permettent à leurs fils de _jeter la gourme du cœur_; qui croient que
l'homme peut se vautrer dans la fange des mauvais lieux et qu'il y a deux
morales. Or, Madame, nous ne sommes pas de ces gens-là. Vous ne donnerez
pas à votre fille un homme qui ait _vécu_, parce qu'il serait blasé, la
pervertirait ou l'exposerait, par la désillusion, à chercher dans un
autre ce que ne lui donne pas son mari.
Ce que nous avons dit pour votre fille, nous le dirons pour votre fils:
il ne faut pas qu'il épouse une femme plus jeune que lui; car vous ne
devez pas plus vouloir une situation désavantageuse pour votre
belle-fille que pour votre fille: toutes deux vous sont chères et
respectables devant la solidarité du sexe.
LA JEUNE FEMME. J'élèverai mon fils, Madame, de manière à ce qu'il
comprenne que la formule du mariage prescrite par le Code n'est qu'un
reste de barbarie; que sa femme ne doit obéissance qu'au Devoir; qu'elle
est un être libre, son égale; qu'il n'a de droits sur sa personne que
ceux qu'elle-même lui accorde. Je lui dirai que l'amour est une plante
délicate qu'on doit cultiver pour qu'elle ne meure pas; que le sans-gêne
et la malpropreté la flétrissent; qu'il doit donc soigner sa personne,
étant marié, comme il le faisait pour être agréable aux yeux de sa
fiancée. Je lui dirai: ne demande rien qu'à l'amour de ta femme;
rappelle-toi que plus d'un mari a excité la répulsion par la brutalité
d'une première nuit de noces. Le mariage, mon fils, est une chose grave
et sainte: la pureté en est le plus bel ornement; sache que beaucoup
d'hommes ont dû l'adultère de leur femme aux tristes soins qu'ils ont
pris de dépraver leur imagination. Bien loin d'user de ton influence sur
celle qui sera la moitié de toi-même, pour la rendre docile à tes
volontés, pour en faire ton écho, développe en elle la Raison, le
caractère: en l'élevant, tu t'amélioreras et te prépareras un conseil et
un soutien. Je t'ai marié sous le régime de la séparation de biens afin
que ta femme soit armée contre toi, si tu manques à tes principes; et si
jamais tu me donnes la douleur d'y manquer, ta femme deviendra doublement
ma fille; je serai sa compagne, sa consolatrice, et je te fermerai mes
bras et ma maison.
L'AUTEUR. Très bien, Madame, et vous ferez bien d'ajouter: intéresse ta
femme à ton travail; fais qu'elle veuille toujours être occupée, parce
que le travail est le conservateur de la chasteté.
LA JEUNE FEMME. A ma fille, je dirai: l'ordre social dans lequel nous
vivons exige, mon enfant, que tu administres ta maison; c'est une
fonction dont notre sexe ne sera relevé que dans un ordre de choses
encore loin de nous. N'oublie pas que la prospérité de la famille dépend
de l'esprit d'ordre et d'économie de la femme. Ce que ta fortune ou ton
travail spécial te dispensent de faire, règle-le et surveille-le.
Aujourd'hui, le luxe de la toilette et de l'ameublement dépasse toutes
les bornes. Le luxe en soi n'est pas un mal, mais, actuellement, il est
un grand mal relatif, parce qu'on n'a pas encore résolu le problème
d'augmenter, de varier les produits, sans augmenter en même temps la
misère et l'abrutissement des travailleurs. Sois donc simple: cela
n'exclut pas l'élégance, mais seulement ces monceaux de soie, de
dentelles qui traînent dans la poussière du macadam; mais ces diamants,
ces pierres précieuses qui font la fortune de quelques-uns aux dépens de
la moralité de beaucoup d'autres, et qui ne sont que des capitaux
enfouis, dont la mobilisation ferait grand bien. Ne te laisse pas prendre
à ce sophisme: il faut que les honnêtes femmes se parent pour empêcher
les hommes de passer leur temps avec les filles de joie. Ne serais-tu pas
honteuse de lutter de toilette avec des femmes que tu n'estimes pas; et
l'homme qui serait retenu par de semblables moyens, en vaudrait-il la
peine?
