Remarquez, Madame, que je vous parle de _modestie_, non pas d'_humilité_;

la modestie consiste à ne pas s'exagérer sa valeur et sa puissance

d'action; l'humilité est un sentiment vil qui porte à s'abaisser, à se

méconnaître, à se mettre au dessous de tous et à souffrir de tous; or

rien n'est plus opposé à notre idéal que ce vice qui favorise la paresse,

la lâcheté, est une négation de la justice, de l'ordre et de la

solidarité, une préparation à la tyrannie, et est le fond du caractère de

l'esclave: garantissez avec soin vos élèves de cette débilité morale.

Jusqu'ici l'élève, n'étant qu'une égoïste, vous avez dû prendre pour

mesure de ses actes envers les autres, l'amour qu'elle se porte à

elle-même et lui donner pour critère cette maxime: fais ou ne fais pas ce

que tu _voudrais_ ou _ne voudrais pas_ qu'on te fît. Elle ne s'est pas

aperçue, qu'en défendant plus faible qu'elle, par exemple, si elle

faisait en un point ce qu'elle voudrait qu'on fît pour elle afin de

n'être point accablée, d'un autre côté, en frappant celle qui frappe,

elle lui fait ce qu'elle ne voudrait pas qu'on lui fît. Il est temps que

vous réformiez ce que les maximes basées sur l'égoïsme ont de faux, en le

transformant ainsi: fais à autrui ce que tu trouverais juste et équitable

qu'on te fît; ne lui fais pas ce que tu trouverais injuste et inéquitable

qui te fût fait. Sans cette transformation des maximes primitives, vos

élèves ne comprendraient pas que la société se permît d'être justicière,

ni qu'aucun de nous eût le droit et le devoir de l'être, quand la société

n'est pas présente ou n'a pas pourvu.

Or, remarquez, Madame, que notre conception de la société exige

impérieusement la modification que je vous indique. Les formules tirées

de l'amour de soi étaient bonnes quand le pouvoir était cru délégué d'en

haut, et la justice émanée de Dieu, dont le roi et le prêtre étaient les

ministres: alors tout redressement appartenait à Dieu et à ceux qu'il

avait commis à cet effet. Mais aujourd'hui nous savons que toute justice

émane de nous, et que la société qui n'est que la collection organisée

des individus qui la composent, ne saurait avoir d'autre Morale ni

d'autres droits que les leurs.

Si donc la vieille Morale disait: à Dieu et à ses lieutenants appartient

le droit de justice; quant à vous, individus, aimez vos ennemis;

lorsqu'on vous soufflette sur une joue, tendez l'autre; lorsqu'on vous

enlève votre tunique, donnez encore votre manteau; vous ne sauriez trop

vous abaisser, trop souffrir des autres; laissez la justice à Dieu et,

par votre humiliation, frayez-vous une route vers le ciel; si dis-je la

vieille Morale dit cela, vous, prêtresse de la Morale nouvelle, sortie de

l'idéal nouveau, vous êtes au contraire tenue de dire à vos élèves: tant

que vous ne connaissez pas la loi Morale, vous n'êtes ni bonnes ni

méchantes; quand vous la connaissez, par votre libre choix, vous pouvez

être l'un ou l'autre. En vous est la force nécessaire pour triompher de

l'exagération de vos instincts. Vous êtes les égales de tous; cherchez à

vous bien connaître, afin de remplir, s'il se peut, la fonction à

laquelle vous appellent vos facultés; ne souffrez pas, si cela vous est

possible, qu'une incapacité vous supplante: vous vous le devez à

vous-mêmes et au corps social. Créatures progressives, ne tentez pas de

justifier vos fautes par votre faiblesse, car vous êtes obligées de vous

améliorer et d'améliorer les autres. Votre devoir étant d'empêcher le mal

en vous et hors de vous, vous ne devez ni commettre ni souffrir

l'injustice et la méchanceté, car vous êtes responsables, non seulement

du mal que vous faites et du bien que vous négligez d'accomplir, mais

encore des vices d'autrui et du mal qui en résulte, si, pouvant les

corriger ou les contenir, vous ne l'avez pas fait.

