dix-septième année, il se fit en lui une crise. Ce n'était pas qu'il
se transformât; mais il se manifestait. L'homme excessif qu'il devait
être perçait à travers l'adolescent, et sa vie commença à affecter la
tournure qu'elle devait garder jusqu'au bout. On put voir apparaître
en lui, dans leurs premières et encore faibles manifestations,
l'emportement dans le plaisir qui venait de son tempérament, le besoin
de primer et de briller qui venait de sa supériorité intellectuelle,
et un désir de sociabilité bruyante dont lui-même a bien marqué les
causes, les unes gaies, les autres sombres: une certaine jovialité
naturelle qui l'attirait vers les autres, et une hypocondrie
contractée dans des misères précoces qui le poussait hors de lui. À
côté de ces causes d'entraînement et de danger, on eût pu discerner un
manque de soutien et de direction morale. Et du même coup on eût
aperçu que, à cette absence de principes rigides, grâce auxquels il
eût accepté sa position comme un devoir,--ce qui probablement avait
été le cas de son père--s'ajoutait un manque de proportion entre ses
facultés et leur champ d'action, et que cet écart était excessif,
inquiétant. Son lot ne l'avait pas placé dans une de ces existences
solidement établies qui maintiennent leur homme. Il a eu lui-même
conscience de ce travail et il en a fort bien distingué les éléments:
«Le grand malheur de ma vie fut de n'avoir jamais de but. J'avais
senti de bonne heure quelques éveils d'ambition, mais c'étaient les
tâtonnements aveugles du Cyclope d'Homère autour des murailles de sa
caverne. Les deux seules portes par lesquelles je pouvais entrer dans
les champs de la fortune étaient la plus lésinarde économie ou le
petit art chicanant de faire des marchés. La première est une
ouverture si étroite que je ne pus jamais me rapetisser assez pour y
passer. La seconde... j'ai toujours abhorré la souillure de son seuil.
Ainsi privé de tout dessein et de tout but dans la vie, avec un fort
appétit de sociabilité--qui provenait autant d'une gaîté native que
d'un orgueil d'observations et de remarques--j'avais une teinte
d'hypocondrie constitutionnelle qui me faisait fuir la solitude.
Ajoutez à tous ces mobiles vers une vie sociable, que ma réputation de
savant en livres, un certain talent aventureux de logique, une
certaine force de pensée et quelque chose comme les rudiments du bon
sens faisaient que j'étais généralement un hôte bien accueilli. Aussi
n'est-ce pas grande merveille que toujours «quand deux ou trois
étaient réunis j'étais au milieu d'eux[43].» Là était le danger. Qui
n'en a connu, à un niveau plus bas, de ces jeunes paysans, que la
nature a doués d'une certaine force comique, sans lesquels il n'y a
pas de bonne partie ni de rires bruyants, qui sont les rois et les
oracles, et plus tard les victimes, des cabarets de bourgades?
[Note 43: _Letter to Dr Moore._]
Ces premières apparitions du véritable tempérament de son fils durent
peiner et courroucer William Burnes. Austère et religieux, rendu plus
sombre par le malheur et plus exigeant par la misère, il voyait avec
chagrin son aîné chercher des occasions de dissipation et de dépense. Le
premier différend se produisit entre le père et le fils quand celui-ci
se mit dans l'idée de suivre une de ces écoles de danse qui commençaient
à se répandre dans la campagne, au grand scandale des rigides. La danse,
qui n'est en somme qu'un prétexte au rapprochement des deux sexes, avait
toujours été chose haïssable au Presbytérianisme. Elle avait longtemps
été prohibée, même aux mariages. Certaines paroisses avaient interdit,
à cet effet, la présence de cornemusiers aux noces, et décrété que les
hommes et les femmes «coupables de danses promiscueuses» comparaîtraient
en lieu public et confesseraient leur faute[44]. Quand on ouvrit en 1723
la première _assemblée_ ou réunion dansante à Édimbourg, il fallut une
véritable polémique. Il y eut des brochures publiées contre cette
abomination, et Allan Ramsay dut écrire un poème pour la défendre[45].