Je t'ai instruite de ta situation légale comme épouse, mère, et
propriétaire; je te marie sous le régime de la séparation de biens pour
épargner à ton mari la tentation de se considérer comme ton maître; pour
qu'il soit obligé de prendre ton avis, et de voir en toi son associée.
Malgré ces précautions, tu seras mineure, puisque la loi le veut ainsi.
Mais notre loi n'est pas la Raison: n'oublie jamais que tu es une
créature humaine, c'est à dire un être doué, comme ton mari,
d'intelligence, de sentiments, de libre arbitre, de volonté; que tu ne
dois de soumission qu'à la Raison et à ta conscience; que s'il est de ton
devoir de faire des sacrifices à la paix dans les petites choses, et de
tolérer les défauts de ton mari, comme il doit tolérer les tiens, il
n'est pas moins de ton devoir de résister résolument à un brutal: _je le
veux!_
Tu seras mère, je l'espère; nourris toi-même tes enfants; élève-les dans
les principes de Droit et de Devoir que j'ai déposés dans ton
intelligence et dans ton cœur, afin d'en faire, non seulement des
femmes et des hommes justes, bons, chastes, mais des ouvriers de la
grande œuvre du Progrès.
Tu connais la grande Destinée de notre espèce; tu connais tes Droits et
tes Devoirs: je n'ai donc pas à te répéter que la femme n'est pas plus
faite pour l'homme que celui-ci pour celle-là; qu'en conséquence, la
femme ne peut, sans manquer à son devoir, se perdre et s'absorber dans
l'homme: car elle doit aimer avec lui ses enfants, la patrie, l'humanité;
elle doit plus à ses enfants qu'à lui-même; et, entre l'égoïsme de la
famille et les sentiments généraux d'un ordre plus élevé, la femme ne
doit pas plus hésiter que l'homme à sacrifier les premiers à la Justice.
L'AUTEUR. On dira, Madame, que vous enseignez bien virilement votre
fille.
LA JEUNE FEMME. Puisque de nos jours les hommes jouent de la mandoline,
ne faut-il pas que les femmes parlent sérieusement?
Puisque des hommes, au nom de leur naïf égoïsme, prétendent confisquer la
femme à leur profit, lui vantent les charmes du gynécée, suppriment ses
droits et lui prêchent les douceurs de l'absorption, ne faut-il pas que
les femmes réagissent contre ces doctrines soporifiques, et rappellent
leurs filles au sentiment de la dignité et de la personnalité?
L'AUTEUR. Je vous approuve de tout mon cœur:
Maintenant que nous sommes d'accord à peu près sur tous les points, nous
n'avons plus qu'à nous résumer et à donner l'ébauche des principales
réformes nécessaires à opérer pour que la femme soit placée dans une
situation plus conforme au Droit et à la Justice. [Blank Page]
CHAPITRE IV.
RÉSUMÉ, RÉFORMES PROPOSÉES.
I
L'AUTEUR. L'identité de Droit étant fondée sur l'identité d'espèce, et la
femme étant de la même espèce que l'homme, que doit-elle être devant la
dignité civile, dans l'emploi de son activité et le Mariage?
LA JEUNE FEMME. L'égale de l'homme.
L'AUTEUR. Comment sera-t-elle l'égale de l'homme en dignité civile?
LA JEUNE FEMME. Lorsqu'elle sera membre du conseil de famille, aura place
au jury et près de tout fonctionnaire civil; sera membre des conseils de
Prud'hommes, des tribunaux de commerce; lorsqu'elle sera témoin dans tous
les cas où est requis le témoignage de l'homme.
L'AUTEUR. Pourquoi le témoignage de la femme doit-il être admis dans tous
les cas où est requis celui de l'homme?
LA JEUNE FEMME. Parce que la femme est aussi croyable que l'homme;
qu'elle est, comme lui, une personne civile.
L'AUTEUR. Pourquoi doit-elle être membre, comme l'homme, du conseil de
famille?
LA JEUNE FEMME. Parce qu'une tante, une parente, une amie ont autant
d'intérêt aux choses qui s'y passent qu'un oncle, un parent, un ami;
Parce que la famille est composée de deux sexes et non d'un.
L'AUTEUR. Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place au jury?