Et pour que cette morale ne rende pas vos élèves dures, peu indulgentes,

orgueilleuses, habituez-les à compter et à peser leurs défauts, à

connaître leurs imperfections, à ne pas se montrer plus sévères envers

autrui qu'elles ne le sont pour elles-mêmes; à tolérer des défauts qui ne

causent pas un mal réel, comme elles trouvent bon qu'on tolère les leurs:

à se bien persuader, qu'en maintes circonstances, on nous blesse bien

plus par étourderie que de propos délibéré, et qu'il serait absurde de

nous en fâcher, puisqu'il est notoire que souvent nous en avons fait

autant; qu'enfin, il n'y a pas de défaut plus insupportable que la

susceptibilité, parce qu'elle met à la torture ceux qui nous entourent,

empêche l'épanchement, et qu'un caractère méticuleux perd ses amis les

meilleurs, car il n'y a pas de société possible avec un buisson d'épines.

Faites-leur bien comprendre que, ne pas tolérer le mal en autrui, ne

signifie pas s'ériger en censeurs et professeurs de Morale, mais ne pas

consentir pour soi et les autres à devenir victime d'une injustice ou

d'un défaut capital.

Ainsi élevées, vos élèves, dès l'âge de douze ans, sauront, par leur

pratique journalière, en se rendant les services d'ordre et de propreté,

que tout travail utile est honorable.

En échangeant leurs services, elles ont appris que la société est basée

sur le travail et l'échange;

En recevant et rendant des services gratuits, elles ont appris la bonté;

En défendant contre leurs compagnes leur dignité, leurs droits et ceux

des faibles, elles ont appris la justice et la solidarité;

En triomphant des obstacles que vous avez su mesurer à leurs forces,

elles ont appris qu'on ne doit jamais se résigner au mal qu'on peut

supprimer ou diminuer;

En luttant contre leurs défauts, en triomphant de plusieurs, elles ont

appris qu'elles sont des êtres progressifs, et que la volonté est toute

puissante;

Par votre calme, votre impartialité, votre justice, votre équité, votre

indulgence, elles ont pris une haute idée du pouvoir social que vous

représentez auprès d'elles: elles savent qu'il doit éclairer, moraliser,

punir selon l'intention et dans le but de faire réfléchir, d'améliorer;

Elles ne possèdent que trois axiomes: fais aux autres ce que tu voudrais

qui te fut fait dans les limites de la justice et de l'équité;

Ne fais pas aux autres ce que tu ne trouverais ni juste ni équitable

qu'ils te fissent;

Ne souffre pas des autres, ni contre les autres, ce qui n'est ni juste ni

équitable;

Mais ces axiomes sont dans leur pratique: c'est l'âme de leur vie, le

criterium de l'examen de conscience qu'elles font chaque soir.

Ce ne sont pas, à la vérité, de profondes théoriciennes que vos élèves;

mais ce sont de bonnes et sincères praticiennes, plus fortes en

Sociologie et en Morale que tous nos phraseurs: elles sont prêtes à faire

de leur pratique une doctrine.

CHAPITRE III.

ÉDUCATION RATIONNELLE (SUITE).

V

L'enfant abstrait et généralise plus que nous, mais pas de la même

manière, parce qu'il ne comprend que le concret: sa généralisation

exagérée le dispose à confondre les espèces et à mal voir les individus.

Pour qu'il ne soit pas toute sa vie dans l'à peu près, il faut mettre

tous ses soins à développer en lui l'esprit d'analyse, combiné sans cesse

avec la comparaison.

A peine l'enfant meut-il les bras avec intention, qu'il veut tout voir et

tout toucher; c'est alors que vous feriez bien de l'amuser méthodiquement

avec les jouets de Frœbel, de manière à ce qu'il applique à chaque chose

tous les sens qui y sont applicables. Arrête-t-il ses yeux sur autre

chose? Suivez la même méthode. Regarde-t-il une rose, par exemple?

dites-lui, en lui montrant chaque détail: rose--tige--feuilles

vertes--épines qui piquent; et en la portant à ses narines: elle sent

bon. Ayez soin, autant que vous le pouvez, pour faire ressortir

l'analyse, de mettre immédiatement après quelque chose d'opposé; ainsi à

l'odeur de la rose opposez celle du souci; à la forme de la boule,

opposez celle du cube.

