Et j'ai gardé mon opinion, Madame; qui est celle-ci: l'exercice du Droit

politique n'est un moyen de réforme et de Progrès que si ceux qui en

jouissent croient au Progrès, s'inquiètent des réformes: dans des

dispositions contraires, le vote ne peut être que l'expression des

préjugés, des erreurs, des passions; au lieu d'apprendre, comme on dit,

à l'exercer en s'en servant, on l'emploiera tout simplement à se mutiler

les doigts.

LA JEUNE FEMME. Ne pourrait-on vous objecter que, d'après votre théorie

du Droit, tous étant égaux, personne ne peut s'arroger la fonction de

distribuer les droits?

L'AUTEUR. La théorie, c'est l'idéal vers lequel doit tendre la pratique;

si l'on n'avait pas cet idéal, on ne saurait en vertu de quels principes

se diriger; mais dans la _réalité_ sociale, il y a des majeurs, et des

mineurs destinés à devenir majeurs.

Si je disais que les majeurs ont le droit d'accorder ou de refuser le

droit aux mineurs, je manquerais essentiellement à mes principes: c'est

la _loi_, expression des consciences les plus avancées, en attendant

qu'elle le soit de la conscience de tous, qui prononce sur la majorité

politique et en fixe les conditions. Le droit est virtuel en chacun de

nous: donc nul n'a le droit de le donner, de l'ôter, de le contester: il

se _reconnaît_ quand on est en état de l'exercer et qu'on le revendique;

et l'on prouve que l'on est en état de l'exercer, quand on satisfait aux

conditions fixées par la loi.

LA JEUNE FEMME. Quelles seraient, d'après vous, ces conditions pour la

jouissance du Droit politique?

L'AUTEUR. Vingt-cinq ans d'âge et un certificat qui atteste qu'on sait

lire, écrire, calculer; qu'on possède élémentairement l'histoire et la

géographie de son pays; de plus, une bonne théorie du Droit et du Devoir

et de la destinée de l'humanité sur cette terre. L'assimilation d'un

petit volume suffirait, comme vous le voyez, pour que tout homme et toute

femme de vingt-cinq ans et sains d'esprit, pussent jouir de leurs droits

politiques, après avoir subi une initiation par la jouissance des droits

civils. Mais, je vous le demande, que peuvent faire du Droit politique

ceux qui confondent la liberté avec la licence, qui savent à peine ce que

c'est qu'un Droit et un Devoir et sont même incapables d'écrire leur

bulletin! Les hommes ont leurs droits, qu'ils les gardent: un droit

reconnu ne se retranche pas; qu'ils se rendent aptes à les exercer. Quant

aux femmes, qu'elles s'émancipent d'abord civilement et qu'elles

s'instruisent: leur tour viendra.

LA JEUNE FEMME. Il est bien important, Madame, que les hommes comprennent

que vous ne niez pas, mais que vous ajournez seulement les droits

politiques de notre sexe.

L'AUTEUR. Soyez tranquille; ils ne s'y tromperont pas, ils ne prendront

pas un conseil dicté par la prudence pour un aveu d'infériorité et une

démission.

III

LA JEUNE FEMME. Voudriez-vous maintenant formuler les réformes légales

que nous devons demander successivement.

L'AUTEUR. En ce qui concerne la vie civile nous devons demander:

Que l'étrangère puisse se faire naturaliser française autrement que par

le mariage.

Que la femme ne perde pas sa nationalité par le même sacrement civil.

Que la femme soit admise à signer, comme témoin, les actes de l'état

civil et tous ceux qui lui ont été interdits jusqu'ici.

Vous savez que déjà, en dérogation à la loi, les sages-femmes signent

les actes de naissance des enfants naturels non reconnus, et que, dans

certains actes de notoriété, rédigés par le juge de paix, le témoignage

des femmes est admis.

Nous demanderons que les industrielles, les négociantes fassent partie

des conseils de Prud'hommes, et plus tard des tribunaux de commerce; que

dans tout jugement criminel, les femmes aient place au jury; qu'aux

femmes soient confiées l'administration et la surveillance des hôpitaux,

des prisons de femmes, des bureaux de charité.

Que, dans chaque commune, soit nommée une _mairesse_ pour surveiller les

écoles de filles, les crèches et les nourrices.

