travail qui les ont développées, de plus en plus perfectionnées, et créé
par elles, l'art, la science, l'industrie, la Société, la Justice
progressive.
Vous le voyez, mes enfants, nous sommes plus grands que la nature: car
nous avons puissance de la dompter, de la façonner: notre arme, contre
elle, _c'est le travail_: c'est lui qui fait notre puissance et notre
gloire, et nous rend dignes d'occuper une place dans l'humanité.
Vous le voyez encore, chacun de nous reçoit tout de l'espèce: la vie,
nous la devons à nos parents;
Notre nourriture, nous la devons aux cultivateurs, à ceux qui font leurs
instruments de travail;
Nos vêtements, nous les devons aux nombreux ouvriers qui fournissent les
matières premières, les filent, les tissent, les teignent, les taillent,
les cousent;
Notre abri, nous le devons à ceux qui extraient la pierre, la chaux, le
fer, le plâtre; préparent la brique, coulent le verre, coupent le bois; à
tous ceux qui peignent, tapissent, décorent et meublent nos demeures,
pour qu'elles nous soient commodes;
Notre science, nous la devons à ceux qui ont assemblé ces collections,
rempli ces musées, planté ces jardins, inventé ces machines, fait ces
classifications, ces méthodes que nous admirons; à ceux qui ont réfléchi
sur les faits, trouvé leurs lois, et leurs applications dans l'industrie
et l'art;
Notre sécurité, la possibilité de jouir en paix du fruit de nos labeurs,
de ne pas être dépouillés, opprimés, tués par plus forts que nous, nous
les devons encore an génie de l'humanité qui a tiré de lui-même et
formulé les principes de Justice et d'équité.
Tout ce que nous sommes, nous le devons donc à notre espèce qui a pensé
et travaillé, pense et travaille pour nous; notre devoir est donc, au
point de vue de la Justice, de rendre, autant qu'il est en nous, à
l'humanité ce qu'elle a fait et fait pour nous, en travaillant à son
profit et au nôtre.
Ainsi préparées, Madame, vos élèves sont en état d'étudier avec fruit
l'histoire de leur espèce.
VII
Nous voici, Madame, sur un terrain neuf et mouvant: celui de l'Histoire
dont la science n'est pas faite encore.
Vous avez montré en tout la loi de Progrès; il faut lui donner une
éclatante confirmation dans l'enseignement de l'histoire.
Montrez d'abord notre espèce placée, à son origine, sur un globe inculte,
tourmenté par les volcans et les inondations; plus malheureuse que les
autres, parce qu'elle est plus sensible et plus désarmée; ayant de grands
besoins et de faibles moyens; des passions égoïstes très fortes, des
facultés supérieures à peine ébauchées; afin que vos élèves comprennent
ce qu'il a dû falloir de temps à l'humanité pour apprendre à cultiver la
terre, à se construire des habitations, à tirer parti des forces
naturelles qui la tuaient auparavant, à s'organiser en diverses sociétés,
à créer les sciences, les arts, l'industrie, et à tout modifier en se
modifiant elle-même. Elles comprendront alors que l'espèce a dû franchir
bien des obstacles pour arriver où elle en est; qu'elle a dû souvent
s'égarer; que le mouvement progressif, ne pouvant se faire que d'ensemble
pour chaque nation, il est impossible d'y procéder par grand écart, c'est
à dire de franchir les époques ou nuances intermédiaires entre la
situation intellectuelle et morale où se trouvent les masses, et l'idéal
posé par les natures plus élevées; faites-leur bien comprendre alors que
notre devoir n'est pas de réaliser l'idéal entier dans les faits sociaux,
mais de travailler à nous en rapprocher de quelques pas, et d'élever nos
successeurs de manière à ce qu'ils s'en rapprochent encore plus que nous.
Comme toute science se compose de faits reliés par une loi, vous devez
donner à vos élèves la loi de l'Histoire: cette loi est le développement
de la Morale sous l'influence de la Philosophie, de la Religion, des
Sciences, des Arts et de l'Industrie.
