un beau gars, de taille moyenne, robuste, carré, agile quoique d'une
structure massive, le teint brun, le front solide, les cheveux noirs,
les traits un peu gros, la bouche forte et mobile, et de merveilleux
yeux noirs, larges, hardis, étincelants, «pleins d'ardeur et
d'intelligence[61]»; «sa physionomie avait à première vue un certain
air de lourdeur mêlé à une expression de profonde pénétration et de
réflexion calme qui touchait à la mélancolie[61]». C'est son
expression habituelle. Mais le visage se transforme sans cesse et il
prend, avec une rapidité et une force extraordinaires, le reflet de
toutes les passions, depuis le rire le plus franc jusqu'à toutes les
éloquences que l'amour ou la colère peuvent prêter à une face humaine.
Il est impossible de voir ce garçon sans le remarquer. Il est même une
manière de personnage dans le pays et les hameaux d'alentour. Il est
entouré d'une sorte de notoriété; on s'occupe de lui; les uns
l'admirent, les autres redoutent son sarcasme. Lui-même n'est pas
fâché d'attirer l'attention sur lui: il se singularise, s'habille
d'une façon originale qui doit lui attirer les regards. Il tranche sur
les autres; il est le seul gars de la paroisse qui porte les cheveux
liés derrière; c'est le dimanche à l'église qu'il se montre ainsi. Les
filles se chuchotent: «C'est Robie Burns»; les gars le regardent avec
admiration et envie; ils désirent faire sa connaissance. Il est le
lion du village. Il le sait et il en est fier. Tous ces points
apparaissent clairement dans les souvenirs de David Sillar qui fut son
compagnon à cette époque: «M. Robert Burns était depuis quelque temps
dans la paroisse de Tarbolton, quand je fis sa connaissance. Son
humeur sociable lui procurait facilement des relations, mais un
certain assaisonnement satirique, qui était mêlé à son génie comme à
tous les génies poétiques, tout en faisant éclater de rire le cercle
rustique, ne laissait pas d'amener à sa suite sa compagne naturelle:
une défiance craintive. Je me rappelle avoir entendu ses voisins dire
qu'il avait la langue bien pendue et qu'ils suspectaient ses
_principes_. Il portait la seule chevelure nouée qu'il y eût dans la
paroisse, et à l'église, il drapait son plaid, qui était d'une couleur
particulière, feuille morte je crois, d'une manière particulière
autour de ses épaules. Ces notions et son extérieur eurent une
influence si magique sur ma curiosité qu'ils me rendirent très
désireux de faire sa connaissance. Je ne me rappelle plus maintenant
très bien si ma liaison avec Gilbert fut accidentelle ou préméditée.
Par lui je fus présenté non seulement à son frère mais à toute cette
famille où, au bout de peu de temps, je fus un visiteur fréquent, et,
je le crois, bienvenu[62].» On devine, dans cette affectation de
vêtement, quelque chose de théâtral. M. Robert Stevenson l'a bien
remarqué, et il rappelle que, dix ans plus tard, quand il sera marié,
père de famille, on le retrouve dans un costume encore plus
extraordinaire: une casquette de fourrure, un pardessus avec un
ceinturon et une grande rapière écossaise au côté. «Il aimait, dit-il,
à s'habiller pour le plaisir de s'habiller»[63]; et le critique
observe finement qu'il y a là une marque fréquente chez les
tempéraments artistiques. Il eût pu ajouter qu'elle est faite d'une
disposition à vivre en dehors des conditions entourantes, qui vient de
l'activité de l'imagination et d'un besoin de se distinguer, et
résulte d'un mélange complexe de vanité, de paradoxe, de logique et de
bravoure.
[Note 61: _Description of Burns compiled by Dr Currie from
Accounts by the Associates of the Poet._ Scott Douglas, tome
IV, p. 388.]
[Note 62: David Sillar. _Reminiscences, from Walker's memoir
of Burns, 1811._]
[Note 63: Stevenson. _Familiar studies of Men and Books.
Some Aspects of Robert Burns_, p. 44.]