Dans les campagnes c'était une chose inouïe. Le charmant et admirable
volume de John Galt _Les Annales de la Paroisse_, qu'on a heureusement
comparé au _Vicaire de Wakefield_ et qui lui est comparable, note
l'effet que produisait, vers cette époque, l'arrivée dans une paroisse
rurale de cette cause de relâchement et de vanité. «Pendant le courant
de cette année (1761) une chose se produisit qui mérite d'être
enregistrée, parce qu'elle manifeste l'effet que la contrebande
commençait à exercer sur les moeurs du pays. Un M. Macskipnish,
originaire des Hautes-Terres, qui avait été valet de chambre d'un major
pendant ses campagnes et fait prisonnier avec lui par les Français,
ayant été relâché dans un échange, ouvrit une école de danse à Irville.
Il avait appris cet art de la façon la plus distinguée, à la mode de
Paris et de la Cour de France. Jamais de mémoire d'homme on n'avait,
dans tout ce côté de la contrée, entendu parler de quelque chose comme
une école de danse. Les pas et les cotillons de M. Macskipnish firent un
tel bruit que tous les gars et les fillettes, qui avaient un peu de
temps et d'argent, allaient le trouver au grand dommage de leur
travail[46].» On comprend que William Burnes ait eu toutes sortes
d'objections à ce que Robert fréquentât une de ces écoles. Il y a
apparence qu'il essaya de l'en dissuader et que son fils ne l'écouta
pas; puis qu'il le lui défendit et que son fils lui désobéit. Ce qu'il y
a d'assuré, c'est qu'un dissentiment durable se produisit à ce propos
entre le père et le fils, une de ces fêlures qui font qu'une affection
n'a plus jamais le même son qu'avant. Il suffit d'en lire l'aveu dans
l'autobiographie de Burns. «Dans ma dix-septième année, pour donner à
mes manières un coup de brosse, j'allai à une école de danse de
campagne. Mon père avait une antipathie inexplicable contre ces
réunions. J'y allai--ce dont je me repens encore aujourd'hui--absolument
en dépit de ses ordres. Mon père, comme je l'ai dit auparavant, était le
jouet de colères violentes. Par suite de ce fait de rébellion, il conçut
envers moi une sorte d'éloignement qui, je le crois, fut une cause de la
dissipation qui marqua mes années futures[47].»
[Note 44: Chambers. _Domestic Annals of Scotland._ Tome II,
p. 338.]
[Note 45: Voir pour les détails caractéristiques: Chambers,
_Domestic Annals of Scotland_, Tome III, p. 480.--Allan
Ramsay, _The Fair Assembly, a Poem_, avec la dédicace en
prose: _To the Managers._]
[Note 46: John Galt. _The Annals of the Parish._ Chap. II.]
[Note 47: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
Cette fréquentation de l'école de danse avec ses attraits et ses
rencontres, et cette révolte, n'étaient qu'un symptôme du tumulte
d'âme qui se faisait en lui. L'idylle délicate de la moisson avait
jeté l'étincelle dans un coeur étrange qui se mit à flamber follement,
et à tout propos, et pour toujours. Presque aussitôt commença pour
Burns ce libertinage, ce vagabondage de coeur, qui est la marque de sa
vie. Il semble avoir secoué sa timidité et assumé du premier coup
l'audace, l'esprit d'aventure et, selon son expression, la dextérité
d'un don Juan. L'amour devint pour lui une sorte d'ivresse dans
laquelle il se complut dès lors.
Toute cette éclosion prit peu de temps. Juste un an après la jeune
moissonneuse, il était occupé d'aventures d'un autre caractère.