Vous considérerez donc chaque peuple comme un organe Moral de l'humanité,
et vous le montrerez descendant plus ou moins vite dans la tombe,
lorsqu'il renonce à la Morale ou qu'il ne progresse plus.
Vous comprenez que, dans un tel plan, ne peuvent entrer des fables, des
détails puérils, des masses de faits entassés pêle mêle sans méthode,
sans critique, sans moralité générale, sans loi; que toutes ces choses ne
sont pas plus l'Histoire, que des plantes non classées ne sont la
Botanique.
Il m'est impossible, vous le concevez, de vous tracer un plan d'Histoire:
cela nous conduirait trop loin: mais un simple exemple vous fera
comprendre mon idée: il s'agit pour l'élève d'étudier l'histoire de
France et d'Angleterre, par exemple. Or la loi de la première est, au
point de vue de la Justice, le développement de l'unité dans la Justice
ou de l'Égalité, comme la loi de l'histoire d'Angleterre est, sous le
même rapport, le développement de la diversité dans la Justice ou de la
liberté individuelle. Ces deux lois posées, vous divisez chaque histoire
en autant de périodes qu'il est nécessaire pour la démonstration de la
loi; ayant le soin de les trancher assez pour que chacune ait un aspect
propre; groupant autour de l'idée principale la philosophie, la religion,
les sciences, les arts, etc., en notant avec le plus grand soin le rôle
de ces éléments pour ou contre le Progrès: la vie des personnages ne doit
valoir que comme preuve vivante et le fait des vérités avancées par vous.
Chaque période se compose d'éléments Critiques, Conservateurs,
Réformateurs et Indifférents qui se trouvent représentés par des
doctrines et des hommes, du conflit et du mélange desquels sort l'ordre
ascendant ou descendant de la période suivante qui donne naissance aux
quatre éléments précités, mais transformés.
Deux observations sont ici nécessaires: Vous ne devez pas représenter les
doctrines et les hommes comme _exclusivement_ bons ou mauvais,
conservateurs ou novateurs, etc., mais comme _principalement_ une de ces
choses.
La seconde observation est que l'élève doit s'habituer à juger la valeur
morale d'un événement ou d'un personnage sur la doctrine morale de
l'époque où s'est passé l'un et a vécu l'autre: l'équité est un devoir
envers les morts aussi bien qu'envers les vivants. Comme le Progrès
s'accélère, avant trois cents ans d'ici, nos descendants pourront juger
bien immorales, bien injustes, certaines lois et opinions dont nous nous
enorgueillissons aujourd'hui; soyons donc équitables envers le passé,
afin que l'avenir ne nous soit pas trop sévère.
Espérons, Madame, qu'une section du Comité encyclopédique vous donnera,
sur l'Histoire, une suite de traités qui vous épargneront le travail
philosophique que vous seriez obligée de faire.
Un mot sur le rôle de la Philosophie et de la Religion. La première doit
être représentée à vos élèves comme fille surtout de la Raison, et ayant
un rôle principalement critique; la seconde est surtout fille du
sentiment religieux, et joue principalement le rôle d'élément
conservateur.
Vous représenterez à vos élèves le sentiment religieux comme inhérent à
la nature humaine; comme une aspiration indéfinie à nous relier avec
l'univers et nos semblables; comme une disposition à sentir qu'il y a des
rapports entre nous et les lois dont nous voyons les résultats, sans que
nous puissions en atteindre les causes. Vous marquerez avec soin les
diverses transformations de ce sentiment sous l'influence du
développement intellectuel et moral, jusqu'au moment où l'humanité,
arrivant à la conception de sa propre loi, la loi morale, à la nécessité
de l'accord qui doit exister entre la Vertu et le bonheur, fournit sa
dernière étape sentimentale, en ajoutant à la croyance en la Divinité
celle en l'Immortalité de la conscience individuelle, Immortalité qui,
selon la belle expression de M. Charles Renouvier, est _le droit au
Progrès_.
