LE FILS. Le plaisir ne me semble que le moyen de porter l'être à remplir

une fonction nécessaire ou utile. Ainsi le but de nos attraits ou

attractions scientifiques, artistiques, industrielles, n'est pas le

plaisir que nous avons à les satisfaire, mais la _production_ de la

science, de l'art, de l'industrie.

LA FILLE. C'est à dire l'augmentation, le progrès de notre intelligence

par la connaissance des lois de la nature, afin de modifier cette nature

en vue de nos besoins et de nos plaisirs.

LA MÈRE. A quel attrait ou attraction est due la Société?

LE FILS. A notre attrait pour nos semblables.

LA FILLE. Cet attrait est père de la Justice et de la Bonté: il les

_produit_.

LA MÈRE. Voulez-vous généraliser le caractère de l'attrait ou attraction,

d'après ce que nous venons de dire?

LE FILS. Le but de toute attraction ou attrait est la _production_, le

_progrès_, la _conservation_ des êtres.

LA MÈRE. Tous les instincts qui ne sont que des attraits ou attractions,

sont-ils bons?

LE FILS. Pour les animaux, soumis à la fatalité, oui, parce qu'ils vont

directement au but, sans paraître dévier jamais. Dans notre espèce, ils

sont bons en principe, si nous considérons leur fin; mais ils peuvent

devenir mauvais par les déviations que leur fait subir notre liberté.

LA MÈRE. A quelle marque pouvons-nous reconnaître que notre instinct est

dans sa voie?

LA FILLE. En en comparant l'usage avec le but; en s'assurant que cet

usage ne nuit pas à la pratique de la Justice, qu'il ne lèse en nous le

droit d'aucune faculté, c'est à dire qu'il ne trouble pas plus notre

harmonie individuelle que celle d'autrui; car c'est dans ces conditions

seulement qu'il peut concourir à la réalisation de l'idéal social.

LA MÈRE. Très bien. Maintenant appliquez cette doctrine générale à

l'amour humain, mes enfants.

LE FILS. Puisque l'amour est une des formes de l'attraction, et que le

but général de l'attraction est la production, le progrès, la

conservation des êtres et des espèces, il est évident que l'amour humain

doit avoir ces caractères. Sa principale fonction me paraît être la

reproduction de l'espèce.

LA FILLE. Il me semble, frère, que tu lui fais une part insuffisante,

puisque, ce but rempli, deux honnêtes époux ne cessent pas de s'aimer, et

que l'on peut s'aimer sans avoir d'enfants.

LA MÈRE. Tu as raison, ma fille; nos facultés étant plus nombreuses, plus

développées que celles des animaux, notre amour ne saurait être incomplet

comme le leur; il ne saurait non plus être le même dans notre espèce

progressive que dans les espèces fatales et improgressives par

elles-mêmes. Chez nous, chaque faculté, convenablement employée, aide au

perfectionnement de toutes les autres; mal employée, rompt notre harmonie

et nous fait descendre: il en est de même de notre amour. Que dis-je,

cette passion est surtout celle qui nous fait grandir ou déchoir.

Vous le savez, mes enfants, l'humanité ne s'avance qu'en se formulant un

idéal de perfection et en s'efforçant de le réaliser. Chaque passion a

son idéal qui se modifie par celui de l'ensemble. A l'origine, l'homme

animal donnait pour but à l'amour le plaisir résultant de la

satisfaction d'un besoin tout physique: il ne se souciait pas du but le

plus évident: la progéniture. Un peu plus tard, l'homme, moins grossier,

aima la femme pour sa beauté et sa fécondité: c'est l'âge patriarcal de

l'amour. Plus tard encore les races septentrionales transformèrent cet

instinct: l'amour se décomposa, si je puis ainsi dire: l'amant eut

l'amour de l'âme; la femme fut aimée non seulement pour sa beauté, mais

comme inspiratrice de hauts faits: l'époux n'eut que le corps et les

enfants furent le fruit du mariage: c'est l'âge chevaleresque de l'amour.

Depuis que le travail pacifique s'est organisé et a prévalu dans

l'opinion, l'amour est entré dans une nouvelle phase: beaucoup de

modernes le considèrent comme initiateur du travail. Les uns regardent

l'attrait du plaisir comme jouant le principal rôle dans la production

industrielle, et laissent toute liberté à l'attraction, quelque

inconstante qu'elle puisse être; d'autres conservent le couple,

transforment la femme en mobile d'action: c'est l'amour qu'elle inspire

qui excite les efforts du travailleur.