Vaguement désireux sans doute d'échapper à l'existence de misère où
son père s'enfonçait, il alla passer, chez un frère de sa mère, une
partie de son dix-septième été, afin d'étudier sous le maître d'école
du petit village de Kirkosvald, qui avait une renommée dans la contrée
pour la géométrie et la levée des plans. C'était un long séjour que
Burns faisait hors du regard paternel. L'endroit était mal choisi.
Toute cette côte du district de Carrick était infestée de contrebande
qui se faisait avec l'île de Man, nid de contrebandiers. «Ce fut cette
année-là, dit M. Balwhidder dans _Les Annales de la Paroisse_, que la
grande extension de la contrebande corrompit toute la côte ouest,
spécialement les basses terres dans les environs de Troon et de Loans.
Le thé passait comme paille de blé, l'eau-de-vie comme eau de puits,
et le gaspillage de toutes choses était terrible. On ne s'occupait
plus que des porte-balles, qui passaient à cheval dans le jour, et des
gens de l'excise, dans la nuit,--et des batailles entre les
contrebandiers et les gens du roi, sur terre et sur mer. Il y eut une
débauche et une ivrognerie continuelles, et notre paroisse, qui
n'était qu'au bord de ce tourbillon d'iniquités, passa des moments
terribles[48].» Burns trouva là des brutalités et des audaces
nouvelles, les orgies lourdes et âpres de cette populace de receleurs
et de smuggleurs. Il se mêla à eux, prit part à leurs séances de
cabarets. Ce n'était pas seulement l'attrait de ces beuveries, mais
plus encore son désir d'observation, d'étudier les caractères, qui se
montrait déjà en lui. Il se trouva là avec des types nouveaux et bien
marqués. Enfin il mélangea à tout cela une intrigue dont le ton si
différent de celui de l'année précédente montre bien le chemin
parcouru.
[Note 48: John Galt. _The Annals of the Parish._ Chap. II.
_Year 1761_.]
«Une autre circonstance de ma vie, qui produisit des altérations
considérables sur mon esprit et mes moeurs, fut que je passai mon
dix-septième été à une bonne distance de la maison, sur une côte
de contrebandiers, à une école connue, pour apprendre la
mensuration, l'arpentage, l'art d'employer les cadrans etc., où
je fis d'assez bons progrès. Mais je fis de plus grands progrès
dans la connaissance du genre humain. La contrebande était à
cette époque-là en pleine prospérité; les scènes de débauche
fanfaronne et de dissipation bruyante m'avaient été jusque-là
inconnues, et je n'étais pas ennemi d'une existence sociable.
Bien que j'apprisse ici à regarder sans émoi un large compte de
taverne, et à me mêler sans peur dans des bagarres d'ivrognes,
néanmoins j'avançai haut la main dans ma géométrie, jusqu'au
moment où le soleil entra dans la Vierge, un mois qui met
toujours le carnaval dans mon coeur. Une charmante fillette, qui
vivait dans la maison porte à porte avec l'école, renversa ma
trigonométrie et m'envoya par la tangente hors de la sphère de
mes études. Je continuai à lutter avec mes sinus et cosinus
encore pendant quelques jours; mais étant sorti dans le jardin,
par un joli midi charmant, pour prendre l'altitude du soleil, je
rencontrai mon ange:
«Comme Proserpine cueillant des fleurs,
Elle-même fleur plus belle.»
Il devint inutile de songer à faire rien de bon à l'école. La
dernière semaine de mon séjour, je ne fis rien d'autre que de
mettre à l'envers toutes les facultés de mon âme à propos d'elle,
ou de me glisser dehors pour la rencontrer, et les deux dernières
nuits de mon séjour dans le pays, si le sommeil avait été un
péché mortel, j'aurais été innocent[49].»