Insistez beaucoup pour faire comprendre à vos élèves que le sentiment
religieux ne saurait être une loi de notre être sans en être une de
l'univers. Sans régir des rapports dont un des termes, quoiqu'inconnu,
n'en existe pas moins; que la Divinité et l'Immortalité ne sauraient être
les objets de la foi humaine, sans avoir une réalité objective, parce que
la voix de la nature ne trompe jamais; et séparez le sentiment religieux
d'avec les religions.
Les Religions, dites-leur, sont construites avec la science et la
moralité des époques où elles apparaissent: elles donnent les formules
et les représentations des objets du sentiment religieux: le philosophe
pur croit en la Divinité, mais il ne la définit pas; il croit presque
toujours en l'immortalité du Moi, mais il ne cherche pas à se figurer ce
qu'elle sera: il pense seulement qu'au delà de la tombe, se trouvera la
sanction des actes moraux: le philosophe de notre époque, faisant un pas
de plus, pensera que, dans notre transformation, il y aura progrès.
Le croyant se fait une idée précise de Dieu, de la nature de ce qui
persiste en nous, de ce que nous ferons dans l'existence qui suivra
celle-ci, des peines et des récompenses, etc.
Le philosophe trouve dans sa foi sentimentale, indéfinie, l'appui, mais
non la source et la raison du Droit et du Devoir; pour le croyant,
jusqu'ici, la morale n'a d'autre source que la Religion; s'il cessait de
croire à celle-ci, l'autre n'aurait plus de base.
Le vice de toute religion positive, jusqu'à nos jours, a été
d'immobiliser l'humanité; le service qu'elles ont rendu, a été de
vulgariser certaines notions parmi les masses. Elles sont toutes, pendant
un certain temps, le soutien des principes moraux les plus avancés. Mais
comme elles se prétendent immuables et que l'humanité progresse, arrive
l'instant où elles sont dépassées en Rationalité, en Science et en
Moralité: il faut alors qu'elles disparaissent, sans quoi l'humanité
mourrait: Toujours la lutte contre elles est rude et longue, et elle ne
cesse que quand un idéal religieux nouveau s'est emparé des majorités:
car _les religions ne cèdent la place qu'aux religions_, non aux
philosophies. Un tel changement est toujours précédé d'un changement de
principes, autant que d'un progrès dans les doctrines morales: jamais
Rome et la Grèce n'eussent accepté le Dieu, roi unique, si d'abord elles
n'eussent accepté l'unité du pouvoir dans les mains d'un César: car les
nations ont une tendance invincible à modeler leur gouvernement et leurs
lois sur leurs conceptions religieuses, et _vice versâ_: il résulte de
cela, qu'un pays qui change de principes et de lois, tend invinciblement
à changer de Religion.
Voilà, Madame, l'enseignement que vos élèves doivent retirer de l'étude
des religions: car c'est surtout par l'étude des religions et des
philosophies, qu'elles peuvent connaître le génie des peuples.
N'oubliez pas de leur faire faire la critique rationnelle des
Philosophies, à mesure que vous leur présenterez l'ensemble de chaque
doctrine. Qu'elles admirent les hommes de génie, à la bonne heure;
qu'elles respectent Platon et Spinosa, Aristote et Hegel, Descartes et
Leibniz, rien de mieux; mais montrez-leur en quoi ils ont fait fausse
route; car vos enfants ne doivent pas plus avoir de fétiches parmi les
hommes que parmi les choses: elles doivent rester elles-mêmes, et n'être
le daguerréotype de personne.
Dans le cours de vos études historiques, vous ne négligerez pas non plus
de vous arrêter suffisamment sur les doctrines économiques et sociales,
les différentes formes politiques et les lois, et le rapport de ces
choses, avec la justice.
Dans ces études, vos élèves doivent trouver leur critère dans la Doctrine
que vous leur avez inculquée touchant les destinées humaines, et la
théorie des Droits et des Devoirs.
Vous me direz, Madame, que le plan que je viens d'ébaucher sur votre
demande, exige un ensemble de connaissances que vous ne possédez pas. Je
le sais: aussi vous conseillé-je de vous entourer de collaboratrices qui
aient une ou deux spécialités: mais votre devoir est d'assister aux
leçons, et de veiller à ce que jamais on ne s'éloigne de la direction
rationnelle.