Au milieu de ce monde villageois où il se sentait aisément le chef, où
sa supériorité était acceptée, il marchait avec assurance. Mais dès
qu'il se trouvait avec des étrangers, surtout lorsqu'ils étaient d'une
position supérieure à la sienne, il devenait taciturne et se repliait
en une observation méfiante. Il avait ce mélange de timidité et
d'orgueil que bien des gens supérieurs, accoutumés à se sentir les
maîtres dans leur cercle habituel, apportent dans un milieu nouveau.
Sans calcul sans doute, ils attendent de s'en rendre compte avant d'en
prendre possession. Ainsi faisait-il: il écoutait, il observait, et
quand dans son coin il avait jaugé ces nouveaux venus il sortait de ce
silence et du même coup prenait le haut du pavé dans la conversation.
L'impression qu'il fit au docteur Mackenzie est très formelle à cet
égard. On retrouve, encore là, exprimée par un homme dont la
déposition dénote un observateur expert et soigneux, la différence
qu'il y avait entre les deux frères; elle confirme assez bien la
remarque de Murdoch: «Gilbert et Robert étaient certainement très
différents d'apparence et de façons, bien qu'ils possédassent tous
deux de grandes capacités et un savoir peu commun. Gilbert, dans la
première entrevue que j'eus avec lui à Lochlea, était franc, modeste,
bien renseigné et communicatif. Le poète semblait distrait,
soupçonneux et sans aucun désir d'intéresser ou de plaire. Il demeura
très silencieux dans un coin sombre de la chambre et, avant qu'il prît
aucune part à l'entretien, je le surpris fréquemment en train de me
scruter pendant ma causerie avec son père et sa mère. Mais plus tard
quand la conversation, qui était sur un sujet de médecine, eut pris le
tour qu'il souhaitait, il commença à s'y engager, déployant une
dextérité de raisonnement, une subtilité de réflexion, et une
familiarité avec des sujets au delà de sa portée, dont son visiteur ne
fut pas moins charmé qu'étonné[64].»
[Note 64: _Reminiscences of William Burnes by Dr John
Mackenzie of Mauchline._ (_Walker's Memoir of Burns._)]
Ces premières années de Lochlea, non seulement elles sont
intéressantes, parce qu'elles nous montrent l'apparition de qualités
et de défauts qui devaient se développer et rendre plus tard illustre
et malheureuse la vie de Burns, mais elles sont reposantes, et on aime
à y faire une halte. C'est le seul moment de tranquillité qu'ait connu
cette famille persécutée du malheur, un répit entre la misère de
Mont-Oliphant et la ruine qui ne tarda pas à venir. Pendant quelque
temps, on connut presque le bien-être. Et pour Burns lui-même, c'est
un temps de joie et de pureté de coeur. Nous aurons la gaieté de
Mossgiel, un peu factice, nerveuse et souvent plus près du défi que de
la joie, l'éblouissement d'Édimbourg, l'assombrissement d'Ellisland
et de Dumfries; nous ne le reverrons plus dans cette atmosphère
joyeuse et légère. Il aura de plus éclatants moments, mais souvent
avec des orages, et les plus heureux ne seront jamais sans leurs
nuées. On aime à se le représenter, serein, avec ses regards si
éloquents où ne passaient pas encore les regrets, robuste, gai, se
précipitant, comme il le faisait, en toutes choses, impétueusement
dans le travail. Il ne craignait personne pour conduire une charrue ou
manier une faux. Avec cela, plein de bonté pour les gens et les bêtes.
Son frère avait un peu de la sévérité du père, mais, lui, sous son
enveloppe plus rude, avait toujours un coup de main et un mot
d'encouragement prêt pour les plus jeunes travailleurs; quand l'autre
grondait, «ô homme! vous n'êtes pas fait pour ce jeune peuple,»
disait-il[65]. Les animaux eux-mêmes semblaient sentir en lui une
indulgence plus grande: on peut être sûr qu'il leur causait
amicalement et que le _Salut de Nouvelle Année du Vieux Fermier à sa
vieille jument_ n'est pas autre chose qu'une de ces conversations.
