avait de nouveau fermé ses volets. D'ailleurs, les garçons
grandissaient; leurs services commençaient à se faire sentir à la
ferme; on avait besoin d'eux, car la lutte contre la misère était âpre
et serrée; il fallait que tout le monde fût là. Pendant les soirées
d'hiver, à la chandelle, le père enseignait l'arithmétique à ses fils;
les deux soeurs aînées et un frère de la mère de Burns qui étaient à
la ferme profitaient des leçons. William Burnes essayait de continuer
lui-même l'éducation de ses fils. Il est beau de voir comment cet
homme, dévoré de soucis et livré à ses propres ressources, essayait,
malgré tout, de diriger ses enfants. Quand ils l'accompagnaient dans
ses occupations de la ferme, il causait avec eux de tous les sujets,
comme s'ils avaient été des hommes; il essayait de mener la
conversation sur tout ce qui pouvait augmenter leur savoir ou les
affermir dans des habitudes de vertu. Il avait emprunté pour eux un
manuel de géographie, et s'efforçait de leur faire connaître la
situation et l'histoire des diverses contrées du globe. À un cabinet
de lecture d'Ayr, il se procurait la _Théologie physique et astrale_
de Durham, la _Sagesse de Dieu dans la Création_ de Ray, pour leur
donner quelque idée d'astronomie et d'histoire naturelle. Il avait
souscrit chez un libraire de Kilmarnock à l'_Histoire de la Bible_ de
Stackhouse. Jusque dans les personnages secondaires, on retrouve cette
soif d'apprendre et, du fond de ce tableau si curieux, sortent de
toutes parts des détails qui en complètent l'impression. Un frère de
la mère de Burns, qui était resté quelque temps à la ferme, en avait
profité pour apprendre lui-même un peu d'arithmétique, «à la chandelle
des soirs d'hiver,» comme dit Gilbert. Il s'en va un jour à Ayr, dans
une boutique de libraire, pour acheter un guide du calculateur ou
quelque parfait secrétaire du temps. Il s'explique mal ou le marchand
se trompe, et il emporte un choix de lettres des principaux écrivains
anglais. Comme tous les livres qui entraient dans la maison, celui-ci
passe par les mains de Burns, et c'est sans doute à l'impression qu'il
en reçut qu'on doit sa correspondance qui fut, peut-être, pour lui un
travail plus sérieux que sa poésie[29]. Une des plus grosses dépenses
de cette famille si pauvre était l'achat de quelques livres.
[Note 29: _Gilbert's Narrative._]
En 1772, une bonne nouvelle arriva: Murdoch, qui a été si longtemps
absent, dont on a si souvent parlé, qui a séjourné dans le Carrick,
puis à Dumfries, Murdoch revient à Ayr. Sur cinq candidats, il a été
choisi pour être professeur à l'école de la ville. C'est un ami qui
est rendu! Il n'a pas oublié ses anciens élèves. Il leur envoie en
cadeau les _OEuvres de Pope_ et quelque autre poésie. C'est la
première qu'ils aient entre les mains, depuis le recueil de la petite
école d'autrefois. William Burns profite du retour de son jeune ami
pour lui envoyer son fils aîné, qui se perfectionnera avec lui et
pourra, à son tour, servir de maître à ses frères et soeurs. Mais le
travail presse et on ne peut guère disposer que des quelques semaines
qui précèdent immédiatement la moisson. Aussitôt qu'on commencera à
faucher, Robert, qui fournit la besogne d'un homme, devra être à son
rang, à l'aube, quand la file des moissonneurs se préparera à
attaquer le premier champ. C'est dans les souvenirs de Murdoch
lui-même qu'il faut lire l'emploi de ces quelques jours dérobés au
labeur de la ferme et retrouver l'enthousiasme du maître et de
l'élève.
