convenablement les employer.
Il y a en nous deux domaines: celui de l'instinct et celui du libre
arbitre: le premier, qui est le plus étendu, comprend nos impulsions
simples et involontaires.
Ces impulsions sont aveugles, et se divisent en plusieurs groupes: celles
qui sont les premières éveillées, se rapportent à la conservation de
nous-mêmes: l'enfant est un égoïsme organisé. Vient ensuite le groupe des
impulsions sociales qui nous relient à nos semblables; puis les
impulsions conservatrices de l'espèce qui s'éveillent dans la jeunesse,
et entrent en lutte contre les facultés sociales.
Avec ces groupes qui se rapportent à notre conservation individuelle, à
celle de l'espèce et de la société, il y en a d'autres qui nous mettent
en rapport avec la nature pour la connaître et la modifier: telles sont
les facultés intellectuelles, scientifiques, artistiques, industrielles,
la tendance à l'idéal, etc.
Toutes ces impulsions ont pour ministre la _volonté_, qu'il faut bien se
garder de confondre avec le _libre-arbitre, ou faculté de choisir, entre
deux incitations contemporaines, celle à laquelle on obéira de
préférence_.
Une division et une analyse philosophique de nos facultés, de l'influence
que chacune d'elles exerce sur toutes les autres, ne saurait trouver
place dans ces indications générales; nous dirons seulement que vous
devez donner une grande force, par un exercice continuel, aux instincts
sociaux et à la Raison qui juge de la vérité des rapports, afin que les
facultés égoïstes et celles de la conservation de l'espèce demeurent dans
leurs limites légitimes: car elles sont naturellement plus nombreuses et
plus fortes que celles qui nous relient à nos semblables.
Dans l'idéal qui doit avoir la foi de vos élèves, l'humanité est son
œuvre propre: ce qu'elle a produit et produira de bien est et sera le
résultat du développement de ses facultés, du triomphe de sa volonté, de
sa Raison, de sa liberté sur les fatalités naturelles. Un tel idéal vous
oblige, non seulement à cultiver la Raison de vos élèves, mais encore à
respecter en elles _la liberté_, _la volonté_, _l'instinct de lutte_:
vous persuadant bien que les êtres de volonté faible ne sont bons qu'à
porter des fers et ne peuvent être vertueux.
Pour se respecter et, par suite, respecter autrui, il faut se sentir
libre et digne; donc vous ne devez pas amoindrir dans vos élèves le
sentiment de leur valeur et de leur dignité.
Tous nos progrès étant dus à la culture de notre intelligence, de notre
Raison et de notre Sensibilité, vos soins doivent tendre à les développer
chez vos élèves; à les habituer à ne rien croire de ce qui contredit la
science; car tout serait perdu si vous placiez en elles la contradiction.
La régularité et la justesse de nos fonctions dépendant du bon état de
nos organes, vous devez prendre tous les moyens pour que la santé de vos
élèves soit solide, vigoureuse. Une santé faible fait autant d'esclaves
que le défaut de volonté ou de dignité, ou que la prédominance des
instincts égoïstes.
Nous voilà donc bien loin déjà de la méthode ancienne, puisque vous ne
devez ni humilier, ni frapper vos élèves, ni _briser leur volonté, ni
leur ordonner de croire_, ni les punir en nuisant à leur santé, _ni leur
tolérer la soumission au mal physique ou moral qu'elles peuvent
empêcher_.
Ces généralités dites, arrêtons-nous sur l'éducation physique.
II
L'éducation commence dès le berceau; je vous conseille donc d'avoir un
établissement préparatoire annexe pour les enfants de six mois à cinq
ans. Vous les feriez diriger et surveiller par des jeunes filles
préalablement instruites de la méthode de Frœbel un peu modifiée.
Loin de soustraire ces jeunes enfants à l'influence du froid, de la
chaleur, etc., accoutumez-les graduellement à les subir, le premier
surtout.
Tous les jours, à moins de contre-indications qui ne peuvent être que
temporaires, l'enfant doit prendre un bain d'eau froide de quelques
minutes, puis être promené à l'air quand il ne pleut pas.
Jamais il ne doit être tenu dans une salle chauffée au poêle.
Aussitôt qu'il peut s'asseoir, vous le ferez mettre sur une couverture et
le laisserez se rouler, essayer ses forces.