[Note 65: _The Highland Note-Book_, by R. Carruthers,
Inverness, cité par Chambers. _Life of Burns_, tom. I, p.
86.]
* * * * *
Et quels flots de poésie, de gaieté, d'éloquence, d'humour, de
fantaisie, répandus sur toute la dure besogne de cette dure vie; tout
cela débordant, jaillissant, étincelant, intarissable, plein de bonds
joyeux, de visions fantastiques, comme le ruisseau écossais qui saute
autour d'un roc et frissonne aux rayons du soleil. Les oeuvres, chez
lui, ne sont que des fragments, les premiers venus, de sa parole
ordinaire. Tous ceux qui l'ont connu prétendent que sa conversation
était égale, sinon supérieure à sa poésie; et elle n'eut jamais plus
de gaieté qu'à Lochlea. Gilbert se rappelait avec bonheur les jours
où, avec deux autres compagnons, ils allaient couper de la tourbe pour
le combustible d'hiver[66]: Avec ces deux ou trois paysans obscurs
pour auditeurs, Robert entretenait un feu roulant d'esprit, de fines
remarques sur les hommes et les choses, qui rendaient radieuses ces
heures passées dans un marécage. Il était vraiment l'étonnement et la
gaieté de tout le pays. Les anecdotes sont unanimes et inépuisables à
raconter l'effet de sa parole sur ceux qui l'entouraient. Un jour,
passant dans un champ qu'on fauchait, il attire peu à peu autour de
lui toute la bande des moissonneurs qui se tordent de rire et se
laissent tomber à terre oubliant leur besogne. Un autre jour, il entre
dans un moulin et fait si bien que ceux qui sont chargés de déblayer
l'auge où tombe la farine, absorbés à l'entendre, la laissent s'emplir
jusqu'à ce que la meule s'engorge et s'arrête. Ailleurs, c'est le
forgeron qui, le marteau levé, l'écoute jusqu'à ce que le morceau de
fer qu'il avait sur l'enclume se refroidisse. C'était à la forge
surtout, le lieu de réunion du village, qu'il fallait le voir. Chaque
fois qu'il y devait venir, les voisins arrivaient pour faire cercle
autour de lui et écouter les histoires qu'il inventait et racontait,
de façon à les secouer de gaîté ou à leur arracher des larmes[67].
C'était vraiment un poète par nature que cet homme qui composait, pour
des filles de fermes, les plus adorables chansons d'amour de la
littérature anglaise et qui, devant quelques laboureurs, jetait à
pleine main des récits dont _la Mort et le Dr Hornbook_ et _Tam de
Shanter_ peuvent nous donner une idée. On croirait à peine à une telle
puissance de parole chez ce jeune paysan de vingt et quelques années,
si plus tard les hommes distingués et critiques qui l'entendirent à
Édimbourg n'étaient aussi d'accord pour reconnaître que sa
conversation les surprit plus encore que ses vers. On trouve dans ces
souvenirs du Dr Mackenzie la première déposition, faite par un esprit
cultivé, sur l'invraisemblable puissance de conversation de Burns. «À
partir de la période dont je parle, je pris un vif intérêt à Robert
Burns et, avant de connaître ses pouvoirs poétiques, je m'aperçus
qu'il possédait de très grandes capacités intellectuelles, une
imagination extraordinairement fertile et vive, une connaissance
profonde de beaucoup de nos poètes écossais et une admiration
enthousiaste de Ramsay et de Fergusson. Même alors, sur les sujets
qu'il connaissait, sa conversation était riche en figures bien
choisies, animée et énergique. À la vérité j'ai toujours pensé que
personne ne pouvait avoir une juste idée de l'étendue des talents de
Burns s'il n'avait pas eu l'occasion de l'entendre causer[68].» On
voit ainsi peu à peu l'homme grandir et la force de cet esprit
s'imposer à tous autour de lui.
[Note 66: Chambers, tom. I, pag. 86.]
[Note 67: Hately Waddell.--_Life and Works of R. Burns.
