doivent être devant la loi et la Société, parfaitement égaux en Droit.
21º Le couple est une Société formée par l'Amour; une association de deux
êtres distincts et égaux, qui ne sauraient s'absorber, devenir un seul
être, un androgyne.
22º La femme n'a pas à réclamer ses droits _en tant que femme_, mais
uniquement comme _personne humaine et membre du corps social_.
23º La femme doit protester en tant qu'épouse, personne humaine et
citoyenne contre les lois qui la subordonnent, et revendiquer ses droits
jusqu'à ce qu'on les ait reconnus.
24º Ce que quelques-uns ont nommé l'émancipation de la femme dans
l'Amour, est son esclavage, la perte de la civilisation, la
dégénérescence physique et morale de l'espèce. La femme, tristement
émancipée de cette manière, bien loin d'être libre, est l'esclave de ses
instincts, et l'esclave des passions de l'homme.
* * * * *
Quelqu'incomplète et imparfaite que soit cette profession de foi
provisoire, si vous vous groupiez autour d'elle, Mesdames, vous
redonneriez un idéal à votre sexe qui se corrompt et conduit l'autre à
l'abîme.
Vous imprimeriez à l'éducation un cachet de Justice, d'unité, de
rationalité qu'elle n'a jamais eu jusqu'ici.
Vous agrandiriez et transformeriez la Morale.
Pénétrées d'une vive foi en la solidarité humaine, vous travailleriez
sérieusement à la réforme des mœurs.
Au lieu de mépriser les égarés des deux sexes, vous emploieriez tout pour
les remettre dans la droite voie: _car pas un de nous ne peut se croire
innocent, tant qu'il y a des coupables_.
Vous moraliseriez le travail et les travailleuses.
En un mot, vous prouveriez par vos œuvres, que vous êtes dignes de jouir
des droits que vous revendiquez; et vous fermeriez la bouche à ces
insipides babillards qui déblatèrent en vers et en prose contre
l'activité de la femme, la capacité de la femme, la science de la femme,
la rationalité et l'esprit pratique de la femme.
Mille ans de dénégations ne valent pas contre eux, croyez-moi, Mesdames,
cinq années bien remplies de travaux utiles et de dévouement actif.
III
COMITÉ ENCYCLOPÉDIQUE.
Revenons, Mesdames, sur quelques-unes des œuvres collectives que je vous
ai signalées, et parlons tout d'abord du Comité Encyclopédique.
Le but de ce Comité devrait être de vulgariser les connaissances acquises
jusqu'ici par l'Humanité, en se conformant à la doctrine générale
esquissée dans le paragraphe précédent.
Le Comité se composerait d'un nombre illimité de femmes, cultivant
chacune quelque spécialité artistique, scientifique, littéraire; elles
se classeraient en autant de sections qu'il y aurait de branches de
connaissances à traiter, et les membres de chaque section s'entendraient
entre elles pour se diviser le travail.
Les membres du Comité ne perdraient pas de vue que leurs ouvrages
s'adressent à la classe des lecteurs peu ou point instruits; que,
conséquemment, elles doivent se préserver du style scientifique,
s'exprimer simplement, méthodiquement, et ne pas laisser sans définition
très claire les termes techniques dont elles seraient parfois obligées de
se servir.
Le travail individuel achevé, devrait venir celui de la section qui
l'examinerait quant au fond; puis celui du Comité réuni qui n'aurait à
s'occuper que de la clarté, dont il pourrait mieux juger que les
spécialités, trop habituées au langage de la science qu'elles cultivent
pour s'apercevoir suffisamment quand il ne peut être compris de tous.
Outre ce rôle de public d'épreuve, le Comité devrait veiller
scrupuleusement à ce que l'auteur respecte les principes généraux qui
sont la base de la profession de foi. Ainsi par exemple, un auteur qui
traiterait de la formation de notre globe et des manifestations
successives de la vie sur la planète, ne devrait pas s'écarter de la
méthode rationnelle, et ne pourrait, en conséquence, présenter un
créateur posant les assises de la terre et soufflant la vie dans des
narines quelconques. Un auteur qui traiterait d'histoire universelle,
n'aurait pas à subordonner les grands faits de l'humanité à la venue et à
la mission d'un homme, comme l'a fait Bossuet; mais à faire ressortir la
loi de Progrès, à tout subordonner au développement de la Justice et des
facultés qui nous sont spéciales. Le Comité devrait bien comprendre qu'il
n'est pas là pour continuer le passé, pour expliquer les faits par
l'inconnu, mais pour préparer l'avenir, et expliquer les faits par les
lois qui n'en sont que la généralisation.
