Toutes ces lois physiologiques sont vos armes: c'est à vous de savoir

convenablement les employer.

Il y a en nous deux domaines: celui de l'instinct et celui du libre

arbitre: le premier, qui est le plus étendu, comprend nos impulsions

simples et involontaires.

Ces impulsions sont aveugles, et se divisent en plusieurs groupes: celles

qui sont les premières éveillées, se rapportent à la conservation de

nous-mêmes: l'enfant est un égoïsme organisé. Vient ensuite le groupe des

impulsions sociales qui nous relient à nos semblables; puis les

impulsions conservatrices de l'espèce qui s'éveillent dans la jeunesse,

et entrent en lutte contre les facultés sociales.

Avec ces groupes qui se rapportent à notre conservation individuelle, à

celle de l'espèce et de la société, il y en a d'autres qui nous mettent

en rapport avec la nature pour la connaître et la modifier: telles sont

les facultés intellectuelles, scientifiques, artistiques, industrielles,

la tendance à l'idéal, etc.

Toutes ces impulsions ont pour ministre la _volonté_, qu'il faut bien se

garder de confondre avec le _libre-arbitre, ou faculté de choisir, entre

deux incitations contemporaines, celle à laquelle on obéira de

préférence_.

Une division et une analyse philosophique de nos facultés, de l'influence

que chacune d'elles exerce sur toutes les autres, ne saurait trouver

place dans ces indications générales; nous dirons seulement que vous

devez donner une grande force, par un exercice continuel, aux instincts

sociaux et à la Raison qui juge de la vérité des rapports, afin que les

facultés égoïstes et celles de la conservation de l'espèce demeurent dans

leurs limites légitimes: car elles sont naturellement plus nombreuses et

plus fortes que celles qui nous relient à nos semblables.

Dans l'idéal qui doit avoir la foi de vos élèves, l'humanité est son

œuvre propre: ce qu'elle a produit et produira de bien est et sera le

résultat du développement de ses facultés, du triomphe de sa volonté, de

sa Raison, de sa liberté sur les fatalités naturelles. Un tel idéal vous

oblige, non seulement à cultiver la Raison de vos élèves, mais encore à

respecter en elles _la liberté_, _la volonté_, _l'instinct de lutte_:

vous persuadant bien que les êtres de volonté faible ne sont bons qu'à

porter des fers et ne peuvent être vertueux.

Pour se respecter et, par suite, respecter autrui, il faut se sentir

libre et digne; donc vous ne devez pas amoindrir dans vos élèves le

sentiment de leur valeur et de leur dignité.

Tous nos progrès étant dus à la culture de notre intelligence, de notre

Raison et de notre Sensibilité, vos soins doivent tendre à les développer

chez vos élèves; à les habituer à ne rien croire de ce qui contredit la

science; car tout serait perdu si vous placiez en elles la contradiction.

La régularité et la justesse de nos fonctions dépendant du bon état de

nos organes, vous devez prendre tous les moyens pour que la santé de vos

élèves soit solide, vigoureuse. Une santé faible fait autant d'esclaves

que le défaut de volonté ou de dignité, ou que la prédominance des

instincts égoïstes.

Nous voilà donc bien loin déjà de la méthode ancienne, puisque vous ne

devez ni humilier, ni frapper vos élèves, ni _briser leur volonté, ni

leur ordonner de croire_, ni les punir en nuisant à leur santé, _ni leur

tolérer la soumission au mal physique ou moral qu'elles peuvent

empêcher_.

Ces généralités dites, arrêtons-nous sur l'éducation physique.

II

L'éducation commence dès le berceau; je vous conseille donc d'avoir un

établissement préparatoire annexe pour les enfants de six mois à cinq

ans. Vous les feriez diriger et surveiller par des jeunes filles

préalablement instruites de la méthode de Frœbel un peu modifiée.

Loin de soustraire ces jeunes enfants à l'influence du froid, de la

chaleur, etc., accoutumez-les graduellement à les subir, le premier

surtout.

Tous les jours, à moins de contre-indications qui ne peuvent être que

temporaires, l'enfant doit prendre un bain d'eau froide de quelques

minutes, puis être promené à l'air quand il ne pleut pas.

Jamais il ne doit être tenu dans une salle chauffée au poêle.