Appendix, Reminiscences original. Part. I._]
[Note 68: _Reminiscences by Dr Mackenzie._]
Cependant les choses de l'esprit continuaient à l'attirer. Il portait
toujours quelque livre dans sa poche. C'était _l'Homme de Sentiment_
de Mackenzie, le _Tristram Shandy_ de Sterne, les oeuvres du vieux
poète écossais Adam Ramsay, c'était surtout sa chère collection de
chansons. Il continuait à les lire avec le même soin; il prenait dans
cette habitude une sûreté critique qui paraît dans les notes qu'il a
mises aux vieilles chansons écossaises, et à la façon dont il juge les
siennes propres. Du reste, toute la famille lisait, et quand on
entrait à la ferme aux heures des repas, les seules libres, on voyait
le père et les fils un livre à la main[69].
[Note 69: R. Chambers, tome I, p. 36.]
Le goût de l'activité intellectuelle était vraiment admirable parmi
ces hommes accablés de fatigues, et pour lesquels il semble que le
repos dût être un affaissement vide et silencieux. Robert, Gilbert et
quatre ou cinq de leurs amis, auxquels quelques-uns s'adjoignirent
encore, formèrent une sorte de club dans lequel on devait discuter des
questions proposées et s'exercer à la parole. Cela en soi n'a rien
d'étonnant; c'est dans des réunions de ce genre que bien des jeunes
éloquences ont donné leurs premiers coups d'ailes. Mais si l'on
réfléchit au milieu, si l'on songe que les membres de cette conférence
rustique étaient quelques jeunes paysans sans ressources, perdus dans
un petit village que l'absence de communications enfonçait davantage
dans la campagne, on comprendra qu'il y avait là une ardeur
intellectuelle qu'il n'eût pas été facile de retrouver ailleurs[70].
Le premier président fut Burns. La première séance eut lieu le 11
novembre 1780. La première question discutée fut celle-ci:
[Note 70: Voir sur ce curieux Club: _Rules and Regulations
to be observed in the Bachelors' Club_, Currie;--et _History
of the Rise, Proceedings and Regulations of the Bachelors'
Club_. R. Chambers, tome I.]
Étant donné qu'un jeune homme élevé pour être fermier, mais sans
aucune fortune, peut épouser de deux femmes l'une: ou bien une
fille de fortune, ni belle de sa personne, ni agréable de
conversation, mais capable de diriger suffisamment les affaires
domestiques d'une ferme; ou bien une fille agréable de toutes
façons, de personne, de conversation et de manières, mais sans
fortune, laquelle des deux choisira-t-il?
On peut reconnaître dans le choix de cette question une des
préoccupations habituelles de Burns et imaginer la discussion et les
déclamations éloquentes, auxquelles elle donna lieu. Burns y prit une
part active et le Dr Currie retrouva dans ses papiers les notes d'un
discours dans lequel il soutenait la seconde alternative. Il n'est
peut-être pas sans intérêt de voir quel était le genre de questions
débattues par ces jeunes laboureurs. En voici quelques-unes:
Retirons-nous plus de bonheur de l'amour ou de l'amitié?
Doit-il exister quelque réserve entre des amis qui n'ont aucune
raison de douter de l'amitié l'un de l'autre?
Lequel est le plus heureux du sauvage ou du paysan d'une contrée
civilisée?
Un jeune homme des rangs inférieurs de la vie sera-il plus
heureux s'il a reçu une bonne éducation et s'il a un esprit
meublé de savoir; ou s'il a juste l'éducation et le savoir de
ceux qui l'entourent?
Les deux dernières questions dépassent le cercle des sentimentalités
générales des deux premières. Elles ont la marque de leur époque;
elles arrivent jusqu'au bord de la discussion sociale à la façon du
XVIIIe siècle; on y sent comme une lointaine influence de Rousseau.
Peut-être cependant, celle-ci n'était-elle pas indispensable pour que
des demandes semblables se posassent dans l'esprit de Burns. Il
aurait suffi de l'analogie des génies et des situations. Il y eut de
bonne heure dans Burns une protestation et une révolte inévitables
contre l'inégalité des rangs et, ce qui est mieux, une revendication
de la valeur individuelle. L'amour, les préoccupations de la vie,
d'autres luttes l'empêchèrent de développer tout à fait ce côté de
protestation sociale, mais il éclatera dans quelques passages de ses
poésies, et on en discerne le germe dans ces discussions de jeunesse.