Quand l'enfant parlera, ne lui laissez pas prendre l'habitude d'appeler

un cheval dada, un chien toutou, des friandises nanan; mais accoutumez-le

à nommer chaque chose par son nom, et prenez grand soin de lui faire

décrire l'objet dont il vous parle pour la première fois: s'il vous parle

d'une chèvre, par exemple, aidez-le à vous dire qu'elle a un corps, un

cou, une tête et quatre pattes, des poils de telle couleur, de gros yeux,

une barbe et des cornes; qu'elle marchait ou grimpait, ou broutait

l'herbe; qu'elle baissait la tête et présentait les cornes quand on

l'approchait; qu'elle ne sentait pas bon; que son poil était doux ou

rude, etc. En habituant ainsi l'enfant à l'analyse, il acquerra, de ce

qu'il voit, des idées nettes; établira des groupes par comparaison, et ne

sera disposé de sa vie à se contenter d'expressions vagues, de notions

mal définies, vice intellectuel de la plupart d'entre nous.

L'enfant, avons-nous dit, ne comprend que le concret; c'est donc un

contre-sens que de meubler sa mémoire de mots qui représentent des

notions abstraites ou des sentiments qu'il ne peut éprouver: rien n'est

affligeant comme de le voir transformé en oiseau jaseur, récitant une

fable de La Fontaine, une page d'histoire ou de grammaire.

Dans votre maison annexe ou établissement préparatoire, vos élèves ont

appris en jouant à lire, écrire, calculer et un peu dessiner; aussitôt

qu'elles sont avec vous, il faut, peu à peu, leur faire comprendre que le

travail n'est pas un _jeu_, mais un _devoir_. Permettez-moi, Madame,

d'insister ici sur l'ordre et la succession des études, autant que sur la

méthode d'enseignement.

L'histoire, la littérature doivent n'être un objet spécial d'étude

qu'assez tard; il faut que la Raison et le goût soient développés avant

d'y songer; j'en dis autant de la Philosophie théorique. Mais toute

l'éducation doit être une philosophie pratique: l'élève doit être

philosophe sans le savoir, comme elle est moraliste sans le savoir: et

ses grandes études historiques doivent être jalonnées sans qu'elle s'en

doute.

Soyez assez bonne, Madame, pour me suivre avec attention dans les

indications sommaires que je vais vous donner, afin d'éclaircir ma

pensée.

Votre élève doit savoir sa langue: il faut donc qu'elle apprenne la

grammaire, la syntaxe, l'orthographe. Au lieu de commencer, avec elle,

par la grammaire particulière, ainsi que le fait tout le monde, commencez

par la grammaire générale ou philosophique et l'analyse logique; dites à

l'élève: tout mot qui représente une personne ou une chose est un nom;

tout mot qui représente une qualité est un adjectif; tout mot qui

représente l'existence simultanée d'un nom et d'une qualité est un verbe;

tout mot qui marque les rapports de situation, direction, cause, etc.,

est une préposition, le sujet est l'objet de la qualité; le régime est ce

qui est sous la dépendance de la qualité. Montrez de nombreux exemples de

ces mots; faites soigneusement distinguer une proposition principale

d'une incidente, une proposition directe d'une inverse; faites mettre

chaque mot à sa place logique, retrouver le verbe _être_ dans toutes les

combinaisons.

Pour apprendre l'orthographe d'usage, il suffit que l'élève connaisse les

variations du temps et du genre, et lise chaque page des dictées qu'elle

fera, jusqu'à ce qu'elle soit à peu près sûre de l'écrire sans faute sous

la dictée: car la dictée n'est pas pour apprendre l'orthographe, mais

pour s'assurer qu'on la retient, et signaler les mots que l'on a besoin

d'écrire dix ou quinze fois, jusqu'à ce qu'on n'y laisse plus de fautes.

Quand votre élève est forte en grammaire générale, en analyse logique et

en orthographe d'usage, passez à la grammaire particulière; divisez le

nom en Nom et prénom; l'adjectif en Adjectif, participe, adverbe,

article, etc.; donnez sur chaque chose les plus grands détails; exigez

des analyses grammaticales raisonnées, et faites faire de nombreux

exercices de syntaxe.