LA JEUNE FEMME. Parce que le Code la déclarant l'égale de l'homme devant
la culpabilité, le délit, le crime et la punition, elle est, par ce fait,
déclarée comprendre comme l'homme le mal en autrui;
Parce que le jury étant une garantie pour _le_ coupable, _la_ coupable
doit en avoir une semblable;
Parce que, si le criminel est mieux compris par les hommes, la criminelle
le sera mieux par les femmes;
Parce que la Société tout entière étant offensée par le crime, il faut
que cette Société, composée de deux sexes, soit représentée par les deux
pour le juger et le condamner.
Parce qu'enfin, pour ce qui tient à l'appréciation du sens moral,
l'élément féminin est d'autant plus nécessaire que les hommes prétendent
que notre sexe, en général, est plus moral et plus miséricordieux que le
leur.
L'AUTEUR. Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place auprès des
fonctionnaires civils?
LA JEUNE FEMME. Parce que la Société, représentée par ces fonctionnaires,
est composée des deux sexes;
Parce que, dans plusieurs fonctions civiles, même aujourd'hui, il y a un
département plus spécial à la femme;
Parce que, dans l'acte de célébration du Mariage, par exemple, si la
femme n'apparaît pas comme magistrat, non seulement la Société n'est pas
suffisamment représentée, mais l'épouse peut se considérer comme livrée
au pouvoir d'un homme par tous les hommes du pays.
L'AUTEUR. Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place dans les conseils de
Prud'hommes et les tribunaux de commerce?
LA JEUNE FEMME. Parce qu'elle est de moitié dans la production
industrielle;
Parce qu'elle est de moitié dans le commerce;
Parce qu'elle s'entend aussi bien que l'homme, si ce n'est mieux, aux
transactions et aux contrats;
Parce que, dans toute question d'intérêt, elle doit se représenter
elle-même.
L'AUTEUR. Comment la femme sera-t-elle l'égale de l'homme dans l'emploi
de son activité et de ses autres facultés?
LA JEUNE FEMME. Lorsqu'il y aura pour elle des colléges, des académies,
des écoles spéciales et que toutes les carrières lui seront accessibles.
L'AUTEUR. Pourquoi les femmes doivent-elles recevoir la même éducation
nationale que les hommes?
LA JEUNE FEMME. Parce qu'elles exercent une immense influence sur les
idées, les sentiments et la conduite des hommes, et qu'il est de
l'intérêt social que cette influence soit salutaire;
Parce qu'il est de l'intérêt de tous d'agrandir les vues et d'élever les
sentiments des femmes pour qu'elles se servent de leur ascendant naturel
au profit du Progrès, du vrai, du bien, du beau moral;
Parce que la femme a le droit, comme l'homme, de cultiver son
intelligence, et d'acquérir les connaissances que donne l'État;
Parce qu'enfin, payant sa part des frais de l'éducation nationale, c'est
un vol qu'on lui fait, que de lui interdire d'y participer.
L'AUTEUR. Pourquoi la femme doit-elle être admise dans les académies, les
écoles professionnelles?
LA JEUNE FEMME. Parce que la Société, n'ayant le droit de nier aucune
aptitude chez aucun de ses membres, n'a conséquemment pas le droit
d'empêcher celui qui prétend les posséder de les cultiver, ni de lui
fermer les trésors de science et de pratique dont elle dispose;
Parce qu'il y a des femmes nées chimistes, médecins, mathématiciennes,
etc.; et que ces femmes ont le droit de trouver dans les institutions
sociales les mêmes ressources que les hommes pour la culture de leurs
aptitudes;
Parce qu'il y a des professions exercées par les femmes qui ont besoin
des enseignements qu'on leur interdit.
L'AUTEUR. Pourquoi toutes les carrières doivent-elles être accessibles
aux femmes?
LA JEUNE FEMME. Parce que la femme est une créature libre, dont on n'a le
droit ni de contester ni de gêner la vocation;
Parce qu'elle n'entrera pas plus que l'homme dans les carrières que lui
interdisent son tempérament, son défaut d'aptitude et de temps; qu'il est
donc tout aussi inutile de les lui interdire qu'on ne le fait à certains
hommes.
L'AUTEUR. Vous n'interdisez pas même les carrières où il faut de la
force, où l'on s'expose à des périls?