Vous recommanderez aux mères de s'abstenir d'emmailloter leurs enfants;
d'avoir le soin de leur laisser les membres et la poitrine libres, la
tête nue ou très légèrement couverte; de tourner leur petit lit de
manière à ce qu'ils aient la lumière directement en face si elle est peu
vive, et directement opposée si elle l'est beaucoup, afin d'éviter le
strabisme, la fatigue des yeux ou leur différence de force; vous leur
recommanderez aussi de les coucher plus longtemps sur le côté gauche que
sur le droit, parce que l'enfant fort jeune a le foie très développé.
Quand l'enfant marchera seul, vous prescrirez qu'on lui laisse prendre
tout le mouvement qu'il lui plaira, en le soumettant, par l'imitation, à
certains mouvements réglés, afin de développer et d'égaliser la force de
ses muscles, et de le préparer à une gymnastique sérieuse à laquelle vous
soumettrez toutes vos élèves de cinq à seize ou dix-sept ans.
Aux exercices gymnastiques, vous ajouterez la natation et des promenades
auxquelles vous donnerez toujours un but utile.
Je vous recommande d'éviter la flanelle sur la peau, les vêtements trop
chauds; point de corsets; que vos élèves soient vêtues de pantalons, de
tuniques flottantes, retenues à la taille par une ceinture quand elles
sortiront, et d'un chapeau rond contre la pluie et le soleil. Ne les
harcelez pas des éternels: prends garde, tu vas prendre froid, tu vas te
mouiller, tu vas gagner un coup de soleil, tu vas déchirer ou salir ta
robe, ton pantalon: laissez-les libres et acquérir de l'expérience à
leurs dépens; il n'y a que celle-là dont on profite.
Vous n'aurez pas non plus la maladresse de leur interdire de grimper aux
arbres, de franchir les fossés, de lutter ensemble, sous prétexte que ce
sont des exercices masculins: jamais ne dites à vos enfants: une fille ne
doit pas faire cela: c'est bon pour un garçon. Quelles bonnes raisons
auriez-vous à lui en donner? l'_usage_ n'est pas une réponse convaincante
pour une rationaliste.
Accoutumez vos enfants à l'ordre et à la propreté, car on transporte le
goût de l'ordre physique dans les choses morales et intellectuelles. Et,
comme vous voulez qu'elles sachent que chacun est tenu de subir les
conséquences de ses propres actes, et n'a le droit de compter que sur soi
pour réparer ses fautes et sa maladresse; que, devant la Justice,
personne ne nous doit rien pour rien; que c'est un acte de pure bonté que
de rendre un service sans compensation, habituez-les de bonne heure à se
suffire selon leurs forces, à nettoyer elles-mêmes les taches qu'elles se
font, à raccommoder leur linge puis, peu à peu, à faire leur lit, à
nettoyer leur chambre, leurs vêtements, leurs chaussures, à aider par
escouades aux travaux de la cuisine, de la buanderie, etc.
Déclarez aux mères qui vous confient l'éducation de leurs filles, que
vous les élevez de manière à ce qu'elles ne servent aucun homme: que, de
retour dans leur famille, elles ne rendront à leurs frères aucun service
sans équivalent, parce qu'elles se considéreront comme leurs égales.
Les enfants sont exigeants, despotes, parce qu'ils ne comprennent pas la
Justice. Vous devez donc vous attendre à voir les plus jeunes de vos
filles exiger des grandes et des domestiques les services qu'elles ne
peuvent se rendre, et se montrer insolentes et colères lorsqu'on
refusera. Ne vous épuisez pas à faire de la morale: demandez-leur
tranquillement ce qu'elles donnent en échange des services qu'elles
demandent. Rien, seront-elles forcées de vous répondre.
Eh! bien, leur direz-vous, vous n'avez donc rien à exiger. Vous êtes
faibles, bien à plaindre de ne pouvoir vous suffire, d'avoir besoin des
gens qui n'ont nul besoin de vous: tout ce que l'on fait pour vous est
donc pure bonté; or, mes chères enfants, ne trouveriez-vous pas que ce
serait une sotte manière de vous rendre bonnes pour les autres, que de
s'y prendre à votre égard comme vous vous y prenez à l'égard de telles et
telles? Rendriez-vous un service que vous ne devez pas, à celles qui
l'exigeraient insolemment? Elles seront bien forcées de vous répondre que
non. Alors, leur direz-vous, demandez ce service comme vous trouveriez
juste qu'on vous le demandât.
