cependant nous en guérir. N'est-ce pas cette maladie qui, poussant les
théocrates, les législateurs à diviser l'humanité en castes, en classes,
a causé la plupart des malheurs de notre espèce? N'est-ce pas grâce à ces
exécrables divisions que nous avons un passé hideux dont les échos ne
renvoient à notre oreille épouvantée que des sanglots, des cris de
colère, de révolte, de malédiction, de vengeance, de sinistres bruits
d'armes et de chaînes?
N'est-ce pas grâce à elles encore que, sur les pages de notre histoire,
toutes maculées de sang et de larmes, et qui exhalent une odeur de
charnier, on ne lit que tyrannie, abrutissement, démoralisation?
N'est-ce pas encore grâce à elles que le roi et le sujet, le maître et le
serf, le blanc et le nègre, l'homme et la femme se démoralisent par
l'oppression, l'injustice, la cruauté d'une part; la ruse, la bassesse,
la vengeance de l'autre?
Est-ce que le mal et le malheur ne sont pas partout, parce que
l'inégalité, fille de classifications insensées, est partout?
Ah! qui nous délivrera donc de notre déraison!
Classons les animaux, les végétaux, les minéraux, si nous voulons! nos
erreurs n'ont aucune influence sur eux et ne peuvent les troubler; mais
respectons l'espèce humaine qui échapperait à toute classification, lors
même que ce procédé serait raisonnable, parce que chaque être humain est
mobile, progressif, et diffère bien plus de ses semblables, que l'animal
le plus élevé ne diffère des siens.
Laissons donc chacun faire sa propre loi d'autonomie, se manifester selon
sa nature, et veillons seulement à ce que le droit soit égal pour tous; à
ce que le fort n'opprime pas le faible; à ce que toute fonction soit
confiée à celui qui prouve être le plus apte à la remplir: voilà tout ce
que nous pouvons, tout ce que nous devons faire, si nous tenons à nous
montrer sages et justes.
L'harmonie existe dans la nature, parce que chaque être y suit
paisiblement les lois qui régissent son individualité: il en sera de même
dans l'humanité, lorsque la raison collective comprendra que l'ordre
humain est préétabli dans le concours des facultés individuelles laissées
libres dans leurs manifestations; et que c'est retarder l'avènement de
l'ordre, de la paix et du bonheur que d'établir un ordre factice, tout de
fantaisie: c'est à dire un véritable désordre.
Gardons-nous donc de toute classification des facultés et des fonctions
selon les sexes: outre qu'elle serait fausse, elle nous conduirait à la
cruauté; car nous opprimerions ceux et celles qui ne seraient ni assez
souples pour s'y soumettre, ni assez hypocrites pour le paraître; et nous
le ferions sans profit pour la destinée humaine, mais, tout au contraire,
à son détriment.
Voilà, Messieurs, une théorie _nominaliste_; et je vous défie de la
renverser par des raisons suffisantes: car j'aurais, comme pour la
première, réponse à toutes vos objections.
Arrivons à notre dernière théorie qui est la vôtre pour les majeures et
les mineures; mais est le contraire pour les conclusions.
IV
Tous les appareils d'un même organisme se modifient les uns les autres
et, par ce fait, les fonctions se modifient mutuellement.
Or l'homme et la femme diffèrent l'un de l'autre par un appareil
important.
Donc chacun des deux sexes doit différer l'un de l'autre, non seulement
par l'appareil qui les distingue, mais par toutes les modifications
qu'amène la présence de cet appareil.
Voilà, Messieurs, mon premier syllogisme: je sais que nous nous n'aurons
pas maille à partir là dessus: c'est de la Biologie classique.
Recherchons anatomiquement les différences organiques que la sexualité
fait subir à l'homme et à la femme.
_Système nerveux._ Les nerfs, dit du sentiment, sont plus développés chez
la femme que chez l'homme; ceux du mouvement le sont moins; le cervelet
est plus développé dans la tête de l'homme que dans celle de la femme;
chez celle-ci le diamètre antéro-postérieur du cerveau l'emporte sur le
bi-latéral qui est relativement plus grand dans le sexe masculin: on
remarque aussi que les organes de l'observation, de la circonspection, de
la ruse et de la philogéniture sont plus volumineux dans la tête de la
femme que dans celle de l'homme, chez lequel prédominent les organes
rationnels, ceux du combat et de la destruction.
_Système locomoteur._ L'homme est plus grand que la femme, a les os plus
compacts, les muscles plus gros et mieux nourris, les tendons plus forts;
son thorax a une direction opposée à celui de la femme: dans celui de la
femme, la plus grande largeur est entre les épaules, chez l'homme, elle
est à la base; le bassin est plus large, plus évasé dans le sexe féminin
que chez l'autre.
_Systèmes épidermique et cellulaire._ L'homme a la peau plus pileuse que
la femme; ce qu'on nomme la graisse est moins abondant dans l'organisme
masculin que dans le féminin; généralement la peau de l'homme est plus
rude et toutes ses formes sont moins arrondies; la femme a les cheveux
plus longs, plus soyeux.
_Organes splanchniques._ La masse cérébrale est relativement la même chez
les deux sexes, ainsi que les organes du cerveau, sauf les prédominances
que nous avons signalées; le système respiratoire diffère un peu: la
femme respire de plus haut que l'homme: chez celui-ci la circulation est
plus active, plus énergique.
A ces différences physiques correspondent les différences intellectuelles
et morales.
La femme, ayant les nerfs du sentiment plus développés, est plus
impressionnable et plus mobile que l'homme.
Étant plus faible et aussi volontaire, elle obtient par l'adresse et la
ruse ce qu'elle ne peut obtenir par la force; sa faiblesse lui donne de
la timidité, de la circonspection, le besoin de se sentir protégée.
Les travaux qui exigent de la force lui répugnent.
Sa destination maternelle la rend ennemie de la destruction, de la
guerre; et son organisation plus délicate lui fait redouter et fuir la
lutte. Cette même destination maternelle imprime un cachet particulier à
son intelligence: elle aime le concret, et tend toujours à faire passer
l'idée dans les faits, à l'incarner, à lui donner une forme arrêtée; son
raisonnement est l'intuition ou l'aperception rapide d'un rapport
général, d'une vérité que l'homme ne dégage qu'avec beaucoup de peine, à
l'aide des échasses logiques.
La femme est meilleure observatrice que l'homme, et pousse plus loin que
lui l'induction; elle est en conséquence plus pénétrante, et bien
meilleur juge de la valeur morale et intellectuelle de ceux qui
l'entourent.
Plus que l'homme, elle a le sentiment du beau, la délicatesse du cœur,
l'amour du bien, le respect de la pudeur, la vénération pour tout ce qui
est supérieur.
Plus prévoyante que lui, elle a plus d'ordre et d'économie, et surveille
les détails administratifs avec une conscience qui va souvent jusqu'à la
puérilité.
La femme est adroite, appliquée: elle excelle dans les travaux de goût,
et possède de grandes tendances artistiques.
Plus douce, plus tendre, plus patiente que l'homme, elle aime tout ce qui
est faible, protége tout ce qui souffre; toute douleur, toute misère met
une larme dans ses yeux, tire un soupir de sa poitrine.
Voilà bien la femme, telle que vous la dépeignez, Messieurs.
Puis tous ajoutez:
La vocation de la femme est donc l'amour, la maternité, le ménage, les
occupations sédentaires.
Elle est trop faible pour les travaux qui exigent la force et pour ceux
de la guerre.
Elle est trop impressionnable et trop sensible, trop bonne, trop douce
pour être législateur, juge et juré.
Son goût pour les détails d'intérieur, la vie retirée et les graves
fonctions de la maternité indiquent assez qu'elle n'est pas faite pour
des emplois publics.
Elle est trop mobile pour cultiver utilement la science; trop faible et
trop occupée ailleurs, pour suivre des expériences soutenues.
Son genre de rationalité la rend impropre à l'élaboration des théories;
et elle aime trop le concret et les détails, pour s'intéresser
sérieusement aux idées générales, ce qui l'éloigne de toutes les hautes
fonctions professorales et de celles qui exigent des études sérieuses.
Sa place est donc au foyer pour améliorer l'homme, le soutenir, le
soigner, lui procurer les joies de la paternité et remplir l'office d'une
bonne ménagère.
Voilà vos conclusions: voici les miennes, en admettant, par hypothèse, ce
que j'affirme avec vous de la femme.
V
1º La femme portant dans la Philosophie et la Science sa finesse
d'observation, son amour du concret, corrigera la tendance exagérée de
l'homme à l'abstraction, et démontrera la fausseté des théories
construites sur l'_a priori_, sur quelques faits seulement. C'est alors
que disparaîtra l'ontologie; que l'on reconnaîtra qu'une hypothèse n'est
qu'un point d'interrogation; que la vérité est toujours de nature
intelligible, quelqu'inconnue qu'elle puisse être; on ne généralisera que
des faits connus, l'on évitera soigneusement d'ériger de simples
généralités en lois, et nous aurons ainsi une véritable philosophie, de
vraies sciences humaines, parce qu'elles porteront l'empreinte des deux
sexes.
2º La femme portant ses facultés propres dans l'industrie, y introduira
de plus en plus l'art, la perfection dans les détails. Cultivée dans le
sens de ses aptitudes, elle trouvera d'ingénieux moyens d'application des
découvertes scientifiques.
3º Patiente, douce, bonne, plus morale que l'homme, elle est éducatrice
née de l'enfance, moralisatrice de l'homme fait; la plupart des fonctions
éducationnelles lui reviennent de droit; et elle a sa place marquée dans
l'enseignement spécial.
4º Par sa vive intuition, sa finesse d'observation, la femme seule peut
découvrir la thérapeutique des névroses; son adresse la rendra précieuse
dans toutes les opérations chirurgicales délicates. C'est à elle que doit
incomber le soin de traiter les affections des femmes et des enfants,
parce qu'elle seule est capable de les bien comprendre; elle a sa place
marquée dans les hôpitaux, non seulement pour la cure des maladies, mais
pour l'exécution et la surveillance des détails d'administration et des
soins à donner aux malades.
6º La présence de la femme dans les fonctions judiciaires, comme juré et
arbitre, sera pour tous une garantie de véritable justice humaine, c'est
à dire d'équité.
La femme seule par sa douceur, sa miséricorde, ses dispositions
sympathiques et sa finesse d'observation, peut bien comprendre que, dans
toute faute commise, la société a sa part de culpabilité: car elle doit
s'organiser plus pour prévenir le mal que pour le punir. Ce point de vue,
surtout féminin, transformera le système pénitentiaire et suscitera de
nombreuses institutions. C'est alors seulement que tous comprendront que
la peine infligée au coupable doit être un moyen de réparation et de
régénération; la société ne tuera plus comme quelqu'un de faible qui a
peur: elle amendera l'assassin au lieu de l'imiter; elle forcera le
voleur à travailler pour restituer ce qu'il a pris; elle ne se croira
plus le droit, lorsqu'elle enferme un condamné, de lui ôter sa raison, de
le pousser au désespoir, au suicide, par le régime cellulaire; de le
priver complétement du mariage, de l'accoupler avec plus corrompu que
lui. Connaissant bien sa part de culpabilité, la société réparera les
torts de son incurie dans les pénitenciers: elle sera ferme, mais bonne
et moralisatrice: elle fera là, l'éducation qu'elle aurait dû faire
dehors, et préparera des maisons de travail pour les libérés, afin que le
mépris et la peur dont les poursuivent des gens souvent pires qu'eux, ne
les poussent pas à la récidive.
7º La femme, portant, dans le ménage social son esprit d'ordre et
d'économie, son amour des détails et son horreur des paperasses et des
dépenses folles, réformera l'administration: elle simplifiera tout;
supprimera les sinécures, le cumul des emplois, et produira beaucoup avec
peu, au lieu de produire, comme l'homme, peu avec beaucoup: la bourse des
contribuables ne s'en plaindra pas.
8º Sous l'influence directe de la femme législateur, nous aurons un
remaniement de toutes les lois: d'abord et avant tout, nous aurons des
moyens préventifs, une éducation obligatoire; puis le code de procédure
sera simplifié; du code civil refondu, disparaîtront toutes les lois
concernant les enfants naturels et l'inégalité des sexes; les lois sur
les mœurs seront plus sévères, le code pénal plus rationnel et plus
équitable.
Par les réformes administratives nées de l'instinct économique de la
femme, les impôts seront diminués; son horreur du sang et de la guerre
réduira de beaucoup l'affreux impôt du sang. Ayant voix délibérative, et
sachant, par ses douleurs et son amour, ce que vaut un homme, ce ne sera
qu'à bon escient qu'elle votera des levées de citoyens pour ces
boucheries qu'on nomme des guerres: elle ne le fera que lorsque le
territoire sera menacé, ou qu'il faudra protéger les nationalités
opprimées; dans tout autre cas, elle emploira le système de la
conciliation.
9º La femme, qui est bien plus économe et bien meilleure analyste que
l'homme, sérieusement instruite, aura bientôt reconnu que les nations,
comme les individus, diffèrent d'aptitudes, et que le but de ces
différences est l'union et la fraternité par l'échange des produits: elle
détournera donc son pays de cultiver certaines branches d'industrie dans
lesquelles d'autres peuples sont supérieurs et produisent à meilleur
compte; elle le guérira de la folle prétention de se suffire à lui-même,
et le détournera de sacrifier l'intérêt de la masse des consommateurs à
celui de quelques producteurs: ainsi peu à peu tomberont les barrières et
les douanes qui séparent les divers organes de l'humanité: il y aura des
traités d'échange, et tout le monde y gagnera par le bon marché, et la
suppression des dépenses faites pour soutenir une administration
douanière, trop souvent vexatoire.
Les qualités et facultés de la femme en font non seulement une
éducatrice, mais lui assurent la prépondérance dans toutes les fonctions
qui relèvent de la solidarité sociale: elle seule sait consoler,
encourager, moraliser doucement, soulager avec délicatesse; elle a le
génie de la charité; c'est donc à elle que doivent revenir la
surveillance et la direction des hôpitaux, des prisons de femme,
l'administration des bureaux de secours, la surveillance des enfants
abandonnés, etc. C'est à elle qu'on devra les institutions qui donneront
du travail aux ouvriers sans ouvrage, et sauveront les libérés de la
paresse et de la récidive.
Voilà, Messieurs, sans sortir des données de votre théorie, la femme
placée partout à côté de l'homme, excepté dans les rudes travaux dont les
machines vous dispenseront vous-mêmes, et dans les institutions
militaires qui disparaîtront un jour selon toute probabilité.
Jusqu'ici les institutions, les lois, les sciences, la philosophie
portent surtout l'empreinte masculine: toutes ces choses ne sont humaines
qu'à demi; pour qu'elles le deviennent tout à fait, il faut que la femme
s'y associe ostensiblement et légalement; conséquemment qu'elle soit
cultivée comme vous: la culture ne la rendra pas semblable à vous, ne le
craignez pas: la rose et l'œillet croissant dans le même sol, sous le
même ciel, sous le même soleil, avec les soins du même jardinier, restent
rose et œillet: ils sont d'autant plus beaux que les éléments qu'ils
transforment sont plus abondants, et qu'ils sont mieux cultivés: si
l'homme et la femme diffèrent, l'éducation semblable ne fera que les
différencier davantage, parce que chacun d'eux s'en servira pour
développer ce qui lui est particulier.
Dans l'intérêt de toutes choses et de tous, il faut que la femme entre
dans tous les emplois; ait sa fonction dans toutes les fonctions: _après_
l'intérêt général de l'humanité, vient celui de la famille: il ne peut
passer _avant_.
Puisque la femme, à l'heure qu'il est, est, en général, mère et ménagère
tout en remplissant une foule d'autres fonctions, elle ne le sera pas
moins en se chargeant de quelques-unes de plus; et d'ailleurs l'époque où
l'on entre dans certaines fonctions importantes est celle où la femme a
terminé sa tâche maternelle. Quelques femmes fonctionnaires publics
n'empêcheront pas l'immense majorité de leurs compagnes de rester dans la
vie privée, pas plus que quelques hommes dans le même cas, n'empêchent la
masse des hommes d'y demeurer en général.
VI
Vous admettez enfin une classification, me dites vous, Messieurs; et vous
convenez, de plus, qu'il y a des fonctions masculines et des fonctions
féminines.
--Vous vous méprenez, Messieurs: vous m'accusiez d'être incapable de
vous donner une théorie complète, je vous ai donné l'ébauche de quatre;
ébauche qu'il me serait facile d'étendre et de parfaire. Mais je n'admets
pas une seule de ces théories dans son ensemble.
--Vous êtes donc éclectique?
--Que les Dieux m'en gardent: j'ai autant de répugnance pour l'éclectisme
que pour le nombre _trois_ et l'_androgynie_.
Je n'admets pas la théorie de l'identité des sexes, parce que je crois
avec la Biologie qu'une différence organique essentielle modifie l'être
tout entier; qu'ainsi la femme doit différer de l'homme.
Je n'admets pas la théorie de la supériorité d'un sexe ni de l'autre,
parce qu'elle est absurde: l'humanité est homme-femme ou femme-homme; on
ne sait ce que serait un sexe, s'il n'était pas incessamment modifié par
ses rapports avec l'autre, et nous ne les connaissons qu'ainsi modifiés:
ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils sont ensemble la condition d'être
de l'humanité; qu'ils sont également nécessaires, également utiles l'un à
l'autre et à la société.
Je n'admets pas ma troisième théorie parce qu'elle est d'un nominalisme
outré; s'il est bien vrai que tous les individus des deux sexes diffèrent
de l'un à l'autre d'une manière bien autrement notable que ceux des
autres espèces, il n'en est pas moins vrai qu'une classification, fondée
sur un caractère anatomique constant, est légitime, et que le principe de
classification est dans la nature des choses; car si les choses nous
apparaissent classées, c'est qu'elles le sont: les lois de l'esprit sont
les mêmes que celles de la nature en ce qui touche la connaissance: il
faut l'admettre, à moins d'être sceptique ou idéaliste, or je ne suis ni
l'un ni l'autre; je ne suis pas non plus réaliste dans l'acception
philosophique du mot, car je ne crois pas que l'espèce soit quelque chose
en dehors des individus en qui elle se manifeste: elle est en eux et par
eux, ce qui revient à dire qu'il y a des individus identiques sous un ou
plusieurs rapports, quoique différents sous tous les autres.
Enfin je n'admets pas la quatrième théorie, quoique son principe soit
vrai, parce que les faits nombreux qui contredisent les caractères
différentiels, ne me permettent pas de croire que ces caractères soient
des lois établies par la sexualité.
En effet, il y des cerveaux d'hommes sur des têtes de femme et _vice
versâ_.
Des hommes mobiles, impressionnables; des femmes fermes et insensibles.
Des femmes grandes, fortes, musclées, soulevant un homme comme une plume;
des hommes petits, frêles, d'une extrême délicatesse de constitution.
Des femmes qui ont une voix de stentor, des manières rudes; des hommes
qui ont la voix douce, des manières gracieuses.
Des femmes qui ont les cheveux courts, raides, sont barbues, ont la peau
rude, les formes anguleuses; des hommes qui ont les cheveux longs,
soyeux, sont imberbes, gras, replets.
Des femmes qui ont une circulation énergique; des hommes qui en ont une
faible et lente.
Des femmes franches, étourdies, hardies; des hommes rusés, dissimulés,
timides.
Des femmes violentes, qui aiment la lutte, la guerre, la dispute; qui
éprouvent le besoin de tempêter à tout propos; des hommes doux, patients,
ayant horreur de la lutte et très poltrons.
Des femmes qui aiment l'abstraction, généralisent et synthétisent
beaucoup, qui n'ont d'intuition d'aucune sorte; des hommes intuitifs,
fins observateurs, bons analystes, incapables de généraliser...... J'en
connais bon nombre.
Des femmes insensibles aux œuvres d'art, qui ne sentent pas le beau; des
hommes remplis d'enthousiasme pour l'un et l'autre.
Des femmes immorales, impudiques, sans respect pour rien ni personne; des
hommes moraux, chastes, vénérants.
Des femmes dissipatrices, désordonnées; des hommes économes et
parcimonieux jusqu'à l'avarice.
Des femmes profondément égoïstes, sèches, disposées à exploiter la
faiblesse, la bonté, la sottise ou la misère d'autrui; des hommes pleins
de générosité, de mansuétude, prêts à se sacrifier.
Que résulte-t-il de ces faits indéniables? C'est que la loi des
différences sexuelles ne se manifeste pas par les caractères généraux
qu'on a établis.
C'est que ces caractères peuvent fort bien n'être que le résultat de
l'éducation, de la différence des préjugés, de celle des occupations,
etc.
C'est que, de ces généralités pouvant être le fruit d'une différence de
gymnastique et de milieu, l'on ne peut rien légitimement conclure quant
aux fonctions de la femme: ne serait-il pas absurde, en effet, de
prétendre qu'une femme organisée pour la philosophie et les sciences, ne
_peut_, ne doit pas s'en occuper parce qu'elle est femme, tandis qu'au
homme incapable, mais assez sot et assez vaniteux pour ignorer son
incapacité, peut et doit s'en occuper parce qu'il est homme?
Les fonctions appartiennent à ceux qui prouvent leur aptitude et non pas
à une abstraction qu'on appelle sexe: car en définitive toute fonction
est individuelle dans sa totalité ou dans ses éléments.
VII
Nous avons dit pourquoi nous repoussons les théories que nous avons
esquissées; disons pourquoi nous ne donnons ni ne voulons donner une
classification des sexes.
Nous ne donnons pas une classification, parce que nous n'en avons ni ne
pouvons en avoir une; les éléments manquent pour l'établir. Une induction
biologique nous permet d'affirmer qu'elle existe; mais dans le milieu
actuel, il est impossible d'en dégager la loi: le véritable cachet
féminin ne sera connu qu'après un ou deux siècles d'éducation semblable
et de droits égaux: alors point ne sera besoin de faire une
classification, car la fonction ira naturellement au fonctionnaire sous
un régime d'égalité où les éléments sociaux se classeront d'eux-mêmes.
Mes croyances et mes espérances en ce qui concerne cet avenir, je ne les
dirai pas; car je puis être dans l'erreur, puisque je n'ai pas de faits
pour contrôler mes intuitions, et tout ce qui est purement utopie a
toujours un côté dangereux. D'ailleurs, n'ai-je pas dit qu'eussé-je une
classification, je ne la donnerais pas? Pourquoi? Parce qu'on en ferait,
comme toujours, un détestable usage, si elle était adoptée.
Jusqu'ici ne s'est-on pas servi de classifications basées sur des
caractères qu'on a reconnus purement transitoires plus tard, pour
opprimer, déformer et calomnier ceux qu'on reléguait dans les rangs
inférieurs?
L'histoire est là pour nous donner ce salutaire enseignement.
La _ville pédaille_, la _gent taillable et corvéable à merci_, n'était
bonne qu'à battre l'eau des étangs et à se laisser tondre jusqu'au vif:
où est-elle aujourd'hui? elle invente, gouverne, légifère et transforme
peu à peu notre globe, dévasté par l'espèce _supérieure seule capable_,
en un séjour riant et paisible.
Sur toute classification de l'espèce humaine soit en castes, en classes,
en sexes, reposent trois iniquités.
La première est de faire un crime à l'individu rejeté dans la série
inférieure, de ne point ressembler au type de convention qu'on s'en est
formé, tandis qu'on permet fort bien à l'être, dit supérieur, de ne pas
ressembler à son type: c'est ainsi qu'un homme faible, lâche,
inintelligent, un _modiste_, un _brodeur_, n'en sont pas moins des
hommes, tandis qu'une virago, une femme ferme, courageuse, une grande
souveraine, une philosophe ne sont pas des femmes, mais des _hommes_
qu'on n'aime pas, et qu'on livre en pâture aux bêtes et aux femmelettes
jalouses qui les déchirent.