Pour l'Arithmétique, expliquez bien les principes; exigez que les élèves

rendent compte de tous les détails de leurs opérations; de l'arithmétique

passez à l'algèbre, puis à la Géométrie, dont elles ont pris le goût avec

les jouets de Frœbel.

Chaque semaine, conduisez vos élèves une fois au cabinet zoologique; une

autre, dans les galeries minéralogiques; une autre, enfin, au jardin

botanique.

Excitez leur curiosité, leur attention, de manière à ce que chacune

retienne bien une chose. De retour, faites-les dessiner ce qu'elles ont

vu, puis donnez à chacune, tout haut, le nom du pays natal de l'animal,

de la plante, du minéral qu'elle a remarqué; les mœurs de l'un, les

usages auxquels sont employés les autres dans l'industrie, la médecine,

etc. Nommez les acclimateurs, les inventeurs, afin que les élèves sentent

le progrès en toutes choses. Profitez de ces leçons pour donner

l'esquisse de la géographie naturelle et politique du pays, et engagez

l'élève à en faire la carte, à relater tout ce que vous lui en avez dit,

à rechercher et à décrire tous les animaux, toutes les plantes, tous les

minéraux de ce pays.

Comme à chaque instant vous êtes obligée de dire à l'élève: cet animal,

cette plante sont de tel ordre, de telle famille, elle sera désireuse

d'apprendre la classification des sciences qu'elle étudie, ce qui

abrégera beaucoup votre tâche, et vous donnera occasion de faire observer

que les classifications ne sont que des méthodes artificielles, créées

par l'esprit humain, à cause de son insuffisance; qu'elles ne tiennent

compte que de certains points de ressemblance, et négligent les

différences souvent très nombreuses; qu'en conséquence, elles ne

représentent pas la nature, mais certains rapports généraux découverts

par nous.

A celles qui ont franchi ces premières études et les continuent sur

planche, vous ferez voir des expériences de chimie, de physique et des

machines.

Les explications que vous donnerez sur les cas particuliers, vous

conduiront à parler des lois et des classifications de ces sciences, et

la curiosité des élèves, l'intérêt que vous aurez excité, feront le

reste. N'oubliez jamais de prendre la science à son début, d'en montrer

le progrès, d'en nommer les inventeurs et ceux qui l'ont perfectionnée,

augmentée; car il faut que l'élève sente et voie le progrès partout.

Profitez des belles nuits pour faire connaître à vos enfants le nom des

constellations. Devant le magique spectacle d'un ciel calme et étoilé,

donnez-leur vos leçons d'astronomie, la théorie de la formation des

globes, et les lois de la mécanique céleste: tout naturellement cela les

conduira à vous interroger sur le nôtre et ses vicissitudes; sur les

créations successives de la planète, manifestes dans les couches

géologiques qu'elles ont étudiées. Dites-leur la théorie des savants sur

toutes ces choses, et montrez-leur les créations terrestres s'élevant du

minéral à nous par une série de transformations progressives, de manière

à se présenter comme nos ébauches, comme notre espèce arrêtée à divers

points de son développement. Elles verront alors que nous sommes la

synthèse de notre planète, et qu'il n'y a pas moins progrès dans les

œuvres de la nature que dans les nôtres.

Pour compléter les études précédentes, vous aurez soin de donner à vos

élèves des notions d'anatomie comparée sur squelette et sur planche et,

en même temps, des notions de physiologie, terminant le tout par un cours

d'hygiène. Ici, comme dans les études précédentes, vous leur ferez

toucher du doigt le progrès dans la série des espèces, dans le

développement individuel, et dans celui de la science que nous avons de

ces choses: vous signalerez à leur reconnaissance les savants qui ont

découvert et classé les faits, et élaboré les théories qui mettent en

évidence les lois.

VI

L'élève sait que les classifications ne sont que des méthodes

artificielles: elle a pu s'en assurer en voyant les différences qu'elles

négligent, et par les variations et modifications qu'elles ont subies.