Vous serez peut-être obligée, au début, d'employer quelques professeurs
de l'autre sexe; mais vous rechercherez celles d'entre vos enfants qui
ont des vocations spéciales; vous les cultiverez et au bout de quelques
années, votre établissement n'aura que des professeurs femmes.
Le genre d'éducation que je vous propose d'appliquer, Madame, fera de vos
élèves des femmes simples, fortes, vigoureuses, sérieuses et
raisonneuses, plus instruites que la plupart des hommes instruits
d'aujourd'hui; elles seront en état de réformer la famille, de faire
transformer les lois qui subalternisent leur sexe.
Elles prouveront, par leurs œuvres, ce qui est la meilleure et la plus
sûre des preuves, que la rationalité est égale chez les deux sexes; que
la chose doit être ainsi pour qu'ils soient socialement égaux. Le
Sentiment et la Raison n'égalisent pas les êtres, parce que le premier
doit être dirigé, contenu, réformé par la seconde. En conséquence ceux
qui prétendent que, chez l'homme, prédomine la Raison et chez la femme le
Sentiment, bien loin d'égaliser les sexes par l'équivalence, doivent
continuer à subordonner la femme à l'homme. La Raison étant en toute
créature humaine ce qui juge de la vérité des rapports, ce qui établit
l'ordre, si l'homme en était doué plus que la femme, il serait
réellement son chef, ce que vos élèves n'admettront jamais, parce
qu'elles se sauront, comme beaucoup de femmes se savent déjà, la preuve
vivante du contraire, et qu'elles jugeront fausse une théorie contredite
par les faits.
VIII
Toutes les religions, dites positives et naturelles, étant des créations
de la conscience humaine, vous me demanderez sans doute, Madame, s'il
vous est permis d'en inculquer une à vos élèves; s'il est même possible
qu'elles y croient lorsqu'elles seront rationnellement élevées.
Il n'y a que les esprits sans portée, les cœurs sans chaleur qui ne se
posent pas d'hypothèse sur l'Univers, la Divinité, l'Immortalité
individuelle, l'accord de la Justice et du bonheur, etc., etc. Or, vos
élèves ne seront pas de ce nombre: cette hypothèse, origine d'une
religion positive, elles se la poseront et la résoudront, si vous ne la
posez et ne la résolvez pour elles.
La femme est trop vivante, elle qui donne la vie, et vos enfants auront
une trop forte personnalité, pour croire à l'anéantissement de leur être.
Vous leur aurez appris que toute tendance existe en vue d'une fin; elles
sentiront et comprendront qu'en elles se trouvent une foule d'aptitudes
et de besoins qu'une seule vie ne peut développer et satisfaire: elles en
induiront une vie future, que leur vif sentiment de la justice ne leur
permettra pas de concevoir autrement que comme la conséquence logique de
l'emploi de celle-ci.
Anti _substantialistes_ et anti _réalistes_ par éducation, elles ne
croiront qu'aux individus; les phénomènes seront pour elles les seules
choses en soi; les espèces qui n'existent que dans et par les individus,
seront soupçonnées de n'être que des étapes progressives, des
manifestations, des formes de la loi de Progrès inhérente à tout ce qui
est. De ces inductions, sortira la négation de la mort qui ne sera plus
pour vos enfants qu'une transformation plus profonde de l'individu, du
principe ou loi d'unité de chaque être.
Vos élèves sauront que si la justice est la loi de la conscience morale,
c'est qu'elle est une loi de l'univers; que si cette même conscience
regarde la félicité comme une conséquence obligée de la justice, c'est
qu'il est dans la nature des choses que cette harmonie existe: or, comme
l'étude de l'Histoire et l'expérience leur prouveront que cette harmonie
n'existe pas sur cette terre, elles en induiront qu'elle doit exister
ailleurs.
Ces inductions et beaucoup d'autres dont nous n'avons pas à parler ici,
parce que nous ne traitons pas de dogmes, étant légitimes pour une
conscience droite, conduiront vos enfants à se formuler une croyance;
c'est pour cela que j'estime que vous pouvez sans scrupule en déposer une
dans leurs jeunes cœurs.