L'ouvrage, approuvé par le Comité, serait livré à l'impression et
porterait en tête du titre: _Comité des femmes du Progrès_; et, au
dessous du titre, le nom de l'auteur ou des auteurs.
En s'organisant et travaillant de cette manière, en livrant au meilleur
compte possible leurs traités, les femmes, en peu d'années, auraient fait
une encyclopédie populaire qui réformerait la Raison, développerait le
sens moral du peuple et de leur sexe, vulgariserait, ferait aimer les
principes du monde moderne que le monde ancien tâche d'étouffer. En
agissant ainsi, les femmes instruites feraient plus pour le Progrès, plus
contre les révolutions sanglantes, les désordres qui les accompagnent et
les réactions qui les terminent, que toutes les mesures de répression qui
sont si fort du goût masculin et dont le résultat infaillible est une
nouvelle tempête.
Outre l'avantage immense de rendre possible une encyclopédie rationnelle
et populaire à bon marché, le Comité offrirait à ses membres le moyen de
s'instruire. Bien peu d'entre nous ont des connaissances générales
suffisantes, quelque fortes d'ailleurs que nous soyons sur une
spécialité: notre éducation a été si défectueuse! Dans le sein du Comité,
chacune agrandirait sa propre sphère en agrandissant celle de ses
compagnes: les travaux particuliers en vaudraient mieux, parce que toutes
les connaissances se tiennent. Ainsi en se dévouant à l'éducation
nationale, les membres du Comité compléteraient la leur.
IV
INSTITUT.
Nous réclamons le doublement des lycées, des écoles spéciales: mais la
routine est si tenace, les préjugés si grands, qu'il se passera bien du
temps, peut-être, avant qu'on ait fait droit à nos légitimes
réclamations; il faut donc nous passer des hommes jusqu'à ce qu'ils aient
honte de leur injustice et de leur déraison.
Comment nous y prendrons-nous en ce qui touche l'instruction?
Nous n'avons qu'une chose à faire; c'est de fonder un Institut
polytechnique pour cultiver les vocations dites exceptionnelles, et
former des institutrices d'après les principes modernes.
A cette proposition, plusieurs objections sont faites. Pourquoi,
dira-t-on, cultiver chez les femmes des spécialités qui ne peuvent être
des professions pour elles? Vous les exposez à des déboires, à des
souffrances. Nous pourrions répondre: épouse d'un astronome, la
mathématicienne partagera ses travaux; La chimiste, épouse d'un chimiste,
lui aidera; épouse d'un manufacturier, elle lui rendra de grands
services.
La physicienne, la mécanicienne, la femme médecin, etc., épouseront de
préférence le physicien, le mécanicien, le médecin, et le travail commun
donnera des résultats supérieurs.
Nous pourrions encore répondre que la femme dispensée du travail par la
richesse ou l'aisance, a toujours du temps de reste; qu'il est plus sain
pour elle de l'employer à la culture d'une science ou d'un art, qu'à
courir les magasins, à faire des visites oiseuses, à s'occuper de
chiffons ou, pour se préserver des bâillements, à filer quelqu'intrigue
avec un amant qui ne l'amuse guère.
Voilà ce que nous pourrions répondre, si nous étions purement
utilitaires, mais comme avant l'utilité est le Droit, nous disons:
Les femmes qui ont des vocations, dites exceptionnelles, ont le droit de
les cultiver comme les hommes.
Si elles ne se préparaient pas à prendre leur place, si elles ne
sentaient pas vivement qu'elles ont le droit de la prendre, si elles ne
souffraient pas de leur injuste exclusion, cette place, elles ne
l'auraient jamais.