Vous n'avez pas négligé les remarques à cet égard pour lui faire

observer qu'elles sont le produit de nos facultés: nous _observons_ les

phénomènes concrets, lui avez-vous dit; nous les _comparons_ et, par là,

nous en constatons les ressemblances et les différences; par notre

faculté d'_abstraire_, nous détachons les similitudes individuelles, et

nous en formons une sorte d'être de raison qu'on appelle une espèce, un

groupe, une famille, etc.; mais en réalité, dans la nature, il n'y a que

des individus plus ou moins dissemblants ou ressemblants: _les

abstractions ne sont pas des choses_.

Vous avez eu bien soin aussi de l'empêcher de se créer des idoles

scientifiques, et de se méprendre sur la portée du langage de la science.

Ainsi vous lui avez démontré que toute idée générale et abstraite n'a de

réalité que dans les faits: que, par exemple, la couleur bleue n'existe

pas en dehors des objets qui ont cette coloration, pas plus que la pensée

en dehors des cerveaux qui pensent, et les lois en dehors des individus

d'où on les a abstraites. Vous lui avez bien dit qu'une idée abstraite ou

générale n'exprime qu'une qualité des choses; que lorsque l'on dit, par

exemple: par la loi d'attraction, les corps tendent vers le centre de la

terre, cela ne signifie pas qu'il y a, en dehors des corps, quelque chose

qu'on nomme _loi d'attraction_, mais seulement que tous les corps ont une

qualité faisant partie d'eux-mêmes, qui les fait se diriger vers le

centre du globe, lequel centre a la propriété de les attirer; qu'en

conséquence dire: voilà la loi de telle série, cela signifie: tous les

êtres de telle série ont telle qualité active. Personnifier une

abstraction, en faire un être à part pour la commodité du langage, c'est

bien: mais il ne faut pas s'y laisser tromper.

Voulant faire de votre élève une créature rationnelle, vous lui avez

démontré que le seul objet de notre connaissance est ce que nous pouvons

observer, soit en nous soit hors de nous; que cet objet de l'observation

externe ou interne, ne nous est connu que parce qu'il _apparaît_, c'est à

dire est un _phénomène_ ou bien une loi des phénomènes; vous lui avez

fait soigneusement distinguer les phénomènes physiques, ou d'observation

externe, d'avec les phénomènes intellectuels et moraux, ou d'observation

interne.

A mesure que sa raison se développera, vous lui ferez découvrir à

elle-même que rien de ce qui occupe notre pensée n'est _simple_; que

tout, au contraire, est une _synthèse_. Pour les phénomènes physiques,

rien ne lui paraîtra plus évident, puisqu'il n'y en a pas un qui ne soit

une réunion de qualités; pour nos phénomènes internes, cela ne lui sera

pas plus difficile, parce qu'elle ne sera pas imbue d'idées

métaphysiques: en effet, en se repliant sur elle-même pour s'examiner,

elle conviendra que l'_idée_ des corps se représente comme une synthèse;

que la plus simple des idées abstraites qui se rapportent à eux, se

compose au moins de deux termes: ainsi elle ne peut songer à une couleur,

sans songer en même temps à une portion d'étendue qui la supporte. Quant

aux facultés intellectuelles et morales, elle avouera qu'elles n'existent

pas hors d'une synthèse. Qu'est-ce, en effet, que l'imagination en dehors

des images qui la manifestent? La mémoire sans les choses qui la

remplissent? L'amour ou la haine sans un moi aimant ou haïssant, et la

chose aimée ou haïe? Qu'est-ce même que ce moi sans la suite des

phénomènes de mémoire qui le constituent?

Votre élève, habituée à l'analyse, à la réflexion, au raisonnement, vous

dira sans doute: dans tous les phénomènes, il y a deux aspects: la

_fixité_ et la _mobilité_ ou le _devenir_. Je suis bien la même personne

du berceau jusqu'à la tombe, et cependant je sais bien que, pas une

minute je ne suis la même; que je me modifie incessamment dans mon corps

et dans mes facultés. Il me paraît en être de même, à des degrés

différents, pour tout ce que je connais. Qu'est-ce que cette chose fixe

qui fait l'unité individuelle des êtres, leur identité et que je ne puis

saisir?

Répondez sans hésiter, Madame: tu me poses la question qui tourmente le

plus les esprits élevés depuis l'origine de notre espèce; et à laquelle

on ne peut répondre qu'à l'aide d'hypothèses invérifiables. Tu le sais,

notre Raison n'est faite que pour connaître les phénomènes et leurs lois,

non pour connaître l'essence des choses ni les causes premières qui ne

sont pas du domaine de la science.

