec Ellison Begbie est intéressante parce qu'elle a produit

une correspondance, qui comprend les premiers spécimens de prose que

nous ayons de lui. Ce sont quatre lettres seulement, mais bien

curieuses. Au point de vue littéraire, elles sont caractéristiques. On

y sent une affectation de correction, une recherche d'élégance, la

prétention épistolaire qu'il gardera pendant toute sa vie et qu'il

devait au recueil de lettres que le hasard avait mêlé à ses premières

lectures. Les pensées s'y font graves et compassées, les phrases s'y

succèdent achevées et correctes. Cela a beaucoup de tenue et peu de

mouvement; c'est le contraire de son esprit. La langue elle-même est

différente. Autant ses poèmes abondent en expressions écossaises,

autant cette correspondance est écrite dans une langue purement

anglaise, avec une affectation de mots latins. Au point de vue des

sentiments, ces lettres sont également remarquables par leur gravité,

leur ton de convenance et de franchise, un désir de bien préciser le

genre d'affection qu'il éprouve et de placer ses déclarations sur un

terrain de vie pratique. Dans la première de ces épîtres, il se

défend, avec beaucoup d'habileté, contre un soupçon d'inconstance de

sa part, qui pourrait bien venir à l'esprit d'Ellison Begbie et il

fait une description de la vie mariée, qui est réellement un beau

morceau sur le mariage:

Il est naturel qu'un jeune homme aime la connaissance des femmes

et il est habituel qu'il recherche leur société quand l'occasion

s'en présente. L'une d'elles lui est plus agréable que les

autres; quand il est avec elle, il y a quelque chose, il ne sait

pas quoi, qui le séduit, il ne sait pas comment. Je suppose que

cela est ce que la plupart d'entre nous appellent _amour_ et je

dois avouer, ma chère E., que c'est un jeu difficile que celui

que vous avez à jouer lorsque vous rencontrez un amoureux de

cette espèce. Vous ne pouvez vous empêcher de dire qu'il est

sincère, et cependant, avec quelque faveur que vous le traitiez,

peut-être dans quelques mois ou au plus tard dans un an ou deux,

la même inexplicable fantaisie peut le rendre éperdument épris

d'une autre, tandis que vous serez oubliée. Je n'ignore pas que

peut-être, la prochaine fois que j'aurai le plaisir de vous voir,

vous me conseillerez de prendre cette leçon pour moi, et vous me

direz que la passion que je professe pour vous est peut-être une

de ces lueurs passagères. Mais j'espère, ma chère E., que vous me

ferez l'honneur de me croire, quand je vous assure que l'amour

que j'ai pour vous est fondé sur les principes de la Vertu et de

l'Honneur, et que conséquemment, aussi longtemps que vous

continuerez à posséder ces aimables qualités qui m'ont d'abord

inspiré ma passion pour vous, aussi longtemps faut-il que je

continue à vous aimer.

Croyez-moi, ma chère, c'est un amour comme celui-là qui seul peut

rendre heureux l'état de mariage. On peut causer de flammes,

d'enthousiasmes, autant qu'on veut, et une chaude imagination,

avec l'ardeur de la jeunesse, peut faire éprouver quelque chose

de pareil à ce qu'on décrit. Mais je suis sûr que les plus nobles

facultés de l'esprit, unies à des sentiments semblables dans le

coeur, sont le seul fondement de l'amitié et ç'a toujours été mon

opinion que la vie mariée n'est pas autre chose que de l'_amitié_

à un degré plus élevé. Si vous êtes assez bonne pour exaucer mes

souhaits, et s'il plaît à la Providence de nous épargner jusqu'à

la période la plus reculée de la vie, je puis, en regardant vers

l'avenir, voir que même alors, bien que courbé sous la vieillesse

ridée, même alors, quand toutes les choses de ce monde me seront

indifférentes, je regarderai mon E...... avec l'affection la plus

tendre, pour la simple raison qu'elle aura toujours, mais à un

degré plus élevé et perfectionné, ces nobles qualités qui

inspirèrent ma première affection pour elle[87].

[Note 87: _To Ellison Begbie._ Lettre 1.]

Ces dernières lignes sur l'idée du bonheur tranquille et apaisé qu'il

faut attendre du mariage, sur la nécessité des qualités de l'âme pour

un amour durable, ne sont-elles pas éloquentes, et cette vue de

l'amitié qui sort d'une vie commune ne va-t-elle pas au fond des

unions heureuses?