Vous savez, Madame, que déjà, toujours en dérogation à la loi, des femmes

remplissent des emplois publics, puisque le professorat et l'inspection

des écoles de filles et des crèches et asiles, fondés par les communes,

leur sont confiés et que d'autres femmes ont des bureaux de poste, de

papier timbré, etc.

LA JEUNE FEMME. Voilà pour le Droit civil en général; quelles réformes

demanderons-nous en ce qui concerne la femme mariée?

L'AUTEUR. Nous demanderons que le domicile conjugal soit celui

qu'habitent _ensemble_ les époux, non plus l'homme seul.

Que l'on supprime les articles qui prescrivent à la femme d'obéir à son

mari et de le suivre partout où il juge à propos de résider.

Que l'interdiction de vendre, hypothéquer, recevoir, donner, plaider,

etc., sans le consentement du mari ou de la justice, soit étendue à

l'homme relativement à la femme.

Que le _mariage sous le régime de la séparation de biens devienne le

droit public de la France_.

LA JEUNE FEMME. Quelles réformes demanderez-vous quant au conseil de

famille et à la tutelle?

L'AUTEUR. Nous demanderons que le conseil de famille soit composé de

vingt personnes: dix hommes et dix femmes, parents, alliés, amis, choisis

par les époux.

Que les attributions de ce conseil, présidé par le juge de paix, soient

déterminées de manière à ce qu'il décide en premier ressort les

différends survenus entre les époux quant aux enfants, aux biens, à la

tutelle, etc.

Nous demanderons que toute femme puisse être nommée tutrice et subrogée

tutrice.

Que la tutelle de l'époux interdit soit déférée toujours par le conseil

de famille.

Que la femme puisse nommer, comme l'homme, un tuteur définitif et un

conseil de tutelle à son mari survivant.

Que les époux puissent nommer, de leur vivant, en cas de prédécès, le

père un subrogé tuteur de sa famille, la mère une subrogée tutrice de la

sienne, afin que les enfants soient toujours sous l'influence des deux

sexes.

Que la subrogée tutelle, en l'absence d'une volonté manifestée,

appartienne de droit à un membre de la famille du défunt, du même sexe

que lui.

Qu'en cas de second mariage, si l'enfant est lésé ou malheureux, le

subrogé tuteur ou la subrogée tutrice puisse se le faire adjuger par le

conseil de famille, sauf recours du tuteur à la justice.

Qu'en cas de mort du père et de la mère, la tutelle appartienne de droit

à l'ascendant le plus proche, et la subrogée tutelle à l'ascendante la

plus proche de l'autre ligne.

S'il y a concurrence entre les deux lignes, que le conseil de famille

choisisse le tuteur dans l'une et le subrogé tuteur dans l'autre et dans

le sexe différent.

Que les devoirs de tutelle et de subrogée tutelle comprennent, non

seulement les intérêts matériels, mais aussi les intérêts moraux et

intellectuels des pupilles.

Que le père tuteur perde de droit la tutelle des enfants s'il se remarie

sans se l'être fait préalablement continuer par le conseil de famille.

Qu'enfin l'état organise une Société de tutelle pour les enfants

délaissés, de manière à ce que les garçons soient sous le patronage des

hommes et les filles sous celui des femmes: cette société serait un grand

conseil de famille.

LA JEUNE FEMME. J'aime mieux votre conception que celle de la loi, non

seulement parce que la femme y est l'égale de l'homme, mais parce que les

pupilles seront mieux protégés: j'ai connu des hommes qui ont fait

interdire leur femme, exaltée par leurs mauvais traitements, afin de

rester maîtres de leurs biens; d'autre part, vous savez que d'enfants

sont malheureux et lésés par le second mariage de leur père! Une marâtre

a tout pouvoir pour faire souffrir les pauvres petits.

Mais vous n'avez pas parlé, Madame, de l'autorité des parents sur leurs

enfants.

L'AUTEUR. L'autorité des parents sur leurs enfants est la même:

l'expression autorité paternelle est incomplète; la véritable serait

autorité _parentale_. Sur ce chapitre, nous demanderons que, s'il y a

dissidence entre le père et la mère au sujet des enfants, le conseil de

famille décide en premier ressort.

Que le père et la mère ne puissent faire enfermer l'enfant qu'_étant

d'accord tous deux_.

Que le père tuteur et la mère tutrice ne puissent avoir recours à cette

mesure qu'avec le concours du subrogé tuteur ou de la subrogée tutrice,

ou, en cas de dissidence, avec l'approbation du conseil de famille; sauf

toujours le recours à la justice.