Il faut donc qu'elles souffrent et s'indignent: c'est de là que sortira
la reconnaissance de leur Droit.
D'ailleurs la jeune Amérique est là: nous aurons le moyen d'y trouver de
l'emploi pour les vocations exceptionnelles. Ce ne sera pas la première
fois que la France aura forcé ses enfants à mettre leur intelligence et
leur industrie au service d'autres pays.
D'autres nous disent: Ne trouvez-vous donc pas les institutrices
suffisamment instruites, que vous voulez en former par d'autres méthodes?
Nous répondons: leur instruction est morcelée, incomplète, littéraire, si
l'on veut, mais dépourvue de toute philosophie, de tout point de vue
général; on leur inculque une foule de notions fausses et
contradictoires; elles n'ont pas la fermeté de refuser d'enseigner ce
qu'elles ne croient pas, et ménagent des préjugés, qu'au fond du cœur,
elles ne partagent point.
L'élève de l'Institut serait, au contraire, une rationaliste, une
progressiste, solidement imbue de l'Idéal qu'on lui aurait fait vérifier
par l'étude de l'histoire, des religions et des lois; elle ne dirait que
ce qu'elle penserait; ne ferait pratiquer que ce qu'elle croirait et
pratiquerait elle-même. Digne, morale, vraie, autant par principe que par
habitude, méthodiquement et philosophiquement instruite, sentant
l'importance de la vie, la gravité de son rôle, portant dans tous ses
rapports l'idée du Droit et du Devoir, la fille de l'Institut saurait
partout remplir la tâche que lui imposent ses aptitudes et son titre de
membre de l'humanité.
Ce ne serait pas elle, à la vérité, qui dirait langoureusement et
sottement à son mari: toi, rien que toi, toujours toi; mon enfant c'est
encore toi; car on lui aurait appris que c'est manquer à ce qu'on se
doit, que de s'absorber dans un être toujours faible, souvent vicieux et
despote; que ce serait manquer à son devoir envers l'humanité, que de
mettre une affection particulière au dessus des affections générales, et
de se disposer ainsi à sacrifier la justice et l'univers à un sentiment
égoïste.
A l'instruction solide et méthodique, nécessaire à l'institutrice,
l'élève de l'Institut joindrait les connaissances anatomiques,
physiologiques et hygiéniques si nécessaires à ceux qui dirigent
l'éducation, et la meilleure méthode d'enseignement, celle de Frœbel
modifiée, par exemple.
Pense-t-on que des institutrices ainsi formées, manqueraient
d'occupation? Je ne le crois pas.
Sur toute la surface de l'Europe, des familles dévouées à l'idée
nouvelle, aujourd'hui assez embarrassées pour donner une institutrice à
leurs enfants, ne manqueraient pas d'en demander une à l'Institut.
La supériorité de connaissances et de méthode engagerait, d'autre part,
une foule de gens à préférer les élèves de l'Institut pour les leçons
particulières.
Enfin, les élèves de la maison mère fonderaient en France et à l'étranger
des pensions qui ne seraient, par l'esprit et l'enseignement, que des
succursales de l'Institut; pensions dans lesquelles les parents qui
partagent notre foi ne manqueraient pas de placer leurs filles; tandis
que les parents qui n'ont aucun principe arrêté, et qui forment la grande
majorité, y enverraient les leurs à cause de la variété des
connaissances, et de la solidité des principes qu'elles y puiseraient.
Toutes ces enfants de l'Institut et leurs élèves formeraient bientôt une
pépinière de réformatrices qui régénéreraient la famille, et
prépareraient la transformation pacifique de la Société, l'extension du
Droit et le progrès de la Justice.
On demande qui formerait le corps enseignant de l'Institut. Nous
répondons: autant que possible, des membres du Comité encyclopédique: car
ce qui est important, c'est l'unité de Doctrine.
On dit encore: mais y aura-t-il assez de femmes capables pour remplir
cette double tâche? Nous répondons de nouveau: oui; car en toute branche
des connaissances, sont, parmi nous, des spécialistes distinguées: que
toutes ces femmes _veuillent_, et les choses s'organiseront promptement.
V
JOURNAL.