Quelque jeune que soit une enfant, ne cédez jamais à ses caprices et à
ses exigeances: rappelez-vous qu'un enfant n'est fort que de la faiblesse
de ceux qui l'entourent: il ne pleure ni ne crie à crédit. Toutefois que
votre résistance soit calme; ne grondez pas, n'élevez pas la voix,
n'essayez pas d'intimider l'enfant: il faut qu'il cède à la nécessité ou
à la raison, non pas à la peur qui affaiblit l'âme.
Disons quelques mots du régime alimentaire. Les jeunes mères qui
porteront leurs enfants à votre maison annexe, vous demanderont souvent
des conseils sur ce point: dites-leur que toute mère doit nourrir son
enfant, à moins qu'il ne soit constaté qu'elle est trop faible ou
atteinte d'une affection organique; qu'après le lait de la mère, celui
qui convient le mieux, est celui d'une autre femme ayant à peu près le
même âge, la même carnation, la même couleur d'yeux et de cheveux; mais,
qu'en général, si elles ne sont pas bien sûres de la nourrice, il vaut
mieux élever l'enfant au biberon: le meilleur lait pour cet usage serait
celui de la jument; mais comme il est difficile de se le procurer, il
faut avoir celui de la même vache: le lait de chèvre rend les enfants
vifs, capricieux, mobiles: il faut l'éviter. Peu à peu l'on ajoute à
cette nourriture de la panade faite avec de la croûte de pain desséchée
au four. En général l'alimentation doit être réglée sur la dentition:
plus celle-ci est difficile et tardive, moins la nourriture doit être
substantielle, et plus l'allaitement doit se prolonger.
Quand l'enfant mange seul, comme il faut éviter la prédominance de
l'instinct nutritif qui pousse à l'égoïsme et empêche la culture d'un
idéal élevé, la nourriture doit être simple: le lait, les œufs, les
légumes, les fruits cuits ou bien mûrs et le pain à discrétion: telle
doit être la base de l'alimentation de l'enfant; la viande doit être
donnée en très petite quantité et toujours bien cuite: un régime de
viandes presque crues, rend dur et arrogant. Je vous recommande par
dessus tout d'éviter pour vos élèves, le thé, le café, les liqueurs, les
épices et le vin pur. Rappelez-vous que les excitants sont souvent le
germe des terribles habitudes qui tuent l'enfance. Vous éviterez aussi
avec soin les bonbons et les pâtisseries qui gâtent l'estomac, et vous ne
promettrez jamais ces choses en récompense, pas plus que vous ne donnerez
du pain sec comme punition. Vos enfants sont des êtres humains que vous
devez conduire par l'honneur non par les papilles nerveuses de la langue.
Revenons aux qualités morales.
III
L'enfant est naturellement voleur parce qu'il est égoïste, et ne comprend
pas la Justice;
Il est naturellement menteur parce qu'il sait ce qui déplaît, veut le
faire pour se contenter, mais ne veut pas être grondé et puni;
Il est naturellement colère parce qu'il s'aime, et s'irrite qu'on résiste
à ce qui lui plaît;
Faible, il est rusé, fort il frappe sans pitié; rarement il est généreux
parce qu'il ne sent que lui-même;
En général, il est très tendre au mal et se lamente pour la moindre
chose;
Selon son degré de force, il est tyran ou lâche et sournois.
Mais il a l'imagination vive, la mémoire bonne, un trésor de foi
inépuisable, une admirable logique, l'instinct d'imitation, et la
divination des sentiments qu'éprouvent pour lui ceux qui l'entourent.
Défendez, sous peine de renvoi immédiat, à vos collaboratrices et à vos
domestiques de dire à vos élèves des contes de sorciers, de revenants, de
loups-garous, de croquemitaine: il vaudrait mieux qu'elles fissent mille
fautes, que d'être retenues d'en faire une seule par la crainte d'une de
ces absurdités; que jamais les contes de fée ne trouvent d'accès dans
votre maison: cela fausse l'esprit: que rien n'entre dans la pensée de
vos élèves qui ne puisse y demeurer; ne les trompez jamais: s'il n'est
pas possible de satisfaire à une question, il vaut mieux leur dire
qu'elles ne sont pas en état de comprendre la réponse.