Que la majorité d'âge du mariage soit fixée à vingt-cinq ans pour les

deux sexes, et que les actes respectueux soient supprimés.

LA JEUNE FEMME. Demanderons-nous que la séparation de biens et celle de

corps qui entraîne l'autre, soient supprimées?

L'AUTEUR. Non: Mais nous demanderons que le _Divorce soit rétabli_.

Qu'on puisse divorcer pour adultère de l'un des époux, sévices, injure

grave, condamnation à une peine afflictive et infamante, vices notables,

incompatibilité d'humeur, consentement mutuel.

Que, pendant le procès en séparation de corps ou en Divorce,

l'administration des enfants soit confiée à l'époux le plus digne et que,

si tous deux sont indignes, il soit nommé un tuteur et un subrogé tuteur

de sexes différents.

Que si tous deux sont dignes, ils s'arrangent à l'amiable devant le

conseil de famille.

Que les époux mariés sous le régime dotal ou celui de la séparation de

biens régissent leurs biens propres.

Que, si la demande a pour motif la mauvaise gérance des biens communs,

l'administration en soit enlevée à l'époux, pour être confiée à la femme.

Que, si la demande a pour motif la condamnation à une peine infamante,

l'autre époux reste administrateur.

Que, dans tout autre cas, il soit fait inventaire, et que l'époux le plus

utile soit nommé conservateur sous la surveillance d'un ou deux membres

de la famille de l'autre époux, avec obligation de lui fournir une

provision alimentaire.

Que l'arrêt prononçant le divorce ou la séparation porte le nombre, le

nom et l'âge des enfants issus du mariage; la somme annuelle que chaque

époux est tenu de fournir pour leur entretien et leur éducation.

Que cet arrêt énonce à qui les enfants sont confiés soit de consentement

mutuel, soit d'autorité familiale ou judiciaire.

Qu'il soit affiché au tribunal civil, au tribunal de commerce, à la porte

de la mairie et inséré dans les principaux journaux du département.

Que cet acte accompagne la publication des bans d'un mariage subséquent

sous des peines très graves.

LA JEUNE FEMME. Ces mesures sont sévères: s'il est facile de divorcer, il

ne sera pas facile de se marier ensuite.

L'AUTEUR. Je ne le nie pas, Madame; mais il vaut mieux empêcher le

divorce par la difficulté de se marier ensuite, qu'en y mettant des

restrictions: dans le premier cas, l'empêchement vient des entraves qu'on

s'est créé soi-même: on s'est fait son sort; dans le second la liberté

individuelle est atteinte par l'autorité sociale: ce qui est un abus de

pouvoir.

LA JEUNE FEMME. Abordons les réformes légales concernant les mœurs.

L'AUTEUR. Nous demanderons que toute promesse de mariage, si elle n'est

pas remplie, soit punie d'une amende et de dommages-intérêts.

Que tout homme, qu'une fille mère pourra prouver par témoins ou par

lettres, devoir être le père de son enfant, soit soumis aux charges de la

paternité.

Que la recherche de la paternité soit autorisée comme celle de la

maternité.

Que la séduction d'une fille de moins de vingt-cinq ans soit sévèrement

punie.

Qu'une fille ne puisse être enregistrée au bureau des mœurs qu'après

vingt-cinq ans accomplis, et qu'elle soit mise en correction avant cet

âge, si elle se livre à la prostitution.

Que toute femme de mauvaises mœurs soit punie de la prison et de

l'amende, si elle a reçu un homme au dessous de vingt-cinq ans, et que la

peine soit terrible si elle n'est pas saine.

LA JEUNE FEMME. On dira que la paternité ne peut être prouvée, Madame.

L'AUTEUR. Je ne nie pas qu'il ne soit possible que le père attribué à

l'enfant naturel ne soit pas le vrai père: mais ce qui doit être établi

par des preuves, c'est qu'il s'est mis dans le cas d'être réputé tel;

c'est la probabilité de la paternité dans le mariage, étendue à la

paternité hors du mariage. Tant pis pour les hommes qui s'y laisseront

prendre: c'est une honte que d'attacher l'impunité au plus désordonné, au

plus subversif des penchants égoïstes: il faut que les femmes ne

supportent plus seules la charge des enfants naturels et ne soient plus

tentées de les abandonner.