Depuis quelque temps, dans les rangs des femmes avancées se fait sentir
le besoin d'une feuille périodique, non seulement pour soutenir la cause
de leur Droit et travailler à la réforme des mœurs et de l'éducation,
mais pour créer une critique et une littérature nouvelles, et trouver le
placement d'articles sérieux que les journaux masculins, même dirigés par
des hommes de Progrès, repoussent de leurs colonnes, dans lesquelles ils
admettent les travaux souvent médiocres de gens qui ne sont pas dans le
courant de la Réforme.
Nous n'apprécierons pas cette conduite de quelques-uns de ceux qui se
disent nos frères: mais puisque beaucoup d'entr'eux nous refusent
l'hospitalité, au lieu de nous en lamenter et de nous en étonner,
bâtissons-nous une maison qui soit à nous.
Pour rendre des services et réussir, le journal ne devrait arborer le
drapeau d'aucune secte sociale, et devrait éliminer les questions
politiques et religieuses proprement dites: car il ne saurait descendre
dans l'arène des passions de sectes et de partis sans nuire à la cause
qu'il défendrait.
La rédaction devrait être pénétrée de cette vérité: que la bonne foi,
l'honneur, le dévouement se rencontrent sous toutes les bannières; que
l'habitude, l'éducation, les relations de famille nous classent bien plus
que notre volonté. C'est en se tenant à ce point de vue élevé, qu'il lui
serait possible de rester juste, équitable, et même indulgente envers les
personnes, tout en combattant les doctrines erronées.
Le journal devrait être le drapeau d'une nouvelle École fondée, non plus
sur le Mysticisme ou la Métaphysique, mais sur la Raison qui déduit nos
Droits et nos Devoirs de nos facultés, de nos besoins, de nos rapports.
L'œuvre de ce journal serait de modifier l'opinion par la critique
rationnelle des lois, des institutions, des mœurs qui oppriment la
femme;
De poursuivre, par voie de pétition, les réformes mûres dans les esprits;
De signaler les faits de misère et de corruption fruits de l'ignorance,
de l'oisiveté et de la situation précaire des femmes;
D'intéresser les particuliers et le gouvernement à des mesures spéciales
propres à diminuer l'ignorance et la misère;
D'élaborer les méthodes d'éducation au point de vue moderne;
De critiquer les œuvres d'art et de littérature, non pas seulement au
point de vue de la forme, car l'art pour l'art est une niaiserie; mais au
point de vue du fond et de la portée morale;
De rendre compte des ouvrages sérieux;
De mettre la science à la portée de tous;
De travailler à l'élaboration de la morale solidaire;
Enfin, de soutenir la polémique que soulèveraient ses doctrines, _en
mesurant ses coups sur ceux des adversaires_; car il le faut dans notre
spirituel pays de France, où l'on a toujours raison quand on est
battant, toujours tort quand on est battu.
Que celles qui me lisent y réfléchissent: si elles veulent sincèrement le
triomphe de leur cause, la réforme pacifique de la Société, il faut
qu'elles deviennent une puissance; et elles ne le seront que par un
organe périodique de publicité. Un livre, quelque bon et fort qu'il
puisse être, ne produit qu'une impression fugitive sur le public: mais
une feuille qui vient à époques rapprochées et à jour fixe frapper les
mêmes cordes du cerveau, leur fait contracter l'habitude de vibrer d'une
certaine manière: ce qui, une première fois, semble étrange, quelquefois
inadmissible, finit par paraître très admissible et très normal quand on
s'y est accoutumé. Une cause est gagnée quand l'opinion est pour elle: or
cette opinion, en ce qui concerne notre droit, c'est à nous de la former
et, je le répète, c'est beaucoup moins par des livres que par un journal
que nous y parviendrons.
VI
ATELIERS.
Une question était à l'ordre du jour en 1848; elle est toujours
palpitante au fond des choses: c'est le Droit au travail, dont se sont
raillés une foule de gens à courte vue, parce qu'ils n'ont pas compris
que le Droit au travail est celui de vivre, dont ne peut être éliminé
celui qui est né; parce qu'ils n'ont pas compris que le Droit au travail
est le droit à la dignité, à la vertu; que c'est la Justice entrant dans
le domaine de l'activité et de l'échange; c'est à dire la Justice
entrant dans sa quatrième phase pour constituer le Droit industriel.