Une autre lettre est intéressante par la façon presque religieuse dont

il parle de l'amour. On sent bien, dans cette correspondance, qu'à ce

moment il était encore dominé et gouverné par l'austérité paternelle,

que son âme était toujours pleine de déférence pour l'exemple de vie

qu'il avait devant lui et que les amourettes nombreuses qu'il avait

déjà eues étaient restées des affaires de coeur et d'imagination.

Je crois en vérité, ma chère E., que les purs, les sincères

sentiments d'amour sont aussi rares dans le monde que les purs et

sincères principes de vertu et de piété. Ceci, j'espère, vous

expliquera le singulier style de mes lettres à vous. Par

singulier, je veux dire qu'elles sont écrites d'une façon si

sérieuse que, pour vous dire la vérité, j'ai souvent eu peur que

vous ne me preniez pour quelque dévot outré qui converse avec sa

maîtresse comme il converserait avec son ministre.

Je ne sais pas comment cela se fait, ma chère, car bien que, sauf

votre société, il n'y ait rien au monde qui me donne autant de

plaisir que de vous écrire, cependant cela ne me cause jamais ces

vertiges d'enthousiasme dont on parle tant parmi les amoureux.

J'ai souvent pensé que, si une affection solide n'est pas

effectivement une partie de la vertu, c'est quelque chose qui est

tout à fait de la même famille. Chaque fois que la pensée de mon

E...... échauffe mon coeur, elle allume dans ma poitrine tous les

sentiments d'humanité, tous les principes de générosité; elle

éteint toute méprisable étincelle de malice et d'envie qui ne

sont que trop prêtes à m'infester. Je serre tous les êtres dans

les bras d'une bienveillance universelle, également, je prends

part aux plaisirs des heureux et je sympathise avec les misères

des infortunés. Je vous assure, ma chère, que je lève souvent

vers le divin Ordonnateur des événements un regard plein de

reconnaissance pour le bonheur que, je l'espère, il a dessein de

me donner en vous donnant à moi. Je souhaite sincèrement qu'il

bénisse mes efforts pour rendre votre vie aussi confortable et

heureuse que possible, en adoucissant les côtés les plus rudes de

mon caractère aussi bien qu'en améliorant les conditions peu

propices de ma fortune. Ceci, ma chère, est une passion, à mes

yeux, digne d'un homme et, j'ajouterai, digne d'un chrétien[88].»

[Note 88: _To Ellison Begbie._ Lettre 2.]

La façon dont il lui demande sa main est pleine d'une gravité presque

cérémonieuse. On ne conçoit pas qu'un jeune clergyman adressant, avec

toute la dignité et le décorum de sa profession, une requête de ce

genre, puisse le faire en un langage plus rapproché d'un sermon:

Il y a une règle que j'ai jusqu'ici pratiquée et que j'observerai

invinciblement avec vous, c'est de vous dire honnêtement la

simple vérité. Il y a quelque chose de si bas, de si indigne d'un

homme, dans les artifices de la dissimulation et de la fausseté,

que je suis surpris qu'ils puissent être employés par personne

dans une passion aussi noble et généreuse qu'un amour vertueux.

Non, ma chère E., je n'essayerai jamais de gagner votre faveur

par de si détestables pratiques. Si vous êtes assez bonne et

assez généreuse pour m'accepter pour votre partenaire, votre

compagnon, votre ami de coeur, à travers la vie, il n'y a rien,

de ce côté-ci de l'éternité, qui puisse me donner un plus grand

bonheur; mais je ne songerai jamais à acheter votre main par des

arts indignes d'un homme et, j'ajouterai, d'un chrétien. Il y a

une chose que je vous demande sérieusement, ma chère, et c'est

ceci: que vous mettiez bientôt un terme à mes espérances par un

refus péremptoire ou que vous me guérissiez de mes anxiétés par

un consentement généreux.

Cela m'obligerait beaucoup si vous vouliez m'envoyer une ligne ou

deux quand vous le pourrez. J'ajouterai seulement que si une

conduite réglée (quoique peut-être bien imparfaitement) par les

règles de l'Honneur et de la Vertu, si un coeur consacré à vous

aimer et à vous estimer, si un effort anxieux de vous rendre

heureuse, si ces qualités sont celles que vous souhaiteriez dans

un ami, dans un époux, j'espère que vous les trouverez toujours

dans votre vrai ami et sincère amant[89].

[Note 89: _To Ellison Begbie._ Lettre 3.]