Vos enfants étant observatrices et imitatrices, vous veillerez à ce que
rien de ce qu'elles verront et entendront ne puisse être imité: vos
exemples vaudront toujours mieux que des leçons.
Agissez de manière à ce que vos enfants sentent que vous les aimez, afin
qu'elles vous aiment et aient pleine confiance en vous; mais en même
temps qu'elles soient convaincues de votre Raison et de votre fermeté.
Rappelez-vous surtout que, lorsqu'elles sont jeunes, vous ne les
corrigerez qu'en en appelant à leur égoïsme.
A celles qui sont voleuses, point de morale; prenez-leur la chose
qu'elles préfèrent. Quand elles s'en lamenteront, dites-leur simplement:
pourquoi avez-vous fait à votre compagne ce que vous êtes désolées qu'on
vous ait fait? Rendez ce que vous avez pris et dites à celle que vous
avez lésée: je suis fâchée de t'avoir fait ce que je ne voudrais pas que
tu me fisses. Si vous récidivez, vous aurez la honte de rester à la
maison, tandis que vos compagnes viendront avec moi faire une promenade
pour s'instruire sur telle chose: la voleuse mérite d'être ignorante.
A celles qui sont menteuses, point de morale; prenez l'air sérieux; et
quand elles vous disent quelque chose: je ne sais si cela est vrai,
répondrez-vous; comment voulez-vous que je croie quelqu'un qui a été
assez lâche pour ne pas dire la vérité. La menteuse témoignera de la
honte et du chagrin, vous promettra de ne plus recommencer: alors revenez
franchement à elle et ne lui reparlez plus de sa faute que pour lui dire:
tu n'avais pas songé que mentir accuse de la crainte, que la crainte est
une lâcheté, que tu ne devais pas mentir aux autres, parce que tu ne
voudrais pas qu'on te mentît; je suis sûre que, maintenant que tu as
réfléchi, tu ne commettras pas cette vilaine action.
Si votre élève est colère et frappe, exigez que la personne frappée le
lui rende, afin qu'elle sache ce que c'est; puis enfermez-la dans une
chambre sans dire un mot. Lorsqu'elle sera revenue au calme, dites-lui
tranquillement qu'elle s'est fait passer pour folle, a excité la pitié,
donné un mauvais exemple et offensé quelqu'un; qu'il ne lui sera permis
de rentrer au milieu des autres que lorsqu'elle aura fait ses excuses à
la personne qu'elle a offensée, et dit à ses compagnes: je suis fâchée
d'avoir fait ce que je n'aurais pas voulu qu'on me fît, et d'avoir donné
un exemple que j'aurais trouvé mauvais qu'on me donnât. Si l'enfant est
volontaire, obstinée, demandez-lui pourquoi elle veut ou ne veut pas
faire telle chose: elle vous le dira. Démontrez-lui qu'elle se trompe et
pourquoi elle se trompe, faites l'en convenir et dites-lui doucement:
qu'il n'y a rien de mieux que de renoncer à vouloir une chose que, par
erreur, on a d'abord voulue; rien de faible et de déraisonnable, comme de
persister à vouloir ce qu'on ne croit pas le mieux; que, du reste, elle
est libre, mais que vous éprouverez du chagrin, vous qui l'aimez, si elle
préfère son orgueil à votre appréciation.
Si elle frappe plus faible qu'elle, immédiatement rendez-le lui; et quand
elle pleurera, ajoutez: moi qui représente la Justice, je t'ai punie sans
colère, pour te faire rentrer en toi-même et t'exciter à comprendre qu'on
est une lâche de frapper qui ne peut se défendre; présente tes excuses et
ne fais pas à plus faible que toi, le mal que tu ne voudrais pas que plus
fort te fît.
Dans votre établissement annexe, recommandez aux surveillantes de ne pas
laisser la jeune enfant frapper l'objet contre lequel elle s'est heurtée
et, si elle le fait, de l'appeler petite sotte et de ne pas faire
attention à ses pleurs, à moins qu'elle ne se soit blessée, auquel cas on
devrait la soigner sans la plaindre.