En même temps il se fit affilier à la loge maçonnique de Tarbolton,
dont les séances se tenaient dans une salle de l'auberge du village.
Les registres y sont encore conservés et montrent qu'il était assidu
aux séances[71].
[Note 71: _Gilbert's Narrative._]
* * * * *
À travers tout cela, il continuait plus que jamais son métier
d'amoureux rural: «L'amour sage ou insensé fut une perpétuelle
nécessité de son âme,» dit Hately Waddell[72]; et Carlyle, dans une de
ses fortes appréciations qui dégagent la ligne morale de toute une
existence, avait dit: «À la vérité, il n'y a qu'une ère dans la vie de
Burns, c'est la première. Nous n'avons pas la jeunesse, puis la
maturité, mais seulement la jeunesse; car, jusqu'à la fin, nous ne
discernons aucun changement décisif dans la complexion de son
caractère; dans sa trente-septième année, il est encore, pour ainsi
dire, dans la jeunesse[73].» C'est surtout pour ce qui concerne son
intarissable faculté d'aimer que cela est vrai. Pendant vingt ans, il
a été dans une continuelle admiration de la beauté ou plutôt de la
grâce féminine, et ce qu'il y a de particulier en lui c'est que ses
derniers amours avaient autant d'enthousiasme que les premiers. Il a
chéri toute sa vie avec la bonne foi fougueuse des dix-huit ans, et il
eût aimé ainsi indéfiniment. Chez lui, les passions ne formaient pas
ces légers résidus d'accoutumance, d'amertume, de lassitude ou
seulement d'habitude, que même les meilleures laissent au fond du
coeur, et qui rendent celles qui y viennent ensuite moins douces ou
les font paraître moins charmantes. Bien qu'il y ait bu souvent, le
cristal de la coupe resta clair et transparent. L'amour conserva
toujours pour lui toute sa nouveauté et sa délicieuse surprise. Il ne
devint pas en lui amer comme dans Byron, railleur comme dans Heine, ou
douloureux comme dans Musset. Il continua d'être pour lui, selon
l'expression de Keats, «une chose de beauté et une joie éternelle.»
[Note 72: Hately Waddell. _Life of Burns._ Part. I, p. XIX.]
[Note 73: Carlyle. _Essay on Burns._]
L'épisode de la petite moissonneuse n'avait été qu'une de ces
aspirations vagues dont tous les coeurs de seize ans sont troublés, et
l'épisode de Kirkoswald un premier essai. C'est à Lochlea qu'aimer
devint l'habitude et l'état normal de son âme. Quand il y arriva, il
était gauche et timide; il confesse «qu'au commencement de cette
période, il était peut-être le garçon le plus lourd et le plus empêtré
de toute la paroisse[74].» Mais cela ne devait pas durer et il ne
devait pas tarder à prendre sa place, soit comme héros, soit comme
confident, dans la plupart des intrigues amoureuses du village et des
environs. Il y apporta bientôt la désinvolture et la sûreté d'un
maître. Il avait ce don de familiarité rieuse et railleuse qui est la
clef qui ouvre le plus de coeurs féminins. «Après le début de mes
relations avec lui, raconte David Sillar, nous nous rencontrions
souvent à l'église, et au lieu d'aller avec nos amis ou les filles à
l'auberge, nous faisions une promenade dans les champs. Dans ces
promenades j'ai été souvent frappé de sa facilité à s'adresser au beau
sexe et mainte fois, quand j'étais tout confus et ne savais comment
m'exprimer, il était entré en conversation avec elles avec la plus
grande aisance et la plus grande liberté; c'était généralement la mort
de notre conversation, si agréable fût-elle, que de rencontrer une
connaissance féminine[75].» Burns d'ailleurs a raconté lui-même
comment il se tirait d'affaires dans ces rencontres:
[Note 74: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
[Note 75: D. Sillar's. _Account, etc._ Walker, tome II.