«En 1773 Robert Burns vint vivre et loger avec moi, dans le
dessein de revoir la grammaire anglaise etc., afin d'être plus
capable d'instruire ses frères et soeurs à la maison. Il était
avec moi jour et nuit, à l'étude, à tous les repas et dans toutes
mes promenades. Au bout d'une semaine, je lui dis que, comme il
possédait assez bien les parties du discours etc., j'aimerais à
lui enseigner un peu de prononciation française, afin que
lorsqu'il rencontrerait le nom d'une ville française, d'un
navire, d'un officier ou quelque autre nom semblable dans les
journaux, il pût le prononcer un peu comme du français. Robert
fut heureux d'entendre cette proposition et nous attaquâmes
immédiatement le français avec grand courage. On n'entendait plus
autre chose que la déclinaison des noms, la conjugaison des
verbes etc. Quand nous nous promenions ensemble, et même aux
repas, je lui disais continuellement le nom des objets en
français, au fur et à mesure qu'ils s'offraient; en sorte que
d'heure en heure il accumulait une provision de mots et
quelquefois de petites phrases. Bref, il prit si grand plaisir à
apprendre, et moi à enseigner, qu'il était difficile de dire
lequel des deux était le plus zélé, et, vers la fin de la seconde
semaine de notre étude du français, nous commençâmes à lire un
peu des aventures de Télémaque, dans les mots mêmes de Fénelon.
Mais voici que les plaines de Mont-Oliphant commencèrent à jaunir
et Robert rappelé dut abandonner les agréables scènes qui
entouraient la grotte de Calypso et, armé d'une faucille,
chercher la gloire en se signalant dans les champs de Cérès. Et
c'est ce qu'il faisait, car bien qu'il n'eût que quinze ans, on
me disait qu'il faisait l'ouvrage d'un homme.
Aussi fus-je privé de mon très bon élève et d'un très agréable
compagnon au bout de trois semaines, dont l'une fut entièrement
consacrée à l'étude de l'anglais et les deux autres
principalement à celle du français. Cependant je ne le perdis pas
de vue; mais je faisais de fréquentes visites chez son père quand
j'avais moi-même ma demi-journée de congé, et souvent j'y allais
accompagné d'une ou deux personnes plus intelligentes que
moi-même, afin que le bon William Burnes pût goûter une petite
fête intellectuelle. Alors on passait à d'autres mains l'aviron.
Le père et le fils s'asseyaient avec nous et nous goûtions une
conversation où un raisonnement solide, des remarques sensées et
un assaisonnement modéré de plaisanterie étaient si heureusement
mêlés qu'elle était du goût de tout le monde. Robert avait cent
choses à me demander sur les Français, etc. et le père, qui avait
toujours en vue une instruction rationnelle, avait sans cesse
quelques questions à poser à mes amis, plus instruits sur la
physique ou les sciences naturelles ou la philosophie ou quelque
autre sujet intéressant[30].»
[Note 30: _Murdoch's Narrative._]
Cette page, dans sa bonhomie simple et son enthousiasme un peu naïf,
n'est-elle pas d'une âme excellente et saine? De son séjour auprès de
Murdoch, Robert avait rapporté un dictionnaire et une grammaire
français ainsi que les fameuses _Aventures de Télémaque_. «En peu de
temps, au moyen de ces livres, il acquit une connaissance du langage
suffisante pour lire et comprendre n'importe quel auteur français en
prose. Ceci fut considéré comme une sorte de prodige et, par
l'entremise de Murdoch, lui procura la connaissance de plusieurs
jeunes garçons d'Ayr, qui à ce moment s'exerçaient à parler français,
et l'attention de quelques familles, en particulier celle du Dr
Malcolm où la connaissance du français était une recommandation[31].»
[Note 31: _Gilbert's Narrative._]
Tous les personnages de cette histoire, même ceux qui sortent à peine
du second plan, sont intéressants par cette soif de savoir et
l'énergie de leur travail solitaire. Voici une autre figure qui
apparaît à peine et qui est bien de ce monde-là. «Observant la
facilité avec laquelle il avait acquis le français, M. Robinson, le
maître d'écriture établi à Ayr, et ami particulier de M. Murdoch,
après avoir acquis une connaissance considérable du latin par son
propre effort, sans l'avoir jamais appris à l'école, conseilla à
Robert de faire la même tentative en lui promettant toute l'aide en
son pouvoir. Conformément à cet avis, celui-ci acheta _Les Rudiments
du latin_, mais trouvant cette étude aride et peu intéressante, il
l'abandonna peu après[31].» Ce maître d'écriture qui s'est fait par
lui-même latiniste et qui veut enseigner la langue de Virgile et de
Tite-Live à un petit paysan n'est pas non plus à passer sous silence.