Aussitôt qu'il peut s'asseoir, vous le ferez mettre sur une couverture et

le laisserez se rouler, essayer ses forces.

Vous recommanderez aux mères de s'abstenir d'emmailloter leurs enfants;

d'avoir le soin de leur laisser les membres et la poitrine libres, la

tête nue ou très légèrement couverte; de tourner leur petit lit de

manière à ce qu'ils aient la lumière directement en face si elle est peu

vive, et directement opposée si elle l'est beaucoup, afin d'éviter le

strabisme, la fatigue des yeux ou leur différence de force; vous leur

recommanderez aussi de les coucher plus longtemps sur le côté gauche que

sur le droit, parce que l'enfant fort jeune a le foie très développé.

Quand l'enfant marchera seul, vous prescrirez qu'on lui laisse prendre

tout le mouvement qu'il lui plaira, en le soumettant, par l'imitation, à

certains mouvements réglés, afin de développer et d'égaliser la force de

ses muscles, et de le préparer à une gymnastique sérieuse à laquelle vous

soumettrez toutes vos élèves de cinq à seize ou dix-sept ans.

Aux exercices gymnastiques, vous ajouterez la natation et des promenades

auxquelles vous donnerez toujours un but utile.

Je vous recommande d'éviter la flanelle sur la peau, les vêtements trop

chauds; point de corsets; que vos élèves soient vêtues de pantalons, de

tuniques flottantes, retenues à la taille par une ceinture quand elles

sortiront, et d'un chapeau rond contre la pluie et le soleil. Ne les

harcelez pas des éternels: prends garde, tu vas prendre froid, tu vas te

mouiller, tu vas gagner un coup de soleil, tu vas déchirer ou salir ta

robe, ton pantalon: laissez-les libres et acquérir de l'expérience à

leurs dépens; il n'y a que celle-là dont on profite.

Vous n'aurez pas non plus la maladresse de leur interdire de grimper aux

arbres, de franchir les fossés, de lutter ensemble, sous prétexte que ce

sont des exercices masculins: jamais ne dites à vos enfants: une fille ne

doit pas faire cela: c'est bon pour un garçon. Quelles bonnes raisons

auriez-vous à lui en donner? l'_usage_ n'est pas une réponse convaincante

pour une rationaliste.

Accoutumez vos enfants à l'ordre et à la propreté, car on transporte le

goût de l'ordre physique dans les choses morales et intellectuelles. Et,

comme vous voulez qu'elles sachent que chacun est tenu de subir les

conséquences de ses propres actes, et n'a le droit de compter que sur soi

pour réparer ses fautes et sa maladresse; que, devant la Justice,

personne ne nous doit rien pour rien; que c'est un acte de pure bonté que

de rendre un service sans compensation, habituez-les de bonne heure à se

suffire selon leurs forces, à nettoyer elles-mêmes les taches qu'elles se

font, à raccommoder leur linge puis, peu à peu, à faire leur lit, à

nettoyer leur chambre, leurs vêtements, leurs chaussures, à aider par

escouades aux travaux de la cuisine, de la buanderie, etc.

Déclarez aux mères qui vous confient l'éducation de leurs filles, que

vous les élevez de manière à ce qu'elles ne servent aucun homme: que, de

retour dans leur famille, elles ne rendront à leurs frères aucun service

sans équivalent, parce qu'elles se considéreront comme leurs égales.

Les enfants sont exigeants, despotes, parce qu'ils ne comprennent pas la

Justice. Vous devez donc vous attendre à voir les plus jeunes de vos

filles exiger des grandes et des domestiques les services qu'elles ne

peuvent se rendre, et se montrer insolentes et colères lorsqu'on

refusera. Ne vous épuisez pas à faire de la morale: demandez-leur

tranquillement ce qu'elles donnent en échange des services qu'elles

demandent. Rien, seront-elles forcées de vous répondre.

Eh! bien, leur direz-vous, vous n'avez donc rien à exiger. Vous êtes

faibles, bien à plaindre de ne pouvoir vous suffire, d'avoir besoin des

gens qui n'ont nul besoin de vous: tout ce que l'on fait pour vous est

donc pure bonté; or, mes chères enfants, ne trouveriez-vous pas que ce

serait une sotte manière de vous rendre bonnes pour les autres, que de

s'y prendre à votre égard comme vous vous y prenez à l'égard de telles et

telles? Rendriez-vous un service que vous ne devez pas, à celles qui

l'exigeraient insolemment? Elles seront bien forcées de vous répondre que

non. Alors, leur direz-vous, demandez ce service comme vous trouveriez

juste qu'on vous le demandât.