Appendix.]
Bien au delà de toutes les autres impulsions de mon coeur était
un penchant pour l'_adorable moitié du genre humain_[76]. Mon
coeur était du pur amadou et était continuellement enflammé, par
une déesse ou une autre. Comme il arrive dans toutes les
campagnes de ce monde, ma fortune était diverse. Tantôt j'étais
reçu avec faveur, tantôt mortifié par un échec. À la charrue, à
la faux et à la faucille, je ne craignais pas de rival, je
défiais aussi le besoin et comme je ne me suis jamais préoccupé
de mon labeur que pendant que j'y étais employé, je passais mes
soirées d'après mon coeur. Un jeune campagnard conduit rarement
une aventure d'amour sans un confident qui l'assiste. Je
possédais un zèle, une curiosité et une dextérité intrépide qui
me recommandaient comme un second convenable dans ces occasions,
et, j'ose le dire, j'avais autant de plaisir à être dans le
secret de la moitié des amours de la paroisse de Tarbolton que
jamais homme d'État en a ressenti à connaître les intrigues de la
moitié des cours d'Europe. La plume que je tiens à la main semble
connaître instinctivement ce sentier familier de mon imagination,
et j'ai de la peine à l'empêcher de vous donner une couple de
paragraphes sur les histoires d'amour de mes compagnons, humbles
habitants de la ferme ou de la chaumière. Mais les graves fils de
la science, de l'ambition ou de l'avarice baptisent ces choses du
nom de folies. Pour les fils du travail et de la pauvreté, ce
sont des matières de la plus sérieuse nature: pour eux, l'espoir
ardent, l'entrevue dérobée, le tendre adieu sont les plus grandes
et les plus délicieuses parties de leur bonheur[77].»
[Note 76: En français dans le texte.]
[Note 77: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
Les occasions ne lui manquèrent pas. Quand on regarde d'un peu près la
vie rurale de son temps, on est surpris de la quantité d'intrigues qui
allaient leur train dans ces petits villages, de ferme à ferme, sous
la stricte surveillance presbytérienne. La façon dont ces intrigues se
passaient est un trait de moeurs écossaises qui ne manque pas d'une
certaine grâce rustique. Après une rude journée à la charrue ou au
fléau, quand le soir descendait, le jeune paysan mettait son bonnet
bleu et son plaid. Il faisait deux ou trois milles, parfois plus,
jusqu'au cottage de sa promise. Un homme, qui n'est rien moins que le
grave Lockhart, a retracé, avec complaisance, la manière dont les
choses se passaient. «Dans ces districts, l'amoureux rustique poursuit
sa tendre recherche d'une façon dont les jeunes citadins peuvent
trouver difficile de comprendre le charme. Quand les travaux de la
journée sont finis, que dis-je? souvent lorsque ses parents le croient
dans le lit, l'heureux gars regarde comme un jeu de marcher maints
longs milles écossais, jusqu'à la résidence de sa maîtresse. Au signal
d'un coup donné à sa fenêtre, celle-ci sort pour passer une heure ou
deux sous la lune d'été ou, si le temps est âpre, (circonstance qui
n'empêche jamais le voyage) parmi les gerbes de la grange paternelle.
Ce «chappin' out», comme ils l'appellent, est une coutume dont les
parents affectent de ne pas voir la mise en pratique, s'ils ne
l'approuvent pas. Et les conséquences sont très rares et beaucoup plus
fréquemment inoffensives que ne sont disposées à se l'imaginer les
personnes qui ne sont pas familières avec les moeurs et les sentiments
de nos paysans[78].» Ceci est peut-être moins sûr. À consulter les
registres de la paroisse, à lire les épîtres de Burns et à suivre
toute sa vie, il ne paraît pas que les paysans écossais--dans ces
environs du moins--fussent plus habiles qu'ailleurs à brider l'amour.
C'est sur des expéditions de ce genre que sont composées les
quelques-unes des premières et des plus jolies choses de Burns.
[Note 78: Lockhart. _Life of Burns._ Chap. II.]