Quant à Murdoch, après avoir continué pendant quelques années à
enseigner à Ayr, il se fâcha avec le ministre de la paroisse et partit
pour Londres. Il y vécut en y donnant des leçons de français aux
Anglais et d'anglais aux étrangers; il paraît qu'il eut pour élève
Talleyrand. À force de volonté, il avait réussi à posséder le français
assez bien pour écrire un _Vocabulaire des Racines de la Langue
Française_; un _Essai sur la Prononciation et l'Orthographe de la
Langue Française_. La renommée de Burns lui parvint à travers le bruit
de Londres. Après une vie de peine, il arriva pauvre à la vieillesse.
Les amis et les admirateurs du poète firent une souscription en sa
faveur pour le retirer de l'indigence. Il mourut en 1824, à
soixante-dix-sept ans, après avoir survécu vingt-huit ans à son élève
favori. Il a mérité d'être uni à sa gloire, et il a droit au respect
qui revient aux coeurs bons et aux vies d'honnêteté.
* * * * *
Il est à peu près clair, d'après la page citée plus haut, que Murdoch
avait à cette époque modifié son opinion sur les deux frères. Une
flamme était allumée dans Robert. Il était dès à présent facile de
voir que la lueur qui se formait en lui n'était pas de même essence
que chez les autres. Dans l'isolement de Mont-Oliphant dont Gilbert
disait plus tard: «Rien ne pouvait être plus retiré que notre manière
ordinaire de vivre à Mont-Oliphant; nous voyions rarement quelqu'un
d'autre que les membres de notre famille[32]», dans cette solitude de
pauvreté et ce travail sans trêve, Robert s'était jeté avec fureur
dans la lecture.
[Note 32: _Gilbert's Narrative._]
Tout jeune, il avait aimé à lire et il semble avoir été très tôt
sensible aux beautés littéraires. Il se rappelait, comme tous ceux qui
aiment les lettres, le premier morceau qui lui avait fait impression
et donné ce petit choc inoubliable qui éveille l'âme à des choses
nouvelles. C'était la vision où Mirzah contemple, du sommet de la
colline, la vie humaine, sous la forme d'un pont aux arches ruineuses
jeté sur le torrent du temps, et discerne au-delà les îles
bienheureuses, dans lesquelles reposent ceux qui furent gens de
bien[33]. C'est un des beaux morceaux de prose anglaise, calme,
harmonieux, et, en dépit de son affabulation orientale, éclairé d'une
lumière qui semble empruntée aux allégories de Platon. «Je pouvais
voir des personnes vêtues d'habits brillants avec des guirlandes sur
la tête, passant entre les arbres, couchées au bord de fontaines ou
reposant sur des lits de fleurs; et je pouvais entendre une harmonie
confuse d'oiseaux chanteurs, d'eaux tombantes, de voix humaines et
d'instruments de musique. Une allégresse grandit en moi à la
découverte d'une scène si délicieuse.» À côté de cette noble page un
autre morceau, également d'Addison, avait agi sur lui, un hymne de
remerciement à Dieu après les dangers d'un voyage, d'une dignité un
peu artificielle. «Le premier objet de composition littéraire dans
lequel je me rappelle avoir pris plaisir était la vision de Mirzah et
un hymne d'Addison commençant: «Combien bénis sont tes serviteurs, ô
Seigneur.» Je me rappelle particulièrement une demi stance qui était
une musique pour mes oreilles d'enfant; je rencontrai ces deux
morceaux dans le recueil de Mason, un de mes livres de classe.» La
strophe qui était restée dans sa mémoire est, en effet, une des
meilleures du morceau. Addison fut ainsi doublement un initiateur pour
Burns. Il lui révéla d'un même coup les deux côtés du plaisir
littéraire: le pouvoir qu'ont les mots d'évoquer de belles images et
la part de musique qu'ils peuvent contenir.
[Note 33: _The Spectator_, Nº 159, Saturday, September 1st
1711.]