LA JEUNE FEMME. On n'interdit pas aux femmes d'être charpentiers,
couvreurs, et elles ne le sont pas, parce que leur nature s'y oppose;
c'est précisément parce que la nature s'y oppose, que je trouverais la
Société peu raisonnable de s'en mêler. Ce qui est impossible, on n'a pas
besoin de l'interdire et, si ce que l'on a déclaré impossible, se fait,
c'est que c'était possible: or la Société n'a pas le droit d'interdire le
possible à aucun de ses membres; cela lui parût-il même excentrique,
lorsqu'il est question de vocation.
L'AUTEUR. Que chacun remplisse sa fonction privée à ses risques et
périls: c'est bien; mais n'y a-t-il pas certaines fonctions publiques qui
ne conviennent pas aux femmes?
LA JEUNE FEMME. Nul ne le sait puisqu'on ne les développe pas pour les
remplir; et, en fût-il ainsi, l'interdiction serait inutile: le concours
ferait justice de prétentions mal fondées.
L'AUTEUR. Comment la femme sera-t-elle l'égale de l'homme dans le
mariage?
LA JEUNE FEMME. Quand la personne des époux ne sera pas engagée par le
mariage; lorsque les engagements seront réciproques et que la femme ne
sera pas traitée en mineure et absorbée par l'homme. Et il faut qu'il en
soit ainsi:
Parce qu'il n'est pas licite d'aliéner sa personnalité; qu'une semblable
aliénation est _immorale_ et _nulle_ de soi;
Parce que la femme, individu distinct, ne peut être sérieusement absorbée
par l'homme, et qu'une loi est absurde quand elle repose sur une fiction
et suppose une chose impossible;
Parce qu'enfin la femme, devant être l'égale de l'homme devant la
Société, ne peut, sous aucun prétexte, perdre cette égalité par suite
d'une association plus intime avec lui.
L'AUTEUR. Il y a deux questions dans le Mariage, outre celle de la
personne; c'est celle des biens et des enfants. Ne pensez-vous pas que la
femme mariée doive être comme la fille majeure maîtresse de ses biens,
libre d'exercer toute profession qui lui conviendra, maîtresse de vendre,
d'acheter, de donner, de recevoir, de plaider?
LA JEUNE FEMME. L'homme marié ayant tous ces droits, il est évident que
la femme mariée doit les posséder sous la loi d'égalité. N'êtes-vous pas
de cet avis?
L'AUTEUR. Dans toute association, l'on engage une part de liberté sur
certains points convenus. Or les époux sont associés, donc ils ne peuvent
être aussi complétement libres que des étrangers à l'égard l'un de
l'autre: seulement il faut, répétons-le, que la situation soit la même et
les engagements réciproques: Si la femme ne peut ni vendre, ni aliéner,
ni donner, ni recevoir, ni ester en jugement sans le consentement du
mari, il n'est pas permis au mari de faire ces choses sans le
consentement de sa femme; s'il n'est pas permis à la femme d'exercer une
profession sans le consentement du mari, il n'est pas permis à celui-ci
d'en exercer une sans le consentement de la femme; si la femme ne peut
engager la communauté sans le mandat du mari, celui-ci ne peut l'engager
sans le mandat de la femme. Je vais plus loin, je n'admettrais pas
volontiers que la femme, avant vingt-cinq ans accomplis, donnât à son
mari l'autorisation d'aliéner rien de ce qui appartient à l'un des deux:
le mari a trop d'influence sur elle pour qu'elle soit réellement libre
avant cet âge.
LA JEUNE FEMME. Mais si l'un des deux s'oppose par caprice, ou par de
mauvais motifs à ce que l'autre fasse une chose convenable et
avantageuse?
L'AUTEUR. Dans les différends qui surviennent entre associés, souvent
l'on prend des arbitres: l'arbitre général entre les époux est la
Société, représentée par le pouvoir judiciaire; mais nous croyons qu'il
serait bon d'établir entre eux un arbitre perpétuel qui aurait un premier
degré de juridiction: ce serait le conseil de famille, organisé tout
autrement qu'il ne l'est aujourd'hui. Devant ce tribunal intime, mieux à
même d'apprécier que tout autre, les époux porteraient, non seulement les
différends survenus entre eux touchant les questions d'intérêt, mais ceux
qui auraient rapport à l'éducation, à la profession et au mariage des
enfants. Ce tribunal statuerait en premier ressort, et bien des scandales
seraient évités par ses décisions, dont on pourrait du reste toujours
appeler devant le tribunal social.