Derrière ces collines là-bas, où le Lugar coule,
Parmi de nombreux moors et marais, Ô,
Le soleil d'hiver a clos le jour,
Et je vais retrouver Nannie, Ô.
Le vent d'ouest souffle bruyant et aigre;
La nuit est à la fois noire et pluvieuse, Ô;
Mais je prendrai mon plaid; je me glisserai dehors,
Et, par delà les collines, vers Nannie, Ô.
Ma Nannie est charmante, douce et jeune,
Sans ruses artificieuses pour vous attirer, Ô;
Le malheur tombe sur la langue flatteuse
Qui séduirait ma Nannie, Ô!
Son visage est joli, son coeur est sincère,
Aussi innocente qu'elle est gentille, Ô.
La pâquerette, qui s'ouvre humide de rosée,
N'est pas plus pure que Nannie, Ô.
Je ne suis qu'un jeune paysan,
Et il y a peu de gens qui me connaissent, Ô;
Mais que m'importe combien peu ils sont,
Je suis toujours bienvenu chez Nannie, Ô.
Toutes mes richesses sont mes gages,
Et il faut que je les gère avec soin, Ô;
Mais les biens de ce monde ne m'inquiètent pas,
Toutes mes pensées sont: Ma Nannie, Ô.»
Notre vieux fermier se plaît à regarder
Ses moutons et ses vaches prospérer grassement, Ô;
Mais je suis aussi heureux, moi qui tiens sa charrue,
Et n'ai d'autre souci que Nannie, Ô.
Vienne heur, vienne malheur, je ne m'en occupe guère;
Je prendrai ce que le Ciel m'enverra, Ô;
Je n'ai pas d'autre souci dans la vie
Que de vivre et d'aimer ma Nannie, Ô[79].
[Note 79: _My Nannie O._]
C'est à coeur perdu que Burns se jeta dans ces aventures qui bientôt
ne se comptèrent plus. Il avait généralement une affection principale
et centrale, mais il rencontrait sans cesse des affections nouvelles
et subordonnées qui se groupaient autour de celle-là, et formaient
autant d'intrigues secondaires, dans le drame de son amour. Gilbert,
rappelant à ce propos un fin passage de Sterne, un des auteurs favoris
de Robert, compare spirituellement son frère à Yorick, qui venait de
jurer à Eliza une fidélité éternelle et à qui il suffisait de se
trouver cinq minutes, à la porte de la remise, avec Mme de L... pour
en tomber épris, juste le temps que M. Dessein mettait à courir
chercher les clefs[80]. Peu lui importait d'ailleurs à quelle femme il
s'adressait. Il avait vite fait de les transformer, de les embellir,
de les transfigurer, dès qu'elles entraient dans le rayonnement du
rêve de beauté qu'il portait en lui. Gilbert, en homme froid et
raisonnable qu'il était, n'y comprenait rien. «Quand, dans la
souveraineté de son bon plaisir, il choisissait une personne à qui il
décidait d'offrir ses attentions particulières, elle était sur le
champ revêtue d'une quantité suffisante de charmes pris dans les
abondantes réserves de son imagination. Il y avait souvent une grande
différence entre sa maîtresse, telle que les autres la voyaient, et ce
qu'elle semblait lorsqu'elle était revêtue des attributs qu'il lui
donnait[81].» Sans doute; mais c'est que Murdoch s'était trompé et
que Gilbert n'était pas poète. Quant à Robert, il admirait de tous
côtés, répandant, devant ces simples filles étonnées, des trésors de
poésie qu'elles ne comprenaient sans doute pas, mais où, avec
l'intuition féminine, elles sentaient quelque chose de supérieur et de
précieux. Qui peut imaginer, car son éloquence fut peut-être plus
merveilleuse que ses vers, quelles strophes pleines de ferveur et de
tendresse il a murmurées à des oreilles ignorantes, où elles
résonnaient comme une musique incompréhensible et cependant douce à
écouter? Ses chansons n'en sont peut-être qu'un écho affaibli.
[Note 80: Sterne. _A Sentimental Journey._ Calais.]
[Note 81: _Gilbert's Narrative._]