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AUGUSTE ANGELLIER

DOCTEUR ÈS LETTRES,

PROFESSEUR À L'UNIVERSITÉ DE LILLE.

ROBERT BURNS

I

LA VIE

PARIS, HACHETTE ET Cie. 1893.

À

M. ÉMILE CHARLES

CORRESPONDANT DE L'INSTITUT

RECTEUR DE L'ACADÉMIE DE LYON

JE DÉDIE CE LIVRE

EN TÉMOIGNAGE DE RESPECT ET D'AFFECTION.

AUGUSTE ANGELLIER.

PRÉFACE.

Après un siècle on sait ce que vaut la renommée d'un poète, et quelles

verdures les contemporains ont plantées sur sa tombe: si c'étaient des

peupliers et des bouleaux, essences de quelques années, ou le chêne

qui résiste aux âges. Parmi les gloires poétiques qui ont éclaté en

Angleterre à la fin du dernier siècle et au commencement du nôtre,

quelques-unes se sont flétries; il n'en est pas qui ait plus

régulièrement grandi que celle de Robert Burns. Il est désormais, pour

une fraction considérable et supérieure de l'humanité, un grand poète

d'usage quotidien, un de ceux où des milliers d'âmes trouvent le

froment et le vin. Le rameau qui fut planté sur sa fosse est devenu un

arbre puissant, indestructible.

Il nous a paru que Burns n'était pas assez connu en France, si l'on

songe à la place que son nom tient désormais dans le monde. Les

quelques études qui ont été écrites sur lui sont sommaires; la plupart

ont été produites avant que les derniers documents, dont quelques-uns

sont importants, aient été publiés. Il nous a paru aussi que, même

après les biographies anglaises, dont plusieurs sont admirables, il

était encore possible d'élucider certains moments intérieurs de sa

vie. Cela nous a engagé à entreprendre ce travail. Sans doute une

secrète sympathie pour cette âme curieuse et forte nous y poussait

obscurément.

Sa vie est, en effet, intéressante et instructive entre toutes. C'est

pour ainsi dire une vie type. Par la violence et la variété des

sentiments et des vicissitudes, par le mélange de hautes intentions et

d'accomplissements débiles, par certaines crises maîtresses et

essentielles, elle est une figure à la fois complète et rare de la vie

humaine. Et, plus précisément, par l'effort et l'énergie de la

jeunesse, l'indécision et le vacillement de la maturité, le

relâchement et la déchéance des dernières années, elle offre, avec des

proportions plus amples et des accents plus forts, l'image et, le

tracé de tant d'existences, entreprises avec confiance et courage,

mollement maintenues au moment décisif, achevées dans les regrets et

les remords. Elle est comme un exemplaire, fait d'un métal fin et

frappé d'une empreinte forte, de la majeure partie peut-être des

destinées qui se débattent sur ce globe.

* * * * *

Nous avons pensé que cette existence ne pouvait prendre son intérêt,

son enseignement entiers, que si toutes les situations en étaient

étudiées dans leur forme particulière et dans leur étroite succession.

Ces études, à leur tour, ne pouvaient avoir de portée et de

pénétration que si elles étaient assez détaillées pour revêtir

l'intensité que ces situations eurent vraiment. Nous avons voulu

reconstituer, avec tout le drame qu'elles contenaient, les crises de

coeur, de conscience, ou de circonstances, dont fut formée cette

destinée. En d'autres termes, nous avons essayé d'en écrire le roman,

mais un roman réel, établi sur des faits, des lettres, des aveux. Nous

voulons, par ce mot, indiquer notre effort pour remettre ces moments

d'émotion dans la vérité vécue, pour les évoquer tels qu'ils furent

dans le coeur qu'ils bouleversèrent. C'est une tentative pour

reconstituer la réalité avec une pleine exactitude.

Le résultat inévitable de cet essai est un développement qu'on

trouvera sans doute excessif; on nous reprochera d'avoir donné trop de

place à des faits qui se retrouvent dans les souvenirs de beaucoup

d'hommes. Nous pourrions répondre qu'il n'y a pas de faits peu

importants quand ils renseignent sur une âme importante; et que

souvent les faits les plus communs fournissent les plus probants

indices pour connaître une conscience. Mais nous désirons revendiquer

plus franchement et plus largement la méthode suivie dans ce travail.

Si les actes ordinaires de gens ordinaires, étudiés avec minutie dans

ce qu'ils ont d'individuellement intense et de généralement humain,

suffisent à faire vivre le roman et le théâtre, pourquoi n'y aurait-il

pas, dans une vie réelle, dans celle surtout d'un homme qui a senti

plus que les autres, les mêmes situations de roman et de drame, la

même émotion et les mêmes leçons. Que dis-je? L'impression est ici

plus poignante et l'enseignement plus haut par la vérité des

événements et la valeur de celui qui les a vécus. La même angoisse

peut naître des crises d'un coeur qui a palpité que des crises de

coeurs imaginaires. Toute étude psychologique d'un homme, si elle

remontait à ce qui fut la réalité, se retrouverait devant une de ces

analyses qui semblent réservées aux romanciers et aux dramaturges. La

foncière étude d'un homme d'État, d'un artiste, d'un poète, d'un

ambitieux ne diffère pas de l'étude du père Grandet ou de Macbeth. Et

souvent les situations réelles ne le cèdent ni en grandeur ni en

cruauté aux situations inventées. Celui qui essaye de reconstituer une

âme, au moyen des débris qu'elle a laissés d'elle-même, se trouve, le

plus souvent, en face d'une suite de scènes qui furent des drames; et

l'on ne crée un drame que par la minutie du décor et du détail, eux

seuls redonnent à un épisode ordinaire l'importance, la gravité

majeure et comme l'accaparement qu'il eut pour les âmes qui en

attendaient la tristesse ou la joie.

* * * * *

On me dira peut-être que j'ai été trop indulgent, que j'ai trop excusé

une vie chargée de défaillances. Je répondrai: je n'ai pas été

indulgent dans les faits; je ne les ai pas atténués; je n'en ai pas

dissimulé un seul; il en est même plusieurs dont on n'avait pas aperçu

la portée, je l'ai indiquée, à ce point que certains admirateurs du

poète pourront me reprocher d'avoir été dur pour lui, d'avoir fait

entrer le soleil dans certains coins qui auraient pu demeurer obscurs.