À partir de ce moment, il dévora tout ce qui lui tombait sous la main:
vieux livres, volumes dépareillés, romans incomplets, ouvrages
ennuyeux ou démodés. Il mettait à contribution les pauvres planches de
livres des voisins. L'un d'eux lui prêtait deux volumes de _Pamela_;
le forgeron qui ferrait les chevaux lui prêtait la _Vie de William
Wallace_. Robert lisait tout cela avec une avidité et une ardeur sans
égales. «Aucun livre n'était assez volumineux pour effrayer son zèle
ou assez vieux pour refroidir ses recherches[34].» Lui-même a laissé
la liste de ces lectures hétérogènes, rassemblées au hasard des prêts
ou des trouvailles dans un panier de bouquiniste. «Ma connaissance de
l'histoire ancienne provenait de la _Grammaire géographique de Guthrie
et de Salmon_; j'acquis du _Spectateur_ mes connaissances de moeurs
modernes, de littérature et de critique. Ces livres, avec les oeuvres
de Pope, quelques pièces de Shakspeare, Tull et Dickson _sur
l'Agriculture_, le _Panthéon_, l'_Essai_ de Locke _sur l'Entendement
Humain_, l'_Histoire de la Bible_ de Stackhouse, _le Jardinier
anglais_ de Justice, les _Lectures_ de Boyle, les oeuvres d'Allan
Ramsay, la _Doctrine de l'Évangile sur le Péché originel_ du Dr
Taylor, une collection choisie de chansons anglaises et les
_Méditations_ d'Hervey avaient été la mesure de mes lectures[35].» Et
il ajoute ces mots qui font saisir à son origine sa vocation de
chansonnier, au moment très précoce où l'action future point dans une
préférence. «La collection de chansons était mon _vade mecum_. Je les
lisais et relisais, en conduisant mon chariot ou en allant au travail,
chanson par chanson, vers par vers, notant soigneusement le tendre et
le sublime; de l'affectation ou de la boursouflure. Je suis convaincu
que je dois à cet exercice beaucoup de mon habileté de critique, telle
quelle[35].»
[Note 34: _Gilbert's Narrative._]
[Note 35: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
Il n'est guère possible de parcourir la liste de ces auteurs sans
faire une remarque importante et à laquelle les critiques anglais ne
paraissent pas avoir prêté suffisamment attention. C'est, si on
néglige les livres de renseignements, qu'Addison et Pope ont été les
deux premiers maîtres littéraires de Burns; il a été formé, à l'âge où
les impressions sont vives et profondes, par les deux écrivains les
plus classiques de l'époque classique de la littérature anglaise,
j'entends ceux qui ont le mieux possédé, l'un par art et l'autre par
grâce de nature, la netteté et la sobriété de la forme, ceux également
où l'idée s'ajuste sur un plan très raisonné. Burns a peu lu les
auteurs colorés et imaginatifs du XVIe siècle. Dans sa jeunesse, il
n'avait, on le voit, que quelques pièces de Shakspeare; il n'a connu
Spenser que beaucoup plus tard, après qu'il avait déjà fourni la
meilleure partie de son oeuvre. Il doit peut-être, en partie, à ces
modèles, ce que sa poésie a de court, d'arrêté et de direct, on
pourrait presque dire de classique. Il faut ajouter à cette influence
celle des chansons populaires, dont il parle lui-même et qui souvent,
pour d'autres causes, ont des qualités analogues, avec plus de
passion.
Le travail d'esprit que ces lectures excitaient faisait naître peu à
peu dans ce jeune paysan la conscience confuse de sa force. Il était
bien loin de croire qu'il serait jamais un écrivain, un poète. Mais il
prenait lentement le sentiment de sa supériorité. Il était fier de ses
lectures. Il aimait à se mêler à ces discussions théologiques
familières aux paysans écossais, nourris de la lecture de la Bible,
d'ouvrages religieux et de sermons raisonneurs. Il s'y jetait avec son
impétuosité naturelle et une hardiesse, où entrait peut-être bien
quelque envie d'étonner et de terrifier l'entourage. «Les discussions
de théologie, vers cette époque, faisaient perdre à moitié la tête au
pays, et moi, ambitieux de briller les dimanches, entre les sermons,
dans les conversations, aux funérailles, etc., je pris l'habitude,
quelques années plus tard, de mettre le calvinisme dans l'embarras,
avec tant de chaleur et d'emportement, que je soulevai contre moi un
haro d'hérésie qui n'a pas encore cessé à présent[36].» Il y employait
déjà la vigueur et la souplesse de raisonnement qui devaient plus tard
tant frapper les esprits cultivés d'Édimbourg, et sans doute aussi sa
raideur de sarcasme. Il rapportait un certain orgueil de ces
rencontres où il devait secouer ses adversaires comme il lui plaisait.
À cela se mêlait une poussée obscure de rêves, de désirs,
d'aspirations sans forme, et cependant claires et chères, car elles
prenaient un corps dans la solitude des travaux champêtres, et la
misère de sa vie leur donnait de la douceur. Tout cela s'ébauchait
indistinct, au fond d'un gars robuste, gauche et timide, tantôt
ombrageux et sombre, tantôt pris d'accès de sociabilité et de gaîté.
