une fonction nécessaire ou utile. Ainsi le but de nos attraits ou
attractions scientifiques, artistiques, industrielles, n'est pas le
plaisir que nous avons à les satisfaire, mais la _production_ de la
science, de l'art, de l'industrie.
LA FILLE. C'est à dire l'augmentation, le progrès de notre intelligence
par la connaissance des lois de la nature, afin de modifier cette nature
en vue de nos besoins et de nos plaisirs.
LA MÈRE. A quel attrait ou attraction est due la Société?
LE FILS. A notre attrait pour nos semblables.
LA FILLE. Cet attrait est père de la Justice et de la Bonté: il les
_produit_.
LA MÈRE. Voulez-vous généraliser le caractère de l'attrait ou attraction,
d'après ce que nous venons de dire?
LE FILS. Le but de toute attraction ou attrait est la _production_, le
_progrès_, la _conservation_ des êtres.
LA MÈRE. Tous les instincts qui ne sont que des attraits ou attractions,
sont-ils bons?
LE FILS. Pour les animaux, soumis à la fatalité, oui, parce qu'ils vont
directement au but, sans paraître dévier jamais. Dans notre espèce, ils
sont bons en principe, si nous considérons leur fin; mais ils peuvent
devenir mauvais par les déviations que leur fait subir notre liberté.
LA MÈRE. A quelle marque pouvons-nous reconnaître que notre instinct est
dans sa voie?
LA FILLE. En en comparant l'usage avec le but; en s'assurant que cet
usage ne nuit pas à la pratique de la Justice, qu'il ne lèse en nous le
droit d'aucune faculté, c'est à dire qu'il ne trouble pas plus notre
harmonie individuelle que celle d'autrui; car c'est dans ces conditions
seulement qu'il peut concourir à la réalisation de l'idéal social.
LA MÈRE. Très bien. Maintenant appliquez cette doctrine générale à
l'amour humain, mes enfants.
LE FILS. Puisque l'amour est une des formes de l'attraction, et que le
but général de l'attraction est la production, le progrès, la
conservation des êtres et des espèces, il est évident que l'amour humain
doit avoir ces caractères. Sa principale fonction me paraît être la
reproduction de l'espèce.
LA FILLE. Il me semble, frère, que tu lui fais une part insuffisante,
puisque, ce but rempli, deux honnêtes époux ne cessent pas de s'aimer, et
que l'on peut s'aimer sans avoir d'enfants.
LA MÈRE. Tu as raison, ma fille; nos facultés étant plus nombreuses, plus
développées que celles des animaux, notre amour ne saurait être incomplet
comme le leur; il ne saurait non plus être le même dans notre espèce
progressive que dans les espèces fatales et improgressives par
elles-mêmes. Chez nous, chaque faculté, convenablement employée, aide au
perfectionnement de toutes les autres; mal employée, rompt notre harmonie
et nous fait descendre: il en est de même de notre amour. Que dis-je,
cette passion est surtout celle qui nous fait grandir ou déchoir.
Vous le savez, mes enfants, l'humanité ne s'avance qu'en se formulant un
idéal de perfection et en s'efforçant de le réaliser. Chaque passion a
son idéal qui se modifie par celui de l'ensemble. A l'origine, l'homme
animal donnait pour but à l'amour le plaisir résultant de la
satisfaction d'un besoin tout physique: il ne se souciait pas du but le
plus évident: la progéniture. Un peu plus tard, l'homme, moins grossier,
aima la femme pour sa beauté et sa fécondité: c'est l'âge patriarcal de
l'amour. Plus tard encore les races septentrionales transformèrent cet
instinct: l'amour se décomposa, si je puis ainsi dire: l'amant eut
l'amour de l'âme; la femme fut aimée non seulement pour sa beauté, mais
comme inspiratrice de hauts faits: l'époux n'eut que le corps et les
enfants furent le fruit du mariage: c'est l'âge chevaleresque de l'amour.
Depuis que le travail pacifique s'est organisé et a prévalu dans
l'opinion, l'amour est entré dans une nouvelle phase: beaucoup de
modernes le considèrent comme initiateur du travail. Les uns regardent
l'attrait du plaisir comme jouant le principal rôle dans la production
industrielle, et laissent toute liberté à l'attraction, quelque
inconstante qu'elle puisse être; d'autres conservent le couple,
transforment la femme en mobile d'action: c'est l'amour qu'elle inspire
qui excite les efforts du travailleur.