De ce que nous ne pouvons connaître le côté fixe des phénomènes,

s'ensuit-il que nous devions le nier? Ce serait absurde: puisque cette

fixité est un phénomène perçu par la Raison.

Nous est-il interdit de former une hypothèse sur cette chose dont la

nature se dérobe à la connaissance? Non; mais prends garde! Rappelle-toi

qu'une hypothèse ne peut être tout au plus qu'une _probabilité_. N'oublie

pas non plus que la Raison et la Science te démontrent que tout est

_composé_, conséquemment _étendu_, _divisible_, _limité_, en _relation_;

que la _diversité est la condition de l'unité_, et qu'_un être est

d'autant plus parfait qu'il est plus composé_. D'autre part, ton

sentiment te dit que les lois qui régissent l'ensemble des choses ne se

contredisent pas; que les lois qui régissent ta pensée sont identiques à

celles de l'univers: tu ne peux donc accepter ou créer une hypothèse

fondée sur le _simple_, _l'inétendu_, _l'indivisible_, _l'absolu_,

_l'infini_. Ces mots n'ont aucun sens pour la pensée, et sont

contradictoires à la Raison et à la Science. Il serait absurde, tu dois

le comprendre, de prétendre les justifier, en alléguant l'existence d'un

ordre de choses régi par des lois _opposées_ à celles de la Raison et de

l'univers. Qui a vu cet ordre de choses? Qui oserait prétendre, sans

preuves possibles, que cet univers, que nous croyons un, est

contradictoire à lui-même?

C'est en dirigeant ainsi vos élèves, Madame, en les préservant avec soin

de la maladie métaphysique, que vous les préserverez en même temps des

vices intellectuels en si grande vogue aujourd'hui. Ce ne seront pas

elles qui prendront des lois pour des êtres en soi; discuteront gravement

sur les causes premières et les essences, comme si elles avaient reçu

leurs confidences intimes; généraliseront des faits exceptionnels;

rangeront sous une loi des phénomènes qui n'y sont pas soumis; nieront

des faits bien observés, sous prétexte qu'ils ne rentrent pas dans le

cadre des lois connues; tireront d'un fait des conséquences qu'il ne

contient pas; introduiront la classification dans ce qui ne saurait la

comporter; établiront de fausses séries; bâtiront des hypothèses sur des

pointes d'aiguille. Non, elles considéreront toute théorie scientifique

comme une solution provisoire, un point d'interrogation, et toute

hypothèse ou théorie contradictoire à la Raison et aux faits prouvés,

n'attirera que leur dédain.

Vos élèves observent bien, raisonnent bien, ont une idée générale et

précise des sciences naturelles, de la Physique, de la Chimie, de

l'Anatomie, de la Physiologie, de l'hygiène; elles savent leur langue,

ont de bonnes notions d'Astronomie, de Mathématiques; peuvent classer un

animal, une plante, un minéral et connaissent sommairement la géographie

et l'histoire des peuples des contrées dont elles ont étudié les

produits: elles ont la Philosophie, la Morale et la Sociologie pratiques;

elles croient à la loi du Progrès; elles savent ce qu'est l'humanité, ce

qu'elles lui doivent, car vous leur avez dit: si c'est la nature qui a

créé ces animaux, c'est le génie et le travail de notre espèce qui les

ont domptés;

Si c'est la nature qui a créé toute ces substances solides, c'est le

génie et le travail de notre espèce qui les ont transformés en édifices,

et en maisons pour nous abriter;

Si c'est la nature qui fournit le marbre et la pierre, c'est le génie et

le travail de notre espèce qui en font des statues, des ornements, des

objets d'utilité;

Si c'est la nature qui a créé le lin, le chanvre, si c'est elle qui

fournit les matériaux dont on extrait les couleurs, c'est le génie et le

travail humains qui les transforment en vêtements, en riches peintures;

Si c'est la nature qui donne les métaux, c'est le génie et le travail

humain qui les épurent, les façonnent, et en font des remplaçants de nos

forces musculaires, des aides infatigables, des ornements;

La femme affranchie, vol. 2 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes · 第 14 / 17 段