Ce qui est donc acquis jusqu'ici à l'humanité, c'est que l'amour a pour

fin la perpétuité de l'espèce, la modification de l'homme par la femme et

la production du travail.

Dans un idéal supérieur de Justice, les sexes étant égaux devant le

Droit, l'amour aura un but plus élevé: les époux se réuniront parce qu'il

y aura conformité de principes, union des cœurs, mariage des

intelligences, travail commun: l'amour les unira pour doubler leurs

forces, pour les modifier l'un par l'autre: du choc de leur cœur,

jailliront des sentiments qu'aucun d'eux n'aurait eus seul; de l'union de

leur intelligence, naîtront des pensées qu'aucun d'eux n'aurait eues

seul; du concours qu'ils se prêteront dans leur travail commun, sortiront

des œuvres qu'aucun d'eux n'aurait accomplies seul, comme de l'union de

tout leur être, naîtront des générations nouvelles plus parfaites que les

précédentes, parce qu'elles seront le produit d'une harmonie aussi

parfaite que possible. Ce ne sera donc que quand la femme prendra sa

légitime place, que l'humanité verra l'amour dans toute sa splendeur, et

que cette passion, subversive aujourd'hui dans l'inégalité et

l'incohérence, deviendra ce qu'elle doit être: un des grands instruments

de Progrès.

Nous, mes enfants, qui sommes trop raisonnables pour prendre le moyen par

lequel la nature nous porte à remplir ses intentions pour ses intentions

mêmes, nous nous garderons bien de croire que l'amour a le plaisir pour

but; d'autre part, nous avons trop le respect de l'égalité, pour nous

imaginer qu'il n'est fait qu'au profit d'un sexe. Nous resterons fidèles

à l'idéal de nos grandes destinées, en définissant l'amour: l'attraction

réciproque de l'homme et de la femme dans le but de perpétuer l'espèce,

d'améliorer les conjoints l'un par l'autre sous le rapport de

l'intelligence et du sentiment et de faire progresser la science, l'art,

l'industrie par le travail du couple.

IV

Des sophistes t'ont dit, mon fils, que tous nos penchants sont dans la

nature, qu'ils sont bons et doivent être respectés.

Tu leur as demandé sans doute si le penchant au vol, à l'assassinat, au

viol, à l'anthropophagie, qui sont dans la nature, sont de bons

penchants et pourquoi, loin de les respecter, la société en punit la

manifestation.

Tu leur as démontré, je pense, qu'il n'y a rien de respectable dans

l'exagération ou la perversion des penchants.

Tu leur a démontré, je l'espère, que la nature est une fatalité brutale

contre laquelle nous sommes tenus de lutter en nous et hors de nous; que

notre Justice et notre vertu ne se composent que des conquêtes faites sur

elle en nous; comme tout ce qui constitue notre bien-être physique, n'est

que le résultat des conquêtes faites sur elle hors de nous.

Ces sophistes t'ont dit que l'amour vient et s'en va sans qu'on sache ni

comment, ni pourquoi; qu'on ne peut pas plus lui commander de naître que

de durer.

Ceci est vrai, mon fils, du désir brutal de la chair, qui n'est que la

passion des brutes et s'éteint par la possession.

Ceci est encore vrai de cette passion complexe qui a son siége dans

l'imagination et dans les sens, et finit avec l'illusion toujours peu

durable.

Mais cela n'est pas vrai de l'amour proprement dit. Celui-là voit les

défauts et les qualités de l'être aimé; seulement il pâlit les premiers

et exalte les dernières; et il espère faire cesser peu à peu ce qui le

blesse.

Ce sentiment qui remplit le cœur est patient; il craint de s'effacer; il

s'entoure de précautions pour demeurer constant; s'il s'éteint, ce n'est

pas sans qu'on le sache: car on souffre de cruelles tortures avant de se

résoudre à ne plus aimer.

On t'a dit que l'amour est incompressible: sommes-nous donc des êtres de

fatalité? Ce sophisme rend l'homme lâche, le déprave: car à quoi bon

lutter contre ce que l'on dit invincible, et pourquoi ne pas lui

sacrifier les meilleures de nos tendances? Examine, mon fils, la conduite

des partisans d'une telle doctrine.