Ce qui est donc acquis jusqu'ici à l'humanité, c'est que l'amour a pour
fin la perpétuité de l'espèce, la modification de l'homme par la femme et
la production du travail.
Dans un idéal supérieur de Justice, les sexes étant égaux devant le
Droit, l'amour aura un but plus élevé: les époux se réuniront parce qu'il
y aura conformité de principes, union des cœurs, mariage des
intelligences, travail commun: l'amour les unira pour doubler leurs
forces, pour les modifier l'un par l'autre: du choc de leur cœur,
jailliront des sentiments qu'aucun d'eux n'aurait eus seul; de l'union de
leur intelligence, naîtront des pensées qu'aucun d'eux n'aurait eues
seul; du concours qu'ils se prêteront dans leur travail commun, sortiront
des œuvres qu'aucun d'eux n'aurait accomplies seul, comme de l'union de
tout leur être, naîtront des générations nouvelles plus parfaites que les
précédentes, parce qu'elles seront le produit d'une harmonie aussi
parfaite que possible. Ce ne sera donc que quand la femme prendra sa
légitime place, que l'humanité verra l'amour dans toute sa splendeur, et
que cette passion, subversive aujourd'hui dans l'inégalité et
l'incohérence, deviendra ce qu'elle doit être: un des grands instruments
de Progrès.
Nous, mes enfants, qui sommes trop raisonnables pour prendre le moyen par
lequel la nature nous porte à remplir ses intentions pour ses intentions
mêmes, nous nous garderons bien de croire que l'amour a le plaisir pour
but; d'autre part, nous avons trop le respect de l'égalité, pour nous
imaginer qu'il n'est fait qu'au profit d'un sexe. Nous resterons fidèles
à l'idéal de nos grandes destinées, en définissant l'amour: l'attraction
réciproque de l'homme et de la femme dans le but de perpétuer l'espèce,
d'améliorer les conjoints l'un par l'autre sous le rapport de
l'intelligence et du sentiment et de faire progresser la science, l'art,
l'industrie par le travail du couple.
IV
Des sophistes t'ont dit, mon fils, que tous nos penchants sont dans la
nature, qu'ils sont bons et doivent être respectés.
Tu leur as demandé sans doute si le penchant au vol, à l'assassinat, au
viol, à l'anthropophagie, qui sont dans la nature, sont de bons
penchants et pourquoi, loin de les respecter, la société en punit la
manifestation.
Tu leur as démontré, je pense, qu'il n'y a rien de respectable dans
l'exagération ou la perversion des penchants.
Tu leur a démontré, je l'espère, que la nature est une fatalité brutale
contre laquelle nous sommes tenus de lutter en nous et hors de nous; que
notre Justice et notre vertu ne se composent que des conquêtes faites sur
elle en nous; comme tout ce qui constitue notre bien-être physique, n'est
que le résultat des conquêtes faites sur elle hors de nous.
Ces sophistes t'ont dit que l'amour vient et s'en va sans qu'on sache ni
comment, ni pourquoi; qu'on ne peut pas plus lui commander de naître que
de durer.
Ceci est vrai, mon fils, du désir brutal de la chair, qui n'est que la
passion des brutes et s'éteint par la possession.
Ceci est encore vrai de cette passion complexe qui a son siége dans
l'imagination et dans les sens, et finit avec l'illusion toujours peu
durable.
Mais cela n'est pas vrai de l'amour proprement dit. Celui-là voit les
défauts et les qualités de l'être aimé; seulement il pâlit les premiers
et exalte les dernières; et il espère faire cesser peu à peu ce qui le
blesse.
Ce sentiment qui remplit le cœur est patient; il craint de s'effacer; il
s'entoure de précautions pour demeurer constant; s'il s'éteint, ce n'est
pas sans qu'on le sache: car on souffre de cruelles tortures avant de se
résoudre à ne plus aimer.
On t'a dit que l'amour est incompressible: sommes-nous donc des êtres de
fatalité? Ce sophisme rend l'homme lâche, le déprave: car à quoi bon
lutter contre ce que l'on dit invincible, et pourquoi ne pas lui
sacrifier les meilleures de nos tendances? Examine, mon fils, la conduite
des partisans d'une telle doctrine.