Quelque jeune que soit une enfant, ne cédez jamais à ses caprices et à

ses exigeances: rappelez-vous qu'un enfant n'est fort que de la faiblesse

de ceux qui l'entourent: il ne pleure ni ne crie à crédit. Toutefois que

votre résistance soit calme; ne grondez pas, n'élevez pas la voix,

n'essayez pas d'intimider l'enfant: il faut qu'il cède à la nécessité ou

à la raison, non pas à la peur qui affaiblit l'âme.

Disons quelques mots du régime alimentaire. Les jeunes mères qui

porteront leurs enfants à votre maison annexe, vous demanderont souvent

des conseils sur ce point: dites-leur que toute mère doit nourrir son

enfant, à moins qu'il ne soit constaté qu'elle est trop faible ou

atteinte d'une affection organique; qu'après le lait de la mère, celui

qui convient le mieux, est celui d'une autre femme ayant à peu près le

même âge, la même carnation, la même couleur d'yeux et de cheveux; mais,

qu'en général, si elles ne sont pas bien sûres de la nourrice, il vaut

mieux élever l'enfant au biberon: le meilleur lait pour cet usage serait

celui de la jument; mais comme il est difficile de se le procurer, il

faut avoir celui de la même vache: le lait de chèvre rend les enfants

vifs, capricieux, mobiles: il faut l'éviter. Peu à peu l'on ajoute à

cette nourriture de la panade faite avec de la croûte de pain desséchée

au four. En général l'alimentation doit être réglée sur la dentition:

plus celle-ci est difficile et tardive, moins la nourriture doit être

substantielle, et plus l'allaitement doit se prolonger.

Quand l'enfant mange seul, comme il faut éviter la prédominance de

l'instinct nutritif qui pousse à l'égoïsme et empêche la culture d'un

idéal élevé, la nourriture doit être simple: le lait, les œufs, les

légumes, les fruits cuits ou bien mûrs et le pain à discrétion: telle

doit être la base de l'alimentation de l'enfant; la viande doit être

donnée en très petite quantité et toujours bien cuite: un régime de

viandes presque crues, rend dur et arrogant. Je vous recommande par

dessus tout d'éviter pour vos élèves, le thé, le café, les liqueurs, les

épices et le vin pur. Rappelez-vous que les excitants sont souvent le

germe des terribles habitudes qui tuent l'enfance. Vous éviterez aussi

avec soin les bonbons et les pâtisseries qui gâtent l'estomac, et vous ne

promettrez jamais ces choses en récompense, pas plus que vous ne donnerez

du pain sec comme punition. Vos enfants sont des êtres humains que vous

devez conduire par l'honneur non par les papilles nerveuses de la langue.

Revenons aux qualités morales.

III

L'enfant est naturellement voleur parce qu'il est égoïste, et ne comprend

pas la Justice;

Il est naturellement menteur parce qu'il sait ce qui déplaît, veut le

faire pour se contenter, mais ne veut pas être grondé et puni;

Il est naturellement colère parce qu'il s'aime, et s'irrite qu'on résiste

à ce qui lui plaît;

Faible, il est rusé, fort il frappe sans pitié; rarement il est généreux

parce qu'il ne sent que lui-même;

En général, il est très tendre au mal et se lamente pour la moindre

chose;

Selon son degré de force, il est tyran ou lâche et sournois.

Mais il a l'imagination vive, la mémoire bonne, un trésor de foi

inépuisable, une admirable logique, l'instinct d'imitation, et la

divination des sentiments qu'éprouvent pour lui ceux qui l'entourent.

Défendez, sous peine de renvoi immédiat, à vos collaboratrices et à vos

domestiques de dire à vos élèves des contes de sorciers, de revenants, de

loups-garous, de croquemitaine: il vaudrait mieux qu'elles fissent mille

fautes, que d'être retenues d'en faire une seule par la crainte d'une de

ces absurdités; que jamais les contes de fée ne trouvent d'accès dans

votre maison: cela fausse l'esprit: que rien n'entre dans la pensée de

vos élèves qui ne puisse y demeurer; ne les trompez jamais: s'il n'est

pas possible de satisfaire à une question, il vaut mieux leur dire

qu'elles ne sont pas en état de comprendre la réponse.