La jeune fille ne tarda pas à faire connaître à Burns sa réponse

définitive; c'était un refus. La lettre qu'il lui envoie et qui est la

dernière de cette série est, avec un chagrin très sincère et très

profond, pleine d'une très belle et très digne franchise:

J'aurais dû, pour être poli, accuser plus tôt réception de votre

lettre, mais mon coeur en avait reçu un tel coup que je puis

encore à peine rassembler mes pensées, de façon à vous écrire à

ce sujet. Je n'essayerai pas de décrire ce que j'ai ressenti en

recevant votre lettre. Je l'ai lue et relue, mainte et mainte

fois et, bien qu'elle fût dans le langage le plus poli du refus,

ce refus était péremptoire: «Vous étiez triste de ne pas pouvoir

me payer de retour, mais vous me souhaitez toute espèce de

bonheur.» Ce serait une faiblesse indigne d'un homme que de dire

que, sans vous, je ne pourrai jamais être heureux, mais je suis

certain que partager la vie avec vous lui aurait donné une saveur

que, sans vous, je ne goûterai jamais.

Ce ne sont pas vos rares avantages personnels et votre bon sens

supérieur qui me frappent tant en vous; il est possible que, dans

quelques cas, on puisse rencontrer ces qualités chez d'autres.

Mais cette bonté aimable, cette tendresse et cette douceur

féminines, cette attachante suavité de caractère, avec tous les

charmes qui naissent d'un coeur chaud et aimant, voilà ce que je

ne puis espérer retrouver de nouveau dans ce monde, à un tel

degré. Toutes ces qualités charmantes, rehaussées par une

éducation bien au delà de ce que j'ai jamais trouvé chez les

femmes que j'ai jamais osé approcher, ont fait sur mon coeur une

impression que je ne crois pas que la vie effacera jamais. Mon

imagination s'était flattée du souhait,--je n'ose pas dire que ce

fut jamais un espoir,--que, peut-être un jour, je vous

appellerais mienne. J'avais formé les plus délicieuses images et

mes rêves s'y complaisaient; aujourd'hui, je suis malheureux pour

avoir perdu ce que je n'avais vraiment pas le droit d'attendre.

Je ne dois plus penser à vous comme à une amante; j'ose cependant

demander à être admis comme un ami. C'est à ce titre que je

désire la permission de vous rendre visite, et comme je pense

dans peu de jours aller m'établir plus loin et que vous ne

tarderez pas, je le suppose, à quitter cet endroit, je désire

vous voir ou avoir de vos nouvelles bientôt[90].

[Note 90: _Idem._ Lettre 5.]

Ellison Begbie est la première des héroïnes de Burns dont on voie se

dessiner un peu la physionomie. D'après Mrs Begg, la soeur de Burns,

c'était une fille supérieure et la favorite du voisinage[91]. Elle

paraît avoir été, en outre, une fille de tête et de sang-froid, qui

tenait à voir clair dans l'avenir et dans le présent. Elle fut un

moment attirée vers ce garçon capable d'écrire de telles déclarations.

En effet, c'est seulement «après quelque intimité et quelque

correspondance qu'elle rejeta sa poursuite et bientôt après épousa un

autre amoureux»[92]; et cette supposition est bien confirmée par les

mots de Burns: «Pour couronner ma détresse, une _belle fille_ que

j'adorais et qui avait juré son âme de venir à ma rencontre dans le

champ du mariage, se joua de moi dans les circonstances les plus

mortifiantes[93].» Il y avait donc eu une attraction mais qui ne dura

pas. Pour quelle cause? On ne sait ces secrets de coeur. Elle est

peut-être dans un passage cité plus haut, où Burns se défend, comme

s'il éprouvait le besoin de dissiper certaines préventions et d'aller

au-devant de certaines rumeurs. Peut être Ellison Begbie n'eut-elle

pas confiance dans ces ardentes protestations, et voyait-elle dans le

coeur de son poursuivant mieux que lui-même. À coup sûr, elle passa

auprès d'une vie qui n'aurait pas été sans orages. Elle fit le choix

qui convenait le mieux à sa nature équilibrée, pratique et

discernante; «elle a deux yeux brillants et malicieux» dit la chanson

de Burns. Il est probable qu'elle vécut heureuse avec un homme moyen.

Pourtant, comme il arrive aux imprudents, leurs passions bues, quand

ils n'ont plus que le verre vide et craquelé de la vie, de se dire que

leurs ivresses ont été une folie, il arrive aussi que les sages

rassasiés de calme se demandent si leur prudence n'a pas été une

duperie. Il est certain qu'Ellison Begbie se rappela, avec orgueil,

que le poète avait composé pour elle quelques-unes de ses jeunes

chansons, les plus pures et les plus sincères, car, plus d'un quart de

siècle après cette aventure, «il vivait à Glasgow une dame» qui en

récita une qu'elle seule savait, à Cromek, lorsque celui-ci

recueillait ses _Reliques de Burns_ et c'était la chanson sur des yeux

malicieux[94].

