l'être classé dans la série inférieure, pour tuer ses énergies, empêcher
son progrès. Alors, pour arriver au but, on organise l'éducation, le
milieu social, on invente des préjugés et l'on réussit en général si
bien que l'opprimé, qui s'ignore, se croit réellement de nature
inférieure, se résigne à ses fers et va jusqu'à s'indigner de la révolte
de ceux de sa série qui sont trop énergiques et personnels pour n'avoir
pas réagi contre ce que l'imbécillité sociale prétendait faire d'eux.
La troisième iniquité est de se servir de l'état d'abaissement où l'on a
réduit l'opprimé pour le calomnier et nier ses droits: on s'écrie:
regardez: Voilà le serf! Voilà l'esclave! Voilà le nègre! Voilà
l'ouvrier! Voilà la femme! Quels droits voulez-vous reconnaître à ces
natures inférieures et débiles? _Ils sont incapables de se connaître et
de se régir_: nous devons donc penser, vouloir et gouverner pour eux.
Eh! non, Messieurs, ce ne sont pas là des hommes et des femmes: ce sont
les tristes produits de votre égoïsme, de votre affreux esprit de
domination, de votre imbécillité..... S'il y avait des dieux infernaux,
je vous y dévouerais sans pitié et de tout mon cœur! Au lieu de
calomnier vos semblables pour conserver vos priviléges, donnez leur
l'instruction, la liberté; alors seulement vous aurez le droit de vous
prononcer sur leur nature: car on ne peut connaître la nature d'une
créature humaine que lorsqu'elle se développe en toute liberté dans
l'égalité.
J'ai justifié, je crois, ma répugnance à donner une classification des
sexes, et par l'impossibilité d'en établir actuellement une raisonnable,
et par la crainte bien légitime de l'usage qu'on en ferait.
Mais on m'objectera, non sans raison, qu'il faut une classification pour
la pratique sociale.
J'y consens de tout mon cœur, puisque j'ai fait toutes mes réserves, et
prouvé l'inanité des classifications actuelles.
Comme mon principe est que la fonction doit aller au fonctionnaire qui
prouve sa capacité, je dis qu'à l'heure qu'il est, par la différence
d'éducation, l'homme et la femme ont des fonctions distinctes; et qu'il
faut donner à cette dernière la place qu'en général elle mérite.
J'ajoute que c'est une violation du droit naturel de la femme que de la
former en vue des fonctions qu'on lui destine: elle doit, sous tous les
rapports, être dans le droit commun: pas plus qu'à l'homme, on ne peut
légitimement lui dire: ton sexe ne peut faire cela, ne peut prétendre à
cela: si elle le fait et y prétend, c'est que son sexe peut le faire et y
prétendre: s'il ne le pouvait, il ne le ferait pas; le premier droit est
la liberté, le premier devoir la culture de ses aptitudes, le
développement de sa raison, de sa puissance d'utilité: un Dieu dit-il le
contraire, ce ne serait pas la conscience, mais ce Dieu qui aurait menti.
Que la femme donc prenne la place qui convient à son développement
actuel, mais qu'elle se rappelle sans cesse que cette place n'est point
fixe et qu'elle doit tendre à monter toujours, jusqu'au jour où sa nature
spéciale se révélant par l'égalité d'éducation, d'instruction, de Droit
et de Devoir, elle prendra partout sa place légitime à côté de l'homme et
sur la même ligne que lui.
Qu'elle rie de toutes les folles utopies élaborées sur sa nature, ses
fonctions déterminées pour l'éternité, et se rappelle qu'elle est, non
pas ce que la nature, mais ce que l'esclavage, les préjugés,
l'ignorance, l'ont faite: qu'elle se délivre de toutes ces chaînes et ne
se laisse plus intimider et abrutir.
Ainsi Messieurs, toute ma pensée sur la nature et les fonctions de la
femme peut se résumer dans les quelques propositions suivantes:
Je _crois_, parce qu'une induction physiologique m'y autorise que, sur le
fonds général de l'humanité, commun aux deux sexes, la sexualité imprime
un cachet.
En _fait_, j'ignore; et vous n'en savez pas plus que moi, quels sont les
véritables caractères ressortant de la distinction des sexes, et je crois
qu'ils ne peuvent se révéler que par la liberté dans l'égalité, la parité
d'instruction et d'éducation.
Dans la pratique sociale, les fonctions doivent appartenir à qui peut les
remplir: donc la femme doit remplir les fonctions auxquelles elle se
montre apte, et l'on doit s'organiser pour que cela ait lieu.
Quelles sont ces fonctions relatives à son degré de développement actuel?
Je vous le dirai plus loin, Messieurs.
CHAPITRE II.
L'AMOUR, SA FONCTION DANS L'HUMANITÉ.
I
Vous dites à l'enfant qui ment: c'est mal de tromper: tu ne voudrais pas
qu'on te trompât.
Vous dites à l'enfant qui dérobe: c'est mal de voler: tu ne voudrais pas
qu'on te volât.
Vous dites à l'enfant qui abuse de sa force, de son intelligence pour
tourmenter son compagnon plus jeune: tu ne voudrais pas qu'on te fît ces
choses; tu es un méchant et un lâche.
Voilà de bonnes leçons. Pourquoi donc alors, quand l'enfant est devenu
jeune homme, dites-vous: _il faut que les jeunes gens jettent la gourme
du cœur_?
_Jeter la gourme du cœur_, c'est tromper des jeunes filles, perdre leur
avenir, pratiquer l'adultère, entretenir des lorettes, fréquenter le
lupanar.
Et ce sont des mères, ce sont des femmes, qui consentent ainsi à la
profanation de leur sexe!
Ce sont les mêmes qui ont défendu à leurs fils de voler un jouet, qui
leur permettent de voler l'honneur et le repos des autres!
Ce sont les mêmes qui ont fait honte à leurs fils du mensonge, qui leur
permettent de tromper de pauvres filles!
Ce sont les mêmes qui ont fait à leurs fils un crime d'opprimer plus
faibles qu'eux, qui leur permettent d'être oppresseurs et lâches envers
les femmes!
Puis elles se plaignent ensuite que leurs fils se comportent mal envers
elles; qu'ils se déshonorent et se ruinent;
Qu'ils souhaitent la mort de leurs parents, afin d'enrichir les usuriers
auxquels ils ont emprunté pour entretenir le luxe de leurs maîtresses;
Elles se plaignent qu'ils détruisent leur santé et ne donnent à leurs
mères que des petits fils étiolés, pour l'existence desquels elles seront
dans de continuelles angoisses.
Eh! Mesdames, vous n'avez que ce que vous méritez: portez le poids d'une
solidarité que vous ne pouvez fuir. Vous avez autorisé Messieurs vos fils
à jeter la gourme du cœur, subissez en les conséquences.
Mais une mère ne peut être la confidente de son fils, dit-on.
Pourquoi cela, Madame, si vous l'avez élevé de manière à ne vous point
faire de confidences déshonorantes?
Il n'aurait pas à vous en faire, si vous l'aviez habitué à se vaincre, à
respecter toute femme comme sa mère, toute petite fille comme sa sœur; à
traiter autrui comme il trouve juste d'être traité; si tous lui aviez
bien inculqué qu'il n'y a qu'une morale, à laquelle les deux sexes sont
également astreints d'obéir; si vous lui aviez fait honorer, aimer et
pratiquer le travail; si vous lui aviez dit que nous vivons pour nous
perfectionner, pratiquer la Justice et la Bienveillance, et rendre à
l'humanité ce qu'elle fait pour nous en nous protégeant, nous éclairant,
nous moralisant, nous entourant de sécurité et de bien-être; qu'enfin
notre gloire est de nous soumettre à la grande loi du Devoir.
Si vous l'aviez ainsi élevé, Madame, en surprenant chez votre fils les
premiers signes du vif attrait que l'homme éprouve vers l'autre sexe,
bien loin d'abandonner aux hasards de l'inexpérience l'éducation de cet
instinct, vous feriez ce que vous avez fait pour les autres: vous
apprendriez au jeune homme à le soumettre à une sage discipline.
Au lieu de répéter cette parole niaisement atroce: _il faut que les
jeunes gens jettent la gourme du cœur_, vous prendriez affectueusement
les mains de votre fils et, les yeux fixés sur les siens, vous lui
diriez: Mon enfant, la nature veut qu'une femme t'attire désormais plus
que moi, et maintienne ou détruise ce que j'ai si laborieusement élevé:
Je n'en murmure pas: il faut que les choses soient ainsi. Mais ma
tendresse et mon devoir exigent que je t'éclaire en cette grave
circonstance. Dis-moi, si un jeune homme, pour satisfaire l'instinct qui
s'éveille en toi maintenant, corrompait ta sœur, sacrifiait sa vie, que
penserais-tu de lui? Que ferais-tu?
Le jeune homme, habitué dès l'enfance à pratiquer la Justice, ne
manquerait pas de répondre: je penserais qu'il est pervers et lâche...
Est-ce qu'on ne le punirait pas, ma Mère?
--Non, mon fils, le séducteur n'est pas puni par la loi.
--Eh! bien je le tuerais: car je rentre dans mon droit de justicier,
quand la loi n'a pas pourvu.
--Bien, mon enfant. Ainsi tu ne seras à l'égard d'aucune jeune fille ni
pervers ni lâche; tu ne mériteras pas de subir l'arrêt que tu as
prononcé, c'est à dire d'être tué. Tu respecteras donc toutes les jeunes
filles comme tu veux qu'on respecte ta sœur, comme tu voudrais qu'on
respectât ta fille.
Autre question: que penserais-tu d'un homme qui m'aurait entraînée à
trahir ton père; lui aurait enlevé mon cœur et mes soins; m'aurait
détournée des graves devoirs de la maternité? Que penserais-tu de celui
qui se conduirait ainsi à l'égard de ta propre compagne?
--Je le jugerais comme l'autre et ne le traiterais pas mieux.
--Bien encore. Ainsi donc tu respecteras toutes les femmes mariées comme
tu veux qu'on respecte ta mère et ta femme; et si tu en rencontres
quelqu'une pour laquelle tu te sentes de l'inclination, quelqu'autre
assez déloyale pour chercher à te plaire, tu les fuiras: car le seul
remède contre la passion, c'est la fuite.
Une multitude de femmes, d'abord innocentes, ont été détournées de la
droite voie par des hommes qui ne pensent pas comme toi. Aujourd'hui
elles se vengent sur ton sexe du mal qu'il leur a fait. Elles corrompent
et ruinent les hommes qui, dans leur compagnie, perdent le sens moral,
apprennent à rire de ce que tu crois et vénères, compromettent et perdent
leur santé. Te sens-tu le triste courage de t'exposer à de semblables
risques?
Le jeune homme, exercé dès l'enfance à soumettre ses penchants à la
Raison et à la Justice, répondra:
--Non, ma mère, je ne ferai pas ce que je ne voudrais pas qu'eût fait ma
compagne; je ne veux ni me dégrader moralement, ni perdre ma santé, ni
contribuer pour ma part à perpétuer un état de choses qui dégrade le sexe
auquel appartiennent ma femme, ma mère, ma sœur et mes filles, si j'ai
le bonheur d'en avoir.
Je t'avoue très sincèrement que je prévois en moi une lutte violente;
mais grâce à la gymnastique morale à laquelle tu m'as habitué, grâce à
l'idéal de destinée que tu m'as donné, que j'ai accepté dans la plénitude
de ma Raison et qui me trace mon Devoir, je ne désespère pas de me
vaincre.
--Cette victoire te sera moins difficile à obtenir, si tu t'occupes
utilement et sérieusement: car alors tu appelleras la vitalité dans les
régions supérieures du cerveau. Tu feras sagement d'ajouter à cela
beaucoup d'exercice physique; de t'abstenir d'une nourriture trop
substantielle, et surtout de boissons excitantes: tu connais les
réactions du physique sur le moral. Évite avec soin les lectures
licencieuses, les conversations déplacées; donne place dans ton esprit à
la vierge qui doit s'unir à toi: pense et agis comme si tu étais en sa
présence, cela te gardera et te purifiera. Ce doux idéal te rendra fort
contre la tentation, et contribuera beaucoup à te rendre froid auprès des
femmes à qui tu ne dois donner aucune place dans ton cœur.
L'amour, mon enfant, est une chose fort grave par ses conséquences; car
les êtres qu'il unit se modifient l'un par l'autre: il laisse des traces,
quelque peu de durée qu'il ait eue.
Son but, c'est le Mariage dont une des fins est la continuité de
l'espèce. Or tu connais les effets de la solidarité du sang; il est donc
très important que tu ne choisisses pour compagne, qu'une femme dont le
caractère, les mœurs, les principes soient d'accord avec les tiens; non
seulement pour ton bonheur propre, mais pour l'_organisation_ même de tes
enfants, l'unité de leur nature et de leur conduite.
Si la passion ne te laisse pas suffisamment libre, viens à moi: j'y
verrai à ta place, et si je te dis: mon fils, cette femme t'abaissera, te
fera commettre des fautes; de son fait, tes enfants auront telles
mauvaises inclinations; elle n'est pas douée pour les élever en vue de
ton idéal qu'elle n'acceptera jamais, parce qu'elle est vaine et égoïste;
si je te dis cela, je sais, mon fils, que, quelle que soit ta souffrance,
tu renonceras à une femme que tu n'aimerais plus au bout de quelques mois
d'union, et que tu préféreras une douleur passagère à une vie de malheur.
II
Cette même mère qui vient de montrer à son fils pourquoi l'Amour doit
être soumis à la Raison, à la Justice; qui vient de lui indiquer ce qu'il
doit faire pour en vaincre le côté bestial, s'aperçoit également de
l'éveil de cet instinct chez sa fille. Elle s'empare de son attention,
gagne sa confiance, en lui révélant ce qui se passe en elle; en lui
disant qu'à son âge, elle sentait de même.
--Jusqu'ici, continue-t-elle, tu n'as été qu'une enfant; maintenant
commence ta carrière de femme. Tu désires l'affection d'un homme et ton
cœur s'émeut à la douce pensée d'être mère. N'en rougis pas, ma fille:
c'est légitime, à condition que tes désirs soient soumis à la Raison et à
la loi du Devoir.
Bien des piéges vont être tendus sous tes pas; car les hommes de tout âge
adressent à une jeune fille mille paroles flatteuses, et l'entourent
d'hommages qui la rendent vaine et coquette, si elle a la faiblesse de
s'en laisser enivrer. Persuade-toi bien que toutes ces adorations ne
s'adressent pas personnellement à toi, mais à ta jeunesse, au brillant de
tes yeux, au velouté de ta peau, et que fusses-tu beaucoup meilleure que
tu n'es, très supérieure en intelligence, ces mêmes hommes seraient
strictement et froidement polis, si tu avais trente ans de plus. Cette
pensée, présente à ton esprit, te fera sourire de leur jargon frivole et
banal, et te préservera de plusieurs faiblesses, telles que la rivalité
de toilette, les petites jalousies, le défaut ridicule de faire la petite
fille à cinquante ans.
Ne devant épouser qu'un homme, il te suffit donc d'être aimée d'un seul
de la manière que tu le souhaites. Une femme qui se comporte
volontairement de manière à capter le cœur de plusieurs hommes, et leur
laisse croire qu'ils sont préférés chacun en particulier, est une indigne
coquette qui pèche contre la Justice et la Bienveillance: contre la
Justice, en ce qu'elle demande un sentiment qu'elle ne paie pas de
retour; qu'elle agit à l'égard d'autrui comme elle trouverait inéquitable
qu'on agît envers elle; contre la Bienveillance, en ce qu'elle risque de
faire souffrir des cœurs sincères, et sacrifie leur repos à une
jouissance de vanité: une telle femme, mon enfant, est méprisable: elle
est une dangereuse ennemie de son sexe: d'abord parce qu'elle en donne
une mauvaise opinion, puis parce qu'elle est l'ennemie du repos des
autres femmes: je te sais trop simple, trop vraie, trop digne, pour
craindre de te voir tomber dans de pareils écarts.
Tu m'as avoué que ta jeune imagination rêvait un homme. Bien loin de
chasser cet idéal, aie-le toujours présent à ton esprit, beaucoup moins
sous son aspect physique que sous celui de l'intelligence, de la
moralité, du travail. Cette image-là te préservera mieux que tous mes
conseils, que toute la surveillance que je pourrais, mais ne voudrai
jamais exercer, parce que ce serait indigne de toi et de moi.
N'oublie pas toutefois qu'un idéal est un absolu; que la réalité est
toujours défectueuse: ne cherche donc pas dans l'homme auquel tu donneras
ton cœur, un idéal réalisé; mais les qualités et facultés qui lui
permettront, avec ton aide, de se rapprocher de ce que tu désires le
voir. Toi-même es l'idéal d'un homme, non telle que tu es, mais telle
qu'il t'aidera à devenir.
J'insiste sur ce point, ma fille, parce que rien n'est plus dangereux que
de prétendre trouver l'idéal dans la réalité: cela nous rend trop
difficiles, peu indulgents; et si nous avons l'imagination vive et peu de
Raison, nous rend malheureux et nous entraîne dans mille écarts.
Tu sais et sens que le but de l'amour, c'est le Mariage: or un de tes
devoirs d'amante et d'épouse, est le perfectionnement de celui auquel tu
seras liée. Tu seras avec lui dans deux rapports différents: d'abord sa
fiancée, puis son épouse. Ta puissance modificatrice, dans le premier
cas, s'exercera en raison directe du désir qu'il aura de te plaire et de
te mériter; dans le second, en proportion de sa confiance, de son estime
et de sa tendresse pour toi. Dans le premier cas, il _voudra_ se
modifier; dans le second, il se modifiera sans le savoir.
--Comment, ma mère, est-ce qu'il ne m'aimera pas toujours de même!
--L'amour, ma fille, subit des transformations auxquelles nous devons
nous attendre et nous soumettre: au début, c'est une fièvre de l'âme;
mais la fièvre est un état qui ne pourrait durer sans nuire à l'ensemble
de la vie. Ton mari, tout en t'aimant plus profondément peut-être,
t'aimera moins vivement qu'avant le Mariage. Ton amour se transformera,
pourquoi le sien ne ferait-il pas de même?
Tu ne saurais imaginer que de désordres sont la suite de l'ignorance des
femmes sur ce point, et de la vaine poursuite de l'idéal en amour. Ainsi
beaucoup de femmes, croyant que leur mari ne les aime plus, parce qu'il
les aime autrement, se détachent de lui, souffrent et trahissent leurs
devoirs; d'autres rêvant la perfection dans l'homme aimé, croyant l'y
trouver et se désabusant après la fièvre, s'éloignent de lui, l'accusant
de les avoir trompées: elles en aiment d'autres avec la même illusion,
suivie de la même désillusion, jusqu'à ce qu'arrive la vieillesse qui ne
les guérit pas de leur chimère. Enfin il y en a d'autres qui, ne
comprenant de l'amour que la première période, cessent d'aimer l'homme
qui l'a franchie et courent après un autre amour qui leur apporte la même
fièvre: celles-là, tu le comprends, n'ont pas la moindre idée des graves
devoirs de la femme dans l'amour.
Ce que je viens de te dire des femmes est également vrai des hommes. Tu
éviteras ces écueils, toi, ma fille, qui t'es habituée dès l'enfance à
te soumettre à la Raison; qui sais que toute réalité est imparfaite; que
l'habitude amortit les sentiments. Tu prendras donc l'homme qui te
convient, tel qu'il est, te proposant de l'améliorer, de le rendre
heureux; sachant d'avance que son amour se transformera sans s'éteindre,
si tu sais si bien t'emparer de sa tendresse, de sa confiance et de son
estime, qu'il trouve auprès de toi bon conseil, paix, aide et sécurité.
Tu es trop pure, ma fille, pour prévoir tous les piéges qui te seront
tendus. C'est donc à moi d'armer ta jeune prudence: tu trouveras
peut-être sur ta route des hommes mariés ou engagés à d'autres femmes
qui, selon l'expression consacrée _te feront la cour_, et te débiteront
mille sophismes pour justifier leur conduite.
--Leurs sophismes, ma mère, échouraient contre cette simple réponse:
Monsieur, comme je serais désespérée qu'une femme m'enlevât celui que
j'aime, que je la mépriserais et la haïrais, tous vos compliments ne
pourront me persuader que je doive faire ce que je ne voudrais pas qu'on
me fît. Si vous y revenez, je préviens la personne intéressée.
--C'est bien, mon enfant: mais si un jeune homme libre te parlait de
tendresse, t'écrivait en secret?
--Ne pourrait-il avoir de bonnes raisons pour en agir ainsi, ma Mère?
--Aucune, mon enfant. Il faut que tu saches qu'aujourd'hui les hommes
sont très corrompus; qu'une foule d'entre eux fuient le mariage,
voltigent de femme en femme, abusent de notre crédulité, et se servent du
langage le plus passionné pour nous jeter dans une voie de honte et de
perdition. Or, mon enfant, sache le bien encore, c'est nous qui portons
le poids des fautes de l'homme et des nôtres: les promesses verbales et
écrites d'un homme ne l'engagent pas. Si, te laissant entraîner, tu
devenais mère, l'enfant resterait à ta charge: il n'y aurait plus de
mariage pour toi: je ne te parle point de notre douleur et de notre
honte, ni des risques terribles auxquels tu exposerais ton frère, qui
pourrait périr en punissant le vil séducteur que la loi ne punit pas. Si
donc un homme te recherchait en se cachant de nous, c'est que ses
intentions sont mauvaises, sois-en sure; c'est qu'il te considère comme
un hochet qu'il se propose de briser quand il ne lui plaira plus. Or, ma
fille, tu sais que la femme est créée pour être la digne compagne de
l'homme, son égale; qu'elle n'est pas née pour lui être sacrifiée comme
un objet de plaisir. Bien loin donc de te laisser séduire, profite de
l'influence que ta jeunesse et ta grâce te donnent sur les hommes pour
les rappeler à leurs devoirs: tu sauveras peut-être ainsi plusieurs
femmes; tu donneras de ton sexe une meilleure opinion, et tu prépareras
un bon exemple à ta fille en le donnant à tes compagnes, dont plusieurs
le suivront afin de partager l'estime qui t'entourera: rappelle-toi
toujours qu'aucun de nos actes ne nuit pas qu'à nous-mêmes; mais que nous
sommes solidaires; qu'en conséquence, nul ne peut se perdre ni se sauver
seul.
Encore un mot, mon enfant. Dans tes incertitudes, n'hésite pas à venir me
confier ce qui te trouble: ne dis pas: ma mère est trop raisonnable pour
que je lui fasse part de cela. N'est-ce pas en me refaisant enfant pour
te comprendre, que j'ai pu remplir ma sainte tâche d'éducatrice? sois
persuadée qu'il ne me sera pas plus difficile de me refaire jeune fille
pour te comprendre, tout en demeurant mère tendre et expérimentée pour te
conseiller.
Tu es libre: je ne suis pas ton censeur, mais ta sœur aînée qui t'aime
avec dévouement, et veut ton bonheur par dessus toute chose. Pour me
récompenser de mon amour et de mes longs soins, je ne te demande que
d'être ta meilleure amie, c'est à dire celle devant laquelle on pense et
sent tout haut. Est-ce trop te demander, à toi qui es ma joie et ma
couronne?
Voilà, Mesdames, comme la femme _majeure_ travaille à faire l'éducation
de l'Amour.
III
Jeune homme et jeune fille fréquentent la société. La mère prudente sait
qu'on insinue doucement à son fils qu'elle est un _collet monté_, une
_radoteuse_ qui ne connaît rien aux passions; qui ne se doute pas que
_tout est bon_ dans la nature et doit être respecté; et qui a si mal lu
l'histoire de notre espèce, qu'elle n'a pas su voir que l'humanité a
toutes les formes de l'amour: le _polygamique_ et le _polyandrique_ et
même... l'_ambigu_.
Elle sait qu'on lui dit encore que la satisfaction de l'instinct brutal
est une nécessité de _santé_ pour l'homme, et que les lupanars sont des
lieux d'utilité publique.
Elle sait, enfin, que de jeunes évaporées sans principes solides, font à
sa fille de dangereuses confidences.
Il est temps, contre ces doctrines affaiblissantes, et des exemples
pernicieux, de donner à ses enfants la philosophie de l'Amour. Selon sa
méthode, elle la leur fait formuler elle-même.
Mon fils, dit-elle, quel est le but de l'attraction des molécules
minérales les unes vers les autres?
LE FILS. C'est de _produire_ un corps ayant une forme déterminée.
LA MÈRE. Quel est le but de l'attraction de la plante pour la chaleur, la
lumière, l'air, les éléments qu'elle absorbe?
LE FILS. La _production_ de son propre corps, le développement de ses
organes, de ses propriétés, sa conservation.
LA MÈRE. Et toi, ma fille, sais-tu quel est le but de l'attraction du
pistil et des étamines de la plante?
LA FILLE. La _production_ d'un être semblable à ses parents.
LA MÈRE. Pourquoi éprouvons-nous, et les animaux éprouvent-ils attrait ou
attraction pour certains aliments?
LE FILS. Il est clair que c'est pour être incité à mettre en mouvement
les organes qui procurent à l'organisme les éléments propres à _produire_
le sang.
LA MÈRE. Pourquoi les deux sexes d'une même espèce éprouvent-ils
attraction l'un vers l'autre?
LA FILLE. Pour la _production_ des petits qui perpétuent l'espèce.
LA MÈRE. Pourquoi les femelles des animaux, et souvent les mâles,
éprouvent-ils attrait ou attraction pour soigner les jeunes?
LA FILLE. Afin de les conserver, et de leur donner l'éducation dont ils
sont capables pour qu'ils puissent se pourvoir eux-mêmes.
LA MÈRE. Êtes-vous bien sûrs, mes enfants, que les attraits n'aient pas
pour but l'attrait même, un plaisir à se procurer?