L'idéal humain exige qu'ils ne fassent point à autrui ce qu'ils ne

trouveraient pas juste qu'on leur fît; et ils séduisent les filles, les

rendent mères, les abandonnent sans se soucier des enfants nés de ces

unions; sans se soucier que la jeune mère se suicide, meure de douleur ou

se corrompe; sans se soucier que les parents descendent dans la tombe.

Comme d'immondes reptiles, ils se glissent au foyer domestique d'autrui,

ravissent à leur ami l'affection de sa femme, et le forcent à travailler

pour les enfants de l'adultère.

La femme qui croit à l'amour incompressible manque à ses engagements

envers son mari; se fait une vie de ruse; met le désordre et la douleur

dans l'intérieur d'autres femmes dont elle brise la vie.

Voilà comment ceux qui pratiquent le sophisme remplissent leur devoir

d'être justes, de ne point contrister leurs semblables, de travailler au

bonheur, à l'amélioration de ceux qui les entourent, de préserver le

faible de l'oppression et du mal. A cette incompressibilité prétendue de

l'amour, ils sacrifient la Justice, la bonté, le bonheur, le repos,

l'honneur des autres; s'engagent dans une voie de désordres, mettent la

dissolution dans la famille et la Société: en un mot, ils offrent en

holocauste à l'instinct bestial, le sens moral et la Raison.

On t'a dit encore que tout amour est dans la nature: le polygamique et le

polyandrique aussi bien que celui du couple constant.

Oui, mon enfant, tout amour est dans la nature humaine, comme y sont tout

vice et toute vertu. Mais tu sais qu'il ne suffit pas qu'une chose soit

en nous, pour qu'elle soit bien: il faut qu'elle soit conforme à l'idéal

de notre destinée, conforme à notre harmonie: elle est mal dans le cas

contraire.

L'amour, tel que nous l'avons défini, a besoin de durée et d'égalité; de

durée parce qu'on ne se modifie pas en quelques mois; qu'on n'accomplit

pas de grandes œuvres en quelques mois; qu'on n'élève pas des enfants en

quelques mois: la durée est si bien une aspiration de l'amour, qu'il

s'imagine que l'éternité aura peine à lui suffire. Il lui faut l'égalité;

le partage lui est odieux: donc il veut un pour une et une pour un. Or,

la polygamie et la polyandrie sont la négation de l'égalité, de la

dignité dans l'amour.

Considérons dans leurs effets ces deux déviations de l'instinct.

La polygamie orientale inégalise profondément les créatures humaines,

transforme la femme en bétail, mutile des millions d'hommes pour garder

les harems, déprave le possesseur de femmes par le despotisme et la

cruauté; concentre toute sa vitalité sur un seul instinct aux dépens de

l'intelligence, de la Raison, de l'activité; d'où il résulte qu'il est

perdu pour la science, l'art, l'industrie, la Société selon le Droit;

qu'il se soumet sans répugnance au despotisme, et tend passivement le cou

au cordon. Là pas d'influence de la femme qu'on soumet a un

amoindrissement calculé; qui se déprave d'une manière hideuse aussi bien

que l'eunuque son gardien. Ainsi l'inégalité devant l'amour et devant le

Droit, l'abandon des arts, des sciences, de l'industrie, l'énervement

intellectuel et physique, l'abaissement du sens moral sont les vices

inhérents à la polygamie de l'Orient. Tu le vois, nous voilà loin de

l'idéal de nos destinées.

Dans notre Occident, la Polygamie de fait produit le bétail du lupanar,

des légions de courtisanes qui ruinent les familles. Comme beaucoup de

ces femmes ne sont pas saines, elles communiquent à ceux qui les

fréquentent d'affreuses maladies qui minent leur tempérament, et

préparent ainsi des générations faibles, conséquemment des âmes peu

fortes, des intelligences abaissées. J'en appelle à l'épreuve de la

conscription: jamais on ne vit tant d'exemptions pour insuffisance de

taille, et cependant on est moins exigeant que par le passé: jamais on

n'en vit tant par vices de constitution et maladies organiques.