Je n'ai nul besoin d'ajouter que le droit du père et de la mère sur les
enfants est absolument égal; que si le droit de l'un des deux pouvait
être contesté, ce ne serait pas celui de la mère qui seule peut dire je
_sais_, je suis _certaine_ que ces enfants sont à moi.
LA JEUNE FEMME. En effet, il est révoltant que la plénitude du droit se
trouve du côté de la simple présomption légale, de l'acte de foi, de
l'incertitude.
Considérant le mariage comme une association d'égaux, ne penseriez-vous
pas qu'il serait utile de marquer cette égalité et la distinction des
personnalités dans le nom porté par les époux et leurs enfants?
L'AUTEUR. Certainement, Madame; le jour du mariage, chacun des époux
joindrait à son nom celui de son conjoint: cela se fait déjà dans
certains cantons de la Suisse et même en France chez quelques
particuliers.
Les enfants, jusqu'à leur mariage, devraient porter le double nom de
leurs parents; ce jour-là les filles ne garderaient que le nom de la mère
et les fils celui du père; ou bien, si l'on veut introduire dans cette
question le régime de liberté il serait statué qu'à la majorité, l'enfant
choisirait lui-même celui des deux noms qu'il veut porter et transmettre.
II
LA JEUNE FEMME. Maintenant, Madame, revenons, comme vous me l'avez
promis, sur le droit politique.
L'AUTEUR. Une nation est une association d'individus libres et égaux,
concourant, par leur travail et leurs contributions, au maintien de
l'œuvre commune; ils ont le droit incontestable de faire tout ce qui est
nécessaire pour que leurs personnes, leurs droits et leurs biens ne
soient pas lésés. L'homme a des droits politiques parce qu'il est libre,
l'égal de ses co-associés; selon d'autres parce qu'il est producteur et
contribuable; or la femme, étant, par identité d'espèce, libre et l'égale
de l'homme; étant de fait productrice et contribuable, ayant les mêmes
intérêts généraux que l'homme, il est évident qu'elle a les mêmes droits
politiques que lui.
Voilà les principes, passons à l'application.
Nous avons dit ailleurs qu'il ne suffit pas qu'une chose soit vraie d'une
manière absolue, qu'il faut, sous peine de changer le bien en mal, qu'on
tienne compte du milieu dans lequel on prétend l'introduire: c'est ce que
les hommes oublient beaucoup trop. La vérité _pratique_ dans notre
question est qu'il n'est bon de reconnaître le droit politique que _dans
la mesure où il est réclamé_, parce que ceux qui ne le réclament pas sont
intellectuellement incapables de s'en servir et que, s'ils l'exercent,
c'est, dans la plupart des cas, contre leurs propres intérêts: La
prudence exigerait que l'on s'assurât que le possesseur du droit est
réellement émancipé, qu'il ne sera pas l'instrument aveugle d'un homme ou
d'un parti.
Or, dans l'état actuel, non seulement les femmes ne réclament pas leurs
droits politiques, mais elles rient lorsqu'on leur en parle: elles se
font l'honneur de se croire ineptes sur ce qui regarde les intérêts
généraux: elles se reconnaissent donc incapables.
D'autre part, elles sont mineures civilement, esclaves des préjugés,
dépourvues d'instruction générale, soumises pour la plupart à l'influence
du mari, de l'amant ou du confesseur, en ce qui concerne la politique;
engagées en majorité dans les voies du passé. Si donc elles entraient
sans préparation dans la vie politique, ou elles doubleraient les hommes,
ou elles feraient reculer l'humanité.
Vous comprenez maintenant, Madame, pourquoi beaucoup de femmes plus
capables qu'une infinité d'hommes de concourir aux grands actes
politiques, aiment mieux y renoncer que de compromettre la cause du
Progrès par l'extension du Droit à toutes les femmes.
LA JEUNE FEMME. Personnellement, je suis de votre avis; mais il faut
prévoir et résoudre les objections qui pourront vous être faites par des
femmes fort intelligentes: ces femmes là vous diront: songez-y, la
négation du Droit est une iniquité, car c'est la négation de l'égalité et
de la nature humaine. Il est aussi faux que dangereux de poser en
principe la reconnaissance du Droit seulement dans la mesure où il est
réclamé; car il est notoire que ce ne sont pas, en général, les esclaves
qui songent à réclamer leurs Droits: votre affirmation condamne donc
l'émancipation des esclaves, des serfs, et le suffrage universel.