Nous n'avons point à nous arrêter sur cette grave et brûlante question
qui n'est pas près d'être résolue; seulement nous voudrions que les
femmes de progrès s'occupassent d'organiser des ateliers d'après les
principes de l'association, de manière à ce que le salaire des
travailleuses augmentât: tout le monde sait que cela se peut.
Ce qui se peut encore, c'est de fonder des ateliers d'apprentissage où
les jeunes filles seraient préservées de la corruption qui les atteint
dans les ateliers dépendant de l'industrie privée: à ce sujet nous
pourrions faire de bien tristes révélations.
Ce qui se peut, enfin, c'est de faire voter aux associées de ces ateliers
un règlement qui expulse toute femme de mœurs condamnables, comme sont
éliminés d'une association d'hommes actuellement existante, ceux qui se
sont enivrés trois fois.
L'Apostolat ne pourrait-il encore organiser ce qui l'est parmi des
ouvrières Américaines, _des associations de chasteté_?
C'est dans ces ateliers de travailleuses et d'apprenties, c'est dans ces
associations de femmes, que l'Apostolat pourrait le mieux rappeler
l'ouvrière au sentiment de sa valeur, de sa dignité, la relever à ses
propres yeux, lui parler de ses devoirs de femme, de mère et d'épouse,
lui révéler nos grandes destinées, lui inculquer la meilleure méthode
d'élever ses enfants, la rendre enfin un instrument de salut social.
Ah! Ce ne sont pas les travailleuses, Mesdames, qu'on trouve jalouses des
supériorités qui se rencontrent dans leur sexe. Comme elles en sont
fières, au contraire; comme elles les aiment, quand elles sentent
qu'elles en sont aimées, estimées; qu'on ne désire rien tant que de les
éclairer, de les instruire. Comme l'apôtre de leur sexe les verrait, la
figure souriante, attacher leurs regards attentifs sur elle, lorsqu'elle
leur dirait: mes bonnes amies, voilà la droite voie; celle que vous devez
suivre pour respecter en vous le noble caractère de l'humanité.
Travailleuses de la pensée, travailleuses des bras, nous sommes toutes
utiles à l'accomplissement de l'œuvre commune. Par vous seules, femmes
du peuple, la France peut être régénérée et sauvée, si vous savez
comprendre et remplir vos grandes fonctions de mères et d'épouses.
Instruisez doucement et fraternellement vos enfants et vos maris comme je
vous instruis moi-même; répétez-leur sans cesse que les _Droits sont la
condition de l'accomplissement des devoirs; que le Devoir est leur raison
d'être, leur justification_. Jusqu'ici les révolutionnaires ont parlé des
droits, et ont laissé les devoirs dans l'ombre; c'est à vous, femmes, à
rétablir l'harmonie; car le Droit seul c'est la licence, l'oppression; le
Devoir seul c'est la servitude. Apprenez à tout ce qui vous entoure que
l'on ne doit pas sacrifier la patrie à la famille, pas plus que la
dignité personnelle et la Justice au bien-être. C'est en agissant comme
je vous le conseille, que vous vous montrerez dignes de nos braves grands
pères qui combattaient nu pieds et sans pain pour la défense du sol
national et de la Liberté.
Femmes de la bourgeoisie, entendez-moi bien, c'est en aimant vos sœurs
du peuple et le peuple lui-même d'un amour de mère, c'est en vous
dévouant à les éclairer, à les moraliser, c'est en vous élevant au dessus
des passions masculines qui divisent, et non pas en les partageant et,
ce qui est plus odieux, en les excitant, que vous rapprocherez les cœurs
et fusionnerez les intérêts; que vous travaillerez à faire de la France,
la véritable Grande Nation, digne de servir d'exemple à l'Univers.
CHAPITRE II.
ÉDUCATION RATIONNELLE; LETTRES A UNE INSTITUTRICE.