[Note 49: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
Le changement dans la manière de sentir est bien apparent. Ce n'est
déjà plus l'amour involontaire et troublé et subi; c'est je ne sais
quelle façon délibérée et provoquante de s'y abandonner, un parti pris
d'aimer, le goût à rechercher le moment le plus pétillant et le plus
capiteux de l'amour, c'est-à-dire les commencements, où l'incertitude
fait les joies plus soudaines et plus fortes, outre qu'elles sont
neuves. «Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes
inexplicables, disait déjà don Juan, et tout le plaisir de l'amour est
dans le changement[50].»
[Note 50: _Le Festin de Pierre._ Acte I, scène II.]
Il est bien vrai cependant que la poésie et l'amour se tenaient dans
le coeur de Burns. Cette seconde aventure lui fournit le thème d'une
chanson qui, à un an d'intervalle, est aussi loin de sa première
chanson, que ses sentiments étaient loin du trouble juvénile qu'il
avait ressenti. Quels pas étonnants faisait ce garçon, capable
désormais d'écrire des strophes comme celles-ci:
Maintenant les vents d'ouest et les fusils meurtriers
Ramènent le plaisant temps d'automne;
Le coq de marais s'envole sur ses ailes bruissantes
Parmi la bruyère fleurissante;
Maintenant les grains, ondoyant au loin sur la plaine,
Réjouissent le fermier fatigué,
Et la lune brille clairement quand j'erre la nuit
Pour songer à ma charmeresse.
Mais, ô chère Peggy, la soirée est claire,
Pressées volent les effleurantes hirondelles,
Le ciel est bleu, les champs à la vue
Ne sont que vert fané et que jaune;
Viens errer, viens suivre notre chemin joyeux,
Et voir les charmes de la nature,
Les blés frémissants, l'épine en fruits
Et toutes les créatures heureuses.
Nous marcherons lentement, nous parlerons doucement,
Jusqu'à ce que la lune silencieuse brille clairement,
Je serrerai ta taille et dans tes bras aimants
Je jurerai combien je t'aime chèrement:
Les averses printanières aux fleurs en boutons,
L'automne au fermier,
Ne sont pas aussi chers que tu l'es pour moi,
Ma belle, mon aimable charmeresse[51].
[Note 51: _Now westlin winds and slaught'ring guns._]
Le développement se faisait en lui avec une rapidité singulière. Tout
lui était une source d'acquisitions et chaque semaine était une étape.
C'était un esprit qui grandissait à vue d'oeil. Ces quelques semaines
passées loin de chez lui, au milieu de physionomies et de façons
nouvelles, lui avaient été profitables à un degré qu'on ne
soupçonnerait pas si l'on n'avait son témoignage. «Je revins chez moi,
dit-il en parlant de cette excursion, ayant fait des progrès
considérables. Mes lectures s'étaient élargies de l'addition très
importante des oeuvres de Thomson et de Shenstone; et j'engageai
plusieurs de mes camarades d'école à entretenir avec moi une
correspondance littéraire. J'avais trouvé une collection de lettres
par les beaux esprits du règne de la reine Anne, et je les relisais
très dévotieusement. Je conservais copie de celles de mes propres
lettres qui me plaisaient, et la comparaison entre elles et les
compositions de la plupart de mes correspondants flattait ma vanité.
Je poussai ce caprice si loin que, quoique je n'eusse pas pour trois
liards d'affaires au monde, chaque poste m'apportait autant de lettres
que si j'avais été un lourd et laborieux fils du journal et du
grand-livre[52].»