Ce que vous objectez contre le Droit, à l'occasion de l'incapacité des
femmes, et du vilain rôle qu'elles joueraient, peut tout aussi bien
l'être contre les hommes qui ne sont guère plus émancipés qu'elles; qui
sont souvent la doublure de leur femme ou de leur confesseur, ou n'ont
d'autre opinion que celle de leur comité électoral.
Dans le Droit, comme en toute chose, il faut un apprentissage: les femmes
s'en serviront d'abord mal, puis mieux, puis bien; car c'est beaucoup
plus en jouant d'un instrument qu'on apprend à s'en servir, qu'en en
apprenant la théorie.
L'exercice du Droit donne de l'élévation, de la dignité, grandit
l'individu dans sa propre estime, et lui fait étudier les questions qu'il
aurait négligées s'il n'eût dû s'en mêler pour concourir à les résoudre.
Voulez-vous donc que les femmes prennent à cœur les intérêts généraux?
Donnez-leur le Droit politique.
Voilà, Madame, ce que l'on pourra vous objecter.
L'AUTEUR. C'est ce que m'objectaient en 1848 plusieurs femmes éminentes
et plusieurs hommes dévoués au triomphe des principes nouveaux.
Je leur répondais alors, et je leur répondrais encore aujourd'hui: Nous
serions bien vite d'accord, si notre Société moderne n'était pas le
théâtre de la lutte de deux principes diamétralement opposés.
La question n'est pas de décider si le Droit politique appartient à la
femme, s'il la développerait, la grandirait, etc.; mais bien de savoir si
elle en userait pour faire triompher le principe qui dit à l'humanité: en
avant! Ou bien pour faire triompher celui qui lui dit: en arrière!
Quel est le but du Droit politique? Évidemment, c'est d'accomplir un
grand Devoir dans le sens du Progrès. Eh bien! n'est-il pas dangereux de
l'accorder à ceux qui s'en serviraient contre le but?
Quoi! Vous luttez pour le Droit, afin d'obtenir le triomphe d'une sainte
cause, et vous n'éprouveriez aucune hésitation à l'accorder à ceux qui,
certainement, se serviraient du Droit pour tuer le Droit!
Vous me reprochez de faire comme les Jésuites qui tiennent beaucoup moins
compte de la Justice que de l'utilité. Eh! Messieurs, si vous aviez eu
moitié de leur habileté, il y a longtemps que vous auriez réussi. Vous,
comme de vrais sauvages, vous vous croiriez déshonorés si vous aviez de
la prudence, de l'esprit pratique; si vous vous présentiez au combat
autrement que le corps nu: cela peut être très beau, très courageux, mais
sensé, c'est autre chose.
Je ne commets pas l'iniquité de nier le Droit, puisque je ne le nie pas;
seulement je ne veux pas qu'on le revendique, parce qu'il se suiciderait.
Je ne pose pas en principe que _tout espèce_ de Droit ne doit être
reconnu que dans la mesure où il est réclamé, puisque je ne vous parle
que du Droit politique: il y a des droits qui se posent d'eux-mêmes: tels
que ceux de vivre, de se développer, de jouir du fruit de son travail, et
il est honteux pour une société de ne pas les reconnaître dans toute leur
étendue. Mais on ne s'éveille que plus tard au sentiment du Droit civil,
et plus tard encore à celui du Droit politique: tenez donc compte de la
marche logique de l'humanité, et ne restez pas dans l'absolu.
Je sais que ce que j'objecte à l'endroit de l'incapacité des femmes est
tout aussi vrai de celle des hommes; mais est-ce une raison, parce que
vous avez reconnu le Droit des masses ignorantes qui ne le réclamaient
pas, pour que l'on se montre aussi peu sage à l'égard des femmes qui sont
dans la même situation? Je me corrigerai, Messieurs, de ce que vous
nommez mon intelligence _aristocrate_, si je vois vos émancipés
politiques comprendre les tendances de la civilisation, et se servir de
leur Droit pour faire triompher la liberté et l'égalité, de manière à
désespérer les fauteurs du passé. Jusque-là, permettez-moi de garder mon
opinion.