Vos enfants étant observatrices et imitatrices, vous veillerez à ce que

rien de ce qu'elles verront et entendront ne puisse être imité: vos

exemples vaudront toujours mieux que des leçons.

Agissez de manière à ce que vos enfants sentent que vous les aimez, afin

qu'elles vous aiment et aient pleine confiance en vous; mais en même

temps qu'elles soient convaincues de votre Raison et de votre fermeté.

Rappelez-vous surtout que, lorsqu'elles sont jeunes, vous ne les

corrigerez qu'en en appelant à leur égoïsme.

A celles qui sont voleuses, point de morale; prenez-leur la chose

qu'elles préfèrent. Quand elles s'en lamenteront, dites-leur simplement:

pourquoi avez-vous fait à votre compagne ce que vous êtes désolées qu'on

vous ait fait? Rendez ce que vous avez pris et dites à celle que vous

avez lésée: je suis fâchée de t'avoir fait ce que je ne voudrais pas que

tu me fisses. Si vous récidivez, vous aurez la honte de rester à la

maison, tandis que vos compagnes viendront avec moi faire une promenade

pour s'instruire sur telle chose: la voleuse mérite d'être ignorante.

A celles qui sont menteuses, point de morale; prenez l'air sérieux; et

quand elles vous disent quelque chose: je ne sais si cela est vrai,

répondrez-vous; comment voulez-vous que je croie quelqu'un qui a été

assez lâche pour ne pas dire la vérité. La menteuse témoignera de la

honte et du chagrin, vous promettra de ne plus recommencer: alors revenez

franchement à elle et ne lui reparlez plus de sa faute que pour lui dire:

tu n'avais pas songé que mentir accuse de la crainte, que la crainte est

une lâcheté, que tu ne devais pas mentir aux autres, parce que tu ne

voudrais pas qu'on te mentît; je suis sûre que, maintenant que tu as

réfléchi, tu ne commettras pas cette vilaine action.

Si votre élève est colère et frappe, exigez que la personne frappée le

lui rende, afin qu'elle sache ce que c'est; puis enfermez-la dans une

chambre sans dire un mot. Lorsqu'elle sera revenue au calme, dites-lui

tranquillement qu'elle s'est fait passer pour folle, a excité la pitié,

donné un mauvais exemple et offensé quelqu'un; qu'il ne lui sera permis

de rentrer au milieu des autres que lorsqu'elle aura fait ses excuses à

la personne qu'elle a offensée, et dit à ses compagnes: je suis fâchée

d'avoir fait ce que je n'aurais pas voulu qu'on me fît, et d'avoir donné

un exemple que j'aurais trouvé mauvais qu'on me donnât. Si l'enfant est

volontaire, obstinée, demandez-lui pourquoi elle veut ou ne veut pas

faire telle chose: elle vous le dira. Démontrez-lui qu'elle se trompe et

pourquoi elle se trompe, faites l'en convenir et dites-lui doucement:

qu'il n'y a rien de mieux que de renoncer à vouloir une chose que, par

erreur, on a d'abord voulue; rien de faible et de déraisonnable, comme de

persister à vouloir ce qu'on ne croit pas le mieux; que, du reste, elle

est libre, mais que vous éprouverez du chagrin, vous qui l'aimez, si elle

préfère son orgueil à votre appréciation.

Si elle frappe plus faible qu'elle, immédiatement rendez-le lui; et quand

elle pleurera, ajoutez: moi qui représente la Justice, je t'ai punie sans

colère, pour te faire rentrer en toi-même et t'exciter à comprendre qu'on

est une lâche de frapper qui ne peut se défendre; présente tes excuses et

ne fais pas à plus faible que toi, le mal que tu ne voudrais pas que plus

fort te fît.

Dans votre établissement annexe, recommandez aux surveillantes de ne pas

laisser la jeune enfant frapper l'objet contre lequel elle s'est heurtée

et, si elle le fait, de l'appeler petite sotte et de ne pas faire

attention à ses pleurs, à moins qu'elle ne se soit blessée, auquel cas on

devrait la soigner sans la plaindre.