[Note 52: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
* * * * *
Toutes ces choses, clartés ou flammes, éclataient dans les soucis plus
sombres chaque jour qui entouraient la famille. Malgré le courage et
les privations de tous, les affaires allaient en empirant. Le
propriétaire de William Burnes, celui qui lui avait prêté cent livres
et lui témoignait de la bonté, était mort; cette mort était pour les
pauvres gens le dernier coup de malheur. La gestion des biens était
tombée entre les mains d'un intendant cruel, brutal. La tristesse
s'augmentait de scènes, de menaces et de violences. «Pour compléter la
malédiction, nous tombâmes entre les mains d'un agent qui a posé pour
la peinture que j'ai donnée d'un de ces hommes dans _Les deux
chiens..._ Mon indignation bout encore au souvenir des lettres
menaçantes et insolentes de ce chenapan et de ce despote, qui nous
mettaient tous en larmes[53].» Par les vers auxquels il fait allusion,
on a ces scènes devant les yeux:
[Note 53: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
J'ai remarqué le jour d'audience de nôtre seigneur,
Et maintefois mon coeur en a été attristé;
Les pauvres tenanciers, maigrement pourvus d'argent,
Comme ils doivent supporter l'insolence de l'intendant!
Il frappe du pied et menace, maudit et jure
Qu'ils iront en prison, qu'il saisira leur bien;
Tandis qu'ils doivent se tenir debout, avec un aspect humble,
Et tout entendre, et craindre et trembler[54].
[Note 54: _The Twa Dogs._]
Plus d'une fois, tandis que le père accablé acceptait tout et que les
femmes étaient en pleurs, les deux garçons durent se retenir, les
poings crispés, pour ne pas jeter ce butor dehors, lui surtout, ce
gars aux yeux flamboyants dont la force était terrible et qui avait en
lui des énergies de colères aussi violentes que celles d'amour. Que
d'affronts ils dévorèrent, bouleversés par la rage d'honnêtes gens
brutalisés jusque dans leur désespoir! Il n'y a pas de doute que ces
humiliations n'aient été le germe de rancunes et de colères qui se
font sentir dans toute la correspondance de Burns, et qui, à bien des
années de là, firent de plusieurs de ses pièces des cris redoutables
de revendication sociale. Ces temps doivent avoir été horribles à
traverser. En dehors des chansons d'amour, les seuls vers qui aient
subsisté de cette période sont des plaintes, des lamentations comme
cette chanson qui est placée dans la bouche «d'un fermier ruiné»:
Le soleil est enfoncé à l'ouest,
Toutes les créatures sont retirées au repos,
Tandis qu'ici je suis assis, douloureusement assiégé
De chagrins, de douleurs, de peines;
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!
L'homme prospère est endormi,
Il n'entend pas les tourbillons de vent passer;
Mais la misère et moi veillons, guettons
La morne tempête souffler;
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!
Là dort la chère compagne de mon coeur;
Ses soucis pour un instant reposent;
Faut-il que je te voie, orgueil de mes jeunes ans,
Ainsi descendue et tombée!
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!
Mes doux bébés reposent dans ses bras,
Les craintes anxieuses n'alarment pas leurs petits coeurs;
Mais pour eux mon coeur souffre
De maintes angoisses amères;
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!
Je fus jadis par la fortune caressé,
Je pus jadis soulager la détresse;
Maintenant le maigre soutien de la vie durement gagné
Mon destin me l'accorde à peine;
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!
Je n'ai pas d'espoir, pas d'espoir!
Comme la tombe serait bienvenue!
Mais alors, ma femme et mes chers petits
Oh! où iraient-ils?
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!
Oh, où, oh où me tournerai-je!
Partout sans ami, abandonné, délaissé,
Car dans ce monde, ni le Repos, ni la Paix
Je ne les connaîtrai plus!
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas![55]
[Note 55: _Song, In the character of a Ruined Farmer._]
C'étaient les sentiments de son père que Burns traduisait ainsi.
Enfin, à travers ces angoisses, William Burnes atteignit le terme
d'une des périodes sexennales de son bail, époque à laquelle il
pouvait le résilier. Il abandonna cette ferme ingrate de
Mont-Oliphant, où lui et les siens avaient tant peiné et tant
souffert. Ce fut à la Pentecôte de 1777. Robert Burns avait un peu
plus de dix-huit ans[56].
[Note 56: _Gilbert's Narrative._]
CHAPITRE II.
LOCHLEA.
1777--1784.