Recommandez-leur pareillement de ne pas permettre que les enfants
tourmentent les animaux que vous aurez, pour cultiver leur sympathie
envers tout ce qui vit.
Si une élève est lâche, se laisse battre, faites-lui en une grande honte;
obligez-la à se défendre vigoureusement; car il faut qu'elle s'habitue à
se croire aussi respectable que les autres, à résister à l'oppression, à
défendre plus faible qu'elle; il n'y a de tyrans que parce qu'il y a des
majorités de lâches.
Si l'élève est malade, soignez-la tranquillement: ne la plaignez pas et,
quand elle pourra raisonner, demandez-lui si ses plaintes la guériront,
et pourquoi elle risque d'ennuyer les autres sans profit pour elle.
Ne souffrez jamais qu'une élève vous fasse un rapport secret; mais exigez
que les élèves s'avertissent mutuellement; punissez les grandes qui ne le
font pas, et prescrivez que l'on amène devant vous celle, qui plusieurs
fois, aura commis une action blâmable, et que celles qui l'ont avertie
soient ses accusatrices. Chassez sans miséricorde de votre établissement
l'élève qui aura exposé sa classe à se faire punir pour sa faute non
avouée: car cela révèle un caractère orgueilleux, injuste et poltron.
Vos élèves, par l'amour d'elles-mêmes, arriveront de la sorte à pratiquer
et à comprendre la Justice, à sentir qu'elles n'ont droit à rien attendre
d'autrui quand elles ne donnent rien en échange: c'est encore à leur
égoïsme que vous devez vous adresser pour les rendre sensibles et bonnes.
Elles savent qu'en leur rendant des soins et des services pour lesquels
elles ne donnent rien, on use de bonté non de Justice à leur égard;
faites-leur comprendre que le moyen de s'acquitter, est de se montrer
polies envers ceux et celles qui ont été bons pour elles, de leur rendre
tous les services qu'elles pourront, et d'agir à l'égard des faibles
comme les forts ont agi envers elles.
Il n'y a qu'un seul cas où tous soyez autorisée à les faire jeûner; c'est
quand elles ont préféré employer leur argent en dépenses frivoles, qu'à
le donner aux pauvres qui leur demandaient l'aumône. Alors faites-leur
sentir dans leur chair la souffrance de leurs semblables. C'est en
s'habituant à se sentir en autrui qu'on devient bon: la sensibilité et la
bonté ne sont que l'extension de l'égoïsme, qui devient d'autant plus
prépondérant à la circonférence qu'il l'est moins à son centre ou
personnalité.
Je ne saurais trop insister, Madame, sur le chapitre de la toilette:
votre devoir est de faire comprendre aux mères que vous ne voulez pas que
vos élèves soient des poupées de luxe, parce que vous voulez en faire des
femmes sérieuses, éteindre, autant qu'il est en vous, les germes de
vanité qui sont dans l'enfant bien vêtu, et les germes de haine, d'envie,
de révolte que la vue de ces enfants développe dans l'âme des filles du
pauvre. Dites à ces mères étourdies que quand vous leur rendrez leurs
filles, elles préféreront se parer avec simplicité et consacrer le
surplus à vêtir une pauvre travailleuse sans ouvrage, que de l'exciter à
se pervertir par la vue de ses dentelles et de ses vingt mètres de soie.
En habituant vos enfants à se servir elles-mêmes et à échanger leurs
services, vous les avez accoutumées à l'égalité; vous leur avez fait
pressentir que la société est fondée sur l'échange des services, et que
toutes les fonctions utiles sont honorables. Ne perdez jamais de vue une
seule occasion de faire ressortir cette dernière vérité, en leur
démontrant quand elles seront en âge, que les fonctions les plus élevées
ont pour base celles qui le paraissent le moins, et ne sont rendues
possibles que par l'existence de ces dernières: ainsi, leur direz-vous,
si les domestiques n'employaient pas leur temps comme ils le font, je
n'aurais pas celui de vous élever. Que serait-ce si j'étais obligée de
bâtir ma maison, de fabriquer mes meubles, de tisser, de tailler, de
coudre mes vêtements, mon linge? Vous le voyez, mes enfants, toute
fonction utile est honorable et nécessaire pour l'accomplissement des
autres; nous devons donc égard et respect à tous ceux qui en remplissent,
quelque humbles qu'elles soient. Rappelez-vous qu'on ne vaut dans la
société que par le travail, puisque la société est basée sur le travail:
notre devoir est donc de nous mettre en état de remplir une fonction
utile à nous et aux autres, et qui donne lieu à l'échange des services.