[Note 36: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
* * * * *
Cependant, ces jours assombris ne furent pas sans leur joie, et, pour
employer le proverbe anglais, ces nuages eurent leur liseré d'argent.
Au milieu de ces tracas, l'amour entra dans l'âme du poète et y
éveilla la poésie. Ce fut une pastorale charmante et chaste qui
restera mémorable dans l'histoire de la littérature écossaise. C'était
au temps de la moisson. Les champs de Mont-Oliphant n'étaient pas
aussi bruyants que ceux de ce fermier qui louait un musicien pour
animer ses travailleurs et faisait tomber les gerbes au son des
cornemuses. Toutefois la récolte est joyeuse partout, et il y a, dans
l'emportement du faucheur lancé dans les blés, une sorte d'ivresse qui
fait oublier les soucis. À chaque moissonneur, c'était la coutume
d'adjoindre une moissonneuse qui le suivait, mettait en javelle les
épis qu'il avait coupés. Robert avait quinze ans, mais il donnait le
travail d'un homme. Il eut pour la première fois sa place et sa
compagne. La fillette avait un an de moins que lui. Elle se nommait
Nelly Kilpatrick; c'était la fille du forgeron qui avait jadis prêté à
Burns la _Vie de Wallace_[37]. L'Écosse n'est pas disposée à oublier
le nom de cette famille qui a eu, à deux reprises, sur son poète, une
telle influence. Burns a laissé lui-même le récit ravissant de cette
idylle; il y a quelque chose de la simplicité et de la grâce de
certains passages de _Daphnis et Chloé_.
[Note 37: Chambers. _Life of Burns._ Tome I, p. 23.]
Vous connaissez la coutume de nos campagnes d'associer un homme
et une femme comme partenaires dans les travaux de la moisson.
Dans mon quinzième automne, ma compagne était une ensorcelante
créature qui comptait juste un automne moins que moi. La pauvreté
de mon anglais me refuse le pouvoir de lui rendre justice dans ce
langage, mais vous connaissez notre expression écossaise, elle
était une «bonie, sweet, sonsie lass.» Bref, tout à fait sans en
avoir conscience, elle m'initia à certaine passion délicieuse,
que je tiens, quoi qu'en puissent dire le désappointement aigri,
la prudence routinière et la philosophie pédante, pour la
première des joies humaines et notre principal plaisir ici-bas.
Comment elle attrapa la contagion, je n'en sais rien; vous
autres, médecins, vous parlez beaucoup d'infection en respirant
le même air, du toucher etc., mais je ne lui dis jamais
expressément que je l'aimais. À la vérité, je ne savais pas bien
moi-même pourquoi j'aimais tant à m'attarder en arrière avec
elle, quand nous revenions au soir de notre travail; pourquoi les
tons de sa voix faisaient frémir les cordes de mon coeur, comme
une harpe éolienne; et particulièrement pourquoi mon pouls
battait une charge si furieuse quand je la regardais et que je
tenais dans mes doigts sa main pour en retirer les piquants
d'orties et de chardons. Parmi ses autres titres à inspirer
l'amour, elle chantait avec douceur, et c'est son réel écossais
favori que j'essayai de traduire et d'exprimer en rimes.
Je n'étais pas assez présomptueux pour m'imaginer que je pouvais
faire des vers comme les vers imprimés, composés par des hommes
qui possédaient le grec et le latin. Mais ma fillette chantait
une chanson qui, disait-on, avait été composée par le fils d'un
petit propriétaire de campagne, sur une des servantes de son
père, dont il était épris. Je ne voyais pas pourquoi je ne
pourrais pas rimer aussi bien que lui, car excepté pour
goudronner les moutons et mouler la tourbe (car son père vivait
dans les moors) il n'avait pas plus d'habileté de savant que moi.
Ainsi commencèrent en moi l'amour et la poésie qui, par moments,
ont été mon seul et, jusqu'à cette dernière année, mon plus haut
bonheur[38].
[Note 38: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
Cette première chanson, pour laquelle il conserva toujours une
tendresse secrète, était, faut-il le dire? un pauvre essai tout
gauche. Lui-même déclarait plus tard qu'elle était «puérile et sotte»,
mais qu'elle lui plaisait toujours parce qu'elle lui rappelait ces
jours heureux où son coeur était honnête et sa langue sincère[39].