Je n'ai pas non plus été indulgent dans l'interprétation de ces actes

de faiblesse et d'égoïsme. Je crois avoir donné à chacun d'eux sa

notation morale, mesurée surtout aux souffrances dont ils furent la

cause. L'indulgence apparaît seulement dans le jugement général sur

l'homme, en tenant compte du bien qu'il y avait en lui, de ses

qualités, de ses efforts, des circonstances de sa vie, des

entraînements d'une nature qui a fait partie de son génie. Là, en

effet, l'indulgence existe; elle n'est autre chose que de l'équité. Je

ne suis pas un juge pour condamner mon semblable; je n'en ai pas

l'infaillibilité, et le cruel office ne m'en est pas imposé; je parle

avec pitié et précaution des faiblesses apparentes d'un frère humain,

d'un grand frère humain, dont je ne connais pas toute la vie, dont je

ne sais pas toutes les souffrances, dont je ne puis mesurer les

desseins, dont je n'ai pas pesé les regrets, dont je ne touche que la

grossière écorce que les actes font autour des intentions de l'âme. Il

y avait à la Renaissance un médailleur italien dont le nom a été

perdu. Il avait l'habitude de graver au revers de ses oeuvres la

figure de l'Espérance, et on lui a donné le nom charmant de

«médailleur à l'Espérance». De même, si c'est le devoir pour

l'historien de montrer clairement les faits, il serait beau que

derrière chacun de ses jugements on aperçût toujours la marque de

bonté. Il n'y aurait pas à nos yeux de plus haut titre, pour un

critique dont le nom serait inconnu ou oublié, que d'être désigné,

même sur une seule page sauvée, comme le critique de l'Indulgence.

LA VIE.

CHAPITRE I.

ALLOWAY ET MONT-OLIPHANT.

1759--1777.

I.

ALLOWAY. -- L'ENFANCE.

À deux milles environ au sud de la petite ville d'Ayr, en Écosse, sur

la route qui longe la mer près de la côte, se trouve un cottage de

paysan, blanchi à la chaux, qui est peut-être, après la petite maison

de Shakspeare à Stratford-sur-l'Avon, le lieu de pèlerinage littéraire

le plus fameux de la race anglo-saxonne. Ce ne sont pourtant pas les

endroits consacrés qui manquent en Angleterre, et l'affluence des

fidèles ne leur fait pas défaut. Aucune race n'a davantage le culte,

parce qu'aucune n'a autant l'orgueil, de ses grands hommes. Les ruines

de Newstead Abbey, avec les souvenirs orageux de Byron; la bourgeoise

maison de Cowper à Olney; la résidence gothique de Walter Scott à

Abbotsford; la paisible demeure de Wordsworth à Rydal Mount sont,

chaque année, visitées par des milliers de voyageurs venus de tous les

coins du monde, où l'on parle anglais. Mais elles le sont surtout par

des catégories particulières d'admirateurs; elles attirent de

préférence telle ou telle classe d'âmes, selon que celles-ci ont plus

d'affinité pour la révolte, la douceur, la santé d'esprit ou la

méditation sereine. Aucun de ces lieux n'est l'objet d'un culte aussi

général que cette petite chaumière d'argile. C'est là que naquit

Robert Burns. Sa vie et ses oeuvres sont en effet assez pleines d'un

intérêt unique pour exciter toutes les curiosités, assez pleines

d'infortunes et de beautés pour exciter toutes les pitiés et toutes

les admirations.

* * * * *

Son père William Burns, ou plutôt, pour écrire son nom comme il

l'écrivait lui-même, Burnes, venait du nord-est de l'Écosse, du

Kincardineshire. C'était le fils d'un fermier; il avait été élevé sur

la côte austère et âpre de la mer du Nord, parmi les ruines du château

de Dunnottar, sur l'ancien domaine de la famille des Keith-Marischal

dont les biens avaient été confisqués après la révolte de 1715. La

destinée avait été rude pour lui. Vers l'âge de 19 ans, il avait été,

en même temps qu'un frère aîné, forcé de s'éloigner pour aller gagner

sa vie. «J'ai souvent, dit Gilbert Burns, entendu mon père décrire

l'angoisse qu'il ressentit, quand ils se séparèrent au sommet d'une

colline, sur les confins de leur lieu de naissance, chacun prenant sa

route à la recherche de nouvelles aventures et sachant à peine où il

allait[1].» William Burnes avait d'abord séjourné à Édimbourg où il

avait travaillé de son métier de jardinier. Puis il avait traversé

l'Écosse et était venu vers l'ouest, s'établir dans l'Ayrshire. Après

avoir servi les autres comme jardinier, il avait loué sept acres de

terre, près du pont du Doon, pour s'y établir comme pépiniériste. Sur

ce terrain, près de la vieille église du village d'Alloway, il avait

de ses propres mains bâti le cottage aux murs d'argile, qui est

maintenant un des joyaux de l'Écosse. Au mois de décembre 1757, il y

avait amené sa femme de beaucoup plus jeune que lui, Agnes Brown,

fille d'un fermier du Carrick.

[Note 1: _Narrative by Gilbert Burns of his Brother's Life._

Scott Douglas. Vol. IV. Appendix C.]

À coup sûr, ce n'était pas un homme ordinaire. Froid, sévère,

silencieux et sombre, singulièrement honnête, il vivait retiré en

lui-même. Il semble avoir inspiré autour de lui un sentiment un peu

timide de vénération et d'affection, comme il arrive aux hommes

austères et bons. Sa femme avait pour lui un amour plein de déférence;

lorsqu'il grondait ses enfants, ce qu'il faisait rarement, ils

l'écoutaient avec une sorte de terreur respectueuse. Il avait eu l'art

de gagner l'estime et le bon vouloir de ceux qu'il employait, et celui

de conserver toute sa dignité devant les gens d'une position plus

élevée que la sienne. Sous ces dehors glaciaux et rigides, il cachait

une faculté d'observation pénétrante et une disposition à

l'emportement dont Robert hérita sans sa puissance à la maîtriser.