I
Nous sommes convenues, Madame, que l'éducation privée est toujours
défectueuse, parce que l'enfant, ne vivant pas dans la société de ses
égaux, ne s'habitue pas à la vie sociale, et qu'il s'imprègne de tous les
préjugés de la famille.
Nous sommes convenues encore que la fonction d'éducateur, requérant des
facultés spéciales, ne peut pas être remplie par tous les pères et toutes
les mères; ce qui conduit encore à la nécessité de l'éducation
collective.
Vous voulez fonder, dites-vous, une maison modèle et vous me demandez mes
conseils. Je vous les donnerai bien volontiers; mais vous tâcherez de me
comprendre à demi-mots; car je ne puis vous donner ici que des
indications très générales.
Nous définirons l'Éducation: _l'art de développer l'être humain en vue de
sa destinée particulière, mise en harmonie avec la destinée collective de
notre espèce_.
Vous et vos collaboratrices devez donc vous être formé l'Idéal de cette
destinée, et avoir en elle foi complète.
En outre, vous et vos collaboratrices devez connaître la nature humaine
en général, et vous faire une idée nette de celle de chacune de vos
élèves.
Enfin, il faut que vous possédiez une bonne méthode, c'est à dire une
méthode rationnelle de direction.
Parmi les définitions qui ont été données de notre nature, se trouvent
celles-ci:
L'homme est un composé d'esprit et de matière;
L'homme est une intelligence servie par des organes;
L'homme est sensation--sentiment--connaissance;
L'homme est une liberté organisée.
Mais ni vous ni moi ne savons ce que c'est que la matière, ce que c'est
que l'esprit ou l'âme, où finit l'un où commence l'autre; ces
définitions, fussent-elles vraies, ne nous peuvent servir à rien.
La troisième est incomplète, puisqu'elle néglige le libre arbitre, la
meilleure arme de l'éducateur.
La quatrième, qui est de P. J. Proudhon, flatterait assez notre penchant;
mais nous sommes bien obligées de nous dire qu'elle n'est pas exacte,
puisqu'une partie de notre vie se passe dans la fatalité de l'instinct.
Vous vous rappelez que nous avons défini l'être humain: un ensemble de
facultés destinées à s'harmoniser par la liberté sous la présidence de la
Raison; mais cette définition a besoin d'être développée par l'éducateur;
c'est à dire qu'il doit bien connaître nos divers groupes de facultés,
l'âge de leur prépondérance, leur antagonisme, etc.
Il doit considérer chacun de nous comme une synthèse vivante, où
l'organe et la fonction sont inséparablement unis; tellement dépendants
l'un de l'autre, qu'on ne peut opprimer, exalter l'un, sans opprimer,
exalter l'autre; qu'en un mot toute manifestation de ce qu'on nomme
l'âme, se révèle comme fonction d'une partie de notre corps,
conséquemment que, cultiver le corps, c'est cultiver l'âme et
réciproquement.
Ceci bien entendu, vous devez avoir toujours présent à la pensée que la
vie n'est pas un être en soi, qu'elle est le produit d'un rapport: ainsi
il n'y aurait pas de vie végétative au cerveau, si cet organe n'était
excité par la présence du sang, s'il n'était pas mis en contact, en
rapport avec lui; il n'y aurait point d'images dans le cerveau, s'il
n'était mis en rapport, par les sens, avec les corps qui les
_occasionnent_, pas plus qu'il n'y aurait vie de l'estomac, s'il n'était
mis en rapport avec le bol alimentaire.
De ces observations, vous devez conclure qu'il suffit, pour développer un
organe et le rendre fort et vivant, de l'exposer, dans une juste mesure
et _graduellement_, à l'action de ses excitants propres: que tout organe
grandit vitalement par la lutte et s'étiole par le repos.
L'exercice soutenu d'un organe quelconque, outre qu'il le développe, le
rend plus fort, plus vivant, produit l'_habitude_. L'habitude qui, vous
le savez, modifie profondément notre être, nous imprime un cachet
particulier, nous rend indifférentes, agréables, nécessaires mêmes, des
impressions et des choses d'abord désagréables ou nuisibles; nous rend
facile ce que nous croyions impossible; nous fait, en un mot, une seconde
nature, transmissible par la génération.