Elle est cependant intéressante par le mélange de bonnes intentions et
de platitudes, s'embrouillant dans une maladresse de débutant. Elle
marque bien d'où est parti le poète, et permet de mesurer ses progrès.
[Note 39: _Common-place Book, Aug 1783._]
Ô jadis j'aimais une jolie fillette,
Oui, et Je l'aime encore;
Et tant que la vertu réchauffera ma poitrine,
J'aimerai ma jolie Nell.
J'ai vu des fillettes aussi jolies,
Et j'en ai vu mainte aussi bien mise;
Mais pour un air modeste et gracieux,
Je ne vis jamais sa pareille.
Une jolie fillette, je le confesse,
Est agréable à l'oeil;
Mais, sans d'autres meilleures qualités,
Elle n'est pas la fillette qu'il me faut.
Mais l'air de Nelly est gai et doux,
Et, ce qui vaut mieux que tout,
Sa réputation est complète
Et claire sans une tache.
Elle s'habille si net et si propre,
À la fois décente et gentille;
Et puis, il y a quelque chose dans sa marche
Qui fait paraître bien n'importe quelle toilette.
Une mise voyante, un air doux
Peuvent toucher légèrement le coeur;
Mais c'est l'innocence et la modestie
Qui polissent la flèche toujours.
C'est ce qui me plaît en Nelly,
C'est ce qui enchante mon âme,
Car, absolument, dans mon coeur,
Elle règne sans contrôle[40].
[Note 40: _Handsome Nell: O Once I loved a bonie lass._]
Ce furent les premiers vers et le premier amour de Burns. Tous deux
lui restèrent chers. «Elle est pleine de défauts, disait-il, mais je
me souviens que je la composai dans un enthousiasme extravagant de
passion, et aujourd'hui même, je n'y puis pas penser que ce souvenir
ne fasse fondre mon coeur et bondir mon sang[41].» Il conserva de la
reconnaissance pour l'enfant qui avait fait jaillir en lui la première
chanson.
[Note 41: _Common-place Book. Aug 1783._]
Je me rappelle, il y a longtemps,
Alors que j'étais sans barbe, jeune et timide,
Quand je commençais à être capable de battre en grange
Ou de conduire un attelage à la charrue,
Et que, bien que fatigué et endolori souvent,
J'étais tout fier d'apprendre,
La première fois où, dans les blés jaunis,
Je fus compté pour un homme,
Et où, avec les autres, chaque gai matin,
J'eus, à ma place, mon sillon et ma fillette;
À faucher ferme, à enlever ferme
Chaque rangée de javelles,
Dans le babil et les légers propos,
La journée se passait.
Dès alors un souhait me vint (je sais sa puissance)
Un souhait qui, jusqu'à ma dernière heure,
Gonflera fortement ma poitrine,
De pouvoir, pour la vieille Écosse aimée,
Faire un plan ou un livre utile,
Ou chanter une chanson tout au moins;
Le rude chardon aigu, qui s'étalait à l'aise
Dans l'orge aux épis barbelés,
J'en détournais les cisailles du sarcleur,
Et j'épargnais le cher emblème;
Aucune nation, aucune position
Ne pouvaient exciter mon envie;
Écossais toujours, sans reproche toujours,
Je ne savais pas de plus haut éloge.
Cependant les éléments de la poésie,
Informes, embrouillés, le bon et le mauvais,
Pêle-mêle flottaient dans mon cerveau,
Jusqu'à ce que, pendant cette moisson dont je parle,
Ma compagne dans la bande joyeuse,
Éveillât les chants qui se formaient;
Je la vois encore la jolie fillette
Qui a allumé mes rimailles,
Son sourire ensorcelant, ses yeux malins,
Qui faisaient frémir les cordes de mon coeur,
Je m'enflammai, inspiré
Par ses regards qui portaient la flamme,
Mais fauchant avec rage, abattant l'ouvrage,
Je n'osai jamais parler[42].
[Note 42: _Epistle to Mrs Scott._]
Vingt années après, lorsqu'il donnait au recueil publié par Johnson
ses plus parfaites chansons, la dernière qu'il envoya fut cette
modeste chanson d'autrefois, qui avait été la primevère de sa poésie.
Et après que tant d'amours si divers, les uns chastes et distants, les
autres ardents et douloureux, d'autres vulgaires, tous sincères,
eurent secoué son coeur de leurs joies et de leurs chagrins, l'image
de cette affection enfantine, éclose dans les premiers blés coupés,
lui revenait avec toute sa grâce.
* * * * *