«Pendant de nombreuses années de vie errante ou de séjours, dit

celui-ci en parlant de son père, il avait ramassé une assez grande

somme d'observation et d'expérience, à laquelle je dois la plus grande

partie de mes faibles prétentions à la sagesse. J'ai rencontré peu de

personnes qui comprissent les hommes, leurs moeurs et leurs façons

aussi bien que lui. Mais une intégrité obstinée et une irascibilité

fougueuse et ingouvernable sont de mauvaises conditions pour réussir.

Je naquis donc le fils d'un homme très pauvre[2].» Murdoch, le maître

d'école de ses fils, dans le portrait qu'il en traça plus tard, dit

qu'il ne le vit que deux fois en colère: une fois parce que les

moissonneurs n'avaient pas fauché un champ comme il était dit; une

autre fois parce qu'un vieillard avait tenu devant lui une

conversation avec des allusions grivoises[3]. Mais, Murdoch vécut peu

de temps avec lui, et ne le voyait que par intervalles. Burns, dans sa

lettre au Dr Moore, revient une seconde fois sur cette disposition:

«Il était, dit-il, sujet à de fortes colères.» Évidemment il y avait

chez lui des réserves d'orage qui ne parurent jamais; mais parfois un

éclair ou un grondement perçaient la froideur de l'aspect. L'orage

éclata chez le fils, avec tous ses ravages et toutes ses beautés.

[Note 2: _Lettre autobiographique de Robert Burns au Dr

Moore, datée de Mauchline 2 Août 1787._ Cette lettre est un

document capital pour la première partie de la vie de

Burns.--Tous les renvois aux oeuvres de Burns, soit en vers

soit en prose, sont faits, lorsqu'il n'y aura pas d'autre

indication, sur la belle édition de W. Scott Douglas: _The

complete Works of Robert Burns._ Edinburgh. William

Paterson, 6 vol. in-8{o}. C'est pour longtemps sans doute

l'édition définitive.]

[Note 3: John Murdoch's. _Narrative of the Household of

William Burnes._ V. Scott Douglas. Vol. IV. Appendix B.]

La mère de Burns était la fille d'un fermier du Carrick, et ce détail

a son importance. Tandis que la partie de l'Écosse méridionale qui

s'étend à l'est des collines des Lowther jusqu'à la mer du Nord, avait

été envahie par les Angles et devenait saxonne, toute la contrée qui

s'étend à l'ouest des mêmes collines jusqu'à la mer d'Irlande et qui

constituait le royaume breton de Strathclyde, était restée autrefois

celtique. Lorsque plus tard les Angles pénétrèrent dans la vallée de

la Clyde et jusque dans les plaines d'Ayrshire, la partie sud de cette

région, le Galloway, resta pur de tout mélange[4]; la population

gallique, qui n'a pas cessé de l'habiter, déborda même sur une partie

du comté d'Ayr et couvrit le district de Carrick qui en forme le coin

méridional, contre la mer[5]. C'est de ce bout de terre, où s'est

conservé un fonds de sang gaulois, que venait la mère de Burns. Elle

était petite, extrêmement vive et active, d'une humeur gaie, avec une

chevelure d'un roux pâle et de magnifiques yeux noirs. Elle avait le

goût celtique pour la musique, elle savait une inépuisable quantité de

vieilles chansons et de vieilles ballades qu'elle chantait fort bien

et dont sûrement elle berça son fils. C'est à elle bien plus qu'à son

père que Robert ressemblait de façons et de traits. Il tenait d'elle

ces étincelants yeux noirs dont Walter Scott, qui avait connu

cependant tous les hommes éminents de son temps, disait qu'il n'avait

jamais vu les pareils dans une autre tête humaine; son aisance de

démarche et de manières; sa force de familiarité et cette alerte joie

de vivre qui, pendant longtemps, perça toutes ses tristesses. S'il est

vrai que, dans la poésie anglaise, les qualités soudaines et

brillantes, la vivacité de la couleur, la légèreté du rhythme, l'essor

des strophes, l'ardeur, doivent être attribués au génie celtique[6],

c'est par sa mère que Burns les a reçus. La partie grave et

méditative de son oeuvre, ses poèmes sagaces et solides peuvent être

attribués à l'influence paternelle; c'est à l'influence maternelle que

revient la partie lyrique, ses adorables chansons si légères, hymnes

joyeuses aux couleurs claires qui laissent deviner le sang vif des

Gaulois.

[Note 4: Skene. _Celtic Scotland._ Vol. I, p. 202-203.--Voir

aussi Hill Burton. _History of Scotland._ Vol. I, p. 278.

Vol. II, p. 16 et 61.--Voir aussi Veitch. _The History and

Poetry of the Scottish Border._ Chapitre III.]

[Note 5: Skene. _Celtic Scotland._ Vol. III, p. 70.]

[Note 6: Matthew Arnold. _Of the study of Celtic

Literature._]

* * * * *

Robert Burns naquit le 25 janvier 1759. Sa vie qui devait être si

orageuse commença dans un orage, et lui-même rappelait, avec une

rondeur de termes à laquelle il faut s'habituer avec lui, dans quelles

circonstances il était venu au monde et ce qu'une commère lui avait

prédit dès la première heure.

Il y eut un garçon qui naquit en Kyle,

Mais en quel jour et de quelle façon,

Je me demande si cela vaut la peine

D'être si minutieux pour Robin.

Robin fut un vagabond,

Un joyeux gars, un vagabond, un joyeux gars, un vagabond;

Robin fut un vagabond,

Un joyeux gars, un vagabond, Robin!

L'avant-dernière année de notre monarque

Était de vingt-cinq jours commencée,

Ce fut alors qu'une rafale du vent de janvier

Entra et commença à souffler sur Robin.

La commère regarda dans sa main,

Elle dit: «Qui vivra, verra la preuve

Que ce gros garçon ne sera pas un sot,

Je crois que nous l'appellerons Robin.

Il aura des malheurs, grands et petits,

Mais toujours un coeur au dessus d'eux,

Il nous fera honneur à nous tous,

Nous serons fiers de Robin.

Mais aussi sûr que trois fois trois font neuf,

Je vois par toutes les marques et toutes les lignes

Que le vaurien aimera chèrement notre sexe,

Aussi sois notre chéri, Robin[7].»