[Note 91: Voir l'Appendix B ajouté par Scott Douglas et son

édition de la _Vie de Burns_ de Lockhart.]

[Note 92: Scott Douglas. Tome I, p. 23, note.]

[Note 93: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

[Note 94: Cromek. _Reliques of Robert Burns_, p. 442.]

II.

LE SÉJOUR À IRVINE.

Ce projet de mariage eut une grande influence sur la vie de Burns. Il

avait compris, avec Gilbert, qu'il lui serait difficile de s'établir

comme fermier. Pour acheter des instruments et des bestiaux, pour

faire les premières semailles et attendre la première récolte, il faut

une mise de fonds. Comment l'espérer, quand la famille avait à peine

de quoi joindre les deux bouts à la fin de l'année? Si jamais ces

ressources arrivaient, quand serait-ce? Trop tard à coup sûr. Ellison

ne l'aimait pas assez et lui-même l'aimait trop pour attendre.

Peut-être les difficultés qui commençaient à s'amonceler de nouveau

sur le chemin de son père, contribuaient-elles à l'éloigner d'un

métier, où la sueur du front ne suffisait pas à gagner le pain. Il

chercha une façon plus rapide, plus sûre, de parvenir à vivre. Depuis

quelques années déjà, les deux frères avaient obtenu du père quelques

pièces de terre où ils faisaient pour leur propre compte pousser du

lin, fort cultivé alors dans ces parties de la contrée. Robert résolut

d'aller à Irvine apprendre à préparer cette plante. Cependant, le

refus d'Ellison Begbie survint. Il partit néanmoins, le coeur plus

chargé de chagrins qu'on ne l'imaginerait d'après la calme affection

exprimée dans ses lettres, assombri, découragé. Évidemment, il venait

de recevoir bravement un coup dont il serait longtemps à guérir.

C'était vers le milieu de juillet 1781.

La ville où il arrivait et le nouveau métier qu'il entreprenait

n'étaient pas faits pour dissiper sa mélancolie. Irvine est un endroit

d'apparence désolée; c'est une bourgade maritime avec toute la

tristesse des ports, situés non pas sur la mer, qui est à elle seule

un mouvement et une multitude, mais sur les rives plates et vaseuses

d'une embouchure de rivière. Un horizon rampant de maigres dunes, des

bas-fonds de sables coupés de flaques, recouverts et découverts par

l'alternance monotone du flux et du reflux; sur ces pauvres bords, un

ramassis de dépôts de marchandises et de maisonnettes, moitié

cabarets, moitié boutiques à objets de matelots, basses, minables et

louches. Aux heures d'eau retirée, les navires, comme échoués,

augmentent cette impression d'abandon par celle de désarroi, que

donnent leurs grands corps désemparés, leurs mâtures penchées hors

d'équilibre et qui semblent faire gauchir le ciel. Pour un jeune

paysan, accoutumé à se réjouir des mille vies de la terre, ce séjour

de stérilité, lavé d'une eau morne et inféconde, dut être comme un

cauchemar.

À ce serrement de coeur s'ajouta bientôt le dégoût d'un métier pénible

et presque rabaissant pour lui. Au lieu des journées au grand air, de

la fierté du labour et de la diversité des occupations, un

emprisonnement dans un taudis puant de l'odeur fade du lin roui, et

une besogne assise, monotone et mécanique. Des heures et des heures

sur le banc, devant le chevalet de l'espade ou l'établi des sérans.

Pour des bras dignes du fléau ou de la faux, maillocher le lin,

l'écraser, l'écanguer sous la broie, l'étirer sur les peignes, avoir

toujours les mains perdues dans des filasses, c'était presque un

métier de femme. Dans cette salle basse, moitié hangar moitié écurie,

au milieu de cette atmosphère alourdie des émanations et des

poussières du lin, on ne respirait pas. Il étouffait, sa santé s'en

ressentit. Ce changement d'existence, en toutes circonstances, lui eût

été pénible, insurmontable. Il y apportait, avec un coeur récemment

blessé, un amour-propre meurtri. Un travail sain à l'air libre, la

puissance de la nature à changer nos peines en rêveries, l'auraient

apaisé; cette vie étrécie et emmurée, d'une fatigue nouvelle et

exaspérante pour les nerfs, renferma sa douleur, l'aigrit, la rendit

plus corrosive et plus dévorante. Puis, au lieu de la popularité à

laquelle il était accoutumé, c'était, pour lui plus que pour d'autres,

un isolement plus dur, dans une populace de matelots, d'ouvriers et de

déchargeurs. Enfin cet indéfinissable et invincible sentiment, la

nostalgie, se mettait de la partie.

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 5 / 67 段