Vicier la génération dans son germe, n'est pas le seul crime de notre

polygamie; elle énerve la population qui la pratique; car rien ne porte

aux excès, conséquemment à l'affaiblissement, comme le changement de

relations. D'autre part nos polygames se transforment en machines à

sensation; leur intelligence s'abaisse; ils deviennent hébétés, égoïstes.

Regarde, mon fils, ces tristes jeunes gens d'aujourd'hui, étiolés par les

vices de leurs pères et les leurs: ils sont railleurs, sans foi, riant

des choses les plus saintes, méprisant, non seulement leurs dignes

compagnes, les femmes corrompues, mais encore tout le sexe auquel

appartiennent leurs mères: regarde-les, ils sont grossiers à faire lever

le cœur: plus rien n'attire leur respect: ils jettent la femme en

cheveux blancs dans le ruisseau pour garder le haut du pavé; ils rudoient

le vieillard, ils font rougir la jeune fille par leurs cyniques discours:

la polygamie les a rendus ignobles, et a tué l'urbanité française aussi

bien que toute dignité.

Ils te diront que les femmes ne valent guère mieux qu'eux. Mais ce

résultat devient inévitable dans un pays où les femmes ne sont pas

enfermées. La Polyandrie y est la compagne obligée de la Polygamie; car

puisque les hommes se croient permis d'avoir plusieurs femmes, pourquoi

les femmes se croiraient-elles interdit d'avoir plusieurs hommes?

En somme, mon fils, les résultats de l'amour incompressible, de la

Polygamie et de la Polyandrie dans notre Occident sont:

La séduction et la corruption des femmes;

L'adultère, l'abaissement des caractères, l'amoindrissement moral et

intellectuel des deux sexes;

L'affaiblissement, l'abâtardissement de la race;

La fausseté, la ruse, la cruauté, les injustices de toutes natures,

l'exploitation de la femme par l'homme pour sa beauté; celle de l'homme

par la femme pour son argent ou son crédit;

La dissolution et la ruine de la famille;

Chaque année quelques milliers d'enfants naturels, sans compter les

grossesses supprimées:

Voilà la valeur des théories mises en pratique.

N'est-ce pas que tout cela est bien conforme à notre idéal de l'amour

humain? Bien conforme à notre idéal de la destinée humaine qui exige que

nous progressions, et fassions progresser les autres dans le bien; que

nous pratiquions la Justice et la Bonté?

Encore un mot, et nous aurons fini.

Quand Rome eut cessé de croire à la chasteté, à la religion du serment;

quand elle se vautra dans les mœurs polygamiques et polyandriques;

quand elle prit le plaisir pour but, la tyrannie se montra. Rien de plus

naturel: l'homme n'enchaîne que celui qui s'est enchaîné lui même sous le

joug de l'instinct bestial: celui qui sait se gouverner, n'obéit pas à

l'homme: il ne s'incline que devant la loi, lorsqu'elle est l'expression

de la Raison.

Rappelle-toi, mon fils, qu'on n'est puissant que par la chasteté: c'est

seulement alors qu'on peut produire de grandes choses dans la science,

l'art, l'industrie; c'est seulement alors qu'on peut pratiquer la

Justice, être digne de la liberté. En dehors de la chasteté, il n'y a que

dégradation, injustice, impuissance, esclavage; et toute nation qui

l'abandonne tombe des bras du despotisme dans la tombe.

Ne te laisse donc pas ébranler par les sophismes modernes; aie toujours

devant ta pensée tes obligations de créature morale et libre, tes devoirs

de membre de l'humanité; soumets tout en toi à la Raison, à la Justice,

au sentiment de ta dignité et vis en homme, non pas en brute. [Blank

Page]

CHAPITRE III.

MARIAGE (DIALOGUE).

I

LA JEUNE FEMME. Nous allons parler du Mariage au point de vue de l'idéal

moderne: comment le définirez-vous?

L'AUTEUR. L'amour, sanctionné par la Société.

LA JEUNE FEMME. Considérez-vous le Mariage comme indissoluble?

L'AUTEUR. Devant la loi, non; mais au moment de leur union les époux

doivent avoir pleine confiance que le lien ne se dissoudra pas.

Je crois que le Mariage est appelé à devenir indissoluble par la seule

volonté des époux; qu'il ne peut l'être que de cette manière.