LA JEUNE FEMME. Mais s'il est établi qu'un homme marié s'est mis dans le

cas d'être père hors du ménage?

L'AUTEUR. Ce doit être d'abord un cas de divorce, puis de punition pour

lui et sa complice. Quant à l'enfant, l'homme doit en subir la charge de

concert avec la mère.

LA JEUNE FEMME. Voilà des lois bien draconiennes!

L'AUTEUR. Ne voyez-vous pas, Madame, que la corruption nous enserre âme

et corps; que si nous ne réagissons pas énergiquement contre elle par la

sévérité des lois, par la réforme de l'éducation et le réveil de l'idéal,

notre société ne sera bientôt plus qu'un immense lupanar?

LA JEUNE FEMME. Hélas! Ce n'est que trop vrai.

L'AUTEUR. Demandons donc, Madame, non seulement une réforme rationnelle

de l'éducation nationale, mais encore que les lycées soient doublés pour

les filles.

Que tous les établissements de haut enseignement dépendant de l'État,

leur soient ouverts comme aux garçons.

Qu'elles soient admises à recevoir les mêmes grades universitaires, les

mêmes diplômes de capacité que les hommes.

Que toutes les carrières s'ouvrent devant elles comme devant les hommes;

Afin que relevées dans l'opinion par l'égalité, leur activité ne soit

plus rétribuée d'une manière dérisoire; qu'elles puissent vivre de leur

travail et que la misère, le découragement, le suicide ne terminent plus

leur vie, quand elles ne choisissent pas le triste rôle d'éléments de

démoralisation. [Blank Page]

QUATRIÈME PARTIE

Œuvres de l'époque transitoire; Apostolat de la Femme;

Profession de foi; Éducation rationnelle.

CHAPITRE I.

APPEL AUX FEMMES, APOSTOLAT, PROFESSION DE FOI, ETC.

I

APPEL AUX FEMMES.

Femmes de Progrès, c'est à vous que j'adresse la dernière partie de ce

livre. Prêtez l'oreille à mes paroles au nom du bien général, au nom de

vos filles et de vos fils.

Vous dites: les mœurs se corrompent; les lois, en ce qui concerne notre

sexe, ont besoin d'une réforme.

C'est vrai: mais pensez-vous que constater le mal, suffise pour le

guérir?

Vous dites: tant que la femme sera mineure dans la Cité, l'État, le

Mariage, elle le sera dans l'atelier social, elle sera forcée de vivre de

l'homme: c'est à dire de l'avilir en s'abaissant elle-même.

C'est vrai: mais croyez-vous que, constater ces choses, suffise pour

remédier à notre abaissement?

Vous dites: l'éducation que reçoivent les deux sexes est déplorable au

point de vue de la destinée de l'humanité.

C'est vrai: mais croyez-vous qu'affirmer cela, suffise pour améliorer,

transformer les méthodes d'éducation?

Est-ce que les paroles, les plaintes, les protestations peuvent changer

quelque chose?

Ce n'est pas se lamenter qu'il faut: c'est agir.

Ce n'est pas seulement demander justice et réforme qu'il faut: c'est

travailler soi-même à la réforme, c'est prouver _par ses œuvres_ qu'on

est digne d'obtenir justice; c'est prendre résolument la place contestée;

en un mot, c'est avoir de l'intelligence, du courage et de l'activité.

Sur qui donc auriez-vous le droit de compter, si vous vous abandonnez

vous-mêmes?

Est-ce sur les hommes? Votre incurie, votre silence ont en partie

découragé ceux qui soutenaient votre Droit: c'est à peine s'ils vous

défendent contre ceux qui, pour vous opprimer, appellent à leur aide

toutes les ignorances, tous les despotismes, tous les égoïsmes, tous les

paradoxes qu'ils méprisent eux-mêmes lorsqu'il s'agit de leur sexe.

L'on vous insulte, l'on vous outrage, l'on vous nie ou l'on vous plaint,

afin de vous asservir, et c'est à peine si vous vous en indignez!

Quand donc aurez-vous honte du rôle auquel on vous condamne?

Quand donc répondrez-vous à l'appel que des hommes intelligents et

généreux vous ont fait?

Quand donc cesserez-vous d'être des photographies masculines, et vous

déciderez-vous à compléter la Révélation de l'humanité, en faisant enfin

entendre le Verbe de la Femme dans la Religion, la Justice, la Politique

et la Science?