Recommandez-leur pareillement de ne pas permettre que les enfants

tourmentent les animaux que vous aurez, pour cultiver leur sympathie

envers tout ce qui vit.

Si une élève est lâche, se laisse battre, faites-lui en une grande honte;

obligez-la à se défendre vigoureusement; car il faut qu'elle s'habitue à

se croire aussi respectable que les autres, à résister à l'oppression, à

défendre plus faible qu'elle; il n'y a de tyrans que parce qu'il y a des

majorités de lâches.

Si l'élève est malade, soignez-la tranquillement: ne la plaignez pas et,

quand elle pourra raisonner, demandez-lui si ses plaintes la guériront,

et pourquoi elle risque d'ennuyer les autres sans profit pour elle.

Ne souffrez jamais qu'une élève vous fasse un rapport secret; mais exigez

que les élèves s'avertissent mutuellement; punissez les grandes qui ne le

font pas, et prescrivez que l'on amène devant vous celle, qui plusieurs

fois, aura commis une action blâmable, et que celles qui l'ont avertie

soient ses accusatrices. Chassez sans miséricorde de votre établissement

l'élève qui aura exposé sa classe à se faire punir pour sa faute non

avouée: car cela révèle un caractère orgueilleux, injuste et poltron.

Vos élèves, par l'amour d'elles-mêmes, arriveront de la sorte à pratiquer

et à comprendre la Justice, à sentir qu'elles n'ont droit à rien attendre

d'autrui quand elles ne donnent rien en échange: c'est encore à leur

égoïsme que vous devez vous adresser pour les rendre sensibles et bonnes.

Elles savent qu'en leur rendant des soins et des services pour lesquels

elles ne donnent rien, on use de bonté non de Justice à leur égard;

faites-leur comprendre que le moyen de s'acquitter, est de se montrer

polies envers ceux et celles qui ont été bons pour elles, de leur rendre

tous les services qu'elles pourront, et d'agir à l'égard des faibles

comme les forts ont agi envers elles.

Il n'y a qu'un seul cas où tous soyez autorisée à les faire jeûner; c'est

quand elles ont préféré employer leur argent en dépenses frivoles, qu'à

le donner aux pauvres qui leur demandaient l'aumône. Alors faites-leur

sentir dans leur chair la souffrance de leurs semblables. C'est en

s'habituant à se sentir en autrui qu'on devient bon: la sensibilité et la

bonté ne sont que l'extension de l'égoïsme, qui devient d'autant plus

prépondérant à la circonférence qu'il l'est moins à son centre ou

personnalité.

Je ne saurais trop insister, Madame, sur le chapitre de la toilette:

votre devoir est de faire comprendre aux mères que vous ne voulez pas que

vos élèves soient des poupées de luxe, parce que vous voulez en faire des

femmes sérieuses, éteindre, autant qu'il est en vous, les germes de

vanité qui sont dans l'enfant bien vêtu, et les germes de haine, d'envie,

de révolte que la vue de ces enfants développe dans l'âme des filles du

pauvre. Dites à ces mères étourdies que quand vous leur rendrez leurs

filles, elles préféreront se parer avec simplicité et consacrer le

surplus à vêtir une pauvre travailleuse sans ouvrage, que de l'exciter à

se pervertir par la vue de ses dentelles et de ses vingt mètres de soie.

En habituant vos enfants à se servir elles-mêmes et à échanger leurs

services, vous les avez accoutumées à l'égalité; vous leur avez fait

pressentir que la société est fondée sur l'échange des services, et que

toutes les fonctions utiles sont honorables. Ne perdez jamais de vue une

seule occasion de faire ressortir cette dernière vérité, en leur

démontrant quand elles seront en âge, que les fonctions les plus élevées

ont pour base celles qui le paraissent le moins, et ne sont rendues

possibles que par l'existence de ces dernières: ainsi, leur direz-vous,

si les domestiques n'employaient pas leur temps comme ils le font, je

n'aurais pas celui de vous élever. Que serait-ce si j'étais obligée de

bâtir ma maison, de fabriquer mes meubles, de tisser, de tailler, de

coudre mes vêtements, mon linge? Vous le voyez, mes enfants, toute

fonction utile est honorable et nécessaire pour l'accomplissement des

autres; nous devons donc égard et respect à tous ceux qui en remplissent,

quelque humbles qu'elles soient. Rappelez-vous qu'on ne vaut dans la

société que par le travail, puisque la société est basée sur le travail:

notre devoir est donc de nous mettre en état de remplir une fonction

utile à nous et aux autres, et qui donne lieu à l'échange des services.