Quant à votre crainte de voir la religion ébranlée dans l'esprit de vos
élèves par la certitude qu'elles auront plus tard que toute religion
positive est un produit de la conscience, vous n'avez pas à vous en
préoccuper, si vous avez pris le soin de mettre l'hypothèse religieuse en
accord parfait avec la science, la morale et la raison. Nous n'avons nul
besoin d'une Révélation divine pour croire.
Est-ce que le savant ne croit pas à sa théorie? Vos élèves d'ailleurs, ne
sauront-elles pas que la base de toute certitude est dans la foi? Est-ce
que, pour acquérir des connaissances, nous ne devons pas, préalablement,
faire acte de foi envers l'existence des corps extérieurs, la constance
des lois qui régissent les choses, l'existence de nos facultés et la
valeur positive de leur appréciation? Vos élèves ne savent-elles pas que,
même ces choses admises sans preuve, tout repose, pour l'avenir sur la
probabilité? Qui pourrait _prouver_ que le soleil se lèvera demain, que
le fer ne deviendra pas mou comme du coton, que ce qui était nourriture
hier ne sera pas poison demain? Personne ni rien, sinon notre foi que
l'univers et les lois qui régissent les choses demeurent, sont
persistants? La raison de vos élèves ne saurait être ni révoltée, ni
effrayée d'avoir la foi pour couronnement puisqu'elle l'a pour base. Être
suspendus entre deux abîmes de foi, ne nous épouvante pas: ce qui nous
fait reculer, c'est de trouver la contradiction sur le terrain où les
deux abîmes se rencontrent: c'est cette contradiction que vous devez
éviter par dessus toutes choses.
Donnez donc de bonne heure une religion positive à vos enfants, mais
entendez-le bien, une religion qui ne soit que l'épanouissement poétique
de tous vos enseignements.
Vous leur aurez démontré que tout est limité, composé, relatif; que le
degré de perfection des êtres est en raison de leur complication; vous ne
pourriez donc, sans contradiction, leur représenter la Divinité comme
simple, infinie, absolue.
L'étude de la Biologie leur aura prouvé que, si elles sont supérieures
aux animaux, c'est parce qu'elles sont plus composées qu'eux et ont un
plus grand nombre de facultés; vous ne pourriez donc, sans contradiction,
leur enseigner que ce qui persistera en elles sera d'autant plus parfait
qu'il sera plus simple.
Toutes leurs études leur auront démontré que l'humanité progressive,
s'est élevée et s'élève incessamment de l'animalité et du mal vers
l'humanité et le bien; qu'elle est l'auteur de sa justice, de sa vertu,
aussi bien que de ses sciences, de ses arts, de son industrie, vous ne
pourriez leur enseigner, sans contradiction, que cette humanité est
déchue, incapable de rien par elle-même et reçoit d'en haut la Justice.
Elles sauront qu'avec la pratique du bien, notre tâche ici bas est la
culture du globe, les créations scientifiques, industrielles et
artistiques; le perfectionnement de la société et des lois, afin de
créer, pour tous, la plus grande somme de bien-être et de liberté, vous
ne pourriez donc leur enseigner, sans contradiction, que la terre est une
vallée de larmes dont elles doivent se détourner avec horreur; que le
monde ou la société est haïssable; qu'il faut le mépriser et le fuir, et
que la science, qui est le certain, doit être subordonnée au dogme, qui
n'est que l'hypothèse.
Elles seront convaincues que le travail est notre gloire; que c'est par
lui que nous remplissons notre destinée, et que nous nous rendons
semblables aux puissances qui régissent l'univers; que plus l'être est
parfait, plus il travaille; vous ne pourriez donc, sans contradiction,
leur enseigner que le travail est un _châtiment_, une marque de
dégradation.
Elles seront assez développées sous le rapport de la Justice, pour savoir
que toute faute est personnelle, que toute punition a pour but
l'amendement du coupable, et doit être proportionnée à l'intention et à
la gravité du délit; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur
représenter la Divinité vouant la race humaine au malheur et au crime
pour le péché d'un seul; sévissant dans un but de vengeance, non
d'amélioration, condamnant la créature punie _à vouloir_ éternellement le
mal, ce qui équivaut, dans le législateur _tout puissant_, à l'amour du
mal.