LA JEUNE FEMME. Quelle part faites-vous à la Société dans le Mariage?

L'AUTEUR. Vous la fixerez vous-même, en vous rappelant nos principes.

Si l'homme et la femme sont des êtres libres, dans aucune période de leur

vie, ils ne peuvent _légalement et valablement_ perdre leur liberté.

Si l'homme et la femme sont des êtres socialement égaux, dans aucun de

leurs rapports, ils ne peuvent _légalement_, _valablement_ être

subordonnés l'un à l'autre.

Si le but constant de l'être humain est de se perfectionner par la

liberté et de chercher le bonheur, aucune loi ne peut _légitimement_,

_valablement_ le détourner de cette voie.

Si le but de la Société doit être d'_égaliser_ les individus, elle ne

peut, sans forfaire à sa mission, constituer l'inégalité des personnes et

des droits.

Si la Société ne peut, sans iniquité, entrer dans le domaine de la

liberté individuelle, elle ne peut _légitimement_, _valablement_,

prescrire des devoirs qui ne relèvent que du for intérieur, et annuler la

liberté morale.

Concluez maintenant.

LA JEUNE FEMME. De ces principes il résulte que, dans le Mariage, l'homme

et la femme doivent demeurer libres, égaux; que la Société n'a le droit

d'intervenir dans leur association que pour les égaliser; qu'elle n'a pas

le droit de leur prescrire des devoirs qui ne relèvent que de l'amour ni,

conséquemment, d'en punir la violation, qu'elle ne peut, en principe,

prononcer ou refuser le divorce, parce, qu'aux époux seuls il appartient

de savoir, s'il n'est pas utile pour leur bonheur et leur progrès de se

séparer l'un de l'autre.

L'AUTEUR. Bien conclu, Madame; mais si la Société n'a de droit ni sur le

corps ni sur l'âme des époux, en tant qu'époux; si elle ne peut, sans

abus de pouvoir, s'immiscer dans aucun de leurs rapports intimes, elle a

le droit et le devoir d'intervenir dans le Mariage au point de vue des

intérêts et au point de vue des enfants.

LA JEUNE FEMME. En effet dans l'union des sexes, il n'y a pas seulement

association de deux personnes libres et égales, il y a encore association

de capital et de travail; puis, des époux, proviennent des enfants, à

l'éducation, à la profession, à la subsistance desquels il faut pourvoir.

L'AUTEUR. Or, la protection générale des intérêts et des jeunes

générations incombe de droit à la Société. Aux yeux de la loi, les époux

ne doivent être considérés que comme des associés, s'obligeant à employer

tel apport et leur travail à telle ou telle chose définie. La Société

n'enregistre qu'un contrat d'intérêt dont elle garantit l'exécution,

comme celle de tout autre contrat, et dont elle publie la rupture, s'il y

a lieu, par la volonté des conjoints: D'autre part, c'est une question de

vie et de mort pour la Société que l'éducation des jeunes générations.

Les enfants, étant des êtres libres en développement et devant, d'après

la direction qu'ils auront reçue, nuire ou être utiles à leurs

concitoyens, la Société a le droit de veiller sur eux, d'assurer leur

existence matérielle, leur avenir moral, de fixer l'âge du Mariage, de

confier les enfants, en cas de séparation, à l'époux le plus digne et,

s'ils sont indignes tous deux, de les leur enlever.

LA JEUNE FEMME. Vous allez peut-être un peu loin, Madame; d'une part, les

enfants n'appartiennent-ils pas à leurs parents? De l'autre, la société

ne peut-elle se tromper sur les meilleurs principes à leur donner?

L'AUTEUR. Les enfants n'appartiennent pas à leurs parents, Madame, parce

qu'ils ne sont pas des CHOSES: A ceux qui s'obstineraient à croire qu'ils

sont une _propriété_ nous dirions: la Société a le droit d'exproprier

pour cause d'utilité publique. Ensuite le droit social sur les enfants se

borne, en fait de principes, à ceux de la Morale: La Société n'a pas de

droit sur les croyances religieuses qui sont du domaine du for intérieur.