La nouvelle ferme de Lochlea se trouve à une distance de dix milles au
Nord de Mont-Oliphant, un peu plus enfoncée dans les terres, non loin
du village de Tarbolton, dont elle dépend. Ce n'est plus le décor de
Mont-Oliphant, avec la route animée des voitures, et, derrière la
route, la mer animée de navires; ce n'est plus le voisinage d'Ayr, la
capitale du comté. La ferme est au fond d'un entonnoir de collines
nues, dans un site borné et morose, à l'écart de tout chemin. Quelques
arbres chétifs et d'aspect tourmenté se montrent çà et là au haut des
pentes. L'impression est attristante; c'est un vilain endroit. De
quelques sommets voisins, la vue se dégage et s'élargit; mais le
mouvement humain fait péniblement défaut. Tarbolton lui-même est à
l'avenant. Pauvre village perdu; une seule longue rue de masures
affaissées sous leurs chaumes verdis de mousse, et des champs aux deux
bouts. Quand on le traverse aujourd'hui, on y sent la misère et
l'abandon. La population, à un des derniers recensements, ne dépassait
guère huit cents habitants[57]. Et pourtant là est le cabaret que
Burns a fait trembler d'éclats de rire, la loge maçonnique où les
séances se prolongeaient jusqu'à cinq heures du matin, le cimetière où
tant d'éloquence et d'ironie fut dépensé dans des discussions
religieuses. Tout ce coin de pays est maussade. Mais à quelque
distance, le pays, boisé, parsemé de vieilles résidences et de parcs,
coupé par le cours pittoresque de l'Ayr, offre des endroits charmants,
propices aux rencontres amoureuses.
[Note 57: _Rambles through the Land of Burns_, by Adamson,
chap. XI.]
Le séjour à Lochlea, qui fut de sept années, compte peu dans l'oeuvre
de Burns; cependant, Gilbert se trompe, lorsqu'il dit en parlant de
son frère: «les sept années que nous vécûmes dans la paroisse de
Tarbolton ne furent pas marquées par un grand avancement
littéraire[58].» Si la production, dont une partie n'a pas été
conservée, fut peu considérable, l'effort fut continuel et le progrès
immense. C'est une période de formation plutôt que de création, et
dans laquelle il faut chercher plutôt des germes que des résultats. Au
point de vue du caractère, c'est également une époque importante et
décisive. «C'est pendant ce temps, dit Gilbert, que les fondements
furent posés de certaines habitudes dans le caractère de mon frère,
qui, plus tard, ne devinrent que trop proéminentes, et que la malice
et l'envie ont pris plaisir à exagérer[59].» Et Robert, lui-même, se
rappelant ces jours en apparence insignifiants, écrivait: «C'est
pendant cette époque climatérique que ma petite histoire est le plus
pleine d'événements[60]»; non pas d'événements extérieurs et bruyants
comme ceux qui, plus tard, se présentent dans sa vie; mais de ces
petits faits intérieurs et silencieux dont on n'a pas conscience sur
le moment, par lesquels une nature se forme, se modifie ou se révèle,
et qui grandissent dans les souvenirs jusqu'à y envahir et y étouffer
tous les autres. Un grain qui tombe est pour le sillon un événement
plus important que tous les orages qui, plus tard, battront l'épi.
[Note 58: _Gilbert's Narrative._]
[Note 59: _Gilbert's Narrative._]
[Note 60: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
La vie continua toujours la même pour la famille, une vie de labeur et
de frugalité. Les premiers temps furent tolérables. «Pendant quatre
années nous y vécûmes confortablement,» dit Robert[60]. Ce dut être un
soulagement après la vie de Mont-Oliphant. Tout le monde travaillait.
Robert et Gilbert recevaient les gages qu'on donnait aux autres
ouvriers, d'où on défalquait les objets de vêtement fabriqués dans la
maison par la mère et les soeurs.
I.
LA JEUNESSE. -- LES PREMIERS AMOURS.