Elles sauront que le bien et le mal moral sont des faits de liberté et
que chacun doit, logiquement, subir les conséquences de ses actes pour
qu'il y ait Justice; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur
enseigner que, quelles que soient leurs œuvres, elles sont prédestinées
par la volonté divine, à un bonheur ou à un malheur éternel.
Elles seront persuadées que nous sommes solidaires, que nul ne saurait
pécher sans que la société ne soit en partie coupable, conséquemment en
partie responsable; que toute faute est à la fois individuelle et
sociale; que nous sommes liés comme les organes d'un même corps; vous ne
pourriez donc, sans les démoraliser et contredire tous vos enseignements,
leur dire qu'on peut se sauver seul, et que, si elles sont sauvées, elles
auront _du bonheur_ à voir souffrir à leurs semblables des supplices
atroces et sans fin.
Dans ce qu'elles voient, savent, connaissent, elles constateront la loi
de progrès, c'est à dire de mouvement ascendant; la récompense des
efforts de la nature et de l'humanité dans un accroissement de puissance
et de travail; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur proposer
pour idéal de récompense future la contemplation, le repos, la diminution
de leurs énergies.
Elles sauront que la base du Droit est la liberté et l'égalité, elles
aimeront et pratiqueront cette doctrine; vous ne pourriez donc, sans
contradiction, leur représenter le monde futur comme une royauté
despotique avec une hiérarchie de sujets.
Songez sérieusement à ce que je viens de vous dire, Madame; car votre
responsabilité est des plus graves: il ne vous est permis, sous aucun
prétexte, de contribuer à mettre la contradiction et le désordre dans la
société, en les mettant dans l'intelligence et le cœur de vos élèves. Il
faut que tout, en elles, converge vers un même but: donnez-leur donc une
Religion qui, bien qu'au dessus de la Raison, ne lui soit pas
contradictoire; qui, bien que n'étant _la source d'aucun Droit ni d'aucun
Devoir_, appuie cependant l'un et l'autre.
Quelle que soit la vivacité de leur foi, vos élèves seront tolérantes et
préservées de la folie mystique, car une nuance raisonnable de doute
planera sur leur croyance: elles se diront sagement: je _crois_, mais je
ne _sais_ pas; et l'humanité a déjà passé par tant d'hypothèses! Les
autres consciences individuelles ont, comme moi, l'aspiration religieuse,
la croyance en l'immortalité personnelle; nous varions sur les détails;
absolument parlant, qui se trompe? Tous nous croyons avoir raison; vivons
donc en paix jusqu'à la démonstration de l'erreur par les faits; ou, si
nous discutons, que ce soit en frères.
Vos élèves seront assez imbues de l'idéal social moderne, pour comprendre
que la Religion est une manifestation individuelle, non une manifestation
sociale; que l'État, qui représente la collectivité, ne peut légitimement
s'inféoder à une secte quelconque; qu'en un mot, l'État ne doit pas
avoir une religion positive, afin qu'aucune conscience ne soit opprimée.
Elles croiront assez à l'égalité et à la dignité humaines pour repousser
tout sacerdoce organisé; on enseigne une science, non pas une hypothèse:
on propose celle-ci, et jamais aucun prêtre ne se contenterait de ce sage
et modeste rôle: c'est l'instituteur qui dirige l'enfant; l'adulte doit
se diriger lui-même.
Donnez, Madame, donnez à vos enfants une religion qui les soutienne dans
la sainte lutte de la vertu et du dévouement; une religion qui élève leur
esprit et leur cœur, et exalte leur courage. Si l'on peut légitimement
hésiter à s'offrir en holocauste, lorsque la mort apparaît comme le néant
de la conscience, tous les dévouements sont possibles lorsqu'on se
considère comme un des rouages de l'Ordre de Justice, et qu'on ne voit
dans la mort qu'une transformation, un agrandissement du moi humain.