Que faire? Dites-vous.

Que faire, Mesdames? Eh! Ce que font des femmes de foi. Regardez celles

qui ont donné leur âme à un dogme; elles s'organisent, enseignent,

écrivent, agissent sur leur milieu et sur les jeunes générations, afin de

faire triompher la foi qui a l'adhésion de leur conscience. Pourquoi n'en

faites-vous pas autant?

Vos rivales écrivent des livres tout empreints de surnaturalisme et de

morale individualiste, pourquoi n'en écrivez-vous pas qui portent le

cachet du rationalisme, de la Morale solidaire et d'une sainte foi au

Progrès?

Vos rivales fondent des maisons d'éducation, forment des professeurs,

afin de s'emparer des générations nouvelles au profit de leurs dogmes et

de leurs pratiques, pourquoi n'en faites-vous pas autant au profit des

idées nouvelles?

Vos rivales organisent des ateliers, pourquoi ne les imitez-vous pas?

Est-ce que ce qui leur est licite, ne vous le serait pas?

Est-ce qu'un gouvernement qui dit relever des principes de 89 et est issu

du droit Révolutionnaire, pourrait avoir la pensée d'entraver les

héritières directes des principes posés par 89, tandis qu'il laisserait

agir librement celles qui leur sont plus ou moins hostiles? Aucune de

vous n'admet une telle possibilité, n'est-ce pas?

Que faire!

Vous avez à fonder un journal pour soutenir vos réclamations.

Vous avez à constituer un comité encyclopédique, qui rédige une suite de

traités sur les principales branches des connaissances humaines, afin

d'éclairer les femmes et le peuple.

Vous avez à fonder un Institut polytechnique pour les femmes.

Vous avez à aider vos sœurs ouvrières à s'organiser en ateliers d'après

des principes économiques plus équitables que ceux d'aujourd'hui.

Vous avez à faciliter le retour au bien des femmes égarées qui vous

demanderont aide et conseil.

Vous avez à travailler de toutes vos forces à la réforme des méthodes

d'éducation.

Et, en présence d'une tâche si complexe, vous demandez: que faire?

Ah! si vous avez du cœur et du courage, femmes majeures, levez-vous!

Levez-vous! Et que les plus intelligentes, les plus instruites et celles

qui ont du temps et de la liberté constituent l'_Apostolat de la Femme_.

Qu'autour de cet Apostolat, se rangent toutes les femmes de Progrès, afin

que chacune serve la cause commune selon ses moyens.

Et rappelez-vous, rappelez-vous surtout que l'_Union fait la force_.

II

PROFESSION DE FOI.

L'union fait la force, oui; mais à condition qu'elle soit fondée sur des

principes communs, non sur le dévouement à une ou plusieurs personnes.

Car les personnes passent et peuvent changer: les principes restent.

Donc votre noyau de cristallisation, Mesdames, doit être moins

l'Apostolat que les principes qu'il professe, que son Credo, sa

profession de foi; car il lui en faut une pour rallier les intelligences

et les cœurs, et les diriger vers un but unique.

Permettez-moi, Mesdames, d'essayer ici l'ébauche de ce Credo, que nous

diviserons en six titres et vingt quatre articles.

1º LOI DE L'HUMANITÉ.

1º _La loi de l'humanité est le Progrès._

2º Nous nommons Progrès le développement de l'individu et de l'espèce en

vue de la réalisation d'un idéal de Justice et de bonheur, idéal de moins

en moins imparfait et qui est le produit des facultés humaines.

3º La loi de Progrès n'est pas purement fatale, comme les lois du monde;

elle se combine avec notre loi propre ou libre-arbitre; d'où il résulte

que l'humanité peut, pendant un certain temps, comme l'individu, demeurer

stationnaire et même rétrograder.

2º INDIVIDU, SA LOI, SES MOBILES.

4º Chacun de nous est un ensemble de facultés destinées à former une

harmonie sous la présidence de la Raison ou principe d'ordre.

5º La Raison reconnaît à chacune des facultés le droit de s'exercer en

vue du bien de l'ensemble, et dans la mesure du droit égal posé par les

autres facultés.