L'idéal humain exige qu'ils ne fassent point à autrui ce qu'ils ne
trouveraient pas juste qu'on leur fît; et ils séduisent les filles, les
rendent mères, les abandonnent sans se soucier des enfants nés de ces
unions; sans se soucier que la jeune mère se suicide, meure de douleur ou
se corrompe; sans se soucier que les parents descendent dans la tombe.
Comme d'immondes reptiles, ils se glissent au foyer domestique d'autrui,
ravissent à leur ami l'affection de sa femme, et le forcent à travailler
pour les enfants de l'adultère.
La femme qui croit à l'amour incompressible manque à ses engagements
envers son mari; se fait une vie de ruse; met le désordre et la douleur
dans l'intérieur d'autres femmes dont elle brise la vie.
Voilà comment ceux qui pratiquent le sophisme remplissent leur devoir
d'être justes, de ne point contrister leurs semblables, de travailler au
bonheur, à l'amélioration de ceux qui les entourent, de préserver le
faible de l'oppression et du mal. A cette incompressibilité prétendue de
l'amour, ils sacrifient la Justice, la bonté, le bonheur, le repos,
l'honneur des autres; s'engagent dans une voie de désordres, mettent la
dissolution dans la famille et la Société: en un mot, ils offrent en
holocauste à l'instinct bestial, le sens moral et la Raison.
On t'a dit encore que tout amour est dans la nature: le polygamique et le
polyandrique aussi bien que celui du couple constant.
Oui, mon enfant, tout amour est dans la nature humaine, comme y sont tout
vice et toute vertu. Mais tu sais qu'il ne suffit pas qu'une chose soit
en nous, pour qu'elle soit bien: il faut qu'elle soit conforme à l'idéal
de notre destinée, conforme à notre harmonie: elle est mal dans le cas
contraire.
L'amour, tel que nous l'avons défini, a besoin de durée et d'égalité; de
durée parce qu'on ne se modifie pas en quelques mois; qu'on n'accomplit
pas de grandes œuvres en quelques mois; qu'on n'élève pas des enfants en
quelques mois: la durée est si bien une aspiration de l'amour, qu'il
s'imagine que l'éternité aura peine à lui suffire. Il lui faut l'égalité;
le partage lui est odieux: donc il veut un pour une et une pour un. Or,
la polygamie et la polyandrie sont la négation de l'égalité, de la
dignité dans l'amour.
Considérons dans leurs effets ces deux déviations de l'instinct.
La polygamie orientale inégalise profondément les créatures humaines,
transforme la femme en bétail, mutile des millions d'hommes pour garder
les harems, déprave le possesseur de femmes par le despotisme et la
cruauté; concentre toute sa vitalité sur un seul instinct aux dépens de
l'intelligence, de la Raison, de l'activité; d'où il résulte qu'il est
perdu pour la science, l'art, l'industrie, la Société selon le Droit;
qu'il se soumet sans répugnance au despotisme, et tend passivement le cou
au cordon. Là pas d'influence de la femme qu'on soumet a un
amoindrissement calculé; qui se déprave d'une manière hideuse aussi bien
que l'eunuque son gardien. Ainsi l'inégalité devant l'amour et devant le
Droit, l'abandon des arts, des sciences, de l'industrie, l'énervement
intellectuel et physique, l'abaissement du sens moral sont les vices
inhérents à la polygamie de l'Orient. Tu le vois, nous voilà loin de
l'idéal de nos destinées.
Dans notre Occident, la Polygamie de fait produit le bétail du lupanar,
des légions de courtisanes qui ruinent les familles. Comme beaucoup de
ces femmes ne sont pas saines, elles communiquent à ceux qui les
fréquentent d'affreuses maladies qui minent leur tempérament, et
préparent ainsi des générations faibles, conséquemment des âmes peu
fortes, des intelligences abaissées. J'en appelle à l'épreuve de la
conscription: jamais on ne vit tant d'exemptions pour insuffisance de
taille, et cependant on est moins exigeant que par le passé: jamais on
n'en vit tant par vices de constitution et maladies organiques.
Vicier la génération dans son germe, n'est pas le seul crime de notre
polygamie; elle énerve la population qui la pratique; car rien ne porte
aux excès, conséquemment à l'affaiblissement, comme le changement de
relations. D'autre part nos polygames se transforment en machines à
sensation; leur intelligence s'abaisse; ils deviennent hébétés, égoïstes.
Regarde, mon fils, ces tristes jeunes gens d'aujourd'hui, étiolés par les
vices de leurs pères et les leurs: ils sont railleurs, sans foi, riant
des choses les plus saintes, méprisant, non seulement leurs dignes
compagnes, les femmes corrompues, mais encore tout le sexe auquel
appartiennent leurs mères: regarde-les, ils sont grossiers à faire lever
le cœur: plus rien n'attire leur respect: ils jettent la femme en
cheveux blancs dans le ruisseau pour garder le haut du pavé; ils rudoient
le vieillard, ils font rougir la jeune fille par leurs cyniques discours:
la polygamie les a rendus ignobles, et a tué l'urbanité française aussi
bien que toute dignité.
Ils te diront que les femmes ne valent guère mieux qu'eux. Mais ce
résultat devient inévitable dans un pays où les femmes ne sont pas
enfermées. La Polyandrie y est la compagne obligée de la Polygamie; car
puisque les hommes se croient permis d'avoir plusieurs femmes, pourquoi
les femmes se croiraient-elles interdit d'avoir plusieurs hommes?
En somme, mon fils, les résultats de l'amour incompressible, de la
Polygamie et de la Polyandrie dans notre Occident sont:
La séduction et la corruption des femmes;
L'adultère, l'abaissement des caractères, l'amoindrissement moral et
intellectuel des deux sexes;
L'affaiblissement, l'abâtardissement de la race;
La fausseté, la ruse, la cruauté, les injustices de toutes natures,
l'exploitation de la femme par l'homme pour sa beauté; celle de l'homme
par la femme pour son argent ou son crédit;
La dissolution et la ruine de la famille;
Chaque année quelques milliers d'enfants naturels, sans compter les
grossesses supprimées:
Voilà la valeur des théories mises en pratique.
N'est-ce pas que tout cela est bien conforme à notre idéal de l'amour
humain? Bien conforme à notre idéal de la destinée humaine qui exige que
nous progressions, et fassions progresser les autres dans le bien; que
nous pratiquions la Justice et la Bonté?
Encore un mot, et nous aurons fini.
Quand Rome eut cessé de croire à la chasteté, à la religion du serment;
quand elle se vautra dans les mœurs polygamiques et polyandriques;
quand elle prit le plaisir pour but, la tyrannie se montra. Rien de plus
naturel: l'homme n'enchaîne que celui qui s'est enchaîné lui même sous le
joug de l'instinct bestial: celui qui sait se gouverner, n'obéit pas à
l'homme: il ne s'incline que devant la loi, lorsqu'elle est l'expression
de la Raison.
Rappelle-toi, mon fils, qu'on n'est puissant que par la chasteté: c'est
seulement alors qu'on peut produire de grandes choses dans la science,
l'art, l'industrie; c'est seulement alors qu'on peut pratiquer la
Justice, être digne de la liberté. En dehors de la chasteté, il n'y a que
dégradation, injustice, impuissance, esclavage; et toute nation qui
l'abandonne tombe des bras du despotisme dans la tombe.
Ne te laisse donc pas ébranler par les sophismes modernes; aie toujours
devant ta pensée tes obligations de créature morale et libre, tes devoirs
de membre de l'humanité; soumets tout en toi à la Raison, à la Justice,
au sentiment de ta dignité et vis en homme, non pas en brute. [Blank
Page]
CHAPITRE III.
MARIAGE (DIALOGUE).
I
LA JEUNE FEMME. Nous allons parler du Mariage au point de vue de l'idéal
moderne: comment le définirez-vous?
L'AUTEUR. L'amour, sanctionné par la Société.
LA JEUNE FEMME. Considérez-vous le Mariage comme indissoluble?
L'AUTEUR. Devant la loi, non; mais au moment de leur union les époux
doivent avoir pleine confiance que le lien ne se dissoudra pas.
Je crois que le Mariage est appelé à devenir indissoluble par la seule
volonté des époux; qu'il ne peut l'être que de cette manière.
LA JEUNE FEMME. Quelle part faites-vous à la Société dans le Mariage?
L'AUTEUR. Vous la fixerez vous-même, en vous rappelant nos principes.
Si l'homme et la femme sont des êtres libres, dans aucune période de leur
vie, ils ne peuvent _légalement et valablement_ perdre leur liberté.
Si l'homme et la femme sont des êtres socialement égaux, dans aucun de
leurs rapports, ils ne peuvent _légalement_, _valablement_ être
subordonnés l'un à l'autre.
Si le but constant de l'être humain est de se perfectionner par la
liberté et de chercher le bonheur, aucune loi ne peut _légitimement_,
_valablement_ le détourner de cette voie.
Si le but de la Société doit être d'_égaliser_ les individus, elle ne
peut, sans forfaire à sa mission, constituer l'inégalité des personnes et
des droits.
Si la Société ne peut, sans iniquité, entrer dans le domaine de la
liberté individuelle, elle ne peut _légitimement_, _valablement_,
prescrire des devoirs qui ne relèvent que du for intérieur, et annuler la
liberté morale.
Concluez maintenant.
LA JEUNE FEMME. De ces principes il résulte que, dans le Mariage, l'homme
et la femme doivent demeurer libres, égaux; que la Société n'a le droit
d'intervenir dans leur association que pour les égaliser; qu'elle n'a pas
le droit de leur prescrire des devoirs qui ne relèvent que de l'amour ni,
conséquemment, d'en punir la violation, qu'elle ne peut, en principe,
prononcer ou refuser le divorce, parce, qu'aux époux seuls il appartient
de savoir, s'il n'est pas utile pour leur bonheur et leur progrès de se
séparer l'un de l'autre.
L'AUTEUR. Bien conclu, Madame; mais si la Société n'a de droit ni sur le
corps ni sur l'âme des époux, en tant qu'époux; si elle ne peut, sans
abus de pouvoir, s'immiscer dans aucun de leurs rapports intimes, elle a
le droit et le devoir d'intervenir dans le Mariage au point de vue des
intérêts et au point de vue des enfants.
LA JEUNE FEMME. En effet dans l'union des sexes, il n'y a pas seulement
association de deux personnes libres et égales, il y a encore association
de capital et de travail; puis, des époux, proviennent des enfants, à
l'éducation, à la profession, à la subsistance desquels il faut pourvoir.
L'AUTEUR. Or, la protection générale des intérêts et des jeunes
générations incombe de droit à la Société. Aux yeux de la loi, les époux
ne doivent être considérés que comme des associés, s'obligeant à employer
tel apport et leur travail à telle ou telle chose définie. La Société
n'enregistre qu'un contrat d'intérêt dont elle garantit l'exécution,
comme celle de tout autre contrat, et dont elle publie la rupture, s'il y
a lieu, par la volonté des conjoints: D'autre part, c'est une question de
vie et de mort pour la Société que l'éducation des jeunes générations.
Les enfants, étant des êtres libres en développement et devant, d'après
la direction qu'ils auront reçue, nuire ou être utiles à leurs
concitoyens, la Société a le droit de veiller sur eux, d'assurer leur
existence matérielle, leur avenir moral, de fixer l'âge du Mariage, de
confier les enfants, en cas de séparation, à l'époux le plus digne et,
s'ils sont indignes tous deux, de les leur enlever.
LA JEUNE FEMME. Vous allez peut-être un peu loin, Madame; d'une part, les
enfants n'appartiennent-ils pas à leurs parents? De l'autre, la société
ne peut-elle se tromper sur les meilleurs principes à leur donner?
L'AUTEUR. Les enfants n'appartiennent pas à leurs parents, Madame, parce
qu'ils ne sont pas des CHOSES: A ceux qui s'obstineraient à croire qu'ils
sont une _propriété_ nous dirions: la Société a le droit d'exproprier
pour cause d'utilité publique. Ensuite le droit social sur les enfants se
borne, en fait de principes, à ceux de la Morale: La Société n'a pas de
droit sur les croyances religieuses qui sont du domaine du for intérieur.
Un pouvoir qui enlèverait des enfants à leurs parents parce qu'ils n'ont
pas telle foi religieuse, ferait du despotisme et mériterait l'exécration
universelle. Que vous disiez: la Société n'a pas le droit d'imposer un
dogme aux enfants, vous serez dans le vrai; mais je ne concevrais pas que
vous eussiez la pensée de lui interdire le droit de leur enseigner, même
contre la volonté des parents, la science qui éclaire, la morale qui
purifie: Est-ce que le devoir de la Société n'est pas de faire progresser
ses membres, et quelqu'un peut-il avoir le droit de tenir une créature
humaine dans l'ignorance et le mal?
LA JEUNE FEMME. Vous avez raison, Madame, et je passe condamnation.
Revenons au Mariage. Je vois avec plaisir que vous vous éloignez de
l'opinion de plusieurs novateurs modernes qui nient la légitimité de
l'intervention sociale dans l'union des sexes.
L'AUTEUR. Si cette union restait sans garantie, qui en souffrirait? Ce ne
sont pas les hommes, mais bien les femmes et les enfants.
Personne ne peut obliger un homme à demeurer avec une femme qu'il n'aime
plus; mais il faut qu'il soit contraint à remplir ses devoirs à l'égard
des enfants nés de son union, à tenir ses engagements d'intérêts: en
faisant tort à sa compagne, en échappant aux charges de la paternité, il
userait de sa liberté pour nuire à autrui: la société a le droit de ne le
pas souffrir.
LA JEUNE FEMME. Ainsi, Madame, vous ne reconnaissez pas à la Société le
droit de lier les âmes ni les corps; mais celui d'être garante du contrat
de Mariage, et de l'obligation des époux envers les enfants futurs; de
les forcer, en cas de séparation, à remplir cette dernière obligation?
L'AUTEUR. Oui, Madame; ainsi, en cas de rupture, la Société n'aurait qu'à
constater publiquement les charges des époux, le nombre des enfants, le
nom de celui des deux auquel la tutelle en est restée, soit de
consentement mutuel, soit d'autorité sociale. En se bornant à ce rôle, la
société ferait plus pour empêcher la séparation des époux que tout ce
qu'elle a follement imaginé jusqu'ici. Les ex-conjoints seraient libres
de se remarier: mais quelle femme voudrait s'unir à un homme chargé de
plusieurs enfants, ou qui se serait mal comporté avec sa première
compagne? Quel homme consentirait à s'unir à une femme qui se trouverait
dans le même cas?
Pensez-vous que la difficulté qu'on éprouverait à contracter un nouveau
mariage, ne serait pas un frein à l'inconstance et aux mauvais procédés
qui conduisent à une rupture?
LA JEUNE FEMME. Je crois en effet que le mariage, tel que vous le
concevez, aurait plus de chances de durée que le nôtre: d'abord parce
qu'il est dans notre nature de tenir davantage à ce qu'on peut perdre. Je
me suis demandé souvent pourquoi beaucoup d'hommes demeurent fidèles à
leur maîtresse et ont envers elle de bons procédés, tandis qu'ils en
manquent à l'égard de leur femme et leur sont infidèles; je me suis
demandé encore pourquoi beaucoup de couples, longtemps heureux lorsqu'ils
étaient librement unis, sont malheureux, souvent obligés de se séparer
légalement, lorsqu'ils ont fini par se marier, et je n'ai pu voir
d'autres raisons à ces choses que celles-ci: nous tenons à ce que nous
savons pouvoir nous échapper. L'homme a plus d'égards pour une femme qui
n'est pas sa propriété légale, son inférieure, que pour celle ainsi
transformée par la loi. Cependant il faut l'avouer, vos idées, Madame,
sembleront excentriques.
L'AUTEUR. Et cependant elles ne sont qu'une application des lois
françaises; en effet nos lois n'établissent-elles pas que les conventions
ne peuvent avoir pour objet que des _choses_, non des _personnes_? Que la
Société ne _reconnaît pas les vœux_ et n'en _poursuit pas la violation_?
Or, la loi du mariage actuel _aliène_ les conjoints l'un à l'autre; la
femme _appartient_ à son mari; elle est en sa _puissance_. Qu'est-ce
qu'un tel contrat, sinon la violation du principe qui déclare que toute
convention ne peut avoir pour objet les personnes? Serait-il plus permis
d'aliéner sa personne par un contrat de Mariage que par un contrat
d'esclavage?