Vous ne permettrez pas, Madame, que vos élèves renoncent jamais à faire

une chose possible qui n'est pas au dessus de leurs forces, ni qu'elles

se soumettent à ce qu'elles peuvent éviter: rappelez-vous que la

résignation au mal physique et moral dont on peut triompher, n'est pas

sagesse, mais lâcheté; que cette résignation là est l'ennemie du Progrès

et l'auxiliaire de la tyrannie.

Je n'ai nul besoin de vous rappeler que vous devez ménager beaucoup la

dignité de vos élèves et ne leur faire de réprimandes publiques que dans

des cas rares et exceptionnels. Presque toujours, pour ne pas dire

toujours, prenez à part l'élève qui a fait une faute, et demandez-lui

avec calme et bonté pourquoi elle a commis un acte répréhensible;

dites-lui qu'elle s'imagine avoir eu raison; que vous êtes prête à

l'entendre; forcez-la, par une suite d'interrogations mises à sa portée,

à convenir de son tort et à trouver le moyen de le réparer. S'il est

question d'un défaut habituel, ajoutez: que ce défaut la rendra

malheureuse et fera souffrir ceux qu'elle aime le plus; que si elle le

veut, elle peut s'en corriger, que vous l'estimez assez pour savoir

qu'elle le voudra et qu'elle en aura la force; que vous l'y aiderez en la

prévenant et en la dirigeant; qu'enfin vous êtes prête à vous charger de

cette tâche parce que vous l'aimez de tout votre cœur, et que vous

désirez vivement qu'elle soit estimée et chérie de tous. Vous verrez

alors comme ce brave petit être, relevé dans sa propre estime, laissé

libre dans sa volonté, vous aimant et ayant confiance en vous, fera tous

ses efforts pour obtenir votre approbation.

Si elle retombe, ne la grondez pas, plaignez-la et dites-lui doucement:

courage, ma fille, moi-même j'avais tel défaut; quand j'eus pris la

résolution de m'en corriger, j'y retombai vingt-cinq fois le premier

mois, vingt le second, quinze le troisième et ainsi toujours en diminuant

jusqu'à ce que j'en fusse guérie. Fais de même et tu vaincras: _car tout

est possible, dans le domaine moral, à la toute puissance de la volonté_.

IV

Une habitude que vous devez faire prendre de bonne heure à vos élèves,

c'est de faire tous les soirs leur examen de conscience: rien n'aide à la

correction de soi-même comme cette sage pratique. Aussitôt donc qu'elles

auront cinq ou six ans, vous ou vos collaboratrices les prendrez à part

avant de les coucher et on leur dira: Voyons ce que nous avons fait de

bien et de mal aujourd'hui. Vous leur rappellerez alors une à une leurs

fautes sans les leur reprocher, ajoutant à chacune: cela n'est pas bien

parce que nous avons fait ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait.

Avez-vous réparé cela autant que vous l'avez pu? Avez-vous fait vos

excuses?

Et comme il ne faut pas que l'enfant évite seulement le mal, mais encore

qu'elle fasse le bien, vous ajouterez: nous aurions dû donner un sou à ce

pauvre, parce que, si nous étions malheureux, nous voudrions qu'on nous

donnât; nous aurions dû défendre telle petite compagne que nous avons

laissé battre, parce que nous voudrions qu'on nous défendît, etc., etc.

Demain nous ferons telle réparation qui nous est possible et veillerons

mieux sur nous.

Quand l'élève pourra faire seule son examen et aura la conscience assez

ferme pour ne pas se faire d'illusions, ne lui dites que ce mot, quand

elle commet une faute: je te renvoie ce soir devant ta conscience.

Habituez surtout votre élève à respecter son juge interne, à ne pas se

croire permis de penser et de faire ce qu'elle n'oserait avouer. Votre

principale tâche, sous le rapport moral, est de lui faire sentir que, si

son imperfection doit la rendre modeste et indulgente, son devoir est de

s'améliorer, et de croire en sa force et en l'efficacité de sa volonté.

La femme affranchie, vol. 2 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes · 第 13 / 17 段