6º Chacun de nous a pour aiguillon de ses actes le désir du bien-être et

du bonheur, et doit se proposer pour fin le triomphe de notre liberté sur

ce que les lois générales de l'univers ont de blessant pour notre

organisme; et, dans l'ordre moral, le triomphe sur la tendance incessante

de nos instincts égoïstes à se sacrifier les instincts plus élevés de la

Justice et de la Sociabilité.

7º La destinée de l'individu s'accomplit par le développement de ses

facultés, le travail, la Liberté dans l'Égalité.

3º BIEN ET MAL PHYSIQUES.

8º La souffrance n'est qu'un désaccord mis en nous ou par notre faute, ou

par celle d'un mauvais milieu, ou par la solidarité du sang. C'est un

produit de notre insuffisance, de nos erreurs ou de celles de nos

prédécesseurs dans la vie.

9º La souffrance et le mal sont des stimulants au Progrès, par la lutte

qu'on soutient pour en guérir et en garantir soi et ses successeurs: si

l'on ne souffrait pas, l'on ne progresserait pas, parce que rien ne

tiendrait en éveil et en action l'intelligence et les autres facultés.

10º Se résigner à la souffrance qu'on peut éviter sans commettre le mal

moral, c'est affaiblir son être; c'est un mal, une erreur ou une lâcheté.

11º S'imposer des souffrances, excepté celles que nécessite la lutte

contre l'exagération des penchants, est un acte de folie qui tend à

désharmoniser notre être, et le rend impropre à remplir sa fonction dans

l'humanité.

4º MAL MORAL ET BIEN MORAL.

12º Le mal et le bien, dans le sens moral, ne sont pas des substances,

des êtres en soi, mais l'expression de rapports jugés vrais au faux entre

l'acte de notre libre-arbitre et l'idéal du bien posé par la conscience.

13º L'âme d'une nation, c'est le Bien et le Juste: ce qui est prouvé par

ces deux faits: chute des civilisations et des empires par

l'affaiblissement du sens moral; décadence, par ce seul fait, malgré le

progrès littéraire, artistique, scientifique et industriel.

14º L'affaiblissement du sens moral est le résultat de l'absence d'un

idéal élevé du Bien et de la Justice, et produit la prédominance

croissante des facultés égoïstes sur les facultés sociales.

15º La lutte est en nous par la constitution même de notre être, parce

qu'il y a antagonisme entre les instincts qui tendent à notre

satisfaction propre, et ceux qui nous relient à nos semblables; parce

que, d'autre part, les premiers nous sont donnés dans toute leur âpre

vigueur, tandis que les autres ne nous sont donnés qu'en germe pour que

nous ayons la gloire de nous élever nous-mêmes de l'animalité à

l'Humanité. De ces faits, il résulte que la vertu, c'est à dire

l'exercice du libre-arbitre et de la force morale contre les empiètements

des facultés égoïstes, est et sera toujours nécessaire pour les maintenir

dans leurs limites légitimes, et les empêcher d'opprimer les facultés

supérieures.

5º HUMANITÉ, SA DESTINÉE.

16º L'humanité est une. Les races et nations qui la composent n'en sont

que les organes ou éléments d'organe, et elles ont leur tâche spéciale.

L'idéal moderne est de les relier dans une intime solidarité, comme sont

reliés entre eux les organes d'un même corps.

17º L'humanité est elle-même l'auteur de son Progrès, de sa Justice, de

son idéal qu'elle perfectionne à mesure qu'elle devient plus sensible,

plus rationnelle et comprend mieux l'univers, ses lois et elle-même.

18º L'étude attentive de l'histoire de notre espèce nous montre que la

destinée collective de l'Humanité est de s'élever au dessus de

l'animalité, en cultivant les facultés qui lui sont spéciales, et de

créer en même temps les arts, les sciences, l'industrie, la Société, afin

d'assurer de plus en plus et à un nombre toujours plus grand, la liberté,

les moyens de se perfectionner et le bien-être.

19º L'histoire nous dit encore que le Progrès est en raison du degré de

liberté, du nombre des libres et de la pratique de l'Égalité. D'où il

résulte que la Liberté individuelle dans l'Égalité sociale est un droit

imprescriptible, le seul moyen de donner à chaque individu puissance

d'accomplir sa destinée qui est un élément de la destinée collective:

Voilà pourquoi la France depuis 89 se propose pour idéal le triomphe de

la Liberté et de l'Égalité.

6º ÉGALITÉ DES SEXES.

La femme affranchie, vol. 2 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes · 第 11 / 17 段