Un pouvoir qui enlèverait des enfants à leurs parents parce qu'ils n'ont

pas telle foi religieuse, ferait du despotisme et mériterait l'exécration

universelle. Que vous disiez: la Société n'a pas le droit d'imposer un

dogme aux enfants, vous serez dans le vrai; mais je ne concevrais pas que

vous eussiez la pensée de lui interdire le droit de leur enseigner, même

contre la volonté des parents, la science qui éclaire, la morale qui

purifie: Est-ce que le devoir de la Société n'est pas de faire progresser

ses membres, et quelqu'un peut-il avoir le droit de tenir une créature

humaine dans l'ignorance et le mal?

LA JEUNE FEMME. Vous avez raison, Madame, et je passe condamnation.

Revenons au Mariage. Je vois avec plaisir que vous vous éloignez de

l'opinion de plusieurs novateurs modernes qui nient la légitimité de

l'intervention sociale dans l'union des sexes.

L'AUTEUR. Si cette union restait sans garantie, qui en souffrirait? Ce ne

sont pas les hommes, mais bien les femmes et les enfants.

Personne ne peut obliger un homme à demeurer avec une femme qu'il n'aime

plus; mais il faut qu'il soit contraint à remplir ses devoirs à l'égard

des enfants nés de son union, à tenir ses engagements d'intérêts: en

faisant tort à sa compagne, en échappant aux charges de la paternité, il

userait de sa liberté pour nuire à autrui: la société a le droit de ne le

pas souffrir.

LA JEUNE FEMME. Ainsi, Madame, vous ne reconnaissez pas à la Société le

droit de lier les âmes ni les corps; mais celui d'être garante du contrat

de Mariage, et de l'obligation des époux envers les enfants futurs; de

les forcer, en cas de séparation, à remplir cette dernière obligation?

L'AUTEUR. Oui, Madame; ainsi, en cas de rupture, la Société n'aurait qu'à

constater publiquement les charges des époux, le nombre des enfants, le

nom de celui des deux auquel la tutelle en est restée, soit de

consentement mutuel, soit d'autorité sociale. En se bornant à ce rôle, la

société ferait plus pour empêcher la séparation des époux que tout ce

qu'elle a follement imaginé jusqu'ici. Les ex-conjoints seraient libres

de se remarier: mais quelle femme voudrait s'unir à un homme chargé de

plusieurs enfants, ou qui se serait mal comporté avec sa première

compagne? Quel homme consentirait à s'unir à une femme qui se trouverait

dans le même cas?

Pensez-vous que la difficulté qu'on éprouverait à contracter un nouveau

mariage, ne serait pas un frein à l'inconstance et aux mauvais procédés

qui conduisent à une rupture?

LA JEUNE FEMME. Je crois en effet que le mariage, tel que vous le

concevez, aurait plus de chances de durée que le nôtre: d'abord parce

qu'il est dans notre nature de tenir davantage à ce qu'on peut perdre. Je

me suis demandé souvent pourquoi beaucoup d'hommes demeurent fidèles à

leur maîtresse et ont envers elle de bons procédés, tandis qu'ils en

manquent à l'égard de leur femme et leur sont infidèles; je me suis

demandé encore pourquoi beaucoup de couples, longtemps heureux lorsqu'ils

étaient librement unis, sont malheureux, souvent obligés de se séparer

légalement, lorsqu'ils ont fini par se marier, et je n'ai pu voir

d'autres raisons à ces choses que celles-ci: nous tenons à ce que nous

savons pouvoir nous échapper. L'homme a plus d'égards pour une femme qui

n'est pas sa propriété légale, son inférieure, que pour celle ainsi

transformée par la loi. Cependant il faut l'avouer, vos idées, Madame,

sembleront excentriques.

L'AUTEUR. Et cependant elles ne sont qu'une application des lois

françaises; en effet nos lois n'établissent-elles pas que les conventions

ne peuvent avoir pour objet que des _choses_, non des _personnes_? Que la

Société ne _reconnaît pas les vœux_ et n'en _poursuit pas la violation_?

Or, la loi du mariage actuel _aliène_ les conjoints l'un à l'autre; la

femme _appartient_ à son mari; elle est en sa _puissance_. Qu'est-ce

qu'un tel contrat, sinon la violation du principe qui déclare que toute

convention ne peut avoir pour objet les personnes? Serait-il plus permis

d'aliéner sa personne par un contrat de Mariage que par un contrat

d'esclavage?

La femme affranchie, vol. 2 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes · 第 8 / 17 段