Vous ne permettrez pas, Madame, que vos élèves renoncent jamais à faire
une chose possible qui n'est pas au dessus de leurs forces, ni qu'elles
se soumettent à ce qu'elles peuvent éviter: rappelez-vous que la
résignation au mal physique et moral dont on peut triompher, n'est pas
sagesse, mais lâcheté; que cette résignation là est l'ennemie du Progrès
et l'auxiliaire de la tyrannie.
Je n'ai nul besoin de vous rappeler que vous devez ménager beaucoup la
dignité de vos élèves et ne leur faire de réprimandes publiques que dans
des cas rares et exceptionnels. Presque toujours, pour ne pas dire
toujours, prenez à part l'élève qui a fait une faute, et demandez-lui
avec calme et bonté pourquoi elle a commis un acte répréhensible;
dites-lui qu'elle s'imagine avoir eu raison; que vous êtes prête à
l'entendre; forcez-la, par une suite d'interrogations mises à sa portée,
à convenir de son tort et à trouver le moyen de le réparer. S'il est
question d'un défaut habituel, ajoutez: que ce défaut la rendra
malheureuse et fera souffrir ceux qu'elle aime le plus; que si elle le
veut, elle peut s'en corriger, que vous l'estimez assez pour savoir
qu'elle le voudra et qu'elle en aura la force; que vous l'y aiderez en la
prévenant et en la dirigeant; qu'enfin vous êtes prête à vous charger de
cette tâche parce que vous l'aimez de tout votre cœur, et que vous
désirez vivement qu'elle soit estimée et chérie de tous. Vous verrez
alors comme ce brave petit être, relevé dans sa propre estime, laissé
libre dans sa volonté, vous aimant et ayant confiance en vous, fera tous
ses efforts pour obtenir votre approbation.
Si elle retombe, ne la grondez pas, plaignez-la et dites-lui doucement:
courage, ma fille, moi-même j'avais tel défaut; quand j'eus pris la
résolution de m'en corriger, j'y retombai vingt-cinq fois le premier
mois, vingt le second, quinze le troisième et ainsi toujours en diminuant
jusqu'à ce que j'en fusse guérie. Fais de même et tu vaincras: _car tout
est possible, dans le domaine moral, à la toute puissance de la volonté_.
IV
Une habitude que vous devez faire prendre de bonne heure à vos élèves,
c'est de faire tous les soirs leur examen de conscience: rien n'aide à la
correction de soi-même comme cette sage pratique. Aussitôt donc qu'elles
auront cinq ou six ans, vous ou vos collaboratrices les prendrez à part
avant de les coucher et on leur dira: Voyons ce que nous avons fait de
bien et de mal aujourd'hui. Vous leur rappellerez alors une à une leurs
fautes sans les leur reprocher, ajoutant à chacune: cela n'est pas bien
parce que nous avons fait ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait.
Avez-vous réparé cela autant que vous l'avez pu? Avez-vous fait vos
excuses?
Et comme il ne faut pas que l'enfant évite seulement le mal, mais encore
qu'elle fasse le bien, vous ajouterez: nous aurions dû donner un sou à ce
pauvre, parce que, si nous étions malheureux, nous voudrions qu'on nous
donnât; nous aurions dû défendre telle petite compagne que nous avons
laissé battre, parce que nous voudrions qu'on nous défendît, etc., etc.
Demain nous ferons telle réparation qui nous est possible et veillerons
mieux sur nous.
Quand l'élève pourra faire seule son examen et aura la conscience assez
ferme pour ne pas se faire d'illusions, ne lui dites que ce mot, quand
elle commet une faute: je te renvoie ce soir devant ta conscience.
Habituez surtout votre élève à respecter son juge interne, à ne pas se
croire permis de penser et de faire ce qu'elle n'oserait avouer. Votre
principale tâche, sous le rapport moral, est de lui faire sentir que, si
son imperfection doit la rendre modeste et indulgente, son devoir est de
s'améliorer, et de croire en sa force et en l'efficacité de sa volonté.