[Note 7: R. Burns. _Rantin' roving Robin._]

Ce n'était pas assez: neuf ou dix jours après, un des ouragans qui

sortent de l'Atlantique et se ruent sur cette côte écossaise, sans

être ralentis ou affaiblis encore par aucun obstacle, renversa le

pignon de la maison. Pauvre pignon, il est vrai, bâti d'argile, et

sans doute par des mains malhabiles! Pour y établir sa cheminée,

William Burnes avait mis dans le mur deux jambages et un linteau de

pierre; mais lorsque l'argile s'était tassée, cette partie solide

n'avait pas cédé et avait fait bomber la paroi en dehors. Avec sa

méchanceté à découvrir le moindre point faible des abris humains, le

vent avait profité de ce défaut pour pousser le pignon du côté où il

penchait. Le mur s'était effondré. Pendant la nuit, à travers la

tourmente, il fallut transporter la mère et le nouveau-né chez un

voisin, où ils attendirent que William Burnes eût réparé les dégâts et

refermé la maisonnette[8]. «Rien d'étonnant, disait plus tard Robert,

que lorsqu'on est entré dans ce monde par une telle tempête, on soit

la victime de passions tempétueuses[9]».

[Note 8: _Letter of Gilbert Burns to Dr Currie._]

[Note 9: Shairp. _Robert Burns._ Chap. I.]

Moins d'un an après Robert, naquit son frère Gilbert qui devait être

son compagnon, son confident et plus tard presque son meilleur

biographe. Puis vinrent en 1762 et en 1764 deux soeurs, Agnes et

Arabella, en sorte que le petit cottage fut bientôt trop peuplé. Plus

tard la famille devait s'augmenter encore d'un troisième fils,

William, né en 1767; d'un quatrième, John, né en 1769 et qui mourut

jeune, et de la dernière fille, Isabella, née en 1771, douze ans après

son frère aîné et qui mourut en 1858, amenant ainsi jusque dans notre

génération un front sur lequel avaient joué les doigts de Robert

Burns.

* * * * *

C'est dans les quelques milles compris entre la petite rivière de

l'Ayr et le petit cours d'eau du Doon que s'écoulèrent les premières

années de Robert Burns.

La route, qui passe maintenant devant le cottage, passait alors

derrière, au bout du jardin, plus près de la mer, pittoresque et

animée comme les routes d'alors par une population errante, très

nombreuse en Écosse. C'étaient les colporteurs, avec leur paquet sur

l'épaule et leur aune en main; des marchands de littérature populaire

avec leurs livres à un penny et leurs ballades à un demi-penny; les

chaudronniers avec leur provision de cornes et leur moule à faire les

cuillers courtes qu'on nomme _cutties_; des bandes de gipsies; et

parfois un sergent de recrutement ou un mendiant du roi avec sa robe

de drap bleu et sa plaque d'étain. C'est là, sans doute, dans les

interminables contemplations enfantines, que Burns prit le sentiment

des grand'routes qui revient souvent chez lui et qu'il s'éprit de

sympathie pour le peuple poudreux et déloqueté des vagabonds et des

gueux. Les endroits qu'il habita en quittant le cottage de la route

d'Ayr n'étaient pas aussi faits pour lui donner cette impression,

qu'il dut surtout emporter d'ici. De devant le cottage, on voit, du

côté du nord, les pignons débandés des dernières maisons d'Ayr, entre

lesquels apparaissait jadis le Vieux Pont avec ses contreforts

massifs; au dessus des toits se dresse la Tour de Wallace. Du côté

sud, on voit la bordure d'arbres sous lesquels coule le Doon et le

pont du Doon, avec son arche unique. En face, s'étagent des collines

à pentes douces, couvertes de champs et parsemées de bouquets de bois.

Elles n'avaient pas sans doute l'aspect de riche culture qu'elles ont

aujourd'hui; mais elles présentaient déjà un paysage ramassé, de

proportions moyennes, formant un ensemble et portant, de quelque côté

qu'on se tournât, la marque de l'homme.

C'est là que, dans sa première enfance, Burns courut et gambada

librement, pieds nus, tête nue, comme un vrai gamin écossais, et vécut

de la vie des petits paysans. Il devait parfois vagabonder jusqu'à

Ayr, qui lui paraissait sûrement une grande ville. Mais le plus

souvent il a dû aller courir dans l'eau, sur les cailloux aux bords du

Doon qui avait pour lui l'attrait qu'ont les ruisseaux pour les

enfants. C'était, c'est encore--car, comme dit le rivulet de Tennyson,

les ruisseaux passent moins vite que les hommes--une bonne rivière

pour y jouer, peu profonde, assez rapide, un de ces cours d'eau dont

les bonds semblent prendre part à la gaîté des petits garçons qui

jouent avec eux. Surtout il est semé de gros galets et de rochers au

milieu desquels il est si amusant de sauter de l'un à l'autre, en se

mouillant un peu. Il y avait aussi cette bordure touffue de coudriers

et de noisetiers, sous lesquels court et écume le flot, et qui étaient

pleins d'oiseaux en avril et de noisettes en septembre. Plus d'une

fois le gamin ardent au jeu dut s'y attarder, et revenir bien vite

lorsque, le soir tombant, il fallait, pour rentrer à la maison,

repasser devant la vieille église ruinée d'Alloway qu'on disait

hantée. Ce coin de pays, qui a servi de trame à ses premiers

souvenirs, se retrouve tout entier dans ses poèmes, depuis l'antique

pont d'Ayr et l'auberge de la Grand'Rue jusqu'à la vieille église

mystérieuse et au pont du Doon, sur lequel la sorcière en chemise

devait brandir désespérément, dans les éclairs et l'orage, la queue de

la jument de Tam de Shanter.

D'autre part, c'est peut-être le voisinage de la ville d'Ayr qui

éveilla en Burns les sentiments de patriotisme rétrospectif par

lesquels il est cher aux coeurs écossais. Ayr est une ville à

souvenirs historiques. C'est là que William Wallace, le héros et le

martyr de l'indépendance écossaise, à ce que raconte la légende, brûla

5.000 Anglais dans les magasins à grains qu'on appelait les granges

d'Ayr. Le nom de William Wallace était resté vivant dans la contrée et

sa vie était un des livres de lecture populaire. Un des premiers

livres que Burns ait lus était une vie de Wallace que lui avait prêtée

un forgeron, et lui-même raconte l'effet qu'il en ressentit. «La vie

de Wallace versa dans mes veines un enthousiasme écossais qui y

bouillonnera jusqu'à ce que les écluses de la vie se ferment dans le

repos éternel.[10]» Ajoutez que c'est dans le district voisin du

Carrick que Robert Bruce, le continuateur de Wallace, le vainqueur de

Bannockburn se révolta et a d'abord «brandi sa lance[11]». C'est

peut-être à ces premières impressions que les Écossais doivent l'_Ode

de Bruce_ à ses soldats.

[Note 10: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

[Note 11: _The Vision._]

Son enfance de poète eût été incomplète si elle n'avait eu sa part de

contes merveilleux. Il y avait, dans la pauvre chaumière, une vieille

femme que William Burnes avait recueillie par charité, et qui sous ses

rides possédait une mémoire, une imagination de conteur; un trésor

d'histoires fantastiques sortait d'elle comme ces beaux livres qu'on

trouve dans un meuble vermoulu et poussiéreux. Elle n'était jamais

lasse de raconter, et Burns lui a rendu justice. «J'ai dû beaucoup à

une vieille femme qui restait dans la famille, remarquable par son

ignorance, sa crédulité et sa superstition. Elle possédait, je

suppose, la plus vaste collection dans le domaine des histoires et des

chansons concernant diables, esprits, fées, lutins, sorcières,

sorciers, feux-follets, lueurs d'elfes, lumières de trépassés,

revenants, apparitions, charmes, géants, tours enchantées, dragons et

autres fantasmagories. Cela cultiva en moi les germes cachés de

poésie, mais eut un si puissant effet sur mon imagination que, même

aujourd'hui, dans mes promenades nocturnes, je fais parfois attention

dans les endroits qui ont mauvaise mine; et bien que personne ne

puisse être plus sceptique que moi en pareille matière, cependant il

faut que je fasse un effort de philosophie pour secouer ces vaines

terreurs[12].» C'est probablement à ces contes de vieille femme que

sont dues les pièces fantastiques de Burns: _la Mort et le Docteur

Hornbook_, _l'Adresse au Diable_, toute la diablerie de _Tam de

Shanter_, et surtout ce frisson d'épouvante qui y court.

[Note 12: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

* * * * *

Les huit premières années de la vie matrimoniale de William Burnes,

les sept premières années de la vie de Robert Burns, se passèrent là

et ainsi. Elles semblent avoir été les plus heureuses qu'ait connues

la pauvre famille. Mais le nid était devenu trop étroit. Déjà trois

enfants, un quatrième attendu. Pour rester dans la maisonnette, il

fallait placer les aînés au dehors, les exposer si jeunes aux duretés,

peut-être aux brutalités et, pire encore, peut-être aux mauvais

exemples d'étrangers. Avec sa noblesse de vues, le père résolut de

tout faire pour garder ses fils sous son regard et sous sa main,

jusqu'à ce qu'ils fussent moralement formés. Robert Burns a marqué,

très précisément, cette préoccupation de son père. «Si mon père était

resté dans cette situation, il aurait fallu que je m'éloignasse et que

je devinsse un des petits domestiques qui traînent dans une ferme.

Mais c'était son souhait et sa prière les plus chers de pouvoir

conserver ses enfants sous ses yeux, jusqu'à ce qu'ils pussent

discerner entre le bien et le mal[12].» À ce beau devoir William

Burnes immola sa santé et abrégea sa vie; mais un de ses enfants

devint un grand homme et tous les autres furent d'honnêtes gens.

Que faire cependant pour vivre? Il pensa à se mettre fermier. C'était

un nouveau métier qu'il fallait entreprendre à quarante ans. Une de

ces heures mauvaises conseillères, qui passent dans la vie des plus

prudents, le lui persuada. Et avec quel argent commencer? Comment

acheter les outils, les charrues, les premières semences, les quelques

bestiaux? Le propriétaire du terrain qu'occupait déjà William Burnes

était en même temps propriétaire d'une ferme vacante. Il avait

confiance dans le courage et l'honnêteté de son tenancier; il lui

avança cent livres pour ses premiers débours. À la Pentecôte de 1766,

William Burnes abandonna le cottage d'argile où il avait amené sa

femme et où leurs fils leur étaient nés. Il alla s'installer à

Mont-Oliphant, une ferme moyenne, située au sommet des collines, au

pied desquelles était l'ancienne demeure qu'on pouvait voir de

là-haut.

II.

MONT-OLIPHANT. -- L'ÉDUCATION. -- L'ADOLESCENCE.

Si la ferme avait été choisie par Robert Burns lui-même, qui paraît,

pendant toute sa vie, avoir considéré plutôt le site que le sol de ses

fermes, il ne l'aurait pas choisie ailleurs. Du verger qui est

derrière le bâtiment, on découvre une des plus belles vues qui se

rencontrent sur cette admirable côte ouest de l'Écosse. On est au haut

et au centre d'un vaste amphithéâtre parsemé de bouquets d'arbres, qui

descend jusqu'à la mer. À droite, derrière des hauteurs, les clochers

et les fumées d'Ayr; à gauche, les collines brunes de Carrick qui

aboutissent aux têtes d'Ayr, grands caps rocheux à pic, avec leur

château ruiné de Greenan; en face la mer et, au fond de ce grandiose

tableau, l'île d'Arran aux nobles lignes léonines, sur laquelle chaque

soir d'admirables couchers de soleil descendent dans toutes les

pourpres du ciel. C'est un paysage de côte, superbe d'ampleur et

d'âpreté. Il n'a pas cependant, ainsi que nous le verrons, passé tout

entier dans l'âme de Burns.

Le choix de William Burnes révélait son inexpérience. Ce site

magnifique est fait d'une terre ingrate. «Mont-Oliphant, la ferme que

mon père occupait dans la paroisse d'Ayr, est presque le plus pauvre

sol que je connaisse en état de culture. Je ne puis en donner de plus

forte preuve que le fait que, malgré l'accroissement extraordinaire de

la valeur de la terre en Écosse, cette ferme, après qu'une somme

considérable a été dépensée par le propriétaire pour l'améliorer, a

été louée, il y a peu d'années, cinq livres (125 fr.) moins cher que

la rente qu'en donnait mon père, il y a trente ans[13].» De plus

l'exposition est des plus dures. La dévalée de terrain qui descend

vers la mer forme une issue où tous les vents de la baie se

précipitent, se réunissent, pour monter furieusement ce couloir au

bout duquel est la ferme. Encore maintenant, les braves gens qui

l'occupent disent que l'hiver y est terrible. William Burnes allait

arroser en vain de sa sueur et de celle de ses fils, ce sol stérile.

[Note 13: _Gilbert's Narrative._]

Une vie de labeur et de privations commença alors pour la famille. Il

est probable que Robert et son frère furent mis aussitôt au travail et

que les autres aussi, à mesure qu'ils grandissaient, étaient pris par

la besogne. Ces années doivent avoir été bien dures, car elles ont

laissé, dans des coeurs courageux qui habitaient des corps endurcis,

un souvenir dont la cruauté fut indestructible. Plus de dix ans après,

Robert Burns écrivait «la ferme était une affaire ruineuse, mon père

était avancé en âge quand il s'était marié; j'étais l'aîné de sept

enfants et lui, usé par des privations de jeunesse, n'était pas

capable de travailler. Nous vivions très pauvrement; j'étais un habile

laboureur pour mon âge et celui qui venait après moi était un frère

qui pouvait conduire très bien une charrue et m'aider à battre le

grain... Ce genre de vie, la tristesse sombre d'un ermite avec le

travail sans répit d'un galérien, me conduisit à ma seizième

année[14].» Et près de trente ans plus tard, Gilbert, si calme

cependant, en parle dans des termes qui, dans leur simplicité et leur

exactitude, sont terribles. «Mon père, en conséquence de ceci (la

mauvaise qualité de la terre), tomba dans des difficultés qui

s'augmentèrent par la perte d'une partie de ses bestiaux et par la

maladie. Aux attaques du malheur, nous ne pouvions opposer qu'un rude

labeur et la plus rigide économie. Nous vivions très étroitement.

Pendant plusieurs années, la viande de boucherie fut inconnue à la

maison, tandis que tous les membres de la famille travaillaient de

toutes leurs forces, et même plutôt au-delà de leurs forces, aux

besognes de la ferme. Mon frère, à treize ans, aidait à battre la

récolte de blé et, à quinze ans, il était le principal ouvrier de la

ferme, car nous n'avions aucun domestique, ni mâle ni femelle.

L'angoisse d'esprit que nous ressentîmes dans nos tendres années sous

ces privations et ces difficultés fut très grande. Quand nous pensions

à notre père vieilli (il avait alors plus de 50 ans), brisé par les

longues et continues fatigues de sa vie, avec une femme et cinq autres

enfants et dans une situation déclinante, ces réflexions produisaient

dans l'esprit de mon frère et dans le mien des sensations de la plus

profonde détresse. Je n'ai aucun doute que le dur travail et le

chagrin de cette période de sa vie n'aient été en grande partie la

cause de cette dépression de vitalité dont Robert fut si souvent

affligé pendant tout le reste de sa vie. À cette époque, il souffrait

presque constamment, le soir, d'une sourde migraine, qui, à une

période ultérieure de sa vie, se changea en palpitations du coeur et

en menaces de faiblesses et de suffocations dans le lit, pendant la

nuit.[15]»

[Note 14: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

[Note 15: _Gilbert's Narrative._]

Il est impossible, en lisant ces lignes, de ne pas voir tous ces

enfants, garçons et filles, le père, la mère, la famille entière

s'épuisant sur ce sol méchant, pendant des journées où l'acharnement

au travail étourdit sur son inutilité, puis rentrant le soir exténuée,

hâve de fatigue, et s'asseyant à un maigre souper qui calme à peine la

faim et ne refait pas les forces. On devine une vie qui épuise les

tempéraments, décharne les muscles et durcit les traits. On y sent

surtout ce découragement progressif du paysan, quand sa ruine semble

se tramer dans la solitude des champs, qu'il a contre lui, avec le

mauvais vouloir de la glèbe, les contrariétés fourbes des saisons, et

que son travail, sans récompense, prend vraiment le caractère d'un

châtiment.

* * * * *

C'est à travers ces anxiétés et ces privations que se fit l'éducation

de Robert Burns et de son frère. Elle mérite qu'on s'y arrête avec

respect, car elle forme un des touchants chapitres de l'admirable

histoire de l'instruction populaire en Écosse. Rien n'est plus curieux

et plus beau que les efforts de ce petit peuple, si pauvre cependant,

si durement éprouvé par le climat, les guerres étrangères et les

discordes civiles, vers une éducation. «Dans presque toutes les

périodes de l'histoire de l'Écosse, dit J. Hill Burton, tous les

documents qui traitent de la condition sociale du pays révèlent un

système d'éducation (machinery for education) toujours en avance sur

les traces de l'art ou des autres éléments de civilisation.[16]»

[Note 16: J. Hill Burton. _The History of Scotland_, tome

III, p. 899.]

Ce que l'Écosse a eu d'original, ce n'a pas été ses quatre

Universités, bien qu'elles fussent nombreuses, eu égard à la

population, et libéralement ouvertes à tous; ce n'était pas même ses

écoles de grammaire, qui existaient dans toutes les villes de quelque

importance; ces mêmes institutions se retrouvaient en Angleterre, plus

riches et plus répandues. Ce qui a fait l'Écosse ce qu'elle a été, ce

qui a tiré de cette maigre population un nombre considérable d'hommes

illustres, un nombre incalculable d'hommes distingués, a été son

système d'éducation primaire. Elle avait organisé l'instruction

universelle que notre âge croit avoir découverte. Dès 1560, les

rédacteurs du _Premier Livre de Discipline_ proposaient qu'une partie

des biens du clergé fût appliquée à l'éducation nationale. «Attendu

que tous les hommes venaient ignorants au monde et que Dieu avait

cessé de les éclairer miraculeusement, un système d'éducation pour

tous devenait une nécessité.» Une école devait être attachée à chaque

église et les parents qui n'avaient pas le moyen de mettre leurs

enfants à l'école devaient être assistés sur les fonds de

l'église[17]. Le clergé réformé poussait dans ce sens. En 1616, un

acte du Conseil Privé portait qu'il y aurait une école dans chaque

paroisse du royaume, sous la surveillance de l'évêque[18]. Enfin, en

1696, parut le statut qui créa définitivement le fameux système connu

sous le nom des «Écoles Paroissiales». Il portait que, dans chaque

paroisse, l'entretien d'une école devenait un impôt de la propriété

foncière. Le salaire du maître d'école devenait une charge à l'égal du

traitement du ministre. Les propriétaires fonciers devaient également

fournir au maître d'école une maison convenable[19].

[Note 17: John Mackintosh. _The History of Civilisation in

Scotland_, chapitre XV, tome II, page 140.--Tytler. _History

of Scotland_, tome III, p. 131.--Chambers. _Domestic Annals

of Scotland_, vol. III, p. 151.]

[Note 18: Chambers. _Id._ tome I, p 479. Voir aussi tome II,

p. 138.]

[Note 19: Hill Burton. _The History of Scotland_, chap.

LXXXV, tome VIII, page 72.]

Dès lors, dans chaque paroisse, les pauvres purent être instruits.

Humble enseignement, sans doute, donné souvent dans des masures, par

des ignorants. Mais qu'importe? Le peuple avait la soif de la science

qui, pour l'énergie et l'activité de la vie, vaut mieux, vaut mille

fois mieux que la possession et la satiété de la science. Maîtres et

élèves enseignaient, apprenaient du mieux qu'ils pouvaient; la bonne

volonté va loin en tout. Dans presque toutes les chaumières, à la

lumière du feu de tourbe, car on ne brûlait guère de houille alors et

les collines écossaises n'ont le plus souvent que des taillis, on

lisait avidement; on se passait les quelques livres qu'on pouvait

avoir, souvent des livres de théologie ou des recueils de sermons; on

discutait l'orthodoxie, la doctrine du ministre, parfois avec une

éloquence ou une perspicacité natives, toujours avec une ténacité

d'argumentation caractéristique de la race. Tandis que les villes des

autres pays étaient encore des bas-fonds d'ignorance croupissante, le

voyageur qui passait dans le plus misérable clachan écossais

s'émerveillait d'y trouver des germes et parfois des fleurs

singulièrement épanouies de vie intellectuelle. Il y a de cette

surprise un exemple bien probant. Dans le voyage que Wordsworth fit

avec Coleridge en Écosse, un peu après cette époque, et dont le

charmant journal a été publié récemment, on trouve des impressions

comme celles-ci: «Nos petits gars avant d'être loin furent rejoints

par une demi-douzaine de leurs compagnons, tous sans souliers ni bas.

Ils nous dirent qu'ils demeuraient à Wanlockhead, le village là-haut,

qu'ils montaient au sommet de la colline; ils allaient à l'école et

apprenaient le latin, Virgile, et quelques-uns d'entre eux le grec,

Homère; mais quand Coleridge commença à les questionner plus avant,

vite, ils s'enfuirent, pauvres petits! Je suppose qu'ils avaient peur

d'être examinés.» Le lendemain on trouve cette note: «Passé près d'un

berger qui était assis sur le sol, lisant, avec un livre sur ses

genoux, s'abritant du vent au moyen de son plaid, tandis qu'un

troupeau de moutons paissait près de lui parmi les roseaux et une

herbe grossière»; et le soir du même jour, cet autre trait: «La petite

fille fut enchantée des six pence que je lui donnai et dit qu'elle

achèterait avec cela un livre lundi matin.» Le lendemain était un

dimanche et il n'était pas question d'acheter quoi que ce fût en

Écosse, un dimanche. Ces quelques notes de voyage en prouvent plus que

beaucoup de textes[20].

[Note 20: _Recollections of a Tour Made in Scotland, A D

1803_, by Dorothy Wordsworth.--First week.]

De ces écoles de villages, il arrivait que des élèves plus méritants

allaient jusqu'à une des Universités. Au prix de quels sacrifices et

de quelles privations! Il fallait vraiment que la flamme sacrée brûlât

en eux. Les classes étaient ouvertes cinq mois par an; le reste du

temps, ils enseignaient eux-mêmes ou revenaient travailler la terre

pour gagner leurs maigres dépenses. Ils recevaient, pendant leurs

termes, par les voituriers, leurs provisions de pain d'avoine et de

pommes de terre; ils vivaient avec cela; aux vacances, ils regagnaient

à pied la maison du père[21]. Boswell raconte qu'étant dans l'île de

Col, il vit un fermier dont le fils allait chaque année à pied à

Aberdeen, pour son éducation, et en revenait dans l'été, servir de

maître d'école dans l'île, traversant ainsi deux fois l'Écosse d'une

mer à l'autre. «Il y a quelque chose de noble, dit le Dr Johnson, dans

ce jeune homme qui fait une marche de deux cents milles, et autant

pour revenir, par amour du savoir[22]». «L'éducation est une passion

en Écosse», dit Froude en racontant l'histoire, touchante aussi, de

l'éducation d'un autre grand Écossais, Thomas Carlyle[23]. C'est ainsi

qu'ont été élevés beaucoup des hommes qui ont fait honneur à l'Écosse.

[Note 21: Froude. _The Early Life of Thomas Carlyle. The

nineteenth Century._ July 1881.]

[Note 22: Boswell. _The Journal of a Tour to the Hebrides

with Samuel Johnson, L L D._ October 8.]

[Note 23: Froude. _The Early Life of Thomas Carlyle._ Id.]

Même dans ce pays si merveilleusement épris de savoir, l'éducation de

Robert Burns et de son frère Gilbert forme un épisode rare et vraiment

émouvant. On ne sait ce qu'on y doit le plus admirer des sacrifices du

père, du dévouement du maître, ou de l'ardeur des enfants à apprendre.

À eux tous ils forment comme un groupe complet qui symbolise ce qu'il

y a eu de plus élevé et de plus méritoire dans l'élan universel de

l'Écosse vers l'éducation.

William Burnes habitait encore son cottage d'Alloway quand il commença

à songer à l'instruction de ses fils. Le maître de l'école d'Alloway

venait de partir et l'école était vide. William Burnes va à Ayr,

s'informe. Il y avait alors un jeune garçon d'environ dix-sept ans,

nommé John Murdoch, qui achevait lui-même son éducation et

perfectionnait son écriture. William lui envoie dire qu'il l'attend à

l'auberge où il le prie d'apporter un de ses cahiers. L'examen ayant

été favorable, il l'engage. Burnes s'était entendu avec quatre de ses

voisins. Ils donnaient, à tour de rôle, l'hospitalité au jeune maître

d'école; Murdoch restait une semaine chez l'un, puis la semaine

suivante chez l'autre, et ainsi de suite[24]. Il enseignait dans la

journée les enfants de ces braves gens, et sans doute, le soir,

faisait quelques lectures, commençait presque sans livres et sans

ressource à apprendre le français qu'il devait plus tard posséder fort

bien. Au bout d'environ un an, William Burnes se transporta à

Mont-Oliphant; mais, malgré la distance qui, à la vérité, n'était pas

grande, Robert et Gilbert continuèrent de venir à l'école de John

Murdoch, pendant plus d'une année.

Ce qui n'est pas moins remarquable que tout ceci, c'est l'excellence

de l'éducation qui se donnait dans un coin perdu de ce pays qu'on

regardait ailleurs comme presque barbare. Les livres dont on se

servait étaient le Nouveau-Testament, la Bible, un choix de morceaux

en vers et en prose, la grammaire anglaise. On lisait, on épelait sans

livre, on faisait des analyses. Murdoch lui-même a laissé un exposé de

sa méthode. «C'était, dit-il, de leur faire bien comprendre le sens de

chaque mot, dans chaque phrase qu'on devait apprendre par coeur. Soit

dit en passant, ceci peut se faire plus aisément et plus tôt qu'on ne

le pense généralement. Dès qu'ils étaient assez avancés pour le faire,

je leur enseignais à mettre les vers dans l'ordre naturel de la prose,

quelquefois à substituer les expressions synonymes aux mots poétiques

et à suppléer toutes les ellipses. Ce sont des moyens de s'assurer que

l'élève comprend son auteur. Ce sont des aides excellentes pour

apprendre l'arrangement des mots dans les phrases, et pour acquérir de

la variété d'expression[24].»

[Note 24: _John Murdoch's Narrative of the Household of

William Burnes._ Scott Douglas, tom. IV, Appendix B.]

Robert et Gilbert faisaient de rapides progrès. Ils apprenaient les

hymnes et les poésies de leur recueil avec une grande facilité, et,

dans tous les petits exercices littéraires, ils étaient à la tête de

leur classe. Chose étrange, Murdoch était beaucoup plus frappé de

Gilbert que de Robert. Le premier dont la face joyeuse disait: «Gaîté,

avec toi je veux vivre![25]» lui semblait doué d'une imagination plus

vive et avoir plus d'esprit. «Assurément, si on avait demandé à

quelqu'un qui connaissait les deux enfants, lequel courtiserait les

Muses, il n'aurait jamais deviné que Robert vraisemblablement eût une

tendance de ce côté[26].» Celui-ci avait une expression généralement

grave, qui révélait un esprit sérieux, contemplatif et pensif. «À

cette époque, dit-il de lui-même, je n'étais le favori de personne.

J'étais noté pour une mémoire tenace, quelque chose de brusque et

d'obstiné dans mon caractère et une piété enthousiaste et stupide. Je

dis stupide, parce que je n'étais encore qu'un enfant. Bien qu'il en

coûtât quelques corrections au maître d'école, je devins un excellent

élève en anglais et, vers l'âge de dix ou onze ans, j'étais passé

critique en substantifs, verbes et particules[27].»

[Note 25: C'est le dernier vers de _l'Allegro_ de Milton.]

[Note 26: _John Murdoch's Narrative._]

[Note 27: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Après avoir fait ainsi la classe à Alloway, pendant plus de deux ans

et demi, Murdoch dut quitter le pays. Des changements étaient survenus

parmi les fermiers qui soutenaient l'école; on lui offrait une

situation meilleure dans le Carrick. Il ne voulut pas partir sans dire

adieu à ses deux élèves favoris et à leur père pour lequel il avait de

la vénération. Un soir, il s'en alla par les collines qui montent vers

Mont-Oliphant, un peu triste sans doute, comme aux déplacements de la

pauvre vie de maître d'école, avec la perspective de nouveaux visages

et d'un milieu peut-être plus difficile. Il n'était pas riche, et

cependant il emportait pour chacun de ses élèves, un présent qu'ils

garderaient en souvenir de lui, peu de chose, à la vérité, un présent

un peu pédant, et toutefois touchant à cause de la pauvreté et de

l'affection de celui qui le donnait: un résumé de grammaire anglaise

et la tragédie de _Titus Andronicus_. Pour passer la soirée, il se mit

à lire la pièce à haute voix. Toute la famille écoutait en cercle.

Shakspeare, si ce drame est de lui, y a entassé toutes les horreurs de

l'ancien théâtre anglais. À la fin du second acte, on voit, dans une

forêt, Lavinia ensanglantée, la langue et les mains coupées, entre

deux scélérats qui viennent de la violer et qui lui conseillent de

demander de l'eau pour se laver les mains. À cet endroit, toute la

famille éclata en sanglots et pria Murdoch de ne pas poursuivre.

Burnes toujours calme, fit observer avec raison que, si on ne voulait

écouter la pièce jusqu'au bout, il était inutile que Murdoch la

laissât. Mais Robert impétueusement s'écria que, si on la laissait, il

la jetterait au feu. Le père allait gronder; le jeune maître

intervint, en disant qu'il aimait cette sensibilité et laissa une

autre comédie à la place du terrible _Titus Andronicus_[28]. Combien y

avait-il, à cette époque, en Europe, de foyers de paysans où une

pareille scène fût possible?

[Note 28: _Gilbert's Narrative._]

Robert Burns. Vol. 1, La